jeudi, 24 juillet 2008
Frais de poudre aux yeux
Voici le détail de la note de frais de la réception officielle de Napoléon III à Lyon, en 1860 (publiée par Le Petit Lyonnais en 1877) :
| Décoration, tapisseries, pavoisage | 66.000 fr |
| Illuminations, éclairage | 40.000 |
| Feu d’artifice | 15.000 |
| Frais de banquet | 15.000 |
| Logement des équipages | 35.000 |
| Sablage des rues | 50.000 |
| Eau de Cologne, parfumerie | 21.000 |
| Distribution au bureau de bienfaisance | 30.000 |
Commentaire de Louis Maynard, qui rapporte le document dans son Dictionnaire de Lyonnaiseries ( tome 3, article Napoléon III) : 50.000 francs de sable, pour l’époque, ça n’était dejà pas mal ! Mais que dire de 21.000 francs d’eau de Cologne J’en demeure rêveur… Malgré les discours de façade, à la suite des débordements de Rachida Dati en la matière, que dirait-il devant le détail de la réception de plusieurs dizaines de chefs d’Etat, à Paris, le 14 juillet 2008 ? Et quel Petit Lyonnais bien informé saura nous dire, au final, à combien s'élèveront, sous ce quinquennat, les frais de poudre aux yeux ?
22:05 Publié dans Bouffez du Lyon | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : histoire, politique, napoléon3, lyon, sarkozy, ump, gouvernement
dimanche, 06 juillet 2008
Le dico de de nos pères
Essentiellement lié à une profession (les tisseurs) et à un lieu (Lyon, la Croix-Rousse), Le Littré de la Grand’Côte (de Clair Tisseur, alias Nizier du Puitspelu), se trouve encore chez les bons bouquinistes. Composé en 1894, il se présente comme un dictionnaire de termes ou d’expressions jugés par son auteur en voie de disparition, et qu’il recueille au gré de ses souvenirs, de ses promenades, de ses rencontres. Au fil des définitions, un véritable roman autobiographique, celui de Puitspelu -alias Clair Tisseur- se découvre, dont le lecteur peut, fragment par fragment, reconstituer la mosaïque. Quelques exemples : «Mon père avait une petite maison, en rue de l’hôpital » (art. aiguë) ; «Ma grand’, en passant un jour à Sainte-Foy devant la porte de sa chambre, aperçoit, en train de relever ses cheveux devant la glace, sa femme de chambre qui disait : je ne sons pas jolie, mais tout de même j’ons ce petit air ! » (article air) ; «Ma grand mère maternelle avait été l’amie de la dernière abbesse de la Déserte qui, après la Révolution, réduite à une grande gêne, lui vendit un très beau reliquaire du XVIIe siècle que nous possédons encore » (art. arquebuse) ; «Quand je revins de nourrice, j’avais une bonne grasse face large, mais sans flamme » (art. couyon) ; « Une des sœurs de mon grand-père, Barthélemy Puitspelu, passementier, se nommait Dodon » (art. dodon) ; « Quand j’étais gone, à Sainte-Foy, il me survint une enflure douloureuse à la partie inférieure du tibia » (art. fourche) ; « Il y a des mères qui forcent leurs enfants au travail. La mienne m’aimait tant que, si elle me voyait travailler avec un peu d’assiduité : Allons, me disait-elle, il ne faut pas tuer tout ce qui est gras. Va t’amuser ! » (art. tuer) «Lorsque j’étais aux Minimes, à la fin du déjeuner, l’élève chargé de la lecture pendant le repas lisait le martyrologe du jour » (art. col). « Mme Catiner, notre voisine, disait un jour à mon barjois… » (art crique) « Feu mon maître d’apprentissage avait pour maxime qu’il est plus facile de trouver un veau raisonnable qu’une femme raisonnable » (art. raisonnable)…
La première fonction de ces remarques est de persuader le lecteur que le vocable lyonnais, qu’on dit alors en voie de disparition, était il y a encore peu, très vivant ; quand Littré va puiser ses références dans la Grande Littérature, Puistpelu n’a besoin que de se baisser au coin de sa cage d’escalier pour trouver les siennes. En introduisant son lecteur dans son intimité, sur le ton plaisant du commérage ou plus émouvant de la confidence, Puitspelu confère à ces remarques éparses une autre fonction : celle de le rendre sympathique, tel un grand oncle au ton patelin dont les bords du chapeau se recourbent sur des mèches blanches. Enfin, elles instaurent un système d’autoréférences entre le collectif et le particulier, le mythe personnel et le substrat communautaire : si le Littré de Puitspelu est le lexique de la Grand’côte, c’est donc que le parler de la grande Côte est aussi la langue de Puitspelu ; le roman d’une simple famille, en définitive, devient aussi celui de toute une corporation, de toute une ville, en réaction contre le pédantisme franco-parisien : « Sauf votre respect. C’est ainsi que disent quelques personnes qui tiennent à parler français. Nous autres, simples, disons toujours, à la lyonnaise, parlant par respect ». (art. saufre).
Ce roman familial fort discret s’élabore autour d’une nostalgie récurrente, qui, de même qu’elle affecte l’auteur, paraît au fil de la lecture affecter et la langue et le territoire dont, de façon métonymique, il se déclare le membre : un passéisme de bon aloi émane des définitions des termes populaires : « de mon temps à la Croix-Rousse… » (art. bardanière), « quel mot charmant, n’est-ce pas, quand nous étions petits gones ? » (art. badinage), « encore un métier de perdu, hélas ! » (art. arboriste), « jadis les fiacres de Vénissieux n’étaient autorisés à charger que du 1er novembre au 1er mai.» (art. allège), «on a démoli l’allée et la portion de maison placée au-dessus.» (art. allée des morts), «mot perdu à Lyon depuis qu’on se chauffe au charbon » (art.andier), « Mais hélas, aujourd’hui, tout a perdu sa vertu ! » (art. philtre), « Aujourd’hui, il n’y a plus que quelques rares Lyonnais qui aient gardé notre antique prononciation. » (art. prononciation)… Passéisme qui, outre ces quelques exemples, se diffuse un peu partout grâce à l’usage d’un imparfait narratif ostentatoire et proustien, affichant sur le mode du « il était une fois » l’arrière-plan regrettable dans lequel un certain progressisme, décidément détestable, paraît cantonner depuis peu la vraie vie. En voici quelques exemples : « De mon temps chaque bourgeoise secouait sa bardinière sur le carré. » (trad.: Chaque bourgeoise était propre, art. bardinière). « Chez mon oncle, on dînait et on soupait d’affilée, vu qu’on n’avait pas le temps de finir un repas avant de commencer l’autre. » (art. affilée). « Autrefois on donnait les innocents pour punition, non seulement aux enfants mais aux domestiques des deux sexes. C’était un souvenir des corrections de l’esclave. On ne voyait du reste pas à cette punition le caractère indécent et humiliant que nous lui attachons. » (art. Innocents – donner les innocents : donner le fouet). « Aujourd’hui, il n’y a que des ouvriers. Jadis, il y avait des artisans. Quand il fallait une certaine dose d’intelligence, de discernement, de goût pour l’exercice d’une profession, celle-ci était un art. » (art. airt). Tout le dictionnaire est ainsi structuré en sous-main par une première opposition aujourd’hui / autrefois. Opposition que redouble dans l’espace une seconde opposition, celle de la capitale de la province (Lyon) et celle du pays (Paris)
« A Lyon, nous employons toujours le premier, et à Paris, on emploie le second, parce qu’il appartient au style poétique. » (art. pot de chambre, par opposition à vase de nuit) : « C’est ce qu’à Paris ils appellent border un lit. » (article remployer) : « ils », par opposition au « nous , lyonnais », au « chez nous», ou au « au Gourguillon, nous disons couramment », assénés sans arrêt : « Voilà ce que vous entendrez chez nous ; les Parisiens disent… » (art. ancien) ; « je crois que le pôt, gigôt des Parisiens est une prononciation affectée, et que notre prononciation lyonnaise est la classique » (art. ot) ; «Gardons notre accent et ne soyons pas des perroquets. Est-il rien de plus ridicule qu’un provincial qui, revenant de Paris, essaie de prendre l’accent parisien et ne réussit qu’à faire lever les épaules à ceux qui écoutent son charabia » (art. avis). Si Puitspelu n’hésite pas à condamner le populaire parisien qui déforme les mots (art), il ne répète sans cesse que le populaire lyonnais ne les corrompt pas (art. finablement).
Ce provincialisme affiché serait anecdotique si, articulé à l’opposition jadis/aujourd’hui, et à la dissémination du roman personnel, il ne déclinait au nom d’une entière population les impressions d’un seul individu, « d’un petit gone », comme Clair Tisseur se nomme lui-même dans un autre de ses livres.
Ce tour de passe-passe, aux allures innocentes, permet ainsi, dans l’article canif, au modeste bourgeois qui a lu Homère de professer avec une hypocrite candeur que, pour qui ne connaît l’Odyssée, l’expression Charybde et Scylla demeure incompréhensible ; il suggère donc lui préférer le pittoresque tomber de canif en syllabe, expression qu’il recueille dans son bréviaire : manière peu délicate de dénoncer la culture érudite, au nom d’une pittoresque ignorance qui serait celle du ruisseau. Car on comprend à la lecture de nombreux articles que ce n’est pas de ce bon peuple de tisseurs que Puitspelu est en réalité épris, mais bien plutôt d’un moment heureux de sa propre vie, celui de son enfance. Si dans l’espace, le «parler» populaire des «vrais lyonnais» se voit assigné un territoire résolument restreint (la Grande Côte), il s’en voit assigné un autre dans le temps, l’enfance de son auteur, qui a littéralement « baigné » dedans : « A l’époque où le mot a été créé, on ne faisait ni ponts suspendus ni ponts en fer » (article pontiaude) ; autre exemple dans l’article « canetière » : « nouvelle machine avec laquelle je me suis laissé dire qu’on peut faire vingt ou trente canettes à la fois, tandis qu’avec le rouet, il fallait les faire une à une. Je ne désespère pas de voir un jour une invention pour faire vingt ou trente enfants à la fois ». D’où une posture à la fois neo-romantique et contre-révolutionnaire : « J’ai toujours pensé que le Peuple Souverain est le premier des barfouille-bachats » (autrement dit : imposture.) Mais ça, rajoute notre Littré du cru, « c’est défendu de le dire. Il faut se contenter de le penser ». Dans un recueil de réflexion privé, (Au hasard de la pensée, 1895), Clair Tisseur ne le pense-t-il pas en toutes lettres : « Ce qu’il faut à la multitude, c’est de la médiocrité de premier ordre »?
Le Littré de la Grand Côte se donne ainsi à lire comme un roman autobiographique joyeusement réactionnaire. En parfait décadent, Puitspelu érige en âge d’or l’Ancien Régime : « autrefois, mon père me racontait qu’au XVIIIe siècle… » (art. barouler). « Or sus, nos pères n’étaient pas moroses ou pédants comme nous. » (art. poil). Age d’or qui était celui du plaisir : « expression qui nous reporte aux temps antérieurs au Concordat où les fêtes étaient multipliées » (art. aimer) ; les révolutionnaires (les mathevons) se trouvent affublés d’un article défini générique qui les détermine en tant qu’espèce locale incongrue (les terroristes de Lyon) ; Clair Tisseur précise : « dans mon enfance, on ne les désignait que sous ce nom » (art.Mathevons) Le regret / respect de ce qui disparaît s’applique tout autant au bon peuple : ainsi, dans l’article canut, Puitspelu s’adresse solennellement au lecteur (« Lecteur, regarde avec respect ce canut ! ») pour lui signifier sa lente disparition (« Soixante mille métiers à mains lorsque j’étais borriau (apprenti), trois mille à l’heure où j’écris (1894). » Il glisse alors cette remarque : « Le nombre des ateliers privés va diminuant chaque jour au profit du métier mécanique. C’est à dire que la famille disparaît devant l’usine ».
Architecte, érudit, farceur, poète (à ses heures perdues, dirait Léon Bloy), Clair Tisseur (Puitspelu) mourut en 1895, à l'heure où triomphait la philologie; est-il saugrenu, pour conclure, d'affirmer qu'à l'orée du vingtième siècle, cet effort pour mêler l'objectivité du savant à la subjectivité de l'autobiographe, effort assez rare dans le genre du dictionnaire, est, comme l'aurait dit l'un de ses contemporains avec qui on l'aura rarement associé, "résolument moderne" ?
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mardi, 01 juillet 2008
Histoires de Gones
Le mot gone n’est plus guère revendiqué à présent que par quelques supporters de l’OL (bad gones). A propos des joueurs de l’équipe d’Aulas, un commentateur sportif peut se laisser aller à parler de « gones » ; Juninho ou Grosso, des gones ? Voilà pourtant qui ferait se retourner dans leur tombe plus d’un Puitspelu ou autre Mami Duplateau. Au-delà de ces emplois, récurrents de nos jours, le mot gone a deux significations attestées : lyonnais d’une part ; garçon, voire enfant, de l’autre. Ces deux significations pouvant bien sûr se conjuguer : enfant ou garçon de Lyon, par opposition au titi parisien, Gavroche, Poulbot et autre gamin de Paris. Le mot est donc une marque identitaire forte.
La comparaison de plusieurs récits d’enfances lyonnaises, permet d’introduire le motif :
« A mon grand regret, écrit Marcel Grancher (Marcel Grancher-1898/1976- publie Lyon de mon cœur en 1932 aux éditions Lugdunum), on ne me permettait pas souvent de me mêler aux ébats de mes petits camarades de quartier. De ses ascendances bourgeoises, ma mère conservait de fâcheux principes, dont l’un des plus regrettables était qu’un enfant bien élevé ne devait pas jouer dans la rue. Je m’en trouvais réduit à regarder à travers la vitre les autres gones, enviant férocement leur bonheur ». En 1932 déjà, le mot est imprimé en italiques, afin de le signaler au lectorat comme appartenant à un lexique local.
Dans ses Chemins de solitude, autobiographie écrite avant la guerre et publiée en 1946 aux éditions Cartier, Gabriel Chevallier (1895-1969) évite soigneusement de prononcer le mot gone : Il parle plutôt de « lurons débraillés et violents », de « garnements guenilleux », de « bandits ou d’Indiens du Far-West », de « tireurs de sonnettes », ou, plus généralement, de « gamins » ou « d’enfants ». « Je ne devais pas, rappelle-t-il, me mêler aux « enfants des rues ». Evoquant de loin leurs jeux, il évoque des « bousculades vraiment viriles » et place entre guillemets le terme : « enfants des rues », comme pour surdéterminer l'évidence de la non-appartenance d'un fils de bourgeois à ce clan populaire.
C’est évidemment le contraire chez Henri Béraud : fier d’appartenir à la tribu des gones qu’il oppose à celle des gosses : «Si bien que les gosses de riches s’en allèrent jouer ailleurs, et que Bellecour appartînt, le jeudi, en toute propriété, aux enfants de la rue. Les enfants de la rue, les gones, à vrai dire, je ne fréquentais qu’eux. (…) Nous autres, les gones, étions de la rue comme les petits croquants sont de la route. » (La Gerbe d’or, ch. 5). On peut dire, en effet, gosses de riches, mais pas gones de riches.
Avant de signifier le lyonnais (par opposition au parisien) le gone, c’est donc l’enfant du peuple et celui des rues. Dans son roman Dame de Lyon (Rieder, Paris, 1932) Joseph Jolinon prête à un homme de lettres cette savante explication à propos des deux lignées qui forment la « famille » lyonnaise :
- une première « tire d’Auvergne en Suisse allemande en passant par Saint Irénée, Bellecour, les Cordeliers, Tolozan, Brotteaux, Tête d’Or, palais de la foire » et révèle « un échantillon d’homme né la tête penchée du côté du tiroir-caisse, le cou en faux col, l’œil en diaphragme, l’oreille en écouteur, les épaules en dessus d’armoire, la bouche comme une serrure, le doigt levé comme une règle »
- D’une autre lignée toute populaire, « tirant de Dauphiné en Beaujolais, de la Guillotière à Vaise par la Platière ou la Grand’Cote, naissent les gones, à la suite de Guignol et de Panurge, Lyonnais pour qui les petits oiseaux existent. »
C’est ainsi que l’entend également Marcel E Grancher en 1940 dans Lyon de mon cœur, déjà cité : « Si tu m’as fait grâce de me suivre, tu connais maintenant Lyon aussi bien que je le connais moi-même. Non pas le Lyon, conventionnel et inexact, des marchands avaricieux, au teint couleur de cire : le Lyon du peuple, le Lyon des gones, le Lyon qui chante, qui rit, qui pleure, qui vibre. Les premiers nommés sont sept ou huit cents – encore, chaque année, en empaille-t-on quelques-unes. Nous, nous sommes huit cent mille. »
C’est déjà ainsi que, dans Le roman d’un vieux groléen, publié en 1909, l’entendait également Georges Champeaux qui fait dire à une fille d’ouvrier enrichie du faubourg de Vaise, cette remarque à propos de ses enfants qu’elle place dans une institution privée : « Je ne veux pas les voir fréquenter les gones de la rue ». Un roman feuilleton paru dans Le Salut Public, en 1850, emploie le terme dans ce même sens : « Georges avait dû renoncer aux batailles avec les enfants des autres paroisses, et à la vie active qui lui avait valu le surnom de Gone par excellence » (Bigot, Le Gone de Saint-Georges, 1850, ré édition Lugd, Lyon, 1995)
Au début du vingtième siècle, tous les Lyonnais ne sont donc pas encore des gones, tous ne revendiquent pas ce terme. Nizier du Puitspelu est peut-être le seul écrivain d’origine bourgeoise à le faire, lorsqu’il compose quelques page de son autobiographie titrée précisément Souvenir d’’un petit gone : « La nourrice du petit gone était une bonne campagnarde du temps jadis, ne parlant que patois. ». Mais tout le monde sait alors qui est l'architecte et écrivain Clair Tisseur. La périphrase « le petit gone » est commode pour éviter la première personne et se donner l'air de la proximité avec le peuple. On sait aussi que le vieux philologue a pour souci de sauvegarder la langue des canuts, en pleine perte de vitesse à ce moment-là. « Nous autres les gones », l’expression de Béraud, servira de même en 1953 de titre à Monseigneur Lavarenne, dont on ne peut pas dire qu'il soit d'extraction populaire. Par ce terme générique il englobe, lui, tous les Lyonnais, ceux d’Ainay comme ceux des faubourgs et de la zone. Lui-même, cependant, malgré son entreprise d’évangélisation concède cet aspect historique des choses : «Il faut dire aussi que les batailles des gones ne sont pas toujours simplement des combats singuliers. Il y a des guerres collectives, des guerres de quartier et de rue, et il y a aussi des guerres de religion ». Dans son récit Vous êtes mon Lyon, l’honorable Albert Giuliani, qui assiste à l’une de ses conférences écrit vers la même époque : « Alors le sénateur donne l’accolade à la soutane du frère de Guignol qui vient de nous charmer. Ce n’est pas un radical-socialiste qui embrasse un curé, c’est un gone qui embrasse un autre gone ». A nouveau entre guillemets, le mot signifie à présent lyonnais. Lyonnais et ami de Guignol : il devient ainsi un terme affectif, synonyme de compagnon (« Eh alors, gone ? On reconnaît plus les amis ? – (Charles Exbrayat, Félicité de la Croix-Rousse)» comme de fils, et s’emploie sous cette acception dans les meilleures familles : « mon gone » (variante de « mon grand », « mon gros », dit tendrement, après la mort de sa femme, le veuf de Tancrède de Visan à son seul héritier (Tancrède de Visan, Sous le signe du Lyon, Denoël, 1936). Ni ce personnage, ni monseigneur Lavarenne, ni Edouard Herriot ne sont pourtant des enfants des rues. Mais en 1912 s’est créée la Société des Amis de Guignol qui, sous l’influence de Justin Godard, s’est précisément donné pour but de fabriquer de toutes pièces, autour de la « lyonnaiserie » ou de l'«l’Ame lyonnaise » un sentiment collectif identitaire suffisamment puissant pour accompagner les transformations sociales, économiques et culturelles que l’entrée dans la modernité de la ville impose. On finira ce parcours en citant entièrement Monsieur Josse (Auguste Bleton) qui, dans A travers Lyon, retrace ce qu’évoque ce mot pour lui et en livre une étymologie intéressante :
« Vêtu de la blouse en toute saison, du pantalon de coutil l’été, de velours l’hiver, il allait en classe avec le cartable en bandoulière et son gouter la main, faisant, de la Toussaint à Pâques, claqueter ses sabots dont l’un, généralement fêlé, sonnait à la tierce de l’autre. A la sortie, le gone installait ses jeux partout où la chaussée lui laissait un peu de place ; si la rue était trop inhospitalière, les allées de traverse devenaient une précieuse ressource. Ce n’était pas, j’en demeure d’accord, tout rose pour les passants, lorsqu’une bande organisait, par exemple, une partie de « quinet » ou en temps de gelée traçait une « glissière ». Des moralistes pouvaient aussi trouver à reprendre quand le gone, sous un beau soleil, prenait in naturalibus ses ébats en pleine eau. Un gone était un type à part, comme le furent les gens et les choses de Lyon. De nos jours, tout tend à se ressembler et se niveler, et ce ne sera bientôt plus la peine de voyager pour retrouver partout la même rue tirée au cordeau avec les mêmes maisons et les mêmes lanternes à gaz, arpentée par le même sergent de ville. Notre époque a un faible pour l’uniformité, qu’elle confond trop facilement avec l’égalité. Dans le gone, on trouvait tout le germe du Lyonnais futur. Les enfants de chaque quartier se groupaient. Il y avait des rivalités d’école à école ; en en temps d’hostilités ouvertes, il ne faisait pas bon pour l’écolier de s’aventurer hors des frontières natales. Lorsque ces batteries avaient lieu, les bonnes gens prétendaient que c’était un présage de révolution ou de guerre. Bien différent du gamin parisien, foncièrement gouailleur et irrévérencieux, notre gone était seulement narquois et frondeur. Malgré ses instincts batailleurs, il n’a jamais joué un rôle dans les insurrections et les mouvements populaires. Son ambition n’allait pas au-delà de tenir une place dans les joutes autrefois si fréquentes sur la Saône, et de défiler aux accords enlevants des orchestres riches en cuivres, la veste blanche au dos et l’aviron doré à la main. Resterait à rechercher l’origine de notre appellation « gone » et à déterminer le sens du mot. Gone, dans le vieux français, signifie une robe, un « enfilé », comme disait les couturières dans leur jargon professionnel. Il n’y a donc rien d’invraisemblable à ce qu’on ait dit un « gone » pour un garçon en robe : c’est un trope de même nature que « un vapeur, un piston », pour un bateau à vapeur, un cornet à piston. Nous disons toujours, entre Lyonnais, d’un individu négligé dans sa mise qu’il est mal goné. »
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dimanche, 22 juin 2008
L'Ours
Octobre 1913 : Henri Béraud crée un pamphlet mensuel, dont il sera, durant onze numéros, l’unique rédacteur, et qu’il nomme L’Ours. « Le point de vue où je veux me placer est celui des nigauds », assure-t-il dans un article du numéro un. Les nigauds, c’est-à-dire, dans son esprit, les Lyonnais : « Et nous sommes là, près de cinq cent mille Lyonnais, cinq cent mille nigauds, regardant bâtir des murs, jeter un pont, et fondre notre argent à nous demander le pourquoi de tout ce remue-ménage. Car enfin, on ne nous a pas posé la question, à nous, les intéressés. » A la croisée de Guignol et du chansonnier montmartrois, le discours de Béraud assume donc la parole satirique au nom du sans-grade et du sans avis, lui permettant (peut-être) de rire de ses faiblesses et de ses renoncements.
L’Ours, c’est en tout premier lieu une pantalonnade, fabriquée de pastiches en tous genres, de cancans habilement ficelés et de canulars savamment désobligeants, dans le style de ce que le populaire nomme la vanne. Dans la « danse préliminaire » du n°1, le polémiste, solitaire et désormais rival de Monsieur Delaroche et ses 100 000 lecteurs du Progrès affirme, n’écrire tout au plus que pour cent personnes. « Lyon et la haine de l’art » : l’article le plus important de ce numéro 1 reprend l’essentiel de la polémique qui oppose Béraud à sa ville natale depuis déjà une bonne décennie : mépris affichée pour les peintres lyonnais, inculture théâtrale et musicale (le bourgeois lyonnais préfère Witkowsky à Wagner), platitude désolante de la vie littéraire, inexistence chronique de la vie intellectuelle entre Rhône et Saône… Contre toute attente, ce ne sont pourtant pas cent personnes, mais bien sept mille qui se procureront le premier numéro, qu’il faudra au demeurant retirer plusieurs fois. Succès donc. Dans le deuxième numéro, le folliculaire se fera une joie d’épingler la tête de Turc de "l'attique Herriot" tout occupé déjà à préparer l’Exposition Universelle de 1914. Le numéro trois ( un numéro de Noël) a pour couverture une caricature du polémiste lui-même, revêtu en guise de défroque d’une peau d’ours rouge, et porteur d’une méchante épée en bois, brisée et rafistolée. On y trouve face à face, les échos du Tout Lyon et les fausses nouvelles de la semaine : « M. Poincaré offre la présidence du conseil à M. Herriot. Mais les conférences et les voyages d’études ne laissent pas à Edouard assez de loisirs pour qu’il puisse accepter des responsabilités supplémentaires. » Quelques pages plus loin, la (fausse) Bibliothèque de l’Ours propose à ses lecteurs une liste d’ouvrages (fantaisistes), tous oeuvres des « cloportes » de la mairie, les sieurs Aynard, Augagneur, Witkowski, Rambaud, Lacassagne, Gourju, Desvernay, Bach-Sisley, Cantinelli, Salles, un ouvragee sur deux étant préfacé, bien sûr, par le maire omniprésent faute d’être omniscient, Edouard Herriot. Au 15 janvier 1914, L’Ours revendique 813 abonnés et déclare passer prochainement le cap des 1000 lecteurs. Le canular prend corps.
A l’occasion des élections législatives de 1914, un numéro sept propose une liste farfelue, rassemblant pour la totalité des arrondissements les professions de foi de sept candidats, lesquels, « appartenant à tous les partis, ne peuvent manquer de satisfaire tout le monde » La candidate Jean Bach Sisley (égérie des salons littéraires de l’époque, candidate du 5ème arrondissement) y annonce une causerie dans laquelle elle expliquera « pourquoi les brunes sont radicales, pourquoi les blondes sont réactionnaires, pourquoi les rousses sont socialistes. » Un journal socialiste parisien, Le Bonnet rouge, répercutera l’information comme étant sérieuse, et Béraud devra répliquer, dans son numéro 8 : « Mes confrères du Bonnet Rouge ne savourent guère la farce lyonnaise. Ces socios prennent tout au sérieux, même l’Ours ! » Ce huitième numéro s’attaque de front au maire de Lyon en retraçant « la véritable histoire de l’exposition universelle de 1914 » Le neuvième numéro ouvre ses colonnes aux révolutionnaires de quatre vingt-neuf, revenus malencontreusement sur Terre à la suite d’une messe spirite ratée. Occasion de s’exercer avec brio à l’art du pastiche, occasion de mesurer l’écart entre l’Idéal fondateur et la triviale réalité d’une République de professeurs. Camille Desmoulins, premier des revenants de 89, y déplore que les tribuns de cette Troisième République manquent décidément de fougue, que leurs discours ne soient pas animés du feu de la conviction : « L’esprit de la grande Révolution s’est consumé, et le langage s’est tari aux lèvres des orateurs de la République moderne ! ». Le pastiche autorise alors une virulente polémique entre ce revenant critique et la démocratie industrielle :
« République, nous t’avons acclamée dans la sainte ardeur de notre jeunesse, nous avons fécondé de notre sang le sol de la Nation, nous fûmes des brigands qui, dans la nuit du 13 juillet, forcèrent la porte des arquebusiers afin d’armer le premier bataillon des sans Culottes ; nous avons eu l’audace de la Révolution, et nous avons ensuite, comme Fabino Germinus, pleuré la mort de ses fils chéris. Et tout cela pour que le bonnet rouge, foulé aux pieds, serve de tapis aux pas alourdis des cacochymes ! Tout cela pour que des gens d’affaires se réclament de nous ! ».
Une série d’aphorismes de Rivarol, un discours de Danton adressé à Poincaré, le texte d’une proscription nécessaire visant les soyeux rédigé par Marat dénoncent pareillement la victoire des comptables sur les tribuns, du règne de la confiscation des pouvoirs sur celui de l’esprit révolutionnaire, du capitalisme bourgeois sur la Liberté. Une remarque attribuée à Danton retient l’attention, car elle est significative du projet romanesque futur de Béraud, et éclaire le sens de la croisade qu’il mènera contre la littérature élitiste des gallimardeux : « Nous ne saurions plus parler au peuple ». Encore le constat d’un écart. De taille, celui-ci.
La caricature, le pastiche, la vanne, soit. Autant de moyens de communiquer, d’appréhender son temps, son lieu. Derrière cette défroque, comme dans celle de l’Ours dont il se représente vêtu en couverture, Béraud revendique aussi le droit de tenir sur le Réel le discours qui lui convient. Il prône ainsi l’indépendance idéologique de son journal vis à vis du pouvoir municipal en plaçant en avant la liberté, la gratuité et le plaisir de la parole publique :
Le plaisir de parler… D’un numéro à l’autre, le débat essentiel qui oppose Béraud à Herriot porte sur les conditions d’organisation de l’Exposition Universelle de 1914, ainsi que sur les faveurs accordées par l’équipe municipale à l’Allemagne de Guillaume II, afin d’obtenir sa participation, dans un climat de compétition commerciale déjà proche de l’affrontement militaire. L’Allemagne tergiverse. L’Allemagne se fait prier. Et Herriot prie. Trop, au goût de l’ours Béraud. Dans le long chapitre qu’il consacre à la création de la foire aux échantillons de Lyon, qui s’est tenue pour la première fois du 1er au 20 mars 1916, Herriot lui-même n’évoque qu’en quelques lignes cette exposition universelle, pour saluer "l’éclat splendide dont notre soierie lyonnaise avait revêtu l’entreprise, si traversée, de 1914" Et cela dans le seul but de distinguer l’entreprise spectaculaire qu’est une Exposition Universelle de la simple foire, réservée à des professionnels, que le maire bien libéral de Lyon songe désormais à organiser pour lutter, précisément, contre l’Allemagne et sa politique impérialiste. Cette Exposition de 14… Pour celui qui avait parié sa survie politique dessus, un souvenir à oublier.
Il n’est pas question d’entrer ici dans un débat historique hors propos. Pour Béraud, c’est encore l’opportunisme du maire de Lyon, celle de sa « bande des cinq » (Jules Courmont, Mascart, Clément Sahuc, Tony Garnier et Richard Cantinelli) ainsi que leur politique de prestige qu’il brocarde, à l’occasion de la préparation de cette Exposition Universelle de 1914. Dans les numéros 8 et 10 (mai et août 1914), l’insurgé Béraud reprend à son compte, par antiphrase, l’accusation de mauvais lyonnais qui lui est faite. Lui, le bourru de service (ber, en germanique signifie l’ours) se dresse tel un singulier s’érigeant seul sur ses pattes contre les dirigeants de la cité (les bons lyonnais) qui firent de Lyon le faubourg de Berlin en dispersant l’argent du contribuable afin de solliciter l’adhésion des industriels de Guillaume II à l'organisation de grande foire. Seul, car les autres journaux, rendus conciliants par la caisse de publicité des Expositions, ont bel et bien enterré la hache de guerre.
Béraud dresse alors le procès de la fausse ingénuité d’Herriot face à son interlocuteur, le consul Lowengard. Il fait le bilan de la construction des pavillons et ceux des frais de bouche. Il rend compte de la germanisation des esprits à l’œuvre dans toutes les manifestations officielles… Il s’en inquiète : «Cela est plus grave qu’on ne l’imagine. L’invasion économique ne fait sans doute que présager d’autres moyens de pénétration (…) Pouvons-nous oublier que la guerre de 1870 eut de semblables prodromes ? En 1868 et en 1869 ce fut la même pluie d’Allemands et le même entrain commercial. On ne vida jamais tant de bouteilles de champagne dans les ambassades et chez les consuls de Guillaume Ier. Et Berlin achetait les premiers impressionnistes, tout comme aujourd’hui il fait – avec moins de bonheur – la cote des cubistes et des futuristes. La camelote allemande sévissait avec la même intensité. Et on eut, comme nous en avons, des congrès pacifistes, des discours pour le désarmement ». Il conclut enfin, en un mot, que « ces Pavillons splendides, dont la lumière aveugle tant d’imbéciles, ces festins, et le reste, sont ni plus ni moins que des postes d’espionnage ».
Deux ans plus tard, Edouard Herriot lui-même ne dira pas autre chose lorsqu'il conseillera aux Anglais de se méfier du nid d’espions qui, à Corfou, "répand l’or à profusion". L’Allemagne, déclare-t-il, alors n’improvise rien. "Notre service de renseignement a été au-dessous de sa tâche. Les Allemands ont connu certains mouvements avant même qu’ils ne fussent exécutés". Et, plus loin : "La guerre a tout remis en cause. Saurons-nous, dit-il ailleurs, profiter de la leçon et tirer parti, pour échapper à une situation périlleuse, du formidable événement qui, soudain, nous a ouvert les yeux?"
Un plan de conquête visant à la domination économique, industrielle et militaire entière de l’Europe, et visant en premier lieu la France, l’histoire montra que tel était bien le projet impérial de Guillaume II. Douze années plus tard, lors d’un reportage à Berlin, (Ce que j’ai vu à Berlin, Ed. de France, Paris, 1926.) Henri Béraud reviendra sur cet instant précis d'août 1914 : "Il me souvient d’avoir lu, au front d’un édifice construit en France par des Allemands, cette pensée de Goethe : Il n’est pas étranger, celui qui sait comprendre. C’était à Lyon, à l’Exposition de juillet 1914. Quinze jours avant la mobilisation."
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jeudi, 19 juin 2008
Comment peut-on être lyonnais ?
En 1912, l’éditeur lyonnais à présent disparu A. TADIEU sis au 23 rue Thomassin publie un petit chef-d’œuvre de causticité, le Voyage autour du cheval de bronze, du sieur Henry Béraud. (1) La dédicace à Maurice Zimmerman, "maître de conférence à la Faculté de Lettres et Professeur de Géographie" donne le ton en annonçant « en toute ironie » un « récit d’exploration ». A la fois pastiche des récits de voyage du dix-huitième siècle et bel exemple de sur-place, le recueil offre, en douze nouvelles que précède un avertissement de six pages, le récit acide d’une exploration douloureuse accomplie autour de la statue du Roi Soleil qui trône au centre de la place Bellecour.
« Ami des voyages, j’ai l’âme aventureuse d’un explorateur, la fureur ambulatoire d’un alpiniste, la soif de partir d’un émigrant » rugit le narrateur, dès le commencement. En adoptant la démarche d’un explorateur, la voix narrative intègre dans son tissu l’existence d’un ailleurs ; or on sait que le narrateur ne représente que l’auteur lui-même, né à Lyon. De cet équivoque, Béraud tire un parti poétique auquel un autre lyonnais, Jean Farmer (2), s’était déjà essayé avant lui et qui repose, ni plus ni moins, que sur l’entrelacs des points de vue : c’est ainsi que Montaigne présenta ses Cannibales, Montesquieu ses Persans, Voltaire son Ingénu. Mais le fait que le récit soit au je oriente le procédé vers une intention autrement plus moderne, autrement plus satirique : ce n’est plus un narrateur adoptant le point de vue d’un personnage étranger (cannibale de la France Antarctique, persan ou bien huron du Nouveau Monde) sur ses compatriotes, c’est un narrateur bien lyonnais devenu au fil des pages le personnage principal de l’exploration de sa propre ville, découvrant la part d’étrangeté qu’elle recèle, interrogeant autrement dit sa propre identité et celle de ses contemporains : Le texte, implicitement, finit par poser la question : D’eux ou moi, qui est le plus étranger ? D’eux ou moi, lequel est le plus barbare ? D’une nouvelle à une autre, les pérégrinations du narrateur l’entraînent en des milieux fort divers. Tous ont un point commun: le fait d’être le théâtre d’expériences non littéraires. Dans une telle ville, quel peut-être le devenir de l’écrivain ? Avec ce qu’il porte d’énergie, de goût, de jeunesse, Béraud, fils de boulanger, toise de très haut les comportements à ses yeux scandaleux des membres de l’élite provinciale qu’il rencontre. Tant de pretentions diverses, si peu de raffinement intellectuel ou artistique… Où est-il ? Pire, peut-être… Il ne comprend pas : Comment cette ville peut-elle être sienne et leur en même temps ?
« Ai-je besoin de vous dire que je me pavanais orgueilleusement parmi les gens de la haute avec qui je croisais ? J’en saluai quelques-uns qui, je dois le confesser, ne me répondirent point. Ils tournaient la tête, ne voulant pas être vus se congratulant avec un littérateur. » ( "J’ai mon fauteuil aux grands concerts", deuxième nouvelle).
Cette remarque nous place au cœur de l’ironie et de l’amertume de tout le recueil : car la vraie question que pose ce dernier, et qui est liée à l’héritage littéraire que la bourgeoise de la ville s’est octroyée, est aussi celle-ci : comment peut-on être un écrivain à Lyon ? Ville de marchands. Ville de commerce. Ville qui, d’une Exposition Universelle à une autre, ne cherche sous la politique de son maire qu’à faire montre de ses ressources, de son luxe, de son opulence… Ou en dernière analyse : Pouvez-vous, notables lyonnais, devenir les lecteurs de mes livres? Se trouve-t-il, en vos murs, une place pour un héritier dissident des hommes de lettres du siècle précédent, contempteur de vos mœurs et désireux d’en découdre avec vos préjugés ?
Au centre de tout ceci, bien sûr, la question sociale est fondamentale. Et derrière elle, on le voit, celle du territoire. Le Lyon de 1912 est encore très cloisonné. On n’y vit pas encore confondu dans l’anonymat partagé de la métropole moderne qui n’appartient plus à personne, mais chacun chez soi. L’exploration faussement naïve du sol bourgeois ( grands concerts, caveau des poètes, hôtel de ville…) entreprise par ce narrateur non-bourgeois a ceci de feint qu’il utilise l’arme de la culture pour confondre et démasquer, sur leur propre territoire, ceux qui se prétendent cultivés, (et qui sont perçus comme tels en sol non-bourgeois). C’est à dire, par exemple, à la Croix-Rousse, à la Guillotière ou dans les cabarets où, « sous des lustres de saucissons » l’on vide des pots de Beaujolais en s’empiffrant de gras double.
On comprend, dès lors, que le personnel politique municipal soit une cible de prédilection : Ce que le jeune polémiste dénonce avec fracas, c’est l’écart de plus en plus tangible et de plus en plus ridicule entre la nature industrieuse d’un régime, son mépris pour les arts et les lettres, et le lyrisme incongru de ses bardes politiques. La lyre au service de l’industrie : Voilà ce que Béraud ne supporte pas, ne pardonne pas chez les orateurs locaux et ventrus de cette Troisième République on ne peut plus flaubertienne, et dont il raille hautement l’exercice consensuel et stéréotypé de la parole. Car c’est bien à travers cet exercice, en démocratie, que se règle la question cruciale de la maîtrise du territoire, de la gestion de l’espace et du sol commun, de la res publica. On comprend aussi que le discours électoral soit à ce point parodié, mis à nu pour ne pas dire à sac : car c’est le seul discours qui, d’un territoire à un autre, assure une transition illusoire. Le discours faussement ingénu du narrateur, en en prenant le contre-pied systématique, non seulement dénonce son illusion, mais en plus revendique le droit d’occuper son terrain au nom de la tradition littéraire. Toute la stratégie de ce voyage imaginaire est celle d’une conquête, par la langue, d’un territoire symbolique que la bourgeoisie de l’époque, effectivement bornée à ses seuls intérêts immédiats, et probablement incapable de lire, refusera à son auteur.
L’interrogation universelle du comment peut-on être persan prend, dans cet espace socialement marqué et restreint à un cadre obstinément provincial, une tournure singulière, aussi ridicule qu’inquiétante : « Vous avez certainement entendu raconter l’histoire de ce monsieur qui, perdu la nuit autour de la colonne Vendôme, et étant, par suite de certaines libations, obligé de se tenir à la grille du monument, en fit plusieurs fois le tour et finit par s’y croire enfermé, à cause qu’il n’en trouvait pas la porte. En devenant comment peut-on être lyonnais, en étant posée non par un étranger fictif à des autochtones, mais directement par un lyonnais (jeune, bohême et peu fortuné) à d’autres (riches, notables et plus anciens), elle paraît cingler de front, bien sûr, l’identité même de la ville, tel que l’héritage institutionnel et culturelle l’a transmise : être lyonnais, être républicain, qu’est-ce que cela signifie ? Comment peut-on n’être, ensemble, que cela ?
La première nouvelle, "L’Age d’Or", réunit dans une interminable énumération tout le personnel politique municipal à l’occasion d’une fête à la République unifiée : le cortège ridicule des réconciliés se retrouve à la fin dispersé par le vent échappé des outres d’Eole, c’est à dire par la verve satirique de la libre parole qui, révélant la nature des haines et des dissensions, déclenche un orage de grêle phénoménal, disperse la courtoisie affectée et les humeurs pacifiques, balaie la vacuité de l’éloquence et le vain académisme des discours électoraux :
« Alors on vit M. Salles, levant au ciel effroyable des bras qui ne tenaient plus les outres. Le vent d’optimisme qu’elles répandaient sur la ville était n'a jamais tari. Un typhon de colère lui succédait, un ouragan vengeur, qui emportait dans les tourbillons toute la miséricorde et toute la tolérance de l’Age d’or. Au souffle de cette âpre bise, les vieilles haines renaissaient. Une fureur épidémique s’emparait de tous ces hommes, naguère réunis pour s’aimer. Et ce fut une explosion d’insultes, de coups, une rixe abominable, dont les clameurs furent entendues de Beaurepaire, par M. Basset et de Saint-Jean de Bournay, par M. Malescourt, dit Bibi. Le sang inondait les marches de l’escalier. M. Caillemer frappait à coups de parapluie, hâchant et sabrant la mêlée ; quand son riflard tordu l’abandonna, il martela les êtres à coups redoubles de sa grasse serviette, emplie de grimoires juridiques ; plusieurs combattants en moururent. M. Jacques Martin piétinait son propre gibus, dont il rougissait maintenant. On vit M. Fargues assommer M. Mermillon à coups de hautbois, pendant que M. Chantre hurlait les psaumes du De Profundis.. » (L’Age d’Or, première nouvelle)
Avec la satire de la rhétorique municipale, c’est à la syntaxe même du Régime que s’en prend le jeune écrivain. Formules toutes faites, vœux pieux, lieux communs de la bien-pensance de son temps : Sous sa plume, le pastiche du discours politicien devient véritablement un exercice d’écriture, au sens presque que l’Oulipo donnera plus tard à ce terme. Ce langage convenu des hommes instruits, La gerbe d’Or, nous apprendra qu’il impressionnait littéralement son père. Le jeune plébéien y décela très tôt l’intrusion du préjugé bourgeois dans la parole populaire, la confiscation par la malignité de la véritable finesse d’esprit et de la légitime liberté de la pensée. Confiscation doublement dommageable, puisqu’en ruinant le crédit du verbe, elle en détournait le public populaire, marquant la fin de l'age d'or de la République. De ce point de vue, le projet littéraire du jeune Béraud se développa dès le début de sa production autour de deux axes :
- La résistance à ce que Georg Lukács (4) appelle l’évolution historique des formes. L’œuvre maîtresse de Béraud sera, en effet, un roman épique en trois volumes, pour le moins original sur le marché éditorial des années-vingt, La Conquête du Pain.
- L’engagement jusqu’au-boutiste dans la plus pure tradition littéraire de la polémique.
La lyre, autrement dit, et puis l’épée. Percevant, sur le plan national, le déclin inéluctable de ce que Paul Bénichou appela un jour le mage romantique, c’est à dire la fin du statut spécifique qu’eut la parole de l’homme de lettres au dix-neuvième siècle, Henr(y) Béraud eut sans doute la tentation de le conquérir dans le vase clos de la ville de Lyon. Car en ces années-là, ce Lyon dont nous parle Le Voyage autour du Cheval de bronze vit encore dans la lenteur, dans les certitudes, dans les traditions du siècle précédent. Certes, les conflits de classes y sont denses et ostensibles ; mais les identités fortement déterminées offrent une matière et des sujets encore stables. Aussi, le désir, la nécessité de fuir au loin s’incline encore devant le besoin et la nécessité d’agir au sein du tissu local : « J’imagine des courses par le monde, des tournées que je ne ferai jamais. Non, jamais ! Car je suis incapable de quitter ce Lyon maussade et brumeux, où vous et moi sommes nés, et où nous serons probablement enterrés. »
En 1905, la démission du maire Gailleton avait propulsé pour cinquante ans un jeune agrégé de lettres sur le devant de la scène lyonnaise, « professeur au lycée Ampère et maître de conférences à la Faculté, après une thèse remarquée sur Madame Récamier. » L’éloquence toute universitaire du jeune Edouard Herriot, lors de ses conférences du quai Claude Bernard qui ravissent la bonne société lyonnaise, lui a valu le surnom d’attique. Car cette éloquence est en vérité au service d’un projet politique et financier : Assurer le tournant du siècle en transformant la vieille république oligarchique en une mini-république radicale ; réconcilier les couches populaires et la bourgeoisie locale en fondant un nouveau Lyon, où les capitaux des uns prospéreront en assurant le développement hygiénique, technique et social des autres. La dixième nouvelle du Cheval de Bronze, titrée « Athéna », n’a d’autre but que de ridiculiser l’assimilation d’un tel programme à celui de la démocratie grecque où rayonnaient l’intelligence et l’esprit, l’engouement de la ville pour ce chef, lui aussi, en plein grand écart, et dont il s’agit de molester la prétention quelque peu ridicule à se considérer comme un grand homme. Sous les auspices de la déesse démocratique grecque, donc, la pantomime d’un sacre burlesque fonde la trame narrative et l’argument de ce récit sarcastique : Un lundi de juillet 1912, « afin d’honorer M. Herriot, l’attique maire de Lyon, le sénateur aux rêves athéniens, le Périclès du cours d’Herbouville, (5) ils (les conseillers municipaux) n’avaient rien trouvé de plus flatteur ni de plus adéquat, pour parler comme l’archonte thesmothète Curtelin[6) – que de se vêtir à la guise des magistrats antiques ». Tous les conseillers, de quelque bord qu’ils fussent, se sont prêtés au jeu, tous : « M Regaud ressemblait à Plutarque tandis que M. Franck jouxtait, en dépit de son lorgnon et de ses moustaches effilées, la figure nerveuse et tourmentée de Thucydide (…) M.Vial (de Vaise), ami des Muses et des asthmatiques, tirait enfin quelque agrément d’une calvitie qui l’assimilait à son rival en éloquence, le grand Démosthène. (…). Enfin IL entra. (…) Il avait le visage peint des hommes de l’Attique. Sa bouche se dessinait souple et ronde comme la conque des baisers. (…) Il était beau comme un dieu nonchalant. »
Le Premier Magistrat de cette démocratie d’opérette se lance alors dans un discours parodique de sept pages, dans lequel il se félicite et se rengorge de la réussite spectaculaire de sa politique d’hygiène et d’urbanisme : « Déjà nous avons justifié notre athénienne réputation, en bâtissant dans notre ville cent monuments qui seront dans l’avenir les témoins de notre amour commun de la beauté (…) Messieurs, soyons unis dans la beauté. Construisons encore, construisons toujours. Démolissons surtout. Car pour construire, il faut, hélas, détruire ! C’est à ces transformations constantes, à ces travaux de rajeunissement que de malveillants folliculaires nomment béotisme et vandalisme qu’on reconnaît les grands administrateurs. Louis XIV et Napoléon furent des vandales ! Imitons-les. » Fort de ces riches et nombreux souvenirs d’enfant, Béraud perçoit ces réaménagements successifs comme une extension vampirique du territoire et de l’ordre bourgeois, extension abusivement assimilée à son goût à une entreprise de civilisation. L’intérêt financier qu’y trouvent certains au détriment des autres n’échappe évidemment pas à son œil, pas davantage que la volonté qu’elle cache d’amadouer certaines vieilles colères qui sont ici une tradition : dépouiller le populaire de son propre terroir afin de l’aliéner à de nouveaux rites, tout en réalisant des profits non négligeables. « Puis nous jetterons bas ce risible Pont de la Guillotière, orgueil des gens de routine et des maniaques de l’autrefois, fait-il dire à son Herriot-Périclès, ivre, aveugle et triomphant. Nous le remplacerons par un beau travail en fer et en ciment armé dans le genre du Pont de la Boucle. (…) Le Vieux Lyon, voilà l’ennemi a dit à peu près mon bon maître Gambetta, auquel il faut toujours revenir, quand on porte au cœur, comme nous, l’amour du progrès, le respect de la liberté et le culte des institutions. Vive la République ! »
Le Cheval de Bronze, centre d’un univers étroit et problématique, devient bel et bien l’allégorie de la course figée, du mouvement immobile, de l’envol (politique et littéraire) brisé. Sur la couverture du livre, publié à Lyon, un dessin (signé F) représente le déraillement d’un train, encore fumant contre son socle. Le narrateur fait ainsi cohabiter le regard du littérateur critique, incapable de s’intégrer véritablement dans le tissu social de sa ville, d’y rayonner tel un écrivain-soleil, et celui de son lecteur timoré, incapable de s’éloigner du Cheval de Bronze, en une même instance narrative, un même JE équivoque : « Avec une âme de nomade, je vis dans l’inertie casanière d’un percepteur de province » Grâce à ce Je sarcastique, Béraud mêle deux points de vue : celui du voyageur qui regarde (le narrateur), et celui du notable qui est regardé (le percepteur). Aux prises avec le même univers, tous deux sont complices d’un même mal dans la même écriture : Une absurde fidélité à l’Ame Lyonnaise, si implantée qu’on ne peut s’en défaire, un absurde enlisement dans le Lyon de nos Pères, si prégnant qu’on ne peut, malgré son mensonge, le quitter : « Je suis en quelque sorte le la Pérouse de cette ville, et le récit de mes rencontres ne le cède en rien à l’histoire de ses exploits. Si je n’ai point été massacré par les Polynésiens, j’ai fait un voyage de découverte parmi les abonnés des grands Concerts, parmi les poètes du Caveau et parmi les conseillers municipaux. »
Pour celui qui orchestre la narration, il en résulte clairement l’aveu d’une sorte de mutilation, de folie : Ce que coûte à un être conscient des écarts générationnels et sociaux la réussite de son insertion dans une société qui les nient, le constat final le dit de façon universelle : « Si ma vie n’était pas en danger, ma raison le fut souvent. » (Avertissement) Cette espèce de folie rappelle celle du héros du Bal des Ombres (7), Brummell, « roi des élégants et favori des reines », agonisant tout seul, « fasciné par le mensonge de sa radieuse folie ». Il n’y a pas, dans le Lyon comme dans la France de cette époque, de consensus pensable entre le monde de l’Art et celui de la vie publique, ni celui de la parole politique : Un simple parallélisme entre mélomanes, poètes et conseillers municipaux suffit à mettre à plat cette vérité cruelle mais, hélas, elle aussi universelle : le seul compromis possible entre l’Art et le pouvoir politique aboutit à l’instrumentalisation systématique du premier par le second, à la mort de l’Art : Or cette mystification grossière, un certain Edouard Herriot, seigneur de la municipalité en ces temps là, réussit de main de maître à effectuer. En prétendant faire de Lyon une nouvelle Athènes, nul plus que lui n’incarne aux yeux de Béraud le ridicule des temps modernes, encore écartelés entre des p








