samedi, 19 juillet 2008
Jean Reverzy (1914-1959)
Jean Reverzy est né l'an 1914, au commencement d'une guerre qui allait enflammer la planète entière, bouleverser une première fois la face du monde, et dont son père ne revint jamais. "Depuis la mort lointaine de mon père, nous habitions, ma mère et moi, un appartement à façade dont les fenêtres s'ouvraient sur ce désert investi par la Médecine". Ce désert, c'est la place Bellecour, qu'il immortalisera dans "Place des Angoisses". "Je crois, écrit-il dans l'un de ses premiers textes qui date de 1931, à l'originalité de ma mélancolie". Pour une vie entière, Reverzy définit dans cette phrase un véritable programme d''écriture, dont l'oeuvre dense et brève qu'il compose à Lyon sera la matière exigeante, minutieuse. Un premier roman achevé, Le passage, obtient en 1954 le prix Renaudot et le révèle au grand public. C'est l'histoire d'un homme revenu de Tahiti pour mourir à Lyon, sa ville natale. "Crever", dit-il. Oeuvre difficile, presque clinique, dans laquelle il suit les derniers instants de son personnage, comme à la recherche de "l'originalité d'une mélancolie". Et ce, jusqu'à l'agonie finale. Et ce, jusqu'au passage. Mais Palambaud ne livrera, malgré l'éviscération totale qu'il subit tel un objet consumé entre les pattes des médecins, aucun secret particulier " J'aurais pu à notre dernière rencontre, celle qui venait de s'achever, toucher du doigt son coeur, ses poumons, son foie, tout ce qui paraissait le composer et qu'il n'avait jamais vu, et tout cela ne m'avait rien appris. Nous étions passés l'un près de l'autre comme deux étrangers, comme deux animaux d'une espèce différente. En vain, je cherchais un sens à des mots que nous avions échangés, au contact de nos mains qui s'étaient serrées, aux rencontres de nos regards." Une originalité si profonde, donc, et si propre à chacun, qu'elle ne se rencontre pas, ne se partage pas. Mais elle fonde une quête, assigne à la littérature une mission tout aussi noble que celle dont se revendique avec orgueil la médecine : non pas soigner, mais comprendre, ou tout du moins ressentir.
La mort. La mort est au centre du travail de Jean Reverzy. Qu'il soit médecin ou écrivain, il demeure "le compagnon des agonisants" ( Ecrivain, note-t-il dans son cahier : métier de moribond). "Car l'agonie peut durer une seconde ou des années : elle commence à l'instant où l'homme croit sa mort possible; la longueur du temps qui l'en sépare n'importe, et quiconque a saisi le sens de l'écoulement, du passage, est perdu pour les vivants. Et du jour où la mort triomphe et s'installe en maîtresse dans un cerveau, c'est pour abolir - à l'exclusion d'un exact sentiment de fluidité de l'existence - toute lutte, tout désir, toute affirmation de soi et aussi toute angoisse." ( Le passage, ch. 12). René Char, l'un de ses contemporains ,écrivit un jour : "La lucidité est la blessure la plus proche du soleil". Combien cet aphorisme pourrait s'appliquer à Reverzy !
Le narrateur de "Place des Angoisses" n'est-il pas (comme d'ailleurs celui de Ciel de suie d'Henri Béraud, autre roman lyonnais) un médecin des pauvres ? Il y a dans ce deuxième roman un passage éclairant où les deux vocations de Reverzy, médecine et écriture, paraissent se frôler, se conjoindre. Le médecin se trouve chez un ouvrier du quartier "Sans-souci", son secteur de prédilection. L'ouvrier vient de mourir : quels mots offrir à la veuve, près de lui : "Je n'avais encore rien dit, et décidai de ne rien dire. Certes, je crois au pouvoir de paroles simples, mille fois redites, perfectionnées par l'usage, machinales et cependant nuancées, qui tout en promettant la guérison ne découragent pas trop de mourir. Chacun a la maladie qu'il mérite et la maladie ressemble à celui qu'elle a frappé. Les pauvres redoutent l'espérance; le bonheur leur fait peur ou les offense; et leur maladie résignée, sombre, sans hargne, est à leur image. Mon langage s'accorde à leurs tourments. Mais il est vain de
haranguer les morts."
Pour ma part, j'aime beaucoup cette photo de lui, qui provient du fonds de la bibliothèque de la Part-Dieu. On l'y voit lecteur de livres, davantage que de corps malades, lui qui dans Nécropsie, un texte datant de son internat à l'hôpital de la Croix-Rousse, proclamait déjà : "J'affectais involontairement l'amour de la médecine, alors que James Joyce était le dieu que j'adorais." D'après Jean-François, son fils, Reverzy conserva peu de livres auprès de lui, peu de meubles, également, dans le deux-pièces proche de son cabinet, qu'il habitait au moment de sa mort. "Le seul lieu de lecture qu'il sacralisait était le bibliothèque municipale de Lyon", où il se rendait souvent les dimanche. "Je regarde, écrit-il dans son journal, le 6 septembre 1957, sur un rayon de la bibliothèque, les deux livres que j'ai écrit; ils sont là, tout petits, serrés d'un côté par Edgar Poe, et de l'autre par les 32 volumes des oeuvres complètes de Bossuet : si les bouquins ont une vie, ils doivent se sentir mal à l'aise. Pour leur donner plus d'importance, j'ai mis à côté des traductions. Mais cela ne fait pas encore très gros quand je donne le coup d'oeil du propriétaire."
Une oeuvre courte, certes, qui remplit tout de même un volume de la Collection Mille et une Page de Flammarion, les textes inédits offrant un éclairage décisif sur le projet qui la sous-tend, la quête de cette "originalité" que le monde des vivants compromet singulièrement.
"La ville de Lyon, écrit Jean François qui commente les textes de son père (1), jamais nommée, est au centre de l'oeuvre de Reverzy. Il avait avec la vieille cité gallo-romaine un lien organique et quasi-fusionnel. On pourrait dresser une cartographie de ses oeuvres autour des différents points cardinaux : la place Bellecour et la Croix-Rousse, Saint-Jean et la place des Terreaux, et plus loin les Brotteaux et le parc de la Tête d'Or, enfin Montchat et Villeurbanne." Jean Reverzy est mort en 1959, à quarante-cinq ans. On vient de passer, dans une souveraine indifférence, l'anniversaire des 80 ans de la naissance de Louis Calaferte. Tout laisse à penser que le cinquantenaire de la mort d'Henri Béraud passera tout autant inaperçu en octobre. Reverzy sera-t-il mieux loti, l'an prochain ? Pourquoi la ville de Lyon ignore-t-elle à ce point ses grands écrivains disparus ? Croit-elle donc en avoir vu naître tant que ça sur son sol humide ? N'a-t-elle pas remarqué que Béraud supporte largement la comparaison avec Giono, Jolinon avec Mauriac, Reverzy avec Camus, Calaferte avec Le Clezio ? Pour conclure ce trop rapide billet, quelques lignes de Reverzy sur Lyon, la ville ingrate entre toutes :
.« J’étais à Lyon sur les quais du Rhône et sous des platanes extrêmement parfumés. Le soleil se tenait entre d’extraordinaires images dont le relief et l’incandescence me stupéfiaient et à droite de la colline dont la seule image me rappelle l’odeur délicieuse des vieux bouquins de piété. Je me souviens que le Rhône découvrait de longs bancs de cailloux d’une blancheur absolue… Mais n’oubliez pas qu’à l’horizon fondait de l’or et de l’or… Or moi, fumant des cigarettes américaines ou plutôt buvant leur arôme, je regardais passer ces lumières; toute l'après-mdi, j'avais vagabondé dans un parc public dans une débandade de fleurs et d'arbres dont je ne sais le nom, et que réfléchissaient d'étroits canaux. Ce parc m'était autrefois un refuge alors que, maintenant, son seul souvenir m'afflige et m'attriste : car il semble trop riche, trop parfumé, et m'y promener deviendrait pour mon esprit une torture mortelle. Mais en septembre 32, je l'aimais vraiment et aussi, en peu d''heures, j'avais commis de grave excès de couleurs et surtout de parfum; Dans la lumière inquiète et blanche du sunset, je vis s’éclairer des fenêtres ; ça et là tremblèrent de minuscules cristaux rouges. Un mystérieux esprit m’envahit, que j’appelle le Mal du Soir. »
(1) Jean Reverzy, Oeuvres Complètes, 1001 pages, Flammarion, Paris 2002.
09:50 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, reverzy, lyon, le passage, place des angoisses, le mal du soir
vendredi, 11 juillet 2008
Louis Calaferte (1928-1994)
Dans quelques jours, quatorze juillet 2008, Louis Calaferte aurait eu quatre-vingts ans. "Si je parle si longuement des livres, c'est qu'ils favorisèrent en moi une sorte de système d'autodéfense à l'égard de ma condition" a-t-il écrit au début de Septentrion, dans ce passage très long et très beau qu'il consacre à la lecture : "La lecture contribuait à tempérer au fond de moi cette anxiété dont j'ai longtemps souffert, de n'être qu'un raté" Ou bien encore : "Longtemps, mes rêves de la nuit ont été encombrés de librairies aux proportions fabuleuses où j'étais accueilli en ami bienvenu, où l'on mettait à ma disposition des bibliothèqes cachées contenant des éditions introuvables".
Un peu comme son aîné, le briochin Louis Guilloux, qu'il cite souvent dans ses entretiens, Calaferte a promené toute sa vie ses blessures d'enfance dans le paysage littéraire français. Comme lui, il n'a cédé que de façon épisodique au parisiannisme littéraire et ne s'est jamais relié à une quelconque chapelle. Né, pour mémoire à Turin le 14 juillet 1928, il a grandi à Lyon, dans la zone, comme il le rappelait, où il a souffert de la précarité de sa condition. Dès l'obtention du certificat d'étude, il est entré comme garçon de courses dans une entreprise textile, puis comme manoeuvre dans une usine de piles électriques. De l'occupation allemande qui marque évidemment sa jeunesse, il a tiré bien plus tard C'est la Guerre, l'un des ses derniers récits écrit en 21 jours (1993), quarante-et-un an après le Requiem des innocents (1952), le premier texte publié et lui aussi inspiré de son enfance difficile.
Louis Calaferte a débarqué à Paris en 1946, dans un dénuement complet, avec l'intention de devenir comédien. On trouve d'ailleurs trace de lui dans des rôles de figurants au théâtre du Vieux-Colombier ou à l'Odéon, où il croise Jean Vilar, "un cafard galopant sur son manteau", raconte-t-il. Dans ce Paris d'après-guerre, Calaferte vit à l'hôtel, écrit beaucoup, se cherche; grâce à Kessel, il entre chez Julliard avec son Requiem des Innocents, qui connaît un large succès. Malgré cela, il revient à Lyon dès 1953, s'installe à Mornant en 56, dans la fameuse maison où il composa durant cinq longues années de mutation intérieure Septentrion, roman auquel le ministère de l'Intérieur offrit, en interdisant sa publication, une gloire immédiate. Parallèlement pour assurer son existence, il mène jusqu'en 1974, une activité de producteur-animateur à la radio lyonnaise, ensuite à l'O.R.T.F, puis à F.R.3.
Par bien des aspects, Calaferte s'est démarqué des auteurs de sa génération. "Je ne suis pas un inventeur de formes", disait-il, prenant à contre pied l'air de son temps. La seule influence littéraire qu'il se reconnaît est celle de Cendrars, à propos de qui il parle de "révélation" : "Chez un bouquiniste, rue de Provence, j'ai volé un livre de Cendrars, je devais avoir dix-huit ans. A partir de ce moment-là, j'ai cessé de lire des romans, des choses sans intérêt. J'ai compris qu'il y avait deux littératures" On a souvent dit, par ailleurs, que Calaferte était un pessimiste, voire un désespéré, faisant à son égard le même racourci qu'à l'égard de Bloy. Comme Bloy, dont il se démarque avec vigueur, Calaferte est croyant, pélerin même, à sa façon. Outre ses Carnets, publiés chez Denoël et l'Arpenteur de 1956 à 1981, on peut lire le dernier entretien qu'il a donné à Jean-Pierre Pauty, publié chez Julliard l'année de sa mort, et titré L'Aventure Intérieure.
Rien de
tel pour finir, qu'un bon mot de Calaferte lui-même : « Lyon n’a pour moi d’agrément qu’à la saison de son âme, de la période qui précède immédiatement l’automne à celle qui précède immédiatement le printemps. Etre lyonnais n’est pas une citoyenneté, c’est un état d’être. Il y faut de la mesure, du scepticisme, de la modestie, de la discrétion, un goût de la dissimulation gratuite, un penchant au mystérieux, une passion de l’individualité, une bonhomie qui sait imposer ses limites au curieux, de la méfiance, de la rouerie, de l’application et de la patience au travail, le sens de l’économie, la vocation de l’amitié, l’amour jaloux et protecteur du noyau familial, la simplicité, la franchise précautionneuse, le bon sens et l’élan frondeur dans la tempérance du conservatisme. Cette mosaïque obtenue, on peut flâner l’après midi durant, dans les rues du centre ou rester assis des heures dans un grand café un peu triste, car le Lyonnais est un flâneur qui s’assied volontiers pour continuer à flâner par la pensée en soupesant ses semblables du regard. Etre lyonnais c’est aussi avoir en toutes choses le sentiment de la force du temps.
Louis Calaferte, Petite suite lyonnaise, "Grandes largeurs," Printemps été 84, Ed Le Tout pour le tout, Fontenay sous Bois, 1984
17:30 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : louis calaferte, littérature, lyon, culture, quatorze juillet
Payer son terme
Qui reconnait le générique dès les premières notes a gagné le droit de voir la suite : Lectures pour tous, de Pierre Dumayet, une émission culte et à présent préhistorique de l'ère de l'avant-Pivot. Dès la première question ( "Monsieur Céline..."), le ton est donné. D'un Château l'autre, le Voyage au bout de la Nuit... La coupe de cheveux, le nez parfaitement droit de Céline, la toux de Pierre Dumayet recevant la fumée d'une cigarette hors-champ, la violence de Céline, "je sentais, dit-il, une guerre venir", l'apologue de la crevasse qui clot l'entretien, tout cela durant ce document, cinq minutes de total dépaysement et, pour qui aime Céline, d'une drôle d'émotion...
02:00 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : céline, littérature, pierre dumayet, lectures pour tous, voyage au bout de la nuit
vendredi, 20 juin 2008
Le prince d'Aquitaine
Dernières nouvelles de Gérard de Nerval...
01:32 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poésie, nerval, père lachaise, poèmes, littérature
dimanche, 08 juin 2008
Léon Boitel et la décentralisation littéraire
« C’est en flattant les hommes et les peuples qu’on les perd ». Somptueuse formule, que je trouve sous la plume d’un romantique aujourd’hui parfaitement oublié : En 1830, Léon Boitel, qui confesse l’âge de George Sand, de Nerval ou de Musset, entreprend non sans quelque mal à Paris des études que son père, un pharmacien de Rive-de-Gier, aurait volontiers aimé voir aboutir. C’est alors qu’éclatent tout d’abord les sifflets de la Révolution d’Hernani, puis les coups de canons de celle de Juillet. En 1826, à peine âgé de vingt ans, Boitel n’a-t-il pas déjà fait jouer aux Célestins un vaudeville dans le goût de l’époque, Le Mari à deux femmes ? Mais les Célestins ne sont pas la Comédie Française, et les émeutes de canuts pas des révoltes nationales. Il n’empêche. A la banquette et à la thériaque de l’apothicaire, le jeune homme préfère l’appel mélodieux de la muse. Adepte de la « décentralisation littéraire », en laquelle il voit l’avenir de la littérature nationale et républicaine, il regagne donc sa province natale pour se porter acquéreur, dès 1831, d’une imprimerie sise au 36 quai Saint-Antoine à Lyon.
Son fondateur, Alexandre Pelzin, mort depuis 1828, l’avait laissée à sa fille, Claire-Joséphine, une brodeuse des Terreaux amie de Marceline Desbordes-Valmore. C’est elle qui la céda à Boitel. Les convictions républicaines du citoyen Pelzin, marseillais d’origine mais lyonnais d’élection, n’étaient un secret pour personne. Il avait en 1792 publié une pièce lyrique, La Liberté, à l’occasion du renouvellement du serment fédératif, tâté plusieurs fois de la geôle et fondé un premier titre évocateur : « Journal de Lyon ou Esprit des journaux français ». C’est dans cet espoir de décentralisation, qui fut le credo aujourd’hui oublié de toute une génération (à travers la France Départementale, on recense la création de pas moins de deux-cents revues artistiques, littéraires ou musicales, juste après l’abolition des ordonnances de Charles X) que Boitel imagina en 1833 la formule de son étonnant Lyon vu de Fourvières, puis créa sa Revue du Lyonnais (1835) laquelle lui survivra grâce à Aimé Vingtrinier. Pour la première fois, Lyon vu de Fourvières invente littéralement ce point de vue dont les écrivains à venir, comme les photographes, useront et abuseront sans vergogne. Du haut de la colline, le regard qui se pose sur les toits effleure aussi les caractères et devine les conditions :
«Là sont réunis l’excès de la misère et de la grande opulence ; les vertus les plus rares à côté des vices les plus hideux, le génie et la stupidité, la pitié la plus exaltée et la plus frivole irréligion. Dans les différentes scènes de ce grand tableau, l’on aperçoit dans l’ombre la main généreuse de la charité qui se cache pour soulager l’infortune ; et tout près de là, cet homme dont le cœur est desséché par l’égoïsme, et qui spécule sur la misère du peuple. »
Cet ouvrage de 570 pages, qui constitue à la fois une somme et un début, sera mille et mille fois imité, plagié, pillé. Il contient une quarantaine de textes dont le genre oscille entre l’article érudit, la promenade rousseauiste, l’opuscule politique et la nouvelle anecdotique. Grâce à la participation de plusieurs collaborateurs, s’y déclinent l’histoire de la ville (« La mort de Saint-Bonaventure durant le concile de 1330 », « le séjour de Bayart en 1491 », « l’exécution de Cinq Mars et De Thou en 1642 »,), sa topographie sociale (« Les tilleuls de Bellecour », « Loyasse et la Madeleine », « l’île Barbe »), son actualité (« Un canut », « un fabricant », « description de la prison de Perrache », « la poste restante »). Pêle-mêle s’y rencontrent le portrait attachant du Père Thomas, saltimbanque dont Laurent Mourguet s’inspira pour créer la marionnette de Gnafron, une enquête sur les enseignes à Lyon, un historique détaillé de l’église Saint-Nizier. Boitel en a confié la préface à Anselme Petetin, le directeur républicain du journal le Précurseur, alors incarcéré dans la toute nouvelle prison de Perrache. Conscient du fait « qu’une décentralisation littéraire n’arrivera qu’à la suite de la décentralisation politique » ; conscient aussi que cette dernière n’est pas à l’ordre du jour, ce dernier accepte cependant, du fond de son cachot, d’agréer son « ami éditeur » en participant à sa façon à son utopie :
« Je ne crois pas que vous puissiez me citer aujourd’hui un seul écrivain hors de Paris qui ait quelque chance, je ne dis pas d’immortalité, qui est-ce qui pense à l’immortalité en ce siècle de feuilletons ? mais de célébrité posthume. Je ne crois pas qu’il existe dans les départements une école littéraire qui ait sa couleur locale propre, et une tendance locale et particulière (…). On a beau porter à Lyon et à Bordeaux des habits faits par Staub, et des cravates toutes semblables à celles qui se voient au balcon de l’Opéra, cela ne fait pas qu’il y ait une société française hors de Paris. »
En 1834, Boitel commence son grand œuvre, La Revue du Lyonnais : «Fiers de l’encouragement que nous ont donné les souscriptions de Lyon vu de Fourvières et riches de l’appui et de l’amitié que nous avons trouvés dans nos collaborateurs à ce livre, nous voulons, sur des bases plus larges, lui donner une suite ; nous voulons étendre à tout le Lyonnais ce que nous avons fait seulement pour sa capitale » écrit Boitel dans le prospectus. Il s’agit donc, dans un premier temps, de dire le local, ou plutôt de le raconter, de le mettre en récits, voire en fables. On ne peut pourtant pas parler de régionalisme ni de folklorisme à propos de cette ligne éditoriale qui affirme par ailleurs haut et fort sa prétention à l’universel : «Concentrés dans le domaine de l’art, nous resterons toujours placés en dehors des passions du moment, nous recueillerons toutes les paroles bien dites, toutes les choses bonnes à savoir et à garder. Notre revue servira d’arène à toutes les luttes d’esprit d’où pourra jaillir quelque lumière ; elle sera un territoire neutre où pourront vivre en paix tous les partis. Enfin elle se consacre à un apostolat littéraire que sanctionnera toujours la morale ». Afin de définir au plus juste son projet, Boitel n’hésite pas à parler de « presse départementale », en saluant au passage les quelques deux-cents revues de la France Provinciale que la Révolution de 1830 et le nouvel espoir de la nation a fait éclore un peu partout dans les départements : « Nous n’aurons une littérature nationale que le jour où Paris aura cessé d’être le centre exclusif de la littérature en France » Propos autant romantiques que téméraires, sans doute prononcés en souvenir des Sébastien Gryphe ou Etienne Dolet qui furent ses devanciers. Pourtant Boitel lança vraiment quelque chose qui, pour ne pas être vraiment un mouvement culturel, fut néanmoins davantage qu’une mode.
Le premier numéro se présentait sous le format commode d’un in-octavo. Son premier titre fut Revue du Lyonnais. Esquisses physiques, morales et historiques ; sous cette enseigne elle dura trois ans. En 1838, Boitel changea et son format et son titre : le premier devint in-octavo raisin, le second perdit son sous-titre : «Nous décrirons tour-à-tour les ruines rampantes et les ruines encore debout, et nous leur demanderons l’histoire du passé. Heureux si, pour l’enseignement du présent, nous tirons de l’oubli quelques vieilles chroniques ou quelques anciennes coutumes, et si nous arrachons au marteau du manœuvre, ou à la brosse du badigeonneur, quelques richesses encore ignorées. Nous donnerons une série d’appréciations biographiques et critiques sur chacun des hommes qui ont le plus illustré notre pays. Les grandes célébrités industrielles comme les grandes célébrités littéraires et artistiques passeront tour-à-tour sous l’impartialité de nos jugements. Notre légitime orgueil déroulera, aux regards de tous, les noms et les œuvres des écrivains et des savants, dont la jeunesse a été à nous et trahira de l’intimité de leur vie tout ce qui peut appartenir au public. Toutes les publications lyonnaises, quelque minimes qu’elles soient ; tout ce qui intéressera Lyon : ses travaux industriels ; ses travaux scientifiques ; ses séances publiques ; ses affaires et ses plaisirs ; la musique des concerts et la musique du théâtre ; les œuvres de la scène ; les auteurs et les acteurs ; tout sera de notre domaine. Chaque branche de l’art, chaque spécialité, aura pour juges des hommes spéciaux et intègres. Nous donnerons ainsi chaque mois la statistique du mouvement intellectuel de notre cité. Et puis, si quelques-uns s’étonnent de nous voir hasarder une pareille publication au milieu des graves préoccupations qui dominent notre société, au milieu de tant de partis qui la déchirent, de tant de corruption et de scepticisme qui l’envahissent, au moment enfin où, à voir les transes convulsives qu’elle éprouve, on devine l’enfantement de nouvelles idées et l’agonie d’idées anciennes ; nous dirons à ceux-là qu’avec les révolutions matérielles il nous faut les révolutions intellectuelles ; qu’aux hommes ballottés par la politique décevante et irritante, il faut souvent une page où reposer l’esprit. Au voyageur accablé de fatigue et brûlé du soleil, ne faut-il pas un peu d’ombre, un peu de repos ! »
Léon Boitel fut également l’un des fondateurs du fameux cercle dit « le Dîner des Intellligences ». Titre prétentieux ? Que non : «cette réunion de trente joyeux convives qui banquetaient une fois par mois au Pavillon Nicolas, à Fourvière, avait été appelée ainsi ironiquement par l’éditeur d’un petit journal, piqué de n’en point faire partie ». Nos joyeux dîneurs avaient trop d’esprit pour s’en offusquer ; bien mieux, ils s’emparèrent de ce nom d’Intelligences et y ajoutèrent seulement un i majuscule. L’atelier de Boitel était, de fait, le rendez-vous de tout ce que Lyon comptait de bons lettrés. On y rencontrait Victor de Laprade, Fouville, Alfred de Terrebasse, Clair Tisseur, Antoine Vachez, Raphaël Flachéron, [Frédéric] Ozanam, Collombet, Challes, Bréghot de Lut, l’abbé Jacques, les Péricaud, Leymarie, Bertholon, l’abbé Greppo, le docteur Fraisse, l’abbé Dauphin, Hénon, l’abbé Pavy, Hedde, de Gingins-Lassaroz, et jusqu’à Marceline Desbordes-Valmore qui, paraît-il, y venait aussi quelquefois, et de qui les ouvrages faisaient manchette sur les têtes de lettre de l’imprimerie.
Boitel demeure enfin comme l’éditeur de Lyon Ancien et Moderne ainsi que des deux magnifiques volumes de l’Album du Lyonnais, qui parurent en 1828 et en 1843. Mais il ressentit fâcheusement le contrecoup des événements de 1848 qui l’avaient obligé à suspendre la publication de sa revue. Un nommé Jean Buy imagina de la remplacer par une revue politique qu’il nomma Revue de Lyon et qui dura un an, après quoi reparut la Revue du Lyonnais. Mais cette renaissance n’était guère qu’un poids de plus pour les affaires de Boitel. L’atelier du quai Saint-Antoine, qui ne possédait plus que trois presses à bras, employait à grand peine sept ouvriers quand, en 1852, à la suite de sérieux embarras dans ses affaires, Boitel fut obligé de vendre son imprimerie, ainsi que la propriété de la Revue du Lyonnais, à Aimé Vingtrinier, alors bibliothécaire de la ville de Lyon. Ce dernier sut redonner souffle à l’une et l’autre en installant ses bureaux rue Belle Cordière.
Boitel, quant à lui, obtint peu après l’inspection de la navigation du Rhône. Mais il mourut bientôt, à quarante-six ans, le jeudi 2 août 1852. Voici le récit tiré de sa nécrologie : « Il était parti de Lyon par le convoi de deux heures et demie, en compagnie de MM. l’abbé Roux, aumônier du Collège, et Auguste Genin, pour aller dîner, comme il arrivait fréquemment, avec sa famille à Irigny : On arrive à trois heures et quart. On prend quelques rafraîchissements et Boitel mange rapidement quelques abricots et boit de l’eau fraîche. Comme le dîner n’était que pour cinq heures et demie et qu’il faisait très chaud, Boitel propose d’aller se baigner dans le Rhône qui coule majestueusement devant la propriété. Boitel était gai et sautillant comme d’habitude. Sa femme exige qu’on se rende sur un point du fleuve où l’on envoie les enfants, crainte d’accident. M. Genin reste, et M. l’abbé Roux part avec Boitel. Ce dernier embrasse une première fois sa fille, puis après s’être éloigné de quelques pas, revient à celle-ci et l’embrasse une deuxième fois en disant en riant : On ne sait pas ce qui peut arriver quand on va se baigner. Les deux baigneurs se mettent à l’eau, s’y amusent pendant trois quarts d’heure, puis traversent le bras ou lône dans lequel ils étaient, pour rentrer. C’est alors que, pris d’un mal subit, né selon toute apparence d’une mauvaise digestion, Boitel s’enfonce et disparaît, sous les yeux de M. Roux qui, ne sachant pas nager, est saisi de frayeur, perd la tête et ne peut qu’appeler au secours. Malheureusement il ne peut être entendu que longtemps après. Madame Boitel est prévenue, elle accourt avec sa fille, M. Genin, les personnes de la maison et quelques ouvriers du Chemin de fer, un filet est jeté au lieu de la disparition, et on retire le corps inanimé de ce pauvre Léon qui était resté sous l’eau pendant quarante minutes et qui est véritablement mort faute de secours assez prompts. Ainsi mourut cet infortuné Boitel que son ami Bonnefond, avec une macabre prescience, avait représenté naguère faisant un plongeon dans une mare pour y cueillir des nénuphars. Il est décédé, dit l’état civil, dans sa maison de campagne. Possible qu’il mourût, le pauvre imprimeur du quai Saint-Antoine, dans sa maison de la Damette, mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il y avait été ramené, sinon mort, du moins mourant, et je crois bien que ce fut mort» !
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samedi, 24 mai 2008
Florilège de C.F.Ramuz
"L'ambition me dévore. Je crois avoir conscience de ma valeur et je souffre de ce qu'autrui ne la remarque pas, cet autrui qu'on dédaigne si souvent et qui nous est si nécessaire. J'aurais besoin d'encouragements." (7 novembre 1896)
"Je crois que le bon sens crie qu'il vaut mieux être ignorant tout à fait que de l'être à moitié et qu'il n'y a pas d'inspiratrice de plus mauvais conseil qu'une demi-instruction." (21 juillet 1898)
"Noël ; un des jours les plus terribles de l'année; l'ennui lourd, les gens atroces, le désoeuvrement noir du temps qu'on doit à sa famille, - toutes ces choses adorables pour les simples et si touchantes quand il s'agit d'eux, si absurdes pour les compliqués." (25 décembre 1901)
"Je n'ai besoin que de ce qu'il me faut pour vivre, avec un peu de confort que j'aime et de quoi m'acheter des cigarettes et du tabac. Le succès ? Non comme on l'entend, je veux dire le bruit, mais l'estime de quelques hommes qui ont la mienne. Où mon ambition est très vive, c'est au-dedans de moi-même. J'aspire à me réaliser : voilà où je mets toute mon ardeur, toute ma force et toute ma volonté. C'est sans doute pourquoi je suis incapable du moindre effort pratique, de la moindre démarche ou même du moindre métier. On me dit : Vous n'avez point de volonté. C'est vrai. Elle est toute intérieure et se consume à des oeuvres presque secrètes." (23 janvier1905)
"L'écrivain se trouve une fois, tout entier, et c'est un hasard, et c'est toujours un hasard. Mais enfin il se trouve et il est une fois lui-même. Le sentiment de force et de bonheur qu'il éprouve le porte alors à regarder sans cesse vers cet état supérieur, d'où il est bientôt retombé" (24 juin 1910)
"Les pauvres gens ne résistent plus. Il y a une vertu dans cette non-résistance, une inconsciente sagesse aussi. Céder, c'est courir la chance d'échapper encore, résister, c'est être brisé. Ils se laissent faire; un coup de vent vient, ils se laissent aller dans le sens du courant comme les feuilles mortes, comme les fumées." (16 aoüt 1914)
"J'ai mis tout l'enjeu de ma vie sur une seule carrte qui n'a pas chance de sortir. Mais si elle sort, ce sera beau. En attendant, il faut faire souffrir." (1er novembre 1916
"Je déchire plus de deux cents pages : fragments, essais, plans,projets, - de quoi remplir ma corbeille à papier qu'on portera dans le jardin dès qu'il fera beau, et on allumera un grand feu de feuilles mortes." (8 mars 1920)
"La guerre de nouveau (la seconde) Et dire que, jusqu'au dernier moment, il y a eu des gens qui n'y croyaient pas. Et elle est là, maintenant. Et ils n'y peuvent pas croire encore. "(2 septembre 1939)
"Les découvertes techniques de l'homme (et dont l'homme est si fier) sont à double emploi et à double fin : elles accroissent infiniment ses pouvoirs (au sens actif du mot), on veut dire ceux qui tendent à faire, mais, par une espèce de malédiction, accroissent bien plus encore ses pouvoirs négatifs, on veut dire ceux qui tendent à défaire. De sorte qu'on met deux siècles à construire une cathédrale, mais qu'ensuite on invente une espèce d'obus ou de torpille qu'on n'aura qu'à laisser tomber du haut des airs pour réduire à néant en une seconde la somme de tant d'efforts. (8 septembre 1939)
"Beaucoup d'hommes ont perdu le sens du sacré. Ils ont perdu le respect de ce qui est, à cause de la confiance qu'ils mettent en eux-mêmes. Il y a respect et vénération dans le mot sacré : c'est que l'homme avait peur et nous n'avons plus peur; c'est que l'homme admirait et nous ne savons plus admirer. Nous ne sommes plus reliés à rien ( juin 1940)
"Parfait nihilisme. On ne croit à rien, on ne tient à rien, on n'aime rien. Et si, par hasard, on aime au moins quelqu'un, cet amour n'est que dérision parce qu'on voit qu'il n'est fondé sur rien, il faut entendre rien de durable. Alors tout devient négligeable et tout devient indifférent. Sortir égale ne pas sortir, manger ne pas manger, faire ne pas faire. Les contraires se valent. Puisque tout doit finir, qu'importe ?" (Décembre 1942)
Tous ces fragments sont tirés du Journal de Ramuz, mort le 23 mai 1947.
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lundi, 28 avril 2008
DOM MABILLON
Dans son traité des études monastiques (1691), Dom Mabillon, le malicieux, évoque au chapitre 14 la nécessité de tenir des recueils (des collections) de citations "pour y écrire les choses remarquables qui se présentent dans la lecture afin de ne les perdre pas tout à fait, et de ne pas les abandonner à l'aventure d'une mémoire infidèle ou chancelante." Ce matin, au point du jour, alors que les premiers bus à perches strient l'obscurité jamais parfaite dans la ville et rompent le silence jamais atteint par la cité, je cède à ce conseil âgé de plusieurs siècles et je note dans mon carnet cette citation du bon disciple de saint-Benoit : "Le pays des lettres est un pays de liberté où tout le monde présume avoir droit de bourgeoisie".
07:29 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : citations, mabillon, littérature, culture, lecture, poésie
mardi, 08 avril 2008
Bonjour Sagan
Une histoire de Côte d'azur, d'accident de voiture et de soleil, l'argument tragique - mais uniquement par ricochets - d'une France des années cinquante défaite et passant au regard du monde et à celui de sa jeunesse - particulièrement la plus fortunée, la plus bourgeoise -, pour victorieuse, une griserie érigée en dogme un peu partout dans l'air du temps qu'on respire ... Consommer, c'est, dit le Robert, détruire par l'usage... Et dans la société de consommation émergente, l'éducation sentimentale, la seule encore possible, c'est d'accepter qu'on ne sera heureux que dans et par le plaisir, au risque oui, de l'égoisme, de la défaite et de la destruction de tout ce qui n'est pas lui. Ce narcissisme effroyable, que l'américain Cristopher Lasch nomme survivalisme, Sagan en a fixé les contours naissants dans cette histoire simple et presque banale qu'elle raconte à toute vitesse, à toute allure, - tant et si bien qu'on la croirait couchée sur papier pour le livre de poche, le supermarché ou le métro d'alors. La société de consommation vend et consomme tout, certes. Sagan, cette fille de Flaubert, rappelle qu'au moins quelque chose passe entre les mailles, que ni le supermarché ni la voiture de sport ne peut vendre ou produire. Et ce sentiment, avec l'élégance d'un Musset, elle le sait parfaitement littéraire. C'est pourquoi elle le salue en une phrase digne d'anthologie, entre Aujourd'hui maman est morte et Longtemps je me suis couché de bonne heure, une phrase qui fit sa gloire : "Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoiste, que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. (...) Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j'accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse."
07:47 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sagan, littérature, culture, société, lasch
dimanche, 06 avril 2008
De la cléricature en état post-moderne
"Telle est depuis un demi-siècle l'attitude de ces hommes dont la fonction était de contrarier le réalisme des peuples et qui, de tout leur pouvoir et en pleine décision ont travaillé à l'exciter ; attitude que j'ose appeler pour cette raison la trahison des clercs. Si j'en cherche les causes, j'en aperçois de profondes et qui m'interdisent de voir dans ce mouvement une mode à laquelle pourrait succéder demain le mouvement contraire. Une de ces principales est que le monde moderne a fait du clerc un citoyen soumis à toutes les charges qui s'attachent à ce titre, et lui a rendu par là beaucoup plus difficile qu'à ses aînés le mépris des passions laïques. A qui lui reprochera de n'avoir plus, en face des querelles nationales, la belle sérénité d'un Descartes ou d'un Goethe, le clerc pourra répondre que sa nation lui met un sac sur le dos si elle est insultée, l'écrase d'impôts si elle est victorieuse, que force lui est d'avoir à coeur qu'elle soit puissante et respectée; à qui lui fera honte de ne point s'élever au-dessus des haines sociales, il représentera que le temps des mécénats est passé, qu'il lui faut trouver aujourd'hui sa subsistance et que ce n'est pas sa faute s'il se passionne pour le maintien de la classe qui se plaît à ses produits." Julien Benda, La trahison des clercs - 1927
09:32 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : benda, littérature, culture, société
samedi, 16 février 2008
Reporters des années trente
« Trop souvent, j’ai écrit trop vite, pour de l’argent » regrettera Joseph Kessel (1) lorsque, couvert d’honneurs, il sera en 1963 élu à l’Académie Française. Singulier aveu, qui rejoint le regret constant d’Albert Londres de n’avoir pu trouver, entre deux reportages, le temps d’écrire autre chose … que des reportages. Un roman, déclare-t-il publiquement ? « Cela suppose qu’on s’arrête un moment, et j’ai bien peur de ne m’arrêter jamais ».(2) Dans une France où la presse demeure le seul accès à l’information, où le champ de la curiosité populaire augmente incessamment, les opportunités fourmillent pour qui a du talent, des idées, du culot. Sur le monde des Lettres, règnent les lois de la vitesse, de l'opportunisme, de l’argent. « La guerre avait appris à lire aux Français … Cet accroissement imprévu du nombre des acheteurs de livres explique les rapports nouveaux qui s’établirent entre auteurs, éditeurs et librairies. » raconte Galtier Boissière.(3) Dans les quotidiens dont les tirages impressionnent aujourd’hui (Le Petit Parisien, par exemple, tire à deux millions d’exemplaires), "une plume qui marche" est un produit providentiel, que s’arrachent les directeurs. La parole devient une forme de marchandise. Le phénomène n'est certes pas nouveau : Henri Béraud cependant, le constate avec ironie (4) :
« Lousteau vivait d’écrire un article par semaine. Tant de facilité émerveillait et effrayait Barbey d’Aurevilly. Un article par jour ne suffit plus à nourrir son auteur. Il lui faut, à présent, se colleter avec l’idée qui s’échappe ; il doit saisir à la gorge sa propre pensée. Il se règle lui-même comme un luminoir à écrits. Il s’use. Il jette au vent le meilleur de lui-même. »
Joseph Kessel, Albert Londres, Henri Béraud : trois reporters de l'entre deux-guerres, dont les destins divergents prennent chacun racine sur ce même Vieux Continent, celui d'après le Traité de Versailles et d'avant le Rideau de Fer. Une terre véritablement engloutie, à présent. Continent sillonné par des express aux couleurs rouges et bleues, aux couloirs déserts et tapissés sous les lampes en veilleuses par les portes de sleepings aux judas bien clos. Europe à multiples langues et multiples monnaies. De l'Arc de Triomphe à la porte de Brandebourg, c’est alors l’affaire d’une petite journée pour un train hennissant sur ses rails. Albert Londres n'est jamais revenu de son voyage en Chine en 1932. Henri Béraud est mort tristement, après son long et scandaleux emprisonnement au bagne de l'île de Ré, en 1958. Kessel, quant à lui, s'est éteint progressivement en 1979, au coin de son feu et les pieds dans ses pantoufles. Quant à cette Europe, leur Europe, elle a donné naissance au mythe du petit reporter dont le trop lisse Tintin demeure de nos jours une sorte d'icone hygiénique.
1 Yves Courrière, Joseph Kessel ou sur la piste du lion
2 Interview à Gringoire du 19 juillet 1929, cité par Pierre Assouline dans la biographie que ce dernier consacre à Albert Londres.
3.Jean Galtier Boissière Mémoires d'un Parisien
4. Henri Béraud Le Flaneur Salarié
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