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jeudi, 27 avril 2017

Actualité d'Anatole

Excellent résumé du fanatisme républicain révolutionnaire. La peine de mort, c'est mal, on l'abolira une fois qu'on aura tué tous nos ennemis. On dirait du Estrosi ou du BHL en ce moment : la démocratie, c'est génial, on l'instaurera complètement en Europe lorsqu'on aura réduit au silence les souverainistes qui ne pensent pas comme nous.

« - Les républicains, reprit Évariste, sont humains et sensibles. Il n'y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut nécessaire de l'autorité. Le peuple souverain l'abolira un jour. Robespierre l'a combattue, et avec lui tous les patriotes ; la loi qui la supprime ne saurait être trop tôt promulguée. Mais elle ne devra être appliquée que lorsque le dernier ennemi de la République aura péri sous le glaive de la loi. »

Propos tenus par Évariste Gamelin, héros du roman Les Dieux ont soif (1912) de Anatole France. Pour mémoire, l'action se déroule durant la Terreur.

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dimanche, 08 janvier 2017

Décadence, une réfutation d'Onfray

Dans le 2e volet de sa Brève Encyclopédie du monde, Michel Onfray considère la décadence de la civilisation judéo chrétienne comme un fait historique incontestable. Au départ de notre civilisation, souligne-t-il, « il y eut un guerrier accompagné d’un prêtre », mais aujourd’hui, « les guerriers sont sans prêtres » (et les prêtres sans guerriers, rajouterais-je). Constatant que, dans la confusion des valeurs qu’elle entretient, la république de France actuelle génère plus de vocations de djihadistes musulmans que de prêtres catholiques, je ne serais pas loin de partager son analyse. Je ne suis pas loin de penser comme lui non plus que « le catholi­cisme post-Vatican II a laïcisé la religion catholique », et que sous son influence «le sacré, la transcendance, le mystère ont souvent disparu au profit d’une morale de ­boy-scout qui tient lieu de règle du jeu contractuelle, un genre de contrat social catholique ». C’est d‘ailleurs la raison pour laquelle je me suis moi-même détourné de l’église contemporaine et de ses niaiseries simplificatrices pendant pas mal d’années. Mais lorsqu’il prédit la fin du christianisme pour autant, je demeure plus sceptique. Et je voudrais dire ici plusieurs erreurs de raisonnements assez importante qu’il commet.

La première, sans doute, est de penser les choses de la Providence à l’échelle de sa seule existence. La société, ainsi, se borne à ce que je vois, sais, constate d’elle.  À sa décharge, tous ceux qui affichent profession de penser dans le monde contemporain agissent de même et bornent leur pensée à l’immanence. Il n’empêche que c’est là son premier aveuglement.  

La seconde est de confondre le Christ avec, précisément, cette église de Vatican II contemporaine. Onfray, comme tous les athées, est victime de cette pensée historicisante qui, depuis Renan, n’est plus capable de penser le Christ autrement que dans une perspective historique. Pour eux, l’Église se serait développée comme une institution humaine, un état, de façon totalement organique et seulement moléculaire. Raisonnement de scientiste, qui ignore délibérément et en toute mauvaise foi un fait théologique : l’essor du christianisme n’a été rendu possible que par la volonté surnaturelle du Père et le sacrifice définitif du Fils. C’est ignorer l’extraordinaire (pour ne pas dire miraculeuse) puissance de régénérescence qu’ont de concert et l’amour du Christ et l’amour pour le Christ, et que seule la Résurrection peut expliquer. Certes, Onfray ne croit ni à la Résurrection, ni au Saint Esprit, ni à la transcendance : il balaie d’un revers de main tout cela, assurant qu’il est loin « le temps où la religion catholique rassemblait des fidèles qui croyaient dur comme fer à l’Imma­culée Conception, à la transsubstantiation, à l’infaillibilité papale, au Paraclet de la Pentecôte, à l’Assomption de Marie, à la résurrection de la chair ». On a envie de lui rétorquer qu’assurer n’est pas prouver et qu’il ne connait guère ce qui se passe dans l’âme et le cœur de bien des fidèles. (Mais pour lui, toute théologie se bornant à de l’Histoire et à du récit, il paraît normal qu’il l’ignore). Et qu’il ne connaît pas davantage l’action des sacrements durant les siècles et encore aujourd’hui, de même que ce que le texte biblique lui-même enseigne, à savoir l’envoi du Paraclet.

La thèse du déclin professée par Onfray postule qu’il y eut un temps durant lequel le monde était vraiment chrétien et qu’aujourd’hui, il ne le serait plus. Son schéma, comme il l’avoue lui-même, est « vitaliste ». Il suppose qu’à la manière d’un volcan ou des plaques tectoniques qui disposent d’une vie propre, il y aurait une vie des civilisations. Chrétien ? Certes, les princes déclaraient l’être par leurs baptêmes. Mais le monde, lui, a-t-il jamais vécu en Christ ? Assurément non. Même aux heures de la chrétienté la plus triomphante, l’Ennemi était-là. Siméon qui reçut dans ses bras « la consolation d’Israël » le savait déjà, qui prédit à Marie que son enfant serait « un signe sur lequel on discutera »[1] ! Onfray discute encore. Il ne sera pas le dernier. Opposer à Augustin ou Thomas d’Aquin, comme il le fait, le De natura rerum de Lucrèce, ce n’est jamais qu’opposer une philosophie de la nature à une théologie de la foi, comme les païens le faisaient déjà du temps d‘Augustin ou de Thomas d‘Aquin ; le texte de Lucrèce n’est en rien, comme il l’avance, « une arme de destruction massive de la foi ­­catho­lique » : pas plus qu’une philosophie de la nature n’est une arme de destruction d’une théologie de  la foi, les choses ne se situant tout simplement pas sur le même plan ne peuvent aussi puérilement s’opposer.

Et je voudrais conclure sur la troisième erreur que fait Onfray : c’est de croire qu’il serait possible de lutter contre l’Islam et son faux prophète avec une philosophie, qu’elle soit héritée des stoïciens ou des épicuriens de l’Antiquité, des libéraux des Lumières ou des anarchistes du XIXe. Seule une bonne théologie peut lutter contre une mauvaise. Or il y a dans l’acte théologique du Christ qui s’est sacrifié pour les hommes de tous les temps, et pour toutes les nations, et pour toutes les générations, un Esprit dont la dimension surnaturelle et transcendante est totalement ignorée par le raisonnement schématique et donc spécieux d’Onfray, comme elle l’est d‘ailleurs par les musulmans qu’il prétend combattre et par leur Coran qui n’est qu’un amas de blasphèmes à l’égard des Trois Personnes de la Divinité. Or, tous les individus qui le veulent, quelle que soit leur origine, trouveront toujours dans l’adoration de la Croix de quoi revenir à la source même du christianisme. Car le Christ s’est sacrifié une bonne fois pour toutes. Là réside l’action de la transcendance, du Paraclet ou du Saint-Esprit, qui fait que le christianisme ne peut se penser seulement dans le champ clos de la linéarité des chiffres et des lettres, qu’il ne peut non plus, au sens où le philosophe de l’athéisme le prétend, connaître le déclin. La présence réelle du Christ, voilà ce qu’Onfray ne dit pas, parce que peut-être il ne la connait pas. Onfray a raison : Oui il se peut bien que la domination d‘un certain homme blanc, capitaliste et protestant, républicain et franc-maçon, occidental et matérialiste, doive un jour céder le pas à d‘autres formes de domination ; mais Onfray a tort : car à son successeur finira de toute façon par s’imposer, comme elle s’est imposée à l’homme blanc, la prééminence du sacrifice du Christ sur les sacrifices de vierges ou de simples moutons et la souveraineté de la charité sur toute forme de Loi. Car le Christ est mort et ressuscité pour une multitude d’hommes de tous les temps.

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[1] Luc, 2, 34

mardi, 13 octobre 2015

Neque ex voluntate carnis neque ex voluntate viri

Dans son explication de l’oraison de quiétude, Thérèse d’Avila préconise « de ne pas se préoccuper de l’entendement, qui n’est qu’un importun à la recherche de grandes pensées ».  La phrase d’abord me fit rire, car s’y résument bien la malice et la présomption humaine à l’œuvre dans beaucoup de travaux de l’esprit, puis je me demandai quelles grandes pensées l’entendement de mes contemporains, plus préoccupés de réaliser de grands meurtres ou de grands profits que de grandes oraisons, pouvait bien encore générer. Et moi-même ? Qu’ai-je de grand dans l’entendement, tout pollué qu’il est malgré le grand soin que je prends à les éviter, par les préjugés ou les certitudes de l’époque, tout alourdi qu’il se trouve par des contradictions insurmontables, des paradoxes infranchissables ? Et puis, parvenu au bord du second millénaire, quel grand mystère l’entendement humain, sur un plan individuel ou collectif, croit-il encore être à même de percer ? 7 milliards à brasser du vent sur une planète au bord de l’asphyxie, à survivre dans des fables existentielles dignes de piètres héros de polars ou de bandes dessinées…

Il n’empêche que cet importun, comme le souligne facétieusement Thérèse, dès lors qu’on tente de lui échapper un bref instant, fait grand cas de cette volonté d’en finir, en effet, s’agite en tous sens, et, faute de grandes pensées, engendre un grand trouble.

La patronne du Carmel Réformé conseille tout autant de laisser la mémoire s’agiter dans son coin sans davantage la suivre à la trace: dans l’oraison de quiétude, seule la volonté doit demeurer vive à la conscience, telle une étincelle, la volonté indéfectible de s’unir à Dieu. Voilà diront beaucoup de contradicteurs en souriant un projet bien désuet ! Dieu ?

J’ai à ce propos recueilli cet après-midi dans le prologue de l’Evangile selon Jean une remarque capitale à propos de ceux qui croient en Son nom, et « qui non ex sanguinibus neque ex voluntate carnis neque ex voluntate viri, sed ex Deo nati sunt » (« qui ne sont nés ni du sang, ni d’un vouloir charnel, ni d’un vouloir humain, mais de Dieu lui-même »). Car sauf le respect que je dois à mes deux parents, je ne suis jamais tout à fait parvenu à croire que je n’étais né que d’eux-mêmes, de leur choix, de leur volonté, de leur esprit, de leur matière ou de leur décision, ce qui a toujours laissé pénétrer dans l’antichambre de mon intelligence une certaine lueur d’espoir quant à la nature véritable de mon être spirituel ; une faille, somme toute, dans l’orgueil de l’espèce qui se veut seule pourvoyeuse de ses gènes.  Cela dit en toute véritable humilité : car on ne peut être humble que devant le Très-Grand, puisque ailleurs, paraît-il, nous sommes malgré nos distinctions tous égaux.

La nécessité de cette lueur d’espoir, de cette faille, de cette fêlure, donc, me fait tenir ce despotique droit à l’enfant revendiqué de plus en plus par tout un chacun dépendant de la loi commune (droit de procréer,  même combat que le droit de vote ? ) pour une ignominie qui masque son véritable visage contre les gens à naître. C’est le triomphe de la voluntate carnis etde la voluntate viri en lieu et place de celle de Dieu, ou même de l’amour. Et j’y lis un des derniers soupiraux qui se referme sur la conscience humaine de ces petits à naître, jusqu’à les emprisonner dans cet humain forever jusqu’à clore le couvercle dans une malédiction satanique et sans borne. Mais revenons à Thérèse.

J’ai commencé depuis un bon moment la lecture de sa « Vie écrite par elle-même ». J’y avance à grand peine, car Thérèse, ce n’est ni Leiris ni Rousseau. Sa matière est exclusivement intérieure et l’on ne cesse, du coup, de s’en échapper pour peu que l’esprit ne s’accroche à chaque mot. Ainsi cette phrase, relevée parmi d’autres, à propos de la conscience des conséquences du péché que la sainte rencontra tandis qu’elle atteignait un troisième degré dans l’oraison : « Quand donc, ô mon Dieu, les puissances de mon âme seront-elles unies entre elles pour célébrer toutes ensemble vos grandeurs ? quand donc mon âme cessera-t-elle d’être ainsi partagée sans pouvoir être maîtresse d’elle-même ? »

Ce désir d’unité ainsi soufflé à l’oreille, on reste rêveur, songeur, on pose le livre, on devient facilement méditatif soi-même, à contempler ses propres écartèlements… La plume de Thérèse pousse sans ménagement son lecteur au recueillement, comme un chant venu du dedans, mais sans les boursouflements fumeux du lyrisme romantique ni les à-coups secs du raisonneur empreint de sa logique.

En ce sens, elle est parfaitement désorientante, surtout pour l’époque dont le credo totalitaire dans la machinerie du corps se méfie des volutes de l’esprit et se garde bien d’évoquer les plus subtils encore chatoiements de l’âme. Qu’on puisse consacrer sa vie à « trouver un amour de Dieu dégagé de tout intérêt personnel » est quelque chose qui échappe aussi bien aux sophismes des incrédules qu’aux objurgations des fanatiques. Pourtant, lorsqu’elle dépeint « le peu d’estime que mérite une comédie aussi mal jouée que celle de la vie présente », ne parle-t-elle pas pleinement de notre monde ? La prose de Thérèse est telle une oasis qu’on ressent dans l’intimité vive de soi, et tout en même temps une caresse perdue ou oubliée surgie d’un temps lointain et presque incompréhensible. Elle relate les degrés d’une oraison comme projetée du dehors et du dedans sur un même écran : d’où le charme opérant et toujours difficile de cette lecture. 

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Les remparts d'Avila

jeudi, 14 mai 2015

Szalona

Les éditions du Bug se proposent de traduire et de publier un roman de l’écrivain polonais Józef Kraszewski, Szalona, La Folle.

Dans la conduite de ce projet à moyen terme, nous avons ouvert une page sur le site de financement participatif Ulule, 

Merci, lecteurs, d’avoir la curiosité de nous rendre visite et, selon votre bon plaisir, de nous soutenir.

 

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08:53 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : bug, kraszewski, szalona | | |

samedi, 18 avril 2015

Poésie d'exil

Je suis triste, étouffant les soupirs de mon âme,

Pleine d'émotion,

A l'aspect du soleil qui plonge, tout en flamme,

 

Dans son immersion

Au sein de la mer bleue, éteignant sa lumière,

 

Son éclat et son feu ... .

Les rayons du bel astre éclairent ma prière.

 

Et je souffre, mon Dieu I

Pareil aux blonds épis qui dorent la campagne.

 

Et sont vides et creux,

Je relève le front, bien qu'ayant pour compagne

 

De mes jours, en tous lieux,

Attachée à mon sein, une douleur amère . . .

 

Sans en faire l’aveu,

Je tremble de frayeur, éloigné de ma mère,

 

Et je souffre, mon Dieu !

Je porte mon chagrin sur la vague écumante

 

Qui soupire, ou mugit,

Couvrant le vaste abîme, et ma terreur augmente,

 

Attristant mon esprit . . .

J'aperçois, dans son vol, une blanche cigogne

 

Qui nage dans le bleu ;

Je songe alors, pensif, à ma chère Pologne,

 

Et je souffre, mon Dieu I

Loin de ma mère en pleurs, des miens, de ma patrie.

 

J'erre, pauvre exilé.

Et je cueille des fleurs sur la tombe chérie

 

De mon ange envolé . . .

Ma cendre n'aura pas d'asile au cimetière.

 

Pas de larmes d'adieu ;

Par le vent balayée elle sera sur terre . . .

 

 

Et j'en souffre, grand Dieu !

Oh ! je sais, que malgré mon bon ange qui prie,

 

L'arrêt du sort fatal

Me condamne à passer le reste de ma vie,

 

Sans voir le sol natal.

Et mon nom à périr, sans qu'il laisse de trace

 

En ce trouble milieu,

Où d'autres habitants prendront bientôt ma place

 

 

Et j'en souffre, mon Dieu ! 

 

JULES SLOWAÇKl 

 

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13:50 Publié dans Des Auteurs, Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, romantisme, exil, jules slowaÇkl, littérature, pologne, mélancolie | | |

jeudi, 26 mars 2015

Les justes proportions

Louis XIV définissait la France comme un pays de taille idéale ( 4 jours par 5 pour la transmission de l’information). Il jugeait ce faisant en véritable homme d'État. Le monde, aujourd'hui, se découvre encore plus petit que ne l'était la France d'alors, si on le mesure à l'aune de la vitesse des transferts des messages : 1 Centième de seconde pour un courrier électronique d'un coin de la planète à un autre. Un village global, en somme, cette pauvre boule ! Pas de quoi se retourner sans se cogner un bout d'épaule ou de coude en un de ses recoins : Les concepteurs du web avaient donc visé juste.

Or, si le monde est dorénavant un réduit plus minuscule que la France des logiciens de Port-Royal, je comprends pourquoi je m'y sens tellement à l'étroit, et comme rabougri, rétréci, mal à l'aise parmi des milliers de rabougris, rétrécis... - Je parle du monde, bien sûr, pas de la France. qui, dès qu'on ouvre un livre, est restée de la taille qui fut sienne par la grâce de messieurs Racine et de la Fontaine, entre autres diseurs de contes et de tragédies, divins géomètres de nos réelles proportions.,,,

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Gulliver de Swift

06:24 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, louis xiv, gulliver, racine, la fontaine | | |

mardi, 10 mars 2015

La Queue, on en parle...

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La Queue, on en parle ICI & ICI , ICI & ICI

20:52 Publié dans Des Auteurs, Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : la queue, littérature, bug, thévenet | | |

samedi, 07 mars 2015

Le pélérin de l'Absolu

Plus peut-être que ce qu'on raconte de Bloy dans ce document vieux de presque un demi-siècle, ce sont les visages, les regards, les cravates, les bibelots, le phrasé, les voix, les accents, les passés simples des intervenants qui méritent le détour. Qui a lu Bloy n'y apprend rien;  mais on y retrouve la saveur et le goût d'une époque pour la littérature, goût et saveur parfaitement disparus dans la France dévastée de Hollande dont Bloy n'aurait eu, je crois, rien, mais alors plus rien à dire tant elle est devenue inexistante au regard de ses espérances.


mercredi, 11 février 2015

Gérard de Kerouac, héros religieux

Visions de Gérard est un titre pluriel : Kerouac y entretient son lecteur autant des Visions qu’il recomposa de son jeune frère Gérard (mort à neuf ans alors qu’il n’en avait que quatre) que de celles, surnaturelles, qu’il prête à Gérard lui-même, un ange parmi les anges. Publié en septembre 1963 chez Farrar, Strauss & Cudahy après un retentissant refus de Malcom Cowley, le livre a été très mal accueilli. « Trop compliqué pour des lecteurs courants » (1) En décalage trop apparent, surtout, avec le mythe du beatnik déjà outrageusement exploité par les éditeurs et les journalistes.

Ce Visions de Gérard fut, de tous ses « livres sur Lowell » celui duquel Kerouac parla avec le plus de ferveur. Dans une lettre à Neal Cassady, il confesse adresser toujours des prières à Gérard, comme à Jésus-Christ, à Bouddha et à son père Leo (2), dont il dit dans une autre lettre à Stering Lord qu’il visite régulièrement les tombes (3).

Le livre naquit en janvier 1956, « un grand livre bien triste, écrit-il à Gary Sinder, sur la vie et la mort de mon petit frère Gérard dans les années 20, un livre bouddhiste, funéraire, sombre, pluvieux » (4)

Kerouac dit alors bouddhiste, il dira plus tard catholique. Dans une lettre à Fernanda Pivano datée de début 1964, il se plaint alors en ces termes de Ginsberg et de Corso : « Ils sont devenus tous les deux des fanatiques politiques, tous les deux ont commencé à me vilipender parce que je ne partage pas leurs opinions politiques et eux et leurs amis me rendent malades. Je veux que vous sachiez que Visions de Gérard publié l’année dernière représente le début de ma nouvelle perception de la vie, un retour strict à mes sentiments du début à Lowell, ceux d’un Catholique franco-canadien de Nouvelle-Angleterre et d’une nature solitaire » (5)

Une rupture, donc, qui s’affirme tel un nouveau début, ou plutôt, tel un retour vers le commencement de soi, et la solitude dans laquelle la mort du frère le laissa : « C’était un saint, mon Gérard, avec son visage pur et tranquille, son air mélancolique, et le petit linceul doux et pitoyable de ses cheveux qui retombaient sur son front et que la main écartait de ses yeux bleus et sérieux ». En composant le croquis de ce visage pur du frère perdu, on ressent qu’il s’agit pour l’homme abimé de reprendre pied dans une émotion heureuse parce que liminaire, celle de l’enfance, comme le confirme cette réflexion livrée plus tard dans un interview : « I have a recurring dream of simply walking around the deserted twilight streets of Lowell, in the mist, eager to return to every known and fabled corner.  A very eerie, recurrent dream, but it always makes me happy when I wake up. » (6)

 Il ne s’agit évidemment pas d’une réminiscence, puisque le narrateur de ce bref récit est l’enfant qui vient de naître et assiste, impuissant et sans la comprendre, à l’agonie de son frère à peine plus âgé que lui. Le programme narratif tient plutôt de la  recréation de soi, au sein de l idéal de sainteté qui est au cœur même du projet beatnik de Kerouac, et qui sert au plus près le sentiment d’être pleinement soi.

A l’aune de la mort de son frère, transfiguré par les détails qu’il en couche sur le papier, l’écrivain mesure la vanité de sa carrière, la vanité de son écriture, la vanité de toute vie : « et la seule raison pour laquelle j’ai repris mon souffle pour mordre en vain avec le style ce grand aiguillon au crayon utilisable et indéfendable, c’est Gérard, c’est l’idéalisme, c’est Gérard, le héros religieux ». Kerouac, assurément, a imaginé dès son plus jeune âge l’écrivain – le beatnik –tel un héros religieux. Son parcours dans l’Amérique matérialiste et brutale tint d’un chemin de croix que masquerent les succès de la Beat Generation : C’est avec Visions de Gérard qu’il devint le contradicteur de sa propre légende, et vraiment, avec ce petit livre aux antipodes de Sur la route, le plus crument, le plus fidèlement soi-même.

 

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1 Lettres choisies 1957-1969, à Robert Giroux, 18 avril 1963

2 Lettres choisies 1957-1969, à Neal Cassady, fin octobre 1957

3 Lettres choisies  1940-1956, à  Gary Snider, 17 janvier1956

4 Lettres choisies 1957-1969, à Fernanda Pivano, début 1964

5 Lettres choisies 1957-1969, à Robert Giroux, 9 septembre 1964

6 Book News from Farrar, Straus, & Cudahy, Inc. Empty Phatoms: Interviews and Encounters with Jack Kerouac. Ed. Paul Maher, Jr. New York: Thurder’s Mouth Press, 2005.  223