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mardi, 01 mai 2012

Bérégovoy : Derniers sursauts du romanesque

 Un romanesque à la Simenon, presque trop criard : ce canal où flotte de la brume, ce camping non loin, dont les discours fleurent bon encore les comices agricoles flaubertiens, la haute silhouette des arbres de Nevers, cette province toute modelée à l’ancienne, où tout chemine lentement,  d’une part ; et d’autre part l’or et les scandales des palais de la République, les ponts et les quais striés des lueurs de la capitale, où siègent dans la nuit les silhouettes des bâtisses  des chaînes de télés et de radios, des ministères et des banques et, pour faire le lien entre ces deux contrées que tout paraît opposer -  la province et la capitale - , une voiture de fonction dont la boite à gants recèle une arme de fonction, roulant à toute vitesse sur des bretelles d’autoroutes quasi désertes d’une part, d’autre part un hélicoptère rapatriant à l’heure du vingt heures le cadavre encore chaud d’un ancien premier ministre au crâne fracassé, de l’hôpital de Nevers où les médecins sont silencieux à celui du Val de Grâce où les médecins se taisent, comme dans une série d’Urgences : un romanesque décalé, pourtant. Un romanesque fané, même, auquel on fait mine de ne plus se prêter.  Un romanesque dont plus personne ne veut. Car 1993, ce n’est pas seulement la fin du roman de la rose, c’est également  la fin du roman d’un siècle et de celui de la souveraineté d’un pays ; sous ce régime mitterrandien en pleine décomposition, la fin non romanesque d’un peuple, pour faire court.

 


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En d’autres temps, en d’autres lieux, cette affaire Bérégovoy aurait suscité davantage d’engouement et provoqué de franches polémiques au sein de ce même peuple. Mais la France de 1993, déjà abrutie, déjà abâtardie, ne bronche pas. Ne bronche plus. La France de 1993 a déjà tourné sa page Simenon et laisse sur les canaux de Nevers flotter de la brume qui demeure silencieuse;  vers un siècle qui arrive à grand pas, la France de 1993 est toute arcboutée, toute tendue ; les affairistes pullulent et le silence est la loi de ce triste fin de règne. Vite. Comme elle a depuis longtemps pollué ses rivières, vendu ses paysans et liquidé une bonne partie de son patrimoine, la France de 1993 se fout de Bérégovoy comme elle se fout de Simenon, tous deux d’un autre siècle, déjà, pour ne pas dire d’une autre civilisation. Vite. Drapée dans son émotion à l’heure du petit noir, l’opinion publique se contente d’un mensonge proprement présenté par les manchettes des journaux de la cohabitation : Dans ce pays fatigué, cette opinion n’a pas plus d’intelligence que la fumée qui flotte sur les canaux de Nevers, guère plus de consistance que celle qui s’échappe de la pipe de Maigret – pardon, de Bruno Crémer jouant Maigret. Vite. Tout le monde sent bien qu’un mensonge latent entoure cette mort, comme tout le monde en sentira un autre entourer bientôt celle de Grossouvre à l'Elysée. Mais tout le monde a bien d’autres chats à fouetter. 1993, cela fait presque vingt ans que le chômage et que la crise économique sévissent. Alors, passé le week-end du Premier mai, la mort de Bérégovoy indiffère assez vite. La mort de Bérégovoy, malgré son romanesque flagrant, ne réveille pas le pays. Et c’est bien cela, le pire. Le  vrai drame. Le vrai assassinat ou le vrai suicide, comme on l’entend : car quinze ans plus tard,  la mort de Bérégovoy laisse entrevoir à quel point, dans un pays jadis si littéraire, tout romanesque est désormais d’un autre siècle. Ainsi va, ainsi file, désormais, le monde. A rebours du romanesque, ou du cadavre de sa lenteur « suicidé ». Vite.


NB.  Ce billet est une ré-édition du 4 mai 2008. En cette période d'étrange renaissance socialiste, le relire n'est pas indifférent.

 

09:37 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : bérégovoy, littérature, simenon, ps, politique, maigret | | |

Commentaires

Dans "urgences", les médecins parlent beaucoup, parole d'honneur. Et surtout pour ne rien dire d'intéressant. Ou pour enfiler un chapelet de mots techniques auxquels on ne comprend rien. Parole d'ex téléspectateur de cette connerie...

Écrit par : Porky | dimanche, 04 mai 2008

C'est vrai. Je ne citais cette série que pour l'image et l'ironie de sa diffusion : Bérégovoy étant à ce qu'il parait mort avant son rapatriement en hélicoptère, quel intérêt médical y avait-il, quelle "urgence" à le rapatrier ?

Écrit par : solko | dimanche, 04 mai 2008

Beau billet, vraiment.

Écrit par : Pascal Adam | dimanche, 04 mai 2008

Je rejoins Pascal Adam que je salue au passage.

Il m'a semblé cependant que la ponctuation fut fautive dans cette phrase:

"Alors, passé le week-end du Premier mai, la mort de Bérégovoy, indiffère assez vite."

La virgule après Bérégovoy n'est-elle pas surnuméraire? Je ne suis vraiment pas un maître ès-ponctuation au reste mais cette fois l'accroc m'a semblé patent...

Supprimez donc mon commentaire après correction.

Écrit par : Tang | lundi, 05 mai 2008

Votre texte m'a d'autant plus touchée que je suis allée à Nevers voir des amis le jour de l'enterrement de Bérégovoy. Il n'y avait pas foule, je crois.

Écrit par : librellule | dimanche, 27 février 2011

Sans doute trop honnête, trop naïf, pas élevé dans le sérail, méprisé par ceux là même qui se disaient ses amis, chef de l'état en tête. Moi, je ne l'ai pas oublié.

Écrit par : Julie des Hauts | mardi, 01 mai 2012

Je n'oublie pas non plus. Ni Bérégovoy, ni Grossouvre, ni avant lui, Robert Boulin.
Nous sommes quand même les champions des "suicidés" suspects, dans ce pays. (Mais quand on voit combien de temps il aura fallu pour se "souvenir" des malheureux manifestants assassinés et jetés à la Seine en octobre 1961, on comprend la capacité d'étouffement des scandales mise en vigueur chez nous depuis la guerre. Et je ne parle même pas de l'affaire Ben Barka...)

Écrit par : Sophie K. | mardi, 01 mai 2012

Un beau texte que je venais de lire avant que vous ne rééditiez...

@ Sophie K. Des morts suspectes que vous citez, il me semble que seule celle de Boulin soit due à un assassinat (des barbouzes aux ordres du RPR ?).

Écrit par : Jérémie S. | mardi, 01 mai 2012

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