mardi, 22 juillet 2008

Petrus Sambardier (1875-1938)

Petrus Sambardier naquit à Régnié, en pays de Beaujolais, le 21 février 1875. Il mourut un cinq de ce même mois, en 1938, deux ans avant que ne disparaisse la Troisième République. Pour tenter sa chance, son père, vigneron à l’allure altière,  avait débarqué très jeune à Lyon, où il était devenu menuisier, rue Molière. Pétrus reçut l’enseignement des frères des Ecoles chrétiennes. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, il ne trouva d’abord qu’une maison de commerce pour gagner sa croute et s’y fit embaucher sans grand entrain. Mais il  publia très rapidement, sous le pseudonyme de Léon Varigny, quelques chroniques au style incisif dans une gazette titrée L’Avenir et se fit ainsi remarquer des milieux politiques locaux. Assez tôt, il put s’orienter vers le journalisme. Car pour le plus grand bonheur des fils de menuisiers venus chercher la gloire dans les salles de rédaction, la Belle Epoque qui ne connaissait ni la radio ni la télé aimait les gazettes : le Viennois Stefan Zweig, dans son essai Le Monde d'Hier, rappelle à quel point les cafés, les tramways, les bancs publics étaient alors emplis de lecteurs de journaux.  Sambardier écrivit tour à tour dans le Réveil Républicain, l’Express, la Dépêche de Lyon, le Sud-Est, le Salut Public.  Sous le pseudonyme de Petrus Battillon (1), il fut, le 21 novembre1920 co-fondateur de l’Académie des Pierres Plantées en compagnie de Justin Godart, Antoine Salles, Jean Odile Gros et Emile ptSambardierP.jpgLeroudier.  Sambardier fut à la fois un plume, une gueule et une gloire lyonnaise. Hélas, Barbey d’Aurevilly le disait déjà en son temps : au contraire du véritable écrivain, le destin du journaliste est de voir sa gloire s’éclipser dès qu’il ne produit plus. De fait, quand on songe à la production journalistique de la planète entière dans la totalité du vingtième siècle, et au nombre vertigineux de petites pattes de fourmis qui frappèrent toutes sortes de clavier pour alimenter le Moloch de jour en jour, on peut ressentir une sorte d’effroi devant la vanité des choses humanes, comme aurait dit Bossuet.  Qui, en août 2008, songe encore à Pétrus Sambardier, mort il y a soixante dix-ans et quelques mois, des suites d’une longue maladie comme on dit toujours avec cette étrange pudeur ? Eugène Brouillard, qui fut l’un de ses vrais amis, illustra le recueil d’articles que préfaça Edouard Herriot (2) et qui parut en guise d’hommage après sa mort, grâce aux soins de Martin Basse, son exécuteur testamentaire. Cent-dix articles sélectionnés au sein de presque quarante années de journalisme, cent-dix articles qui foSambardier_IMG_1042.jpgnt revivre non seulement des lieux (ancienne bourse du travail, chez « ma tante », les masures de la grande côte, les anciennes ficelles, les puces de la place du pont), mais aussi des figures (le dernier garde-champêtre, les lavandières des plattes, des patrons de cafés disparus) des gens (Justin Godart, Edouard Herriot, Joseph Serlin, Paul Duquaire…), des traditions, des habitudes, des enseignes  et des odeurs de quartiers.  Et puis aussi une langue sure, avisée, précise, on dirait aujourd'hui, traversé d'un air un peu sot : "pro". Ce recueil d’articles, intitulé «La vie à Lyon de 1900 à 1937» constitue une petite mine, à la fois historique, idéologique, topographique,  pour qui aime la « capitale de la province » -l’expression est d’Albert Thibaudet (3). Aussi, si vous croisez l'édition originale chez un bouquiniste ou un libraire spécialisé, n’hésitez pas. Sinon, il faut vous rappeler que les Editions Lyonnaises d'Art et d'Histoire ont ré-édité l'ouvrage en 2003, agrémenté de quelques deux cents clichés de Guy et Marjorie Borgé. Ci-dessus, la sculpture à sa mémoire -Jardin des Chartreux Lyon 1er.

(1)    Un battillon est un battoir de bois qui servaient aux lavandières à frapper le linge sur les plattes. Mais comme les lavandières avaient la réputation d’être très bavardes, le battillon était aussi la langue qui tourne et fait du vent. Beau surnom pour un journaliste.

(2)    En cinquante ans de vie politique lyonnaise, le nombre de préfaces rédigées – ou du moins signées - par ce maire intarissable est proprement ahurissant !

(3)    Dans La République des Professeurs, exactement, où Thibaudet, en parlant d’Herriot écrit, en 1927 : « La France, c’est un pays où la littérature s’appelle Paris,  exclusivement Paris, et où la politique s’appelle la province, rien que la province ».

mercredi, 16 juillet 2008

Le pont du Rhône

Du Moyen-âge au dix-huitième siècle, le Rhône n’était franchissable, à Lyon, que par un unique pont. Pour parler de lui, il ne reste dorénavant que de vieilles chroniques. Et lorsqu’il fait un temps à se laisser raconter des histoires par les pierres des ponts, on n’entend plus le fracas du Rhône se brisant contre ses piles en pierre. Sa huitième pile, telle une borne,  servit longtemps de frontière entre le Lyonnais et le Dauphiné. C’était un géant de 20 arches et de 510 mètres de long, qui enjambait le Rhône et ses rives mouvantes, ses lônes couvertes de ruisselets. La rue de la Barre (ex Bourgchanin) lui doit son nom, car une barrière fermait son péage, jusqu’à ce que fût aboli, en 1776, « le droit de barrage ». A l’autre extrémité du Rhône, la place du Pont (dite à présent Gabriel-Péri) lui doit le sien, puisqu’avant l’aménagement de la rive gauche au début du dix-neuvième siècle, le vieux pont débouchait sur ses auberges. De vieilles gravures, (la plus connue étant celle de Jean pont-de-la-guillotiere,-eau.jpgJacques de Boissieu, ci-contre), nous montrent des fortifications défendant l’entrée du pont, une haute tour carrée presque en son milieu, munie d’un pont levis. Car les portes étaient fermées la nuit.

Au tout début, il y eut longtemps un pont de bois à cet emplacement, parce que la violence du fleuve rendait problématique la construction d’un véritable pont, qui s’étala sur plusieurs siècles et fut un véritable exploit. « Depuis qu’on était parvenu à lui fermer le passage de la plaine dauphinoise et qu’on l’avait contraint, au moyen de digues, de refluer vers la ville, le Rhône se précipitant sous les arches, sapait les enrochements  et entraînait les pilotis ; une partie du pont était à peine achevée qu’une autre s’écroulait sous les affouillements. Chaque grande crue emportait deux ou trois piles. Alors, pendant que les constructeurs allaient chercher aux Augustins ou à Fourvière de ces gros blocs couverts d’inscriptions latines, il fallait se servir de bateaux pour traverser le fleuve ou, comme on l’avait fait pendant le séjour de Louis XII et de sa cour, établir une traille au port de la rue Neuve. », explique Vingtrinier, dans  La Vie Lyonnaise.

 Jean Pelletier (Ponts et quais de Lyon, ELAH, 2002) date de 1559 la décision, par les échevins de Lyon, de bâtir un pont de pierre. Sous Henri II, c'est-à-dire assez rapidement, le pont fut réduit de vingt arches à dix-sept. « Nos grands pères, écrit Petrus Sambardier dans La Vie lyonnaise (12.3.1932) ont vu encore les cinq arches du pont, que les travaux de Combalot, le siècle dernier, ont enfouies pour nous donner le cours Gambetta. » Il a fini par être remplacé, en raison de la circulation automobile, par l’actuelle ouvrage en acier, après sa démolition en 1952. Tous les ponts du Rhône sont pourtant, comme le souligne Albert Giuliani ( Vous êtes mon Lyon, 1928) « fils, petits-fils, arrière petit-fils de ce vénérable et si vénéré pont de la Guillotière », qui « courbe sous la vieillesse de Mathusalem ».

L’énumération à la Prévert que Nizier du Puitspelu consacre aux embouteillages du pont du Rhône dans ses souvenirs témoigne également de son immense popularité, qu’il devait au point stratégique qui fut durant des siècles le sien sur le Rhône « A gauche, le pont de la Guillotière, auquel le petit gone vit s’ajouter les trottoirs, supportés par des arcs en fonte que l’on superposa aux arches de pierre. Jugez un peu voire ce que c’était que ce pont avant les trottoirs, encombré de tout ce qui arrive aujourd’hui par le chemin de fer, de tous les rouliers de Provence, de toutes les voitures publiques du Dauphiné et du Midi, de toutes les jardinières des coquetiers, de tous les tombereaux des âniers, de tous les chars, de toutes les charrettes, de toutes les carrioles, de toutes les pataches, de tous les tape-culs, de tous les camions, de tous les crapauds, de toutes les maringottes, et de tout le reste ! Qu’on pût arriver au bout sans être chapelé, haché, pilé, broyé, escaché, escharbouillé, écramaillé, c’est un miracle au prix duquel les apparitions de notre temps sont choses absolument naturelles.» (Puitspelu, Les Oisivetés du sieur Puitspelu, Lyon, 1896, Pierre Masson, 1928).

Il a existé un véritable mythe du pont du Rhône, à Lyon, chaque jour combattant contre le flux : « Contre les arches lourdem096%20Schellinks%20(RP-T_260B0A%20(Small).jpgent taillées en éperon le courant bouillonne, se précipite, excité par l’obstacle. La nappe s’étale d’une rive à l’autre, miroitante, embuée par endroits comme une glace sur laquelle on aurait soufflé. Presque aussitôt, elle se resserre, bloquée par un long banc de sable, à droite. Le fleuve se rue dans le chenal étroit et profond.» (Emile Baumann, Lyon et le lyonnais, De Gigord, Paris, 1934). Plongeons et baignades dans le fleuve étaient fréquents, jouissifs, parfois fatals. L’une des scènes les plus émouvantes de La Gerbe d’or d’Henri Béraud se déroule justement sous ce pont, lorsque le narrateur enfant voit un ouvrier de la Guillotière qui se baignait en train de se noyer devant ses deux très jeunes fils, impuissants :

« L’homme luttait, les dents serrées. A chaque instant, il perdait un peu d’espace. Déjà l’ombre de l’étrave le couvrait. Il nageait furieusement. A force de désespoir, il parvenait à demeurer sur place. Visiblement il cherchait à s’échapper vers l’escalier de la berge : il y avait là un anneau  de fer et une vieille amarre… Il la regardait. Il ne voyait qu’elle. Nous criions tous à la fois, sans le quitter des yeux. Je revois les choses dans leur plus petit détail.  Cela dura moins d’une minute. J’entends encore ce chien hurler à la mort. Maintenant, l’homme avait perdu la cadence de sa nage. L’eau arrivait à pleins bords, lourde, égale, aveugle, impitoyable. Il se  battait contre elle avec désespoir. Brusquement, ses forces le trahirent. On vit sa tête pâle reculer, reculer encore. Elle alla se placer dans l’angle formé par le courant et l’avant du bateau, qu’elle semblait caler. Il luttait toujours. Enfin, l’eau enfonça cette tête d’un coup, comme un pavé. C’était fini. On  ne vit plus rien, que la course du fleuve et le reflet noir de la péniche. Un lent marlou vint. Il se campa au sommet de la rampe.  « Vite, monsieur, mon papa vient de se noyer ». Les petits sanglotaient. L’individu haussa les épaules, alluma une cigarette, puis s’éloigna sur le quai désert. Transis de peur, nous demeurions toujours plantés là. Les deux enfants criaient toujours : « Papa ! Papa ! ». Leurs voix se dispersaient dans le bruit monotone du fleuve. A la fin, ils se turent. L’ainé ramassa par terre les vêtements. Il prit le petit par la main, et ils s’en allèrent tout seuls, je ne sais où, vers le faubourg, en pleurant à gros sanglots. »

De l'accident du carrosse de Madame Servient au passage de Napoléon dessus, avant les Cent jours, il y aurait encore beaucoup à raconter sur cet illustre disparu. Sans compter le nombre extraordinaire de peintres, petits ou grands, qui ont esquissé tour à tour son auguste silhouette, sur un bout de toile ou un morceau de papier... Occasion, peut-être, d'un futur billet.

dimanche, 29 juin 2008

Monsieur Josse

Pierre Auguste BLETON naquit à Lyon, le 23 juin 1834,  et mourut sur le sol de cette même ville en 1911. Il appartient à ce clan de bourgeois érudits qui, pour un public de lecteurs restreint mais passionné, ont forgé autour de Clair Tisseur et de quelques autres "l'âme lyonnaise". L'âme lyonnaise, dite aussi « lyonnaiserie » par ses détracteurs, c’est un mouvement littéraire local teinté d’un romantisme fort décalé, d’un décadentisme certain et d’un goût pour l’érudition archéologique qui assure encore sa spécificité et demeure garant de son relatif sérieux. Car il faut aussi reconnaître à la plume de chacun de ces écrivains-notables à la double vie une bonne part de ludisme et une certaine dose d'ironie et d'auto-dérision. D’abord joailler, Auguste Bleton a débuté dans la presse en 1884 au Courrier de Lyon. Quatre années plus tard, il est devenu rédacteur au Lyon Républicain. Il se fait remarquer dans toute la France comme l’un des principaux initiateurs du mutualisme (il fut le fondateur de la Société du secours mutuel des ouvriers sur or et argent et demeura membre du Conseil supérieur de la Mutualité) Il a par ailleurs enseigné l’économie politique à La Martinière. Monsieur Josse (tel est son pseudo littéraire) fut, on le voit, très impliqué dans le tissu social et intellectuel de sa ville, qu’il connaissait, si j’ose dire, sur le bout des talons pour l’avoir en long, large et travers, d'un bout à l'autre arpenté. Auguste Bleton publia donc de nombreux travaux, soit sous son propre patronyme, soit sous ce pseudonyme de Monsieur Josse ; plusieurs livres dont une petite histoire populaire de Lyon (1885), le fameux Lyon pittoresque  illustré par Joannés Drevet et devenu depuis pièce de musée (1896), un recueil de huit nouvelles, fantaisies à la gloire du chemin de fer (Entre deux trains – 1892), un ouvrage de référence sur la fabrique, Lyon, l’Ancienne fabrique de soierie (1897). Voici comment, dans deux préfaces de sa main, il présente la nécessité et la tonalité de deux de ses ouvrages. Le livre d’histoire populaire, tout d’abord :

« L’enfant de Lyon quitte le plus souvent les bancs de l’école sans avoir une idée, même générale de l’histoire de sa ville natale. L’histoire de France est à peu près muette sur ce sujet, et les compendieux travaux des écrivains lyonnais ne s’adressent point aux écoliers. Nous avons-nous-même souffert, dans notre jeunesse, de cette absence d’un petit livre relatant en quelques pages les principaux faits qui intéressent la cité lyonnaise et répondent à ces mille questions qui se pressent sur les lèvres de l’enfant ». 

Le livre de promenades, (A travers Lyon, signé monsieur Josse en 1887) dont le Voyage autour du Cheval de Bronze de Béraud formera quelques années plus tard un brillant pastiche, ensuite :

«Je fais partie de ces promeneurs errants que parfois l’on rencontre – surtout dans nos anciens quartiers – et qui s’en vont, laissant vaguer leurs pas et trotter leur imagination, admirant la vieille cité jusque dans ses verrues et vivant, pour une heure, dans un passé qu’ils évoquent à plaisir. A ceux qui auraient le goût de ces excursions, mais qui hésitent à les accomplir seuls ; à ceux qui, les ayant faites, ne seraient pas fâchés de savoir ce que pense un autre et de relever dans ses dires quelque erreur ou quelque énormité, j’offre de cheminer ensemble à travers Lyon. » 

Si ce joli petit livre est plus documenté, mieux écrit que celui, à peu près contemporain, du baron Raverat, c’est que Bleton s’adresse à la bourgeoisie lyonnaise bien plus qu’au voyageur de passage, à l’autochtone complice bien plus qu’au touriste ; par exemple, dans le chapitre consacré à la rive gauche du Rhône, on y discute de l’incongruité du doublement du t et du pluriel de Brotteaux en rappelant la chanson (allons au broteau), on y passe le Pont de Bois (Pont Morand) en retraçant l’historique de son droit de péage en liard (division perdue du sou)… Enfin, Auguste Bleton, qui fut l’un des rares membres de la première Académie du Gourguillon (le sixième ou le septième, je crois) fondée par Puitspelu, rédigea non sans rire et sous le pseudo de Mami Duplateau, guimpier, la véridique histoire de la dite Académie, en 1898 :

Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de l'illustre, alme et inclyte compagnie. Pour peu qu'il vous plaise d'en connaître les statues, je puis vous donner satisfaction, pour les parties principales du moins, bien qu'il n'existe que sept exemplaires des lettres patentes de fondation, et que ce soit braconner en chasse gardée que de mettre le nez dans ce très précieux document. Donc l'Académie se propose la préservation des traditions lyonnaises, et les statuts déclarent  "idoine à faire partie d'icelle quiconque a contribué à la dicte préservation, par la plume, le pinceau, le ciseau, le burin, le composteur ou la navette."  Stipulé que les dicts travaux auront expressément le caractère populaire et seront propres à chatouiller la rate, "pour autant que le rire est ce qui faict le plus de plaisir et ce qui couste le moins". Dont suit que les travaux exclusivement graves ne constituent pas titre. Illustrant cette règle par un exemple, une nouvelle dissertation sur l'emplacement du temple d'Auguste serait insuffisante.

Monsieur Josse est mort en 1911. Il incarne jusqu'à la perfection, jusqu'à la caricature, le citoyen de ce que Stefan Zweig appela en 1945 "Le Monde d'hier". Humaniste confiant dans la modernité, travaillant avec d'autres au progressisme, d'une part; suffisamment fin, lettré et intelligent pour ne pas remettre en cause la nécessité des traditions et les vertus de l'autorité d'autre part. Un homme du dix-neuvième siècle, autrement dit. Trois années après la disparition de monsieur Josse et de ses doctes plaisanteries, l'univers dans lequel il aimait à se promener volait en éclat. Et il n'a pas fini, semble-t-il, de voler. Pour le meilleur. Comme pour le pire.

 

mercredi, 25 juin 2008

Le Baron Raverat

 Le baron François Achille Napoléon Raverat est né en 1812 à Crémieu (Isère), où l'ancien cours des Tilleuls a été rebaptisé à son nom. Son père avait été anobli par Napoléon 1er en raison de ses glorieux services, de ses faits d’armes et de ses blessures. Après 42 années passées à la tête d'un cabinet de dessin, iRaverat fils entama une carrière "littéraire" en rédigeant une notice sur la vie militaire de ce père bonapartiste. C'était dans l'air du temps, Napoléon "le petit", comme disait alors Victor Hugo, ayant mis la main sur le pouvoir politique en France. Encouragé par ce premier succès, le baron, qui aimait se promener et qui aimait lire, se spécialisa dans un genre porteur et promis à un bel avenir, celui des «guides, promenades & excursions historiques, pittoresques et artistiques », éditant - parfois chez l’auteur, parfois dans une librairie locale - (Maisonviole à Grenoble, Maton à Lyon) une série d’ouvrages aujourd’hui quasiment introuvables. A en croire ce qu’il raconte, il aurait donc baladé ses guêtres de 1860 à 1880 dans toute la contrée rhône-alpine: Haute Savoie, Savoie, Dauphiné, Vallée du Bugey, Massif central ; la plupart de ces volumes valent, à titre de documents, le détour : et cependant furent-ils fabriqués au cours de promenades véritablement effectuées ou à l’occasion de fréquents séjours en bibliothèques ? Les contemporains du baron pouvaient à juste titre se poser la question, car ils n’apportent que rarement une information nouvelle par rapport aux travaux d’érudition antérieurs à leurs publications. C’était probablement des recueils et des compilations de seconde main.  Mais aujourd’hui, régions, villes, monuments, ayant été si transformés, on trouve un charme désuet à parcourir ces pages jaunies, parsemées ça et là de mouillures. En feuilletant les pages du baron on comprend que ce type d’ouvrage représentait alors un marché car il satisfaisait la curiosité d’un public moderne. Depuis la Monarchie de Juillet, se développait en effet un véritable engouement – voire une fascination – pour l’exploration touristique des « provinces », la découverte géographique et historique des pays. Cet engouement pour le tourisme, dont Flaubert, avec son Bouvard et Pécuchet, dressa une satire drôle et efficace, allait de pair avec le développement parallèle des chemins de fer et celui de la photographie. D’ailleurs, à son « De Lyon à Montbrison, édité en 1876, comme à son « De Lyon à Genève » (1878) et à son « De Lyon à Grenoble » (1879) l'habile baron ne manqua pas de joindre pour chacun une  carte de chemin de fer ; à son « Dauphiné » de 1877, une vue photographiée de la Grande Chartreuse, en lieu et place de la traditionnelle gravure.   Nul doute que ces ajouts devaient constituer un plus, un bonus, un argument de vente aux yeux du public de l’époque. C'était le début d’une forme de vulgarisation appelée à un grand avenir. Elle déplut fortement aux vrais érudits, certes, qui reprochèrent au baron ses emprunts trop fréquents, trop faciles, voire ses plagiats, sa langue un peu trop journalistique et parfois incorrecte, ses lieux communs et ses clichés ; que diraient-ils aujourd’hui ? La vulgarisation de nos aïeux ne manque pas, avec le recul, d’un certain charme, tant elle fait preuve de naïveté. Voici, pour preuve, un passage de «Notre vieux Lyon» (chez Meton, libraire, 1881), consacré à l’exploration, par le baron, du vieux quartier Saint-Paul :

«Pour l’historien et pour l’archéologue qui aiment à étudier et les mœurs et les habitudes de nos ancêtres, pour l’artiste comme pour le simple amateur, le vieux quartier de Saint-Paul était assurément l’un des plus curieux à parcourir de tous ceux qui constituaient notre antique cité. Là, on trouvait autour de l’église un véritable réseau de  petites ruelles resserrées, tortueuses, sombres, inabordables aux voitures. Les maisons dataient, pour la plupart, du moyen-âge. Elles offraient à l’œil l’aspect le plus sordide. Leurs fenêtres à croisillons, quelques-unes à guillotine et munies du légendaire papier huilé n’y laissaient pénétrer qu’un jour avare ; les allées surbaissées, l’escalier à colimaçon, les cours exiguës, les impasses ou culs-de-sac, formaient un tableau saisissant de la misère et de la malpropreté. Rarement le soleil l’éclairait de ses rayons bienfaisants, et rare aussi était cet air pur, première condition de la vie. On y sentait le froid, l’humidité, on y respirait une atmosphère fétide.»

Le baron mourut à Lyon en 1890. Il avait été membre de la très provinciale Société Littéraire de Lyon, et son président depuis 1880.

lundi, 02 juin 2008

Jules Sylvestre

La bibliothèque municipale de la Part Dieu a mis en ligne quelques-unes de ses collections patrimoniales et régionales  : soit 30 000 images « prêtes à voir », issues de plusieurs fonds anciens et régionaux d'estampes, d'affiches, de photographies, ou d'enluminures de toutes sortes...). Parmi elles se trouve le fonds Jules Sylvestre, qui se compose d’environ 4500 vues concernant Lyon et Villeurbanne, durant une période qui s'étend de 1850 à 1950.

Photographe lyonnais né en octobre 1859, Jules Sylvestre avait ouvert en 1892 un atelier photographique au 23 cours de la Liberté, qui émigra six ans plus tard non loin de là, au 2 rue de Bonnel. Dès le tournant du siècle, il fut, contacté par la Commission municipale du Vieux-Lyon, composée d'une vingtaine de bibliophiles et d’érudits lyonnais, afin de les aider à  conserver « par l’image et la description » le souvenir des maisons, monuments et quartiers artistiques appelés à disparaître en raison du remaniement industriel subi par la cité. En parcourant du regard les vues ainsi mises en ligne, on peut ainsi aisément se rendre compte du bouleversement considérable que représentèrent les grands travaux d’urbanisme effectués à partir du Second Empire et réalisés à la mode hoffmannienne, sous l’impulsion du tout-puissant et impérial préfet d'alors, Claude Marius Vaïsse : d'un côté surgissent à nouveau les anciens édifices promis à la démolition, d'un autre on voit s’élèver les nouveaux, en construction. Et d’un siècle à l’autre, Lyon tourne ses pages. Au risque de rompre avec ses traditions, la bonne société de l'époque accepta ce remodelage du paysage au nom de la Sainte Trinité de l'Ordre bourgeois devenu républicain : Hygiénisme, modernisme, sécurité. Comme ses grands frères parisiens, les grands travaux lyonnais furent pour elle une source inespérée de spéculation, d'autant plus inespérée qu'ils n'étaient alors pas légions, ceux qui pouvaient grâce à eux prétendre s'enrichir et fonder dynastie. A la cité, les grands travaux que Jules Sylvestre fige obstinément dans le spectre d'un vaporeux noir et blanc conférèrent donc le visage que l'élite financière et politique de la ville, en parfait accord avec l'Etat central, lui avait rapidement profilé ; dès lors le vieux quartier Grolée (Cordeliers), entièrement retapé, offrit peu à peu l'immense avantage de concentrer tout ce que l'Empire puis la République avaient produit de plus clinquant : côte à côte, les cousins provinciaux d'un Madame et Monsieur Zola en promenade dominicale purent en effet y rencontrer Le Bonheur des Dames (Galeries Lafayette, Grand Bazar), L'Argent (Le Palais du Commerce), Le Ventre de Paris (Les Halles). Les immeubles de la Rue de la Ré', dont la construction fut un bel exemple de Curée, concentraient en leurs étages tout ce que Pot-Bouille a de plus pervers et de plus raffiné, tandis qu'entre deux magasins et face à une bourse dejà bling-bling, la vieille église Saint-Bonaventure,  en son enclos obscur, recevait les dernières vapeurs phtisiques du  Rêve. Drôle d'époque ! "La ville, écrit Joseph Bard, un chroniqueur de la Revue du Lyonnais, est comme un jeune homme qui aborde un ordre d'idées avec d'autant plus d'impétuosité qu'il n'y était pas préparé et, du jour de son émancipation, ne connait plus de limites : «  Et on appelle tout ce tumulte d’alignements inconnus, tous ces changements de décoration à vue, embellissement, assainissement, magnificence. Oui, l’air et la lumière inonderont la rue Centrale ; mais, dans nos villes méridionales, les rues larges offrent l’inconvénient d’être exposées sans défense aux bourrasques de l’arrière-saison et aux ardents soleils du soleil d’été. Ces grandes voies droites sont commodes, belles même, mais monotones et froides. Et à quel prix les obtenons-nous, au prix du caractère historique de la cité, de ses mœurs conservées, de son type, de son esprit public, de sa nationalité. Oui, encore un coup, la civilisation croulera à pleins bords dans cette rue ; mais je crains bien, moi, que la barbarie ne trouve, pour envahir la métropole lyonnaise, les mêmes facilités que la civilisation ; je crains bien que le charlatanisme, la rouerie, l’égoïsme de Paris ne fassent plus vite irruption, et n’achèvent de ruiner la physionomie locale »  Le photographe demeure aux aguets devant les moindres détails architecturaux, tels que niches, portes, escaliers, ferronneries, impostes, vieilles enseignes ou éléments de sculptures des vieux quartiers exposés aux dangers de la mutilation. En marge des monuments, comme toujours, il y a les événements :  Sylvestre gagna la notoriété en immortalisant les différents palais et stands installés dans l'enceinte du parc de la Tête-d'Or lors de l'Exposition Universelle de 1894, et fut à même de saisir les tout derniers instants du Sarkozy de l'époque, Sadi Carnot, poignardé ( signe de la Providence ?) non loin du Palais du Commerce, alors qu'il se rendait à l'Opéra par l'anarchiste Santo Caserio, le 25 juin. 

 

lundi, 21 avril 2008

Le Père Coquillat

Les illustres disparus ont leur plaque commémorative pour se rappeler à la mémoire des badauds. Si vous vous promenez à Lyon, dans le premier arrondissement, vous en trouverez-une au 7 de la rue Diderot (à l’endroit où ça grimpe) qui, en substance, raconte cela : « Ici a fonctionné le Thiatre lyonnais de la Gaieté créé par le Père COQUILLAT (1831-1915). AMICAL COQUILLAT EN SOUVENIR »

Un vieux prospectus, à présent : « Théâtre de la Gaîté – 7 rue Diderot  Dimanche 2 mai – Pour la première fois à Lyon, le plus grand succès de l’Ambigu : LA MOME AUX BEAUX YEUX  - Drame en six tableaux…   Suit le détail des tableaux du mélodrame populaire  : « Une égarée – La nuit sinistre – Le rapide de Mulhouse – Folie d’Amour – Ce qu’on voit à travers une fenêtre. Les fleurs poussent... »

Une centaine de personnes se coudoient dans la salle, les jours où son propriétaire a fait le plein. Une galerie, au-dessus, en supporte cinquante autres. Une petite scène, la rampe éclairée avec des becs de gaz que le patron des lieux venait parfois régler en cours de spectacle. Neuf toiles de fond pour les décors, huit trappes pour les effets  spéciaux. Le chahut est fréquent dans l’assistance où tout le monde se connaît car tous sont gens de la Colline ou du Plateau. Maintes-fois le Père Coquillat doit suspendre la représentation. A l’entracte, il rappelle « qu’on est prié de pas pisser dans la cour ».

Description qu’en fait Henri Béraud en 1912 ( Marrons de Lyon,  « Théâtres à côté ») : Le Père Coquillat est un vieillard sec et droit. Il s’exprime d’une voix claire et trainante, avec de pittoresques locutions, en bon canut qu’il est. Car l’art dramatique, auquel il a pourtant dédié sa vie , n’est pour lui qu’un accessoire : le père Coquillat n’a jamais cultivé les planches qu’en amateur, à temps perdu. Son métier de tisseur est là, derrière son théâtre, et le bistenclac en retentit pendant les longues laborieuses. Seulement, chaque soir venu,  le canut se fait impresario. Il pose sa navette et d’un pied de jeune premier, court au-devant des enthousiasmes populaires… »

Et e fait, tous les mélodrames  et tous les vaudevilles du célèbre  Boulevard du Crime parisien sont passés  par la modeste scène  de la rue Diderot : Les Deux Orphelines, La Porteuse de Pain, La Tour de Nesle, Le Bossu,  Le Chevalier de Maison Rouge, Les Pirates de la savane, Julie ou la Fille du marchand de coco, Michel Strogoff, et même Ruy Blas.. .  Répertoire d’un peuple et d’une époque. Né un an tout juste après 1830, sa bataille d’Hernani et sa Révolution de Juillet, le Père Coquillat, en homme pas pressé et toujours un peu décalé, mourut un an après 1914, le suicide de l’Europe et du « monde d’hier », comme l’entend Stefan Zweig. Le vieux théâtre des canuts d’antan demeure, comme un reliquat auquel on n'ose toucher, car on ne sait trop qu'en faire. Alors la mairie du 1er arrondissement de Lyon en a fait une salle municipale dans laquelle elle héberge des associations et tient des conseils de quartier. Patronage.  Je trouve, pour conclure, dans un catalogue du Musée des Beaux-Arts de 1985 ces quelques mots,  savoureux  : « Vrai théâtre populaire, dans lequel  jouaient les gens du quartier, ouvriers ou employés de magasin , un public de vrais gens», écrivait le peintre Combet -Descombes. Comme si déjà, celui des Célestins ou, plus tard, du Théâtre National Populaire, n'était qu'un public de morts-vivants.

samedi, 12 avril 2008

Alors, Vernay pleura

Baudelaire a dénoncé la ville de Lyon comme "un bagne de la peinture". Il était attéré de voir son camarade Jammot trimer comme un gueux douze heures par jour dans un atelier de dessins pour une maison de soierie. Il est certain aussi que de mauvais souvenirs le hantaient lui-même, la ville ayant été pour lui un bagne lors de son passage, en effet. Plusieurs générations de peintres d'entre Rhône et Saône ont dû porter depuis le poids de la malédiction jetée sur eux par 772533361.5.jpg771805509.jpgl'auteur des Salons. Malédiction qui possédait sa part de vérité pour un certain nombre de petits maîtres (aussi petits que provinciaux)... mais le propos était plus que sévère, si l'on songe à quelques autres comme Ravier ou François Vernay. Ce dernier fut non seulement une figure extraordinairement vivante, familière et drôle sur les pentes de la Croix-Rousse de la fin du dix-neuvième siècle, dont il hanta les cabarets, mais également un peintre de natures mortes ( voir ci-contre "oranges et camélias" et "nature morte aux pommes") ainsi qu'un paysagiste de tout premier plan ( ci-dessous, "le verger au bout d'une mare", "paysage", "le verger derrière la ferme", "vue près de Morestel"). Il y a certaines toiles de Vernay qui vous font regretter de n'être pas né dans quelque famille avare et rude du faubourg d'Ainay où, pour trois sous, s'empila en un autre temps, l'essentiel de son oeuvre.

Du 6 au 26 janvier 1909, L'Express de Lyon avait publié plusieurs articles signés d'Henri Béraud à propos de François Miel, dit Vernay (1821-1896). Ces articles avaient été rassemblés dans un859080246.jpge plaquette et publiés peu de temps après, par une revue,  L’Art libre. Sous le titre, cette simple citation ô combien amère de Degas : "On nous fusille, mais on fo1549796926.jpguille nos poches". Ce nous collectif représentait pour Béraud tous les peintres lyonnais qui végétaient autour de lui dans un espoir de réussite toujours incertain, toujours différé, toujours espéré. Ah, la province en ce début de vingtième siècle !  Et derrière le on, indéfini représentant tout autant les fusilleurs que les voleurs, se devinait toute l'élite municipale de la bonne bourgeoisie marchande et béotienne, les philistins d'Ainay, des Brotteaux ou du Griffon. Le tonitruant Béraud fut le premier à publier une plaquette courageuse, L'école moderne de peinture lyonnaise, dans laquelle il prenait la défense de ces peintres méprisés. Au premier rang, avec son nom, sa silhouette et son âme verlainiennes, le pauvre François Vernay.  Pauvre, mais fier. Et toujours spirituel : A ceux qui, se réclamant des petites maîtres, vantaient le fini d'éxécution de leurs ouvrages, Vernay demandait en souriant : "Le fini, le fini ? c'est bien beau, le fini ! Mais qu'est-ce que vous pensez de l'Infini ?". La nécéssité dans laquelle Daguerre et son invention avaient plongé les peintres de se détourner du figuratif et de chercher du nouveau fut, un temps, admise de tous, y compris par le public le plus provincial et le plus obtus. C'est pourquoi je crois que pour la peinture, ces quelques décennies qui ferment le XIXème et ouvrent le XXème furent une sorte d'Age d'or. Et ce fut l'âge durant lequel peignit Vernay.  Aujourd'hui fleurissent le numérique et le jetable. Rien, par ailleurs, n'est plus institutionnel, conventionnel, et pour tout dire académique, que l'Art contemporain. Vernay est mort, bel et bien.

Dans le recueil de nouvelles titré Voyage autour du Cheval de bronze, la défense de Vernay donnait naissance à un texte de Béraud d'une dizaine de pages. Ce sont des lignes magnifiques que cet adieu de François Vernay à sa ville natale, en clôture de la neuvième nouvelle du recueil, "Une aventure nocturne".  L’argument en est fort simple : Un soir de flânerie le long des quais de Saône, le narrateur croise la route d’un « personnage dépenaillé et chenu, un vieillard sordide dont le nom est célèbre», en train de regarder la rivière « d’un petit œil rusé, sensuel et lointain », « non loin de la Mort-qui -Trompe, au coin du pont du Change ». En cette ombre, il reconnaît François Vernay, le vieux maître de l’Ecole de Peinture lyonnaise, mort en 1896. Ce dernier est 1574546063.jpgrevenu afin de vérifier qu’une plaque d’émail bleu, portant son nom, conserve bien la mémoire de son passage dans la ville. Entre le narrateur et lui une conversation s’engage. Béraud situe le dialogue en un lieu particulièrement significatif : Ce revenant est bien, en effet, un mort qui trompe, un mort qui donne le change puisqu’il est encore, malgré le changement de siècle, un peu vivant : « Notre ville, dit-il, est la plus belle du monde. Les Vrais Lyonnais ne savent pas vivre loin des rives de leurs fleuves, et nous, les trépassés, qui avons usé nos jours à glorifier notre pays, nous ne pouvons dormir sans quitter de temps en temps notre lit de pierre et parcourir les rues, dont chaque tournant nous est connu… »

La prosopopée se poursuit, égrenant avec simplicité les lieux les plus emblématiques du Lyon de nos pères. Le respect de l’ancien temps que constate François Vernay en se promenant parmi les bâtisses du Vieux Lyon l’enthousiasme. Mais, tandis que leurs pas les portent non loin du Rhône, le narrateur doit, sur ce point, le détromper : Le culte des vieilles choses n’est pas aussi enraciné qu’il le croit au cœur des jeunes générations. « Le ciment armé, le béton aggloméré et autres hideurs expéditives 356070747.jpgtendent à les faire oublier. » Et là-dessus, il lui apprend la destruction programmée de cet ancêtre, le pont de la Guille ... Page magnifique, que cet adieu de François Vernay à sa ville natale, une véritable mort lyrique : Alors, commence Béraud, Vernay pleura… Adieu qui paraît s'adresser à tout ce qui s’évapore du siècle précédent. adieu à sa propre ville que Béraud quittera bientôt, lui aussi, lorsque la guerre économique des nations et des industries s’attaquera aussi à la chair des hommes :

« Et il me sembla, tandis que je regardais pleurer ce spectre bénévole, qu’une cohorte de disparus pleurait sur ses traces ; il me semblait que tous les gones du temps révolu, tous ceux qui traversaient aux crépuscules le géant de pierre en écoutant gronder le Rhône sous ses arches se pressaient, lamentables et plaintifs ainsi que des ombres au bord du Styx. Une grande clameur montait de ce troupeau, la voix du passé, cette grande voix que nul n’écoute plus, s’accordait au chant du fleuve. Et le pont noir s’arc-boutait de toutes ses forces, comme pour résister aux coups qu’on lui destinait. Il les attendait ; ses piliers féodaux semblaient frémir d’une secrète menace. O nuit romantique, o nuit baroque : je vis mon compagnon disparaître, fantôme anonyme dans l’assemblée murmurante des Lyonnais de jadis et, comme tintait le beffroi du vieil Hospital, un coup de vent dispersa ces visions qui s’éloignèrent en chuchotant : Ville ingrate, adieu ! Nous ne reviendrons plus. Nous te fuyons et nous te renions. Précipite dans les flots le témoin de nos existences ; ruine et construis. Sois neuf, aligné, hygiénique, mais renonce à ton histoire. Dans une cité neuve, les revenants sont des étrangers ! »

J'ai hésité, j'hésite encore : en quel rubrique éditer cet article ? Bouffez du Lyon ou bien Des inconnus illustres ? Il y aura quelqu'une ou quelqu'un, c'est sûr, pour me le reprocher et me dire que Vernay n'est pas un inconnu, comme ce fut le cas pour Paul Lintier. J'ose en effet le croire. Comme Lintier, il est néanmoins illustre, n'est-ce pas ?  Ne me faudrait-il pas, dès lors, créer une rubrique nouvelle, pour Lintier, pour Béraud, pour Vernay, rubrique qui s'intitulerait plutôt "des oubliés illustres"? Car l'Institution, et puis les habitudes grégaires, et puis la vitesse, le snobisme, les cotes et les modes, et puis encore la convention, le suivisme, l'éducation, la paresse, que sais-je ?  Tout cela opère des ravages lorsque, en se conjuguant d'une génération à une autre, cela fait le tri entre ce qu'on montre, ce qu'on conserve, ce qu'on enseigne, ce qu'on vend, et puis ce qu'on jette, ce qu'on renie, ce qu'on oublie.  Quelle, après tout, quelle importance, puisque, comme le disait Baudelaire dans ce très bel article qui clôt Fusées, "le monde va finir" ? Soit. Mais au milieu de tout cela, nous-mêmes, que pensons-nous de l'infini ?



1 Ce pont du Change, qui reliait la place du Change à Saint Nizier, était un témoin emblématique de la vieille cité des échevins. Anciennement pont de Saône,  il avait longtemps constitué le seul axe entre le centre ancien (Saint Jean) et le nouveau  (Terreaux). L’ancien pont de pierre, immortalisé par une multitude de toiles et de gravures avait dû céder la place pour faciliter le passage des péniches en . A cet endroit de la Saône , le courant tourbillonnant était particulièrement dangereux  sous l’ arche du vieux pont (Arche des Merveilles). Il avait été nommé «  la Mort qui trompe. » L’élargissement du quai Saint-Antoine (alors Villeroy) en 1847, avait écarté tout danger. Béraud reprend donc ici une appellation déjà en voie de disparition.   

2 Le pont de la Guillotière  : Il fut durant des siècles le seul pont sur le Rhône. L’ancien pont en bois s’étant effondré en 1190, il fut sans cesse reconsolidé jusqu’à sa reconstruction définitive en pierres (1661). La popularité et l’iconographie de ce pont sont considérables.

 

mardi, 19 février 2008

Soi-même

Joseph Kessel pour La Liberté (journal de droite) et Henri Béraud pour L'oeuvre (journal de gauche) se rencontrent en septembre 1919 à Dublin, où ils sont les deux seuls reporters français à rendre compte des événements qui ensenglantent alors l'Irlande. Que se passe-t-il exactement dans l'Ile Verte ? Le reste de l'Europe l'ignore. Pour la propagande anglaise, d'ailleurs, il ne se passe rien. A peine sait-on que Sinn Fein signifie Soi-même. Les deux reporters, l'un maigre et long, l'autre plus petit et rond, arpentent donc les rues de Dublin à la recherche d'une nouvelle à sensation susceptible de faire une manchette. Et de fait, à première vue, il ne découvrent pas grand chose, ni bandes, ni tranchées, ni barricades. Rien. Il bruine. Il pleut. "Cependant, note Béraud, on tue, on meurt à quelques pas de vous".

Dans une maison en briques rouges d'un faubourg cossu de Dublin, les deux compères se mettent en relation avec Desmond Fitzgerald, le doux poète militant qui, devenu un peu plus tard ministre du Gouvernement de l'Etat Libre, proposera après avoir lu Ulysse que James Joyce soit désigné pour le Nobel. Fitzerald les guide alors à travers la clandestinité de ce mouvement, leur présente certains chefs, les informe de certaines opérations. Kessel et Béraud découvrent alors la réalité des Sinn feiners fusillés dans une chambre d'hôtel ou bien pendus dans une arrière-cour sans autre forme de procès, celles des quartiers incendiés par les "Blacks and Tans", troupes de chocs anglaises circulant à bord de camions en tôle recouverts de treillages métalliques "meutes de choc et de proie, gens de sac et de corde malgré leur uniforme anglais", résume pour sa part Joseph Kessel. Grâce aux deux témoins, le sac de Balbriggan, ses républicains fusillés, ses maisons et usines réduites en cendres est rendu public  : "Ce que j'ai vu est affreux, témoigne Béraud. J'ai vu des autos portant des hommes véritablement ivres et lâchant, au hasard, des coups de fusil dans les fenêtres. La pauvre ville était comme blottie sous les coups, et c'étaient, après le passage des soldats anglais dans les rues dévastées, ces mêmes visages de femmes étonnées et de vieillards douloureusement pensifs, que nous voyons là-bas, dans les villages martyrs des Vosges et de la Meuse."

Analogie frappante, qu'au-delà de toutes les causes, on peut faire entre toutes les dévastations. Le 23 mai 1943, Kessel compose avec Druon le célèbre Chant des Partisans. "Jef, rapporte Anna Marly, trouvait les idées et Maurice les mettait en vers" Ce chant des partisans, des maquisards, des clandestins, ce chant du peuple de l'ombre et de la nuit ("ami si tu tombes / un soldat sort de l'ombre / à ta place ") contre les nazis, comment ne pas se dire que ses racines profondes, Kessel les puisa dans le souvenir de cette résistance irlandaise à l'anglais ? La lutte des Irlandais contre les Anglais, puis celle des Français contre les Allemands, lutte universelle, emblématique et nécessaire de tous les inconnus illlustres qui voulurent demeurer "soi-même" envers et contre tous.

samedi, 09 février 2008

Paul Lintier

Il est dans le deuxième arrondissement de la bonne ville de Lyon une petite rue assez courte et peu connue, dans le quartier de Bellecour. C'est la rue Paul Lintier. Ce dernier est à présent presque complètement oublié. Pour acquérir  ses ouvrages, il faut veiller à l'affût sur ebay, ou les commander sur un site de bouquinistes.  Paul Lintier, critique d'art dans le civil puis artilleur sur le front, est l’auteur de deux journaux de guerre importants : Le tube 1233 (1917) et Ma pièce (1918). L'Académie couronna le premier, l'Humanité publia le second en feuilleton. Dans le premier, Lintier a cette 176d16bd81fd06c2c811915226160d59.jpgexpression pour désigner la guerre moderne dont il découvre l'horreur sur le front : "la guerre n'est rien d'autre que l'absurde victoire du fer sur l'esprit" Sensation insupportable de compter pour du beurre, dans l'héroïsme autant que dans la lâcheté : « Pourquoi, au lieu de nous leurrer de victoires imaginaires, ne pas nous avoir dit : Nous avons affaire à un ennemi supérieur en nombre. Nous sommes obligés de reculer en attendant que notre concentration s’achève et que les renforts anglais arrivent ? Avait-on peur de nous effrayer par le mot retraite, alors que nous en connaissions la réalité ? Pourquoi ? Pourquoi nous avoir trompés, nous avoir démoralisés ? »  Ecrit à froid, au jour le jour, sans complaisance, sans emphase, sans plainte, Lintier, un jeune homme cultivé, tolérant, énonce cet effroi, ce cafard qui s'est saisi de lui devant l’énigme moderne de la machine mise au service de la destruction.  Jean Norton Cru (1), on le sait, ne fut pas tendre avec les romanciers de la guerre, du type de Roland Dorgelès ou d'Henri Barbusse  : « Ceux qui souhaitent que la vérité de la guerre se fasse jour regretteront qu’on ait écrit des romans de guerre, genre faux, littérature à prétention de témoignage, où la liberté d’invention, légitime et nécessaire dans le roman strictement littéraire, joue un rôle néfaste dans ce qui prétend apporter une déposition. Tous les auteurs de romans de guerre se targuent de parler en témoins qui servent la vérité, qui révèlent au public la guerre telle qu’elle fut. ils s’indignent si on élève un doute sur le moindre détail de leurs récits. Comment concilier cette prétention avec la liberté d’expression et l’indépendance de l’artiste ? En fait les romans ont semé plus d’erreurs, confirmé plus de légendes traditionnelles, qu’ils n’ont proclamé de vérités, ce qui était à prévoir. » Or les seuls écrits qu'il sauve, dans son petit opuscule Du Témoignage, sont précisément ceux de Paul Lintier.

De même Henri Béraud, qui écrit dans la préface du journal de 1917 : « Et le dernier fut Paul Lintier, l’auteur de Ma Pièce et, de loin, le plus grand écrivain de la guerre, l’espoir assassiné de notre génération (…) Il fut tué le 15 mars 1916 sur l’Hartmanswillerkopf, en laissant deux livres pétris de la terre des morts et du sang des soldats. Sur la manche gauche de sa vareuse, il avait fait tailler une poche et, dans cette poche, il y avait un carnet de notes où ses compagnons de pièce lurent à travers leurs larmes : Je vais mourir. Sur les perspectives de l’avenir qui toujours sont remplies de soleil, un grand rideau tombe. C'est fini. Cela n'aura pas été long. J’ai vingt ans. » Béraud et Lintier s'étaient bien connus à Lyon. Ils étaient amis des mêmes peintres. Lintier avait réalisé une étude sur Adrien Bas (2) , dont Béraud avait déjà signé la préface.  « Je fus probablement le seul confident littéraire de Paul Lintier, le seul écrivain qui l’eût connu, fréquenté, encouragé durant son éphémère et charmant passage (…) Nous nous aimions comme s’aiment deux poètes dans les romans de 1830», écrit-il. Et, plus loin : « Très tôt, il avait compris que la plus haute tâche du romancier a pour fins la notation des grands rythmes humains et de l’âme complexe, convulsive et décevante des foules. Il accumulait les observations sans rien noter, riche d’une extraordinaire mémoire. Surtout, il regardait. Et il savait voir. C’est le don le plus rare chez l’écrivain autant que chez le peintre. Il mourut quand il atteignait à peine vingt trois ans – un âge où la plupart n’ont guère dépassé les projets, les doutes et les intentions. Et, déjà, il projetait des grands livres. Si l’on en publie un jour les plans, les ébauches, les fragments, nous connaîtrons que Lintier eût porté l’un des plus beaux noms des lettres françaises modernes. »(3) Tout cela n’a pas empêché Lintier d’être foudroyé par un obus, alors qu’il était en train d’écrire, précisément. Écrire : « Ceux qui viendront ici, et qui verront le grand geste uniforme que tracent sur la terre les croix, lorsque le soleil roulant dans le ciel fait bouger les ombres, s’arrêtent et comprennent la grandeur du sacrifice. C’est cela que veulent nos morts. C’est cela que nous voulons, nous qui demain, serons peut-être des morts. »  (Paul Lintier, Ma Pièce )


1. Jean Norton Cru, Du Témoignage, Ed. Allia, Paris, 1990. Notons également que Dorgelès, lui-même, évoque  allusivement dans la dernière phrase de son de son roman  le remords « d’avoir ri de vos peines » et « le pipeau » qu’il aurait « taillé dans le bois de vos croix ».

2. Un peintre, Adrien bas, Paul Lintier, L’œuvre nouvelle, 1913

3. "Souvenirs sur Paul Lintier", préface de Le Tube 1233, Paul Lintier, Paris, Plon, 1917