dimanche, 11 janvier 2009

Le Père Thomas

Le premier à évoquer le Père Thomas aura été Léon Boitel (Lyon vu de Fourvière, 1833). "C'est le Molière des ouvriers et des cuisinières, des conscrits et des bonnes d'enfants", écrit-il. Comme Laurent Mourguet, dont il fut un temps le partenaire, le père Thomas interpréta en effet bon nombre de pièces, dont rien ne demeure puisque, comme Mourguet, il était probablement illettré. Lorsque Boitel lui rend cet hommage, dans un chapitre entier de ce qui est aujourd'hui considéré comme l'un des ouvrages d'histoire locale de tout premier plan, Thomas vivait encore, pour seulement deux années. Nizier du Puispelu (Clair Tisseur) cause également de ce vieux saltimbanque qui marqua décidément ceux qui assistèrent à ses numéros de rues, dans un chapitre  de « De viris illustribus lugduni » (Les Oisivetés du Sieur Puitspelu, 1896) : et pas n'importe quel chapitre : le premier.  "De Thomas aux autres marchands d'orviétan ou aux bateleurs qui opéraient sur les places de Lyon, il y avait la distance d'Homère aux poétaillons d'aujourd'hui", remarque-t-il. Le compliment n'est pas mince.

En cette année de bicentenaire de Guignol, ce qu'on aura beaucoup répété, c'est que Thomas avait été l'inspirateur de Gnafron, lorsqu'il accompagnait Laurent Mourguet aux Brotteaux, dans ce qu'on appelait alors la Grande Allée. La petite histoire précise que c'est en raison des retards trop nombreux de Thomas que Mourguet eut l'idée de créer une marionnette à sa ressemblance, afin de faire patienter le public en attendant l'arrivée du compère pochard. Et lorsqu'il s'aperçut qu'il avait plus de succès avec la marionnette qu'avec l'original, il fabriqua Guignol à sa propre effigie.  

Thomas débuta sa carrière armé d'une trompette et un violon. Il chantait des chansons populaires qu'il réadaptait le plus souvent à sa sauce, et dans lesquelles il glissait des dialogues de bonnes femmes. Il s'était rendu très célèbre avec une chanson, La Bourbonnaise, que le populaire avait tourné contre la DuBarry. Lorsqu'il chantait et improvisait ainsi, il portait un habit à brandebourgs, une grosse montre et un chapeau à petites ailes, arrondi par le dessus. Il faisait également la pantomime et improvisait ses piécettes fort irrévérencieuses, si l'on en croit les témoins de l'époque. Né en 1773, Thomas eut vingt ans sous la Terreur, trente sous Napoléon, quarante sous la Restauration, et vécut ses derniers jours durant la Monarchie de Juillet : il lui fallut donc composer avec tous ces régimes, et tourner avec diplomatie ses diatribes en fonction des saisons. Splendeur et misères  de l'intermittence :

En quatre-vingt douze

Ah comme on se blouse !

On voyait tout rouge

Au nom de la Loi !

Mais en l’an quatorze

C’est bien autre chose

On voit tout en rose

Sous notre bon Roi.

 A quelques mois de distance, Thomas chantera, raconte Puitspelu, ces couplets différents : 

Et gai, gai, le roi Louis

Est de retour en France,

Et gai, gai, le roi Louis

Est rentré dans Paris...

 

Bon, bon Napoléon

Est de retour en France

Bon, bon Napoléon

Revient dans sa maison.

 

De son vrai nom Lambert Grégoire Ladré, il était né à Givet dans les Ardennes, avait rejoint Paris avec ses parents. A dix-sept ans, il  avait commencé son métier de bateleur au Palais Royal, là même où Diderot évoque si brillamment sa rencontre avec le fameux neveu de Rameau. Avant de s'installer à Lyon, Thomas avait poussé sa roulotte en province, dans le bordelais et le clermontois.  Durant cet hiver glacial de 1835, les derniers jours de Thomas furent douloureux. Les émeutes de 1831 et 1834 avaient plongé dans la crise la fabrique et renforcé considérablement les forces de police. Bateleurs, forains, camelots et saltimbanques n'avaient plus le même droit de cité sur la voie publique. A Thomas cependant, en raison de sa notoriété et de son âge, on accorda une sorte de passe-droit : un théâtre, place Le Viste, qui tenait plus de la baraque foraine. Mais ce mois de décembre fut frigorifique. Atteint d’un catarrhe pulmonaire, Thomas prit une bronchite chronique et mourut quasiment dans la rue, comme les SDF du temps présent. On le porta à l'hôpital les pieds gelés, à l'article de la mort. Il rendit l'âme la veille de Noël 1835. Un médecin le disséqua et récupéra son squelette qui poursuivit probablement la carrière de saltimbanque de son infortuné propriétaire - si tant est vrai qu'un prolétaire ne possède que son tas d'os -  pour les besoins de l'éducation des étudiants en médecine, fils des notables de la ville qui, enfants, avaient mêlé leurs rires à ses notes de violon

 

 

 

Commentaires

Le squelette me plait beaucoup. C'est une radiographie de Carla Bruni ?

Ecrit par : Porky | dimanche, 11 janvier 2009

Vive les saltimbanques, de Lyon ou d'ailleurs.

Joli Porky.

Ecrit par : Rosa | dimanche, 11 janvier 2009

ha, ces ardennais.....;-)

Ecrit par : gmc | dimanche, 11 janvier 2009

C'est quoi en fait "des dialogues de bonnes femmes"? (il n'y a aucune ironie dans ma question, je me doute que c'est un genre, mais je n'en sais pas plus). Le squelette est merveilleux, je suis très envieuse, j'adorerais un Fénelon comme ça (preuve que je ne l'ai pas complètement oublié) qui jouerait du ukulélé chez moi ou battrait de l'éventail, je suis sans voix devant cette prouesse technologique de la main qui bouge! (ah une main qui bouge!) Mais ce mort qui continue à jouer de la musique c'est splendide, vous êtes incroyable!

Ecrit par : Sophie L.L | dimanche, 11 janvier 2009

@ Porky : Vous avez l'oeil, c'est le moins qu'on puisse dire.

Ecrit par : solko | dimanche, 11 janvier 2009

@ GMC : L'un de vos compatriotes est une star ici : Gnafron, rien de moins !

Ecrit par : solko | dimanche, 11 janvier 2009

@ Sophie : Dialogues de bonnes femmes ? Dialogues de commères, ragots et potins, émaillés de jeux de mots. Il y en a un très connu, ici : "En descendant (la rue), montez-donc (à l'étage)." Aujourd'hui, c'est les vamps qui perpétuent la tradition, non ? ou un truc dans ce genre...

Ecrit par : solko | dimanche, 11 janvier 2009

pas rimbaud?

Ecrit par : gmc | dimanche, 11 janvier 2009

@ Ah, mais je parlais de star locale. Rimbaud n'est pas une star locale. C'est une star internationale, désormais. Celle par laquelle Charleville existe même au fin fond du Pérou, et la daromphe connue même dans les igloos.

Ecrit par : solko | dimanche, 11 janvier 2009

c'est plutôt sympa, les gloires locales lyonnaises:

http://www.dailymotion.com/video/x2pw2u_kent-jaime-un-pays_music

Ecrit par : gmc | lundi, 12 janvier 2009

Pour Rosa : Hmmmm... Si seulement j'avais sa taille de guêpe !

Ecrit par : Porky | lundi, 12 janvier 2009

Et donc, tout ça, Guignol, parce que le père Thomas était en retard...

Ecrit par : Pascal Adam | lundi, 12 janvier 2009

Porky : et moi donc !!!

Ecrit par : Rosa | lundi, 12 janvier 2009

@ GMC : Kent ? Ne prenez pas peur, je suis ignare.

Ecrit par : solko | lundi, 12 janvier 2009

@ Pascal Adam :
Eh oui. Preuve combien la marionnette (du moins en Occident) a toujours été la parente pauvre du théâtre. Un substitut d'acteur.
Mourguet a sans été le premier surpris.

Ecrit par : solko | lundi, 12 janvier 2009

kent est lyonnais, il fut le chanteur d'un groupe lyonnais célèbre entre 1977 et 1982, un des rares groupes punks français à peu près crédibles, starshooter, avant d'entamer une carrière solo; je vous en met une louche (ça ne devrait pas vous plaire ;-)) avec entre autres une reprise du "get back" des beatles lors d'un festival légendaire à fourvières en 78

http://fr.youtube.com/watch?v=65jBSbEpGHA&feature=related#

http://fr.youtube.com/watch?v=XPvfq_X_xt0&feature=related#

http://www.dailymotion.com/video/x6sg7d_35tonnes_music

Ecrit par : gmc | lundi, 12 janvier 2009

voilà l'historique du rock lyonnais fin 70's et début 80's:

http://www.youtube.com/watch?v=-hQLgaj6T1k&feature=related#

Ecrit par : gmc | lundi, 12 janvier 2009

@ GMC Ah merci. Starshooter, j'ignorai totalement. Et je n'ai rien contre, au contraire. Mais le problème est très bien posé dans la dernière video ( saga, émission de M6 ? - je croyais que c'était un truc sur les dynasties avec stephane bern, sérieux !) : sur la durée, la révolte musicale, ça ne tient guère. La pochette du disque avec le camion Berliet, il faut reconnaitre qu'au énième degré, ça devait taper fort, d'autant plus que Berliet Vénissieux faisait vivre les trois quarts de la banlieue à l'époque. Je revisionnerai tout ça à tête reposée. Merci bien, vraiment.

Ecrit par : solko | lundi, 12 janvier 2009

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