samedi, 01 décembre 2012

Le lieu commun du mariage pour tous

Le premier aspect de ce lieu commun, le plus frappant, est l’idée faussement démocratique du « pour tous » qu’il assène sans ménagement. La locution confère au slogan issu de la communication politique la moins originale une redoutable efficacité : parodiant sans vergogne un idéal démocratique des plus nobles, il ne met plus l’accent que sur un prédicat (« pour tous ») en excluant le thème  (on parle de mariage, mais cela peut devenir la France, le président, l’école, le camembert…) , qui devient interchangeable au gré des réformes.

Dans cette logique, dès lors qu’on est « pour tous », on est implicitement rangé du bon côté, celui de l’égalité puisque le pour tous agit non pas comme un argument d’autorité, mais comme un prédicat d’autorité : On pourrait ainsi soutenir le droit à une même opinion pour tous, un même comportement pour tous, un même goût pour tous, un même sexe pour tous, une même lune pour tous… ; il suffit de répéter niaisement le même prédicat pour que ce dont il est question s’impose comme un droit commun.

Je me souviens de tout ce que le titre de Pierre Dumayet, Lectures pour tous, avait de généreux. Et j’entends tout ce que ce slogan de campagne, le mariage pour tous, a de rhétorique et sentencieux : Dans une société en crise et gouvernée par des politiciens qui ne sont plus que d’habiles communicants, le schéma « du même pour tous » apparait comme un gage d’égalité, quand il n’est qu’un principe de conformité.

La théorie des genres, telle qu’elle est issue des analyses d’un Foucault relayée par des associations de féministes et de multiples universitaires carriéristes, qui l’ont polie à la fois du vernis de la revendication et de celui de l’esprit, est le deuxième présupposé contenu dans ce lieu commun.

On ne nait pas femme, on le devient : Ce qui était à l’origine un chiasme, figure de style assez performante pour dénoncer le conditionnement social et culturel subi par les petites filles en plaçant sous le même signifiant un signifié anatomique et un signifié culturel, a également été  réduit au slogan intempestif (c'est-à-dire au premier degré) par les façonneurs en mal de surinterprétations de la théorie du genre ; désormais, donc, tout a un sexe : les coutumes, les objets, les produits, les idées, les lois, les mots, les couleurs, les rites, tout, absolument tout sauf les corps, tout sauf nous.

Désormais, nous n’avons plus de sexe, nous ne disposons que d’un genre.

Genre qui nous appartient et dont nous pourrions, à notre guise, influer le cours et décider le sort. C’est à ce titre qu’un enfant peut se retrouver avec non plus un père et une mère, mais un parent 1 et un parent 2, lesquels, étant du même sexe, ne seront cependant pas du même genre. On se croirait sans rire dans La Cantatrice Chauve, on est juste dans la post-modernité libérale. Cette dernière ne se satisfait que d’individus libres (dit-elle) c'est-à-dire isolés. S’y développe donc l’idée, pernicieuse que les parents « génétiques » (1), ceux qui transmettent un lien avec l’origine, seraient de faux parents, des parents occasionnels, une mémoire qu’on peut jeter aux orties au bénéfice du parent intentionnel, celui qui a « aimé l’enfant » (je place ce terme entre guillemets par précaution, on l’a compris).  

Ce déni du sexe, alors que c’est toujours la première des choses qu’on regarde chez un nouveau-né pour fonder son état civil, ce déni des « géniteurs », alors que les tests ADN sont les derniers remparts nous dit-on pour garantir la sécurité et l’identité des personnes en matière juridique, suffisent à dire à quel point le mariage pour tous n’est qu’une construction rhétorique fausse, au regard et de la nature, et de la tradition. C’est pourquoi ses partisans le revendiquent comme étant une marque de culture et de modernité. Avec là encore, le sentiment de faire autorité avec de grands mots. Ce qui est toujours le propre de la doxa la plus aveugle et la plus intransigeante.

En parlant d’autorité, il n’est pas anodin que tous les chefs religieux – qui tous sont contre – se soient fait recevoir pour le principe et au nom de la démocratie participative qui ne fait rien sans « consulter » par les députés aussi sourds qu’hostiles à leurs arguments (lire ICI). Les religieux défendent la filiation, quand nous vivons dans un monde obsédé par la contemporanéité et ce qu’elle exige d’individus recomposés, isolés, manipulables à merci.

Le mariage pour tous se prétend enfin le modèle du mariage assumé. Il reposerait, nous dit-on sur un choix véritable, authentique, réfléchi, tout comme d'ailleurs la filiation qu'on veut lui garantir. C’est ici que ses partisans vous sortent l’argument du nombre de divorces et celui des « mauvais parents », des parents violents, traumatisants, voire incestueux ou même infanticides. Avec le présupposé que chez les homosexuel(le)s bien évidemment, on navigue  dans le monde des bisournous, la séparation, la violence, l’inceste, le meurtre y seraient par culture impossibles, parce que les individus y auraient intériorisé on ne sait quel sens de la responsabilité supérieur à toute contestation.

En définitive, le mariage pour tous serait le véritable mariage d’amour, le plus fiable dans les sociétés contemporaines parce que, comble du paradoxe, il serait le seul qui réponde aux canons de l’individualisme et de ses besoins. Il se présente délivré de la lourde tradition, garant d’une filiation horizontale et dégagée de la malédiction infinie des générations comme des impondérables du hasard. En fait ce mariage d’amour est au fond terriblement manufacturé, tel un produit de société, au même titre qu’un meuble Ikea ou un roman de Marc Lévy. C’est ce qui fait sa force dans l'opinion publique, dressée à la tolérance et à la permissivité au moins autant qu'à celui du discours des experts. Grâce à ce produit, les associations représentant les minorités prétendument discriminées tentent d’intégrer la norme avec leur exception, au prix d’un reniement sans précédent. 

Le mariage pour tous est surtout un concept dangereux, car il signe symboliquement la fin de la filiation sur laquelle repose toute société humaine, puisque que la filiation devient elle aussi et grâce à lui une offre pour tous. Une filiation libérale, conjoncturelle, procédurière, vide de mémoire ancestrale et mondialisée, et qui aura toujours besoin de ce que ce qu’il y a de pire : des preuves.

Le tout au nom d’un ultime lieu commun : ça se fait ailleurs…  Notamment en Belgique. Ce qui, disons-le sans blaguer, n’est pas pour le coup l’argument le plus convaincant du packaging.

Ainsi fabriqué, le mariage pour tous n’est qu’un produit linguistique et sociologique sans légitimité, tel qu’on ne peut s’y opposer sans passer pour un hétéro intransigeant, autocrate et homophobe. Ou bien un catho de droite, identitaire de surcroit. Ou bien un doux rêveur, un nostalgique qui n’a pas bien compris son temps.

A moins d’être tout simplement un homme libre.

 

(1) Le terme, qui fait autorité en matière d’état-civil, prend tout à coup une espèce de connotation péjorative  bestiale inquiétante, presque ordurière

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Magritte pour tous

14:40 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : politique, france, lieu commun, mariage pour tous | | |

Commentaires

quelques points de détail:
- droit: néologisme ayant remplacé le terme "privilège" depuis plus de deux siècles
- mariage: structure dont la faillite augmente d'année en année depuis 30 ans, néanmoins brique de base de ce mur qu'on appelle société^^; à ce jour, aucune proposition intelligente de remplacement n'a encore été formulée....
- autorité: privilège masculin lié au mode de fonctionnement comportemental du mâle; généralement, usité par délégation de la parole de celle qui détient le pouvoir (délégation tendant à s'estomper définitivement).
- filiation: dans le même ordre d'idée que précédemment, voir la transmission du nom, dernier symbole de la paternité, en cours de destruction.
- paternité: chose étonnante, des milliers de livres sur la maternité, absolument aucun sur la paternité (si ce n'est ceux sur l'absence du père^^).
chose encore plus étonnante: aucune femme (à epsilon près, chiffre non significatif) ne sait répondre à la question "pourquoi les hommes font des enfants?" (circonstance atténuante, l'accès réduit des mâles au langage)

etc etc

Écrit par : gmc | samedi, 01 décembre 2012

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La première raison d'être du mariage était pourtant bien de savoir qui allait être le fils de qui, dans le monde compliqué des affaires et des hommes.

Écrit par : solko | dimanche, 02 décembre 2012

Merci pour Magritte, j'aime beaucoup ce peintre.

Je ne suis pas totalement de votre avis sur ce sujet, mais là où je vous rejoins, c'est sur "le droit à l'enfant" formule haïssable s'il en est. Je me dis parfois, mais je ne serai plus là pour le voir, que la tâche des généalogistes sera singulièrement compliquée dans une ou deux générations !

Écrit par : Julie des Hauts | samedi, 01 décembre 2012

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@ gmc : les définitions sont du Petit Robert ? ^^

Je n'aime pas non plus cette formule de "pour tous". Comme vous le dites, elle est très manichéenne, elle ne laisse pas de place au débat. Soit on est d'accord, on est "avec tous", soit on n'est pas d'accord, et on est donc "contre tous", et à partir de là on va dans le mauvais sens de la marche !
Néanmoins, n'ayant pas d'avis précis sur le mariage homo, je m'en tiens là. Je dirais que je n'ai rien contre et qu'a priori je lui suis plutôt ouvert. Il y a des fanatiques des deux côtés, qu'on prend plaisir à nous faire entendre.
Par contre, je crois que c'est une belle erreur de réunir les questions du mariage et de l'adoption. C'est à mon avis parfaitement différent.
Il est peut-être aussi nécessaire, comme l'évoque gmc, de se pencher sur la question du mariage tout court, ne serait-ce que pour le sauver.

Bien à vous

Écrit par : Benoit | samedi, 01 décembre 2012

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Tout est fait, de toute manière, pour que nous n'ayons plus de convictions assurées sur grand chose. Cela fait partie du jeu aliénant des démocraties modernes. Ou bien simplement des avis qui tiendront lieux d'opinions, de sujets de discussions ou de billets. On sent bien là la limite de ce qu'ils appellent "la liberté d'expression". Et le serpent se mord inévitablement la queue.

Écrit par : solko | dimanche, 02 décembre 2012

@benoit: à votre libre estimation^^, du petit lu ou du ch'tio bob comme vous le sentez; néanmoins, ce sont juste des points de détail; si ce sont des définitions - pour reprendre votre qualificatif -, alors considérez-les comme non-exhaustives.

juste une chose, avez-vous déjà vu comment fonctionne un pendule? le monde dans lequel vous évoluez, sous des apparences plutôt bordéliques, est en fait un modèle d'équilibre, ce qui fait qu'une force portée sur un côté du pendule sera tôt ou tard annihilée par une force de même intensité et de direction diamètralement opposée, et ainsi de suite, ce qui revient à dire en fait qu'il n'y a rien à sauver qui ne le soit déjà^^, c'est juste une question d'échelle de temps et le temps est une donnée extrêmement plastique.

Écrit par : gmc | samedi, 01 décembre 2012

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@gmc : veuillez m'excuser, j'avais lu "définitions" en lieu et place de "points de détail" ! Une lubie de ma part...
Oulà, j'ai du mal à comprendre votre analogie ! Et encore faut-il savoir si l'on parle d'un pendule idéal ou amorti...

Écrit par : Benoit | dimanche, 02 décembre 2012

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c'est vous qui voyez...^^

Écrit par : gmc | dimanche, 02 décembre 2012

Que l'on soit pour ou contre, c'est un droit d'opinion.

En revanche, peu sont ceux qui s'interrogent sur le véritable bouleversement du Code Napoléon que cela va engendrer. Je pense à tous ces articles à réécrire, aux termes que l'on introduit.

Pour ma part, je ne souhaite pas me marier, contrairement à ce qu'une petite minorité bien-pensante et bobo-gauchiste croit ou veut faire croire en parlant au nom de tous, sans en avoir le mandat.

Il faut juste avoir les mêmes droits fiscaux et d'héritage. Il suffisait de trouver un autre mot que celui ce mariage, déjà suffisamment ridicule quand il s'agit de couples "normaux".

Écrit par : Jérémie S. | lundi, 03 décembre 2012

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Le terme de "mariage" devrait être réservé à la religion. Il faudrait trouver autre chose pour les unions civiques.

Écrit par : Sarah. S. | dimanche, 09 décembre 2012

Oui, c'est le terme "mariage" qui ne va pas. C'est déjà ringard pour un couple hétéro...

Écrit par : Jérémie S. | lundi, 10 décembre 2012

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Mariage ou pas, que celui-ci soit ringard ou pas. Là, pour moi n'est pas la question. Ce dont je m'aperçois, c'est qu'un nombre importants de personnes sont en couple pour de très mauvaises raisons, refoulées ou pas, mais qui les arrangent bien. Parce que les bénéfices secondaires... et encore plus par ces temps de crise. Et aussi par l'incapacité psychique à se retrouver seules. Narcisse existe de plus en plus au sein du couple et encore plus par ces temps de mariages pour tous où chacun veut sa part du gâteau.

Écrit par : Anne D. | mardi, 11 décembre 2012

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