vendredi, 27 juin 2008
J'honore l'argent
"Etre sans le sou, c'est le dernier degré du malheur dans notre ordre social. actuel. Je suis de mon temps. J'honore l'argent!" Balzac plaçait cettte réplique dans la bouche de son personnage, le bien nommé Crevel de La cousine Bette. A la même époque, Guizot lançait son slogan déjà sarkoziste à la figure de toute une génération: Enrichissez-vous. Autre citation de Balzac, même roman : "Au-dessus de la charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l'aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous." Voilà. Dans sa longue liste d'adjectifs, Balzac englobait tous les ordres, de la noblesse au clergé, tous les sexes, tous les âges; réplique du Veau d'or façon Monarchie de Juillet. Qu'en est-il aujourd'hui ? La pièce d'un euro a su tout garder de sa sainteté ; rajoutons qu'elle est aussi sportive, musicale, cinématographique, journalistique, industrielle, européenne et mondialiste, humanitaire, technologique, créative, sexy, parfois grave mais jamais trop. En tout cas, pas dans une poche. Terrible Balzac, cloitré chaque nuit dans sa maison rue Raynouard, griffonant à l'aube, le coeur ivre de café et de dettes : "Une voix lui cria bien : l'intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. Mais une autre voix lui cria que le point d'appui de l'intelligence était l'argent."
12:50 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : balzac, cousine bette, société, politique, littérature
samedi, 14 juin 2008
Monter en puissance
Le terme provient, je crois, du football. Un joueur monte en puissance lorsqu’il bénéficie, auprès de son entraîneur, de plus de considération et donc d’un « bénéfice » de temps de jeu. Dès lors, il devient pour son club une valeur marchande plus importante : il « monte en puissance ». Et c’est ainsi que, sur le plateau de tournage d’un navet programmé pour la rentrée, le petit figurant considère le rôle secondaire qui lorgne sur le rôle principal, qui jalouse déjà le metteur en scène, lequel se verrait bien dans la peau du producteur. A la polyclinique des Trois Phoques, l’aide-soignante se demande pourquoi elle n’est pas dans la peau de l’infirmière, l’infirmière dans celle de l’interne, l’interne dans celle du chef de clinique, le chef de clinique dans celle du directeur général, et le directeur général dans celle d’un quelconque prix Nobel. L’élève veut prendre la place du prof, le prof celle du proviseur, le proviseur celle du recteur, le recteur celle du ministre, et le ministre celle du président. Petit jeu de rôles qui conduit pareillement à l’intérieur de chaque entreprise le balayeur de service à rêver qu’il est devenu le principal actionnaire, le stagiaire le boss, et dans chaque parti politique, le militant de base le premier de liste à chaque élection… Dans la société libérale, qui est aussi société du spectacle, chacun rêve ainsi de supplanter chacun, aux yeux de toutes et de tous, dans une montée de sève qui n’aurait plus jamais de fin; métaphore de l’érection comme de l’ascension sociale, la montée en puissance est donc à la fois un jeu de séduction (on bande pour quelqu’un dans le regard de quelqu’un) et d’exercice de pouvoir (jamais satisfaisant, s’entend) ; formidable allégorie de la toute puissance fantasmatique et narcissique, la montée en puissance génère ainsi des rêves en carton pate dans l’esprit de millions de nos contemporains. Lieu commun qui ne peut exister sans son triste corollaire, la descente aux enfers, que, si on en croit Diderot et la fameuse pantomime des gueux si plaisamment mise en scène par le personnage éponyme du Neveu de Rameau, on assimilait déjà au XVIIIème siècle à une inique et interminable déchéance, figure déjà de la débandade et de la dé-bandaison : « Comment l’abbé, lui dis-je ? Vous présidez ? voilà qui est fort bien pour aujourd’hui ; mais demain , vous descendrez, s’il vous plait, d’une assiette ; après demain, d’une autre assiette ; et ainsi de suite, d’assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu’à ce que de la place que j’ai occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra dui coglioni »
Il n’y a pas, cela dit, que les êtres humains qui soient condamnés à d’incessants jeux de yo-yo. Dans une société saturée d’objets, ces derniers peuvent désormais espérer à leur tour un bref règne. Tel produit, telle marque «monte en puissance ». Tel concept. Telle notion. Tel genre. Tel lieu. La montée en puissance d’un festival, d’une destination, d’un style, d’une émission devient synonyme d’efficience autant que de notoriété. La montée en puissance de l’écran plat a jeté dans les décharges nos vieilles télés ventrues comme celle de Laurence Ferrari est en train d’écarter de nos écrans plats le vieux PPDA. La montée en puissance est donc un phénomène intrinsèque à l’ère médiatique, à la société démocratique du libre marché, de la notoriété, de la publicité, de l’instant : la montée en puissance est marchandisation. Bonne raison, où qu’on se trouve dans la pyramide, pour ne pas bander pour elle.
17:52 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : actualité, culture, littérature, langue française, football
mercredi, 09 avril 2008
Le monde bouge
Vérité copernicienne indiscutable, n'est-ce pas ? Vérité copernicienne qui, depuis qu'elle fut abjurée dans la douleur par Galilée jusqu'à ne plus survivre qu'en un murmure - et pourtant, elle tourne ! -, bénéficie dans l'inconscient collectif d'un crédit dont les agences publicitaires, depuis quelques anné
es auront fait leurs choux gras. La version moderne de "Et pourtant elle tourne", c'est "le monde bouge". Et c'est devenu le chiffre d'or de la mondialisation libérale qui fait non plus tourner, mais bouger le monde et tous ses habitants, qu'ils soient consentants ou récalcitrants, jeunes ou vieux, riches ou pauvres. On bouge aussi bien dans sa tête, suggère le lieu commun, que dans son corps, dans son studio que dans la rue, avec sa copine qu'avec son banquier. On bouge de la crèche à la croisière Paquet. Et, tout en bougeant, on ne s'installe jamais, on ne séjourne nulle part. Posez-vous sur un banc et observez une place, une rue, une terrasse, un hall, une avenue. Qui est vraiment là ? Chacun, sollicité jusqu'en sa poche ou son sac à mains, par un portable ou par un autre, projeté ailleurs et ailleurs dans une conversation plus lointaine avec ce fameux monde qui bouge. Une sagesse très ancienne nous a pourtant appris que le monde, le monde et son mouvement perpétuel, le monde ne change guère. Les flammes olympiques passent et trépassent, les causes bonnes ou mauvaises aussi. Tandis que bouger est devenu une sorte de verbe d'état, absolument intransitif ( Je bouge, tu bouges, nous bougeons donc nous sommes ), un vieux monsieur qui a fait caca sous lui attend, dans le carré d'une chambre peu hospitalière qu'une infirmière vienne le laver. Cela, ça ne change pas. Non loin de là, dans la cour intérieure de l'hôpital, un bambino écrabouille un insecte entre ses doigts et constate qu'il y a un certain stade d'écrabouillement à partir duquel les pattes de l'insecte ne bougent plus. Les pattes, ni le reste. Et tandis que partout, bouger est devenu une fin en soi, tant pour l'entreprise qui délocalise que pour le salarié en permanente insuffisance de formation, il y a un peu partout dans le monde des gosses d'un sexe et de l'autre dont les doigts galopent sur leur corps, le soir, sous les draps de tous les continents, pour explorer les endroits où c'est bon, en rêvant de grandir. N'y a-t-il plus, dans ce monde d'affaires qui bouge tout le temps, que le sexe et la mort pour faire face au lieu commun ?
17:03 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : société, culture, littérature, publicité, actualité
lundi, 31 mars 2008
Du PSG, des ch'tis et de ce qui se passe au Tibet...
Une histoire de banderole brandie dans un virage du stade de France, une histoire survenue durant un week-end de sidaction, et ce tandis qu'on parle pour la énième fois de libérer Ingrid Bettencourt et qu'on se demande ( pas pour la dernière fois) si on ne devrait pas boycotter les JO de Pekin à cause de "ce qui se passe au Tibet"... Et voilà la France généreuse choquée, ulcérée, croit-on savoir en lisant la presse du jour. Pauvre France ! Ses sportifs auraient donc une conscience morale ? Surtout ceux du "haut niveau"? Tiens tiens... Première nouvelle ! Bateleurs brevetés de l'humanitarisme, au même titre désormais que les politiques et les journalistes... On n'en peut plus de ces écrans dégoulinant de l'humanitarisme bêlant de tous ces nouveaux clercs. On n'en pleut plus de ces gens empochant des centaines de milliers d'euros tout en se proclamant nos frères. On n'en peut, littéralement plus, de ces leçons de morale à trois sous, tenues par ces milliardaires qui veulent que tous les hommes s'aiment. Voici une courte page de Julien Benda, tirée de La Trahison des Clercs, qui remet, entre humanitarisme et humanisme, quelques pendules à l'heure, bien après le naufrage, hélas....
"Je tiens à distinguer l'humanitarisme tel que je l'entends ici - la sensibilité à la qualité abstraite de ce qui est humain à "la forme entière de l'humaine condition" (Montaigne) - d'avec le sentiment qu'on désigne ordinairement sous ce nom et qui est l'amour pour les humains existant dans le concret. Le premier de ces mouvements (qu'on nommerait plus justement l'humanisme) est l'attachement à un concept; il est pure passion de l'intelligence, n'impliquant aucun amour terrestre; on conçoit fort bien un être s'abimant dans le concept de ce qui est humain, et n'ayant pas le moindre désir de seulement voir un homme; il est la forme que revêt l'amour de l'humanité chez les grands patriciens de l'esprit, chez un Erasme, un Malebranche, un Spinoza, un Goethe, tous gens peu impatients, semble-t-il, de se jeter dans les bras de leur prochain. Le second est un état de coeur et, à ce titre, le fait d'âmes plébéiennes; il prend corps chez les moralistes à l'époque où disparaît chez eux la haute tenue intellectuelle pour faire place à l'exaltation sentimentale, je veux dire au XVIIIème siècle, principalement avec Diderot, et bat son plein au XIXème, avec Michelet, Quinet, Proudhon, Romain Rolland, Georges Duhamel (...) J'ajoute que cet humanitarisme, qui honore la qualité abstraite de ce qui est humain, est le seul qui permette d'aimer tous les hommes"
11:44 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : benda, littérature, actualité, société, france, politique
mercredi, 19 mars 2008
De la Terreur et d'autres querelles
Ce week-end, j'ai relu Les Fleurs de Tarbes. Je dis "relu", parce que j'avais déjà visité ce titre, il y a plusieurs années. En musardant sur les quais, il y a quelques mois de cela, j'avais acheté un vieil exemplaire de la NRF, d'un assez bon marché. C'était, me sembla-t-il, un autre temps, voire un temps carrément autre, ce temps où l'on s'indignait que régnât la Terreur dans les Lettres. Que dirait Paulhan quelques soixante-sept ans plus tard ? Chasser le lieu commun, il revient au galop : à la fin du dix-neuvième siècle, Rémy de Gourmont avait dénoncé le règne du lieu commun sur la production littéraire, notamment au sein de la littérature naturaliste de l'époque. Après Flaubert et son Dictionnaire des idées reçues, Bloy en avait brillamment établi l'Exégèse. Le lieu commun, symbole de l'écrivain bourgeois, était en sourdine honni de tous. Alors vint Paulhan qui dénonça la Terreur que tous les pourfendeurs de lieux communs avaient fini par semer autour d'eux. Le serpent se mordit si bien la queue que plus personne ne put dire si, pour pénétrer dans l'enclos d'un jardin public, à Tarbes comme ailleurs, il convenait ou non de se chausser vraiment d'un bouquet. Heureuse époque, que celle où le débat faisait ainsi querelle. Heureuse époque. Après l'Epuration qui liquida sans vergogne quelques auteurs ( je songe notamment à l'excellent Béraud et à sa Croisade des Longues Figures menée avec Kessel, Mac Orlan et Carco contre Saints
Gide, Claudel et autres gallimardeux - cf. "la nature a horreur du Gide"), la Terreur s'est en quelque sorte institutionnalisée via les quelques gurus sacrés incontournables du structuralisme. L'Université fit régner une sorte de Terreur douce sur deux ou trois générations d'étudiants plus ou moins lettrés. Terreur par éclipse ou omission durant quelques décennies, écartant de ses programmes et de ses travaux tous les "réacs" et les "fachos", jusqu'à ce que cette pseudo Querelle des Anciens et des Modernes s'estompe définitivement parce que, pas davantage que de passeports bleus, on n'avait encore besoin de querelles littéraires dans le nouveau monde. Sous l'égide de l'atroce maison Fnac et grâce aux bons soins de Sa majesté Pivot, le livre devint un produit de consommation courante comme un autre, et les écrivains, les membres résignés d'une profession médiatisée comme une autre Si Les Fleurs de Tarbes sont encore réunies en bouquets, c'est en bouquets plutôt secs, il faut le dire, en rajoutant d'un oeil morne hélas ou tant mieux. Des bouquets comme il en trône sur certaines commodes cirées en d'austères appartements méticuleusement entretenus, ou comme il s'en vend à l'encan en quelques arrière-salles de commissaires priseurs mal lunés. Le style, c'était affaire de lectorat. Pas de public.
15:50 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : paulhan, gourmont, béraud, littérature, critique, culture
mardi, 18 mars 2008
Je me prive de rien
Pourquoi me priverais-je ? Mes ancêtres, serfs, esclaves ou gladiateurs, ont été ou se sont tellement privés de tout, jadis. De tout ! Avec les moyens technologiques dont nous disposons dans notre société, je peux assouvir avec un seul ticket en main mes frustrations et celles qu'ils m'ont léguées, concrétiser mes fantasmes ainsi que les leurs. Ah, le marketing ! Par exemple, si je suis une black, je peux me teindre en Marylin pour aller draguer, et si je suis blond, me relooker façon pote avec des tresses africaines sympas sympas. Et tutti quanti. Ce n'est pas un style que j'adopte, c'est leurs voeux que je comble, si si ! Et je me sens bien comme ça. Ni mon esprit que je gave, mais le leur. Devant un tel déluge de merveilles, la notion même de privation m'est insupportable ! Quand je pense que mon grand frère n'avait même pas de portable ! Mon père même pas de GPV ! Et mon grand-père même pas de télé... La famille Même pas, pour tout dire. Je rachète. Je rachète à tour de bras, moi qui suis enfin libre et cultivé. Dites vous bien que mon arrière grand-mère n'a jamais connu la pilule ! Et mon arrière grand-père, qui ne savait pas skier, jamais vu la mer ! Mais comment faisaient-ils ? Pauvres gens ! Comment faisaient-ils ? Il parait qu'ils se lavaient à l'eau presque froide dans des baquets ! Qu'ils péchaient le poisson dans les rivières ! Et qu'au lieu de télécharger de la musique, ils chantaient ! Quelle horreur ! Moi, c'est un tout autre genre. Moi, je me prive de rien.
"Nous oublions toujours, quand nous comparons le passé au présent, de considérer à quel point le présent est débiteur du passé. En naissant, ou quelques années plus tard, nous nous trouvons les maîtres d'un mécanisme immense et compliqué qui nous parait, ou peu s'en faut, faire partie de la nature. Les villes sont à ce point de vue de mauvaises écoles philosophiques. Quand on a vécu en des campagnes où on manque de presque tout, on se fait déjà une meilleure idée du passé. On apprécie mieux la solidité des fondations établies par les générations anciennes. Les mille petites commodités, les petits luxes modernes nous cachent l'essentiel de la civilisation. En avoir été privé, c'est souvent en apprécier l'inutilité. Mais il y a une partie stable, très ancienne, dont l'homme ne pourrait être dépouillé sans cesser d'être l'homme. Or cette partie ancienne, si on y réfléchit, on trouvera qu'elle n'est pas seulement la plus utile, mais qu'elle est aussi la plus belle. "
1 Rémy de Gourmont, "Une loi de constance intellectuelle" - La Culture des Idées.
09:38 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, gourmont, société, culture
jeudi, 13 mars 2008
J'ai du talent
Cela va de soi. C'est en effet par lui, avec lui et en lui que je suis moi. Grâce à lui que je me réalise. Saurait-on un seul instant imaginer un individu sans talent ? Cela n'existe plus. Rien n'est plus commun que le talent. Désormais toutes les catégories de la société sont concernées par sa production. J'ai du talent. Dans le ventre de ma mère, déjà, n'écoutais-je pas Chopin ? Si, si... tout en effectuant mes premières positions de hatha-yoga... Oh oui, du talent, j'en ai développé en masse. Comme toute le monde. Socialisé dès ma naissance, comment pourrait-il en être autrement ? A mes heures perdues dans la crèche, j'effectuais déjà mes premières aquarelles, toutes très prometteuses - que dis-je, promesse...( promesse de quoi ? - L'oeuvre n'était-elle pas déjà promesse que d'elle-même ). D'elle-même, l'oeuvre que je suis... A peine ai-je su marcher que des animateurs bienveillants m'ont enseigné avec un ballon rond l'art de la fugue et du détour : je dribble et je tire des pénos comme un Platoche. A peine ai-je su lire que j'ai voulu écrire comme Minou Drouet et Anne Franck. Un poème, une pièce de théâtre, un roman. Car j'ai du talent. J'ai du talent même en politique, domaine essentiel puisqu'il touche à la vie publique de mes contemporains, mes semblables. Je me présente aux élections. Les classes européennes, où l'on parle une langue par matière, m'ont permis de développer en démocratie marchande une telle compétence de globe-trotter que les explorateurs-amateurs du début des Temps Modernes n'auraient rien à m'envier. Qui parviendrait à compter le nombre de photos (de tout, d'êtres, de choses, de lieux et de bâtiments) que j'ai déjà prises sur les cinq continents ? Photos d'art, absolument. Et, de même, je ne sais plus combien j'ai donné de baisers, ni connu de frissons ! J'ai tant de talents divers et post-modernes que je ne suis plus qu'une gigantesque boule de soi réalisée. Dans la grande matrice de l'humanisme marchand, comme tout un chacun, j'ai tant de talent que je n'entre plus en conflit avec rien.
Lorsqu'en 1877, Léon Bloy quitta Paris pour La Trappe, Barbey d'Aurevilly lui déclara : "Je regarderais comme un vrai malheur que vous ne de
vinssiez pas le grand écrivain catholique dont je perçois en vous les facultés et les puissances." Rapportant ce propos, Bloy confie à une amie : "Vous me dites que j'ai du talent et vous en déplorez le sacrifice. Je ne le déplore pas. Au contraire, et je serai bien débarrassé. Mon plus grand ennemi, c'est mon talent. Je lui dois le plus ignoble orgueil et l'ambition la plus insensée. Apprenez que je suis dévoré de la plus féroce des passions coupables, la passion de la gloire humaine. Je veux l'exterminer en lui tranchant la tête d'un seul coup et c'est pour cela que je vais à la solitude. Vous dites encore que si je consentais à devenir un religieux militant, je pourrais rendre de considérables services en écrivant sous l'oeil de mes supérieurs pour la défense de l'Eglise et l'édification des âmes. Peut-être avez-vous raison, mais je crois qu'un seul Ave Maria dit avec coeur au pied de la Croix dans l'obscurité d'un désert est un fait plus considérable par ses résultats que la bataille d'Austerlitz et que la chute de quarante empires. Après cela, qu'ai-je à faire de votre papier et de vos phrases ? Je méprise absolument la littérature, que je regarde comme un jouet plein de tranchants et de piquants empoisonnés, dans les mains inexprérimentées d'un pauvre enfant."
14:31 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : société, lieux communs, bloy, barbey, littérature
mardi, 11 mars 2008
Vesoul for ever, ensemble et autrement
On prend peur en parcourant du regard les feuilles consacrées aux résultats des municipales en France. Vous saute alors aux yeux le panorama sinistrée de l'ambition politique de vos contemporains. Premier constat : comme s'ils étaient saisis de honte à l'idée de prononcer leurs noms (leurs sigles plutôt, initiales obligées auxquelles les ont réduits les médias), il n'est plus un parti pour oser se déclarer ouvertement. On parle encore d'UMP, de PS, de Modem et de FN sur les ondes, certes. Mais sur les listes, si vous prenez le petit village type de Clochemerle les Oies, cela donne : En avant pour Clochemerle, Agir autrement à Clochemerle, Réussir ensemble à Clochermerle, Faire front à Clochemerle. Vivre ensemble à Clochemerle les Oies incarne donc un but, un idéal, une volonté, une ambition, un combat, c'est selon. VESOUL FOR EVER aurait chanté Jacques Brel. "T'as voulu le voir, t'as désormais le nez dedans". Le nez et tout le reste. Cette France de conseillers municipaux donne le tournis, le vomi. Vivre ensemble est devenu le seul programme envisageable à droite. Sa variante de gauche, c'est vivre autrement. Ensemble et autrement, c'est le pari fou du centre. Voilà tout. Deux adverbes devenus deux clichés, pour résumer la pensée politique d'un pays en état de coma cérébral avancé. Le citoyen ordinaire se pavane sur les écrans, joue son petit Nicolas ou sa mariale Ségolène, comme quoi, on est tous bien égaux, hein ! Demain Clochemerle, Clochemerle avec vous, Ma passion Clochermerle, Clochemerle mon village, Avantage Clochemerle, Grandir et aller toujours plus loin à Clochemerle, Ouvrons l'avenir à Clochemerle, Clochermerle Citoyen... France des nains de jardins, France des mots croisés, France de l'anniversaire des trente ans de la disparition de Claude François, France des jeux de boule sur la place du village et des mariages devant Monsieur le Maire ou Madame la Mairesse, France du vivre ensemble et de Julien Courbet, lieu commun qui étale sa vulgarité, s'affiche, s'autocongratule sans complexes aucuns. C'est un paradis étriqué plein de vin rouge et de doux flons-flons. A peine sa puberté achevée, chacun y devient électeur - mais plus lecteur, il parait qu'un livre par mois, c'est déjà énorme! Paradis qui, en Clochemerle de Gabriel Chevallier avait trouvé dès 1934 sa profession de foi prémonitoire.
08:19 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, municipales, clochemerle, chevallier, france
samedi, 08 mars 2008
IL FAUT VOTER !
Celui-ci a la vie dure et la peau solide. Il faut voter ! Je connais gens de toutes sortes et de toutes générations, capables de vous l'asséner en toute occasion. Si vous ne filez pas droit, vous êtes un mauvais citoyen ! Mauvais ! Vous ne songez pas à tous ces nobles esprits, à tous ces braves gens, à tous ces sacrifiés et ces martyres qui sont morts pour la démocratie ! Eh, dites ! Si vous n'aviez pas eu la chance extraordinaire d'être leur con-citoyen, si vous étiez né dans l'un de ces pays de sauvages ou de malheureux qui ne connait pas l'élection, ah ! ... Vous vous rendriez compte de votre égoïsme, de votre insouciance... Non! non ! Il faut voter, il faut y aller. Même blanc ! Mais il faut se déplacer.
Ce catéchisme républicain ignore pour commencer que le droit de vote n'est pas un devoir. Remarquons bien que la confusion entre droit et devoir, ( comme celle entre individu et citoyen, client et consommateur, choix et option...) est monnaie courante autour de nous. Cela ne signifie pas que j'aie le devoir impératif de voter : d'ailleurs il m'est arrivé de voter au moins aussi souvent qu' il m'est arrivé de ne pas voter, à des élections de toutes sortes. Et je dois dire que j'ai plus souvent regretté d'avoir voté que regretté de ne pas avoir voté. Toute une génération (celle d'Elections / pièges à cons) semble avoir à ce point viré sa cutie qu'elle culpabilise les plus jeunes aujourd'hui. Dans un de ses poèmes, Gaston Couté décrit ces chars à bans de moribonds qu'on traîne à la maison commune pour déposer dans l'urne au jour dit le bulletin sacré. Aujourd'hui, ce ne sont plus avec des bulletions de morts ou de moribonds qu'on bourre les urnes, mais avec des bulletins de téléspectateurs. Est-ce un progrès ?
08:48 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : politique, élections, lieu commun
lundi, 03 mars 2008
Le devoir de mémoire
Des milliers de "professeurs de citoyenneté" entretiennent ce lieu commun dans l'esprit de plus en plus explosé et indifférent d'une jeunesse rendue parfaitement amnésique. Depuis une vingtaine d'années, en effet, la société moderne a fait de la mémoire des camps un devoir ; devoir que le président Sarkozy a même eu l'idée - en apparence saugrenue- d'imposer à tous les enfants dès l'école primaire, et ce au même titre qu'un autre. Dans une nouvelle qu'il intitule "Repos éternel", l'écrivain russe Vassili Grossman a décrit en des termes que je crois indépassables ce qu'est l'horreur de la mort. L'horreur de la mort, c'est qu'elle n'est précisément que silence. Silence devant lequel même les tombes, les monuments, les paroles, les épitaphes, les ex-votos et les pleurs font figure de vacarme et de profanation. C'est, dit-il, pour les passants qu'on écrit le nom, la fonction et les sentiments qu'on a eus pour les morts sur leurs tombes. Ce n'est jamais pour eux. Silence : C'est d'ailleurs parce que le mort se tait absolument qu'il était sacré pour les Anciens. Que n'aura-t-on pas fait dire aux millions de malheureux gazés dans les camps de la mort ? De quel vacarme aura-t-on empli l'infini de leur silence ! "Lorsque Auschwitz est devenu un mythe social, une métaphore de la vie moderne, les gens ont perdu de vue l'unique leçon qu'il avait à offrir : à savoir qu'il n'offre aucune leçon": c'est ainsi que Christopher Lasch, dans Le Moi assiégé, conclut le chapitre qu'il consacre à Auschwitz et à ce qu'il appelle le "survivalisme". L'étrange point de vue de Sarkozy, fort heureusement provisoirement écarté par une commission, qui visait à associer un enfant mort en camp à un enfant vivant aujourd'hui, aurait eu pour effet d'imposer "ce survivalisme" comme unique vision et unique morale, dans un monde soumis à la Loi de la jungle du libéralisme devenu une sorte de camp de concentration de luxe. Chaque enfant mort serait devenu une sorte de double ou d'alter ego, sinistre ange gardien et scolaire veillant sur le destin de chaque enfant vivant. Faire porter tout cela à des enfants, la commission a fort justement estimé que c'était proprement inacceptable. Pourtant on réfléchit encore à d'autres solutions pour imposer ce "devoir de mémoire" érigé à la fois en dogme officiel et en lieu commun de la bien pensance. Quel silence, quel grave et nourricier silence, ce faisant, estompe-t-on ?
11:51 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : sarkozy, auschwitz, grossman, mémoire, société








