mercredi, 02 avril 2008
La salle des ventes
La salle des ventes demeure l'un des seuls endroits où les objets nous sont présentés sans étiquettes ni code-barres, sans exhibition de marques ni pub. C'est reposant pour l'oeil et vivifiant pour l'esprit. L'objet n'y est signe de rien, que de lui-même et de son existence, trace d'une époque ou d'un style, d'une patine ou d'un cachet, d'un concepteur ou d'un artisan. Saine oasis dans l'univers libéral qui nous consume. De surcroit, le spectacle y est gratuit. Le temps de l'enchère, les objets font le beau, avec ce qui demeure du souci qu'on eut un jour de les fabriquer, des soins qu'on prit à les entretenir, de decennie en decennie, voire de siècle en siècle, jusqu'à ce jour. Je vois mille attentions défuntes derrière chacun d'entre eux, surgi des nuits de mille et une maisonnées disparues. Jeté en pâture à tous les regards, l'objet ne se prostitue pas comme le ferait un être humain. Il respire un bref instant une valeur savoureuse autant qu'inouïe. Valeur qu'il connaît éphémère, dans la science de son silence et de son unicité : on l'achète souvent dans le seul but de le revendre, et ce pire grigou n'est pas dupe; mais les aventures de la marchandises en rayons ne déploieront jamais ce parfum de luxe et de désir qui rôde un bref instant autour des contours de l'objet à l'encan et dont, durant quelques secondes pour sa renaissance, il peut, lui, se targuer.
07:42 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : salle des ventes, société, littérature, poésie
vendredi, 15 février 2008
Terrasse technologique
Dansait-il sur une terrasse
Large et dominant la cité technologique
Lui qui, le dernier, embrassa la cathédrale ?
On ne saurait le dire parmi les réseaux
Où galope un reflet d'étincelles
Mais dans les tissus de nos tissus
Et dans les gènes de nos gènes
Nous sentons bien qu'électriques
Le spectre de son baptème
Et le frisson de son argot
Encore villonnement vivants
Sillonnent jusqu'à l'épuisement
Les lignes de nos testaments.
08:25 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, poèmes, villon
mercredi, 30 janvier 2008
Décasyllabe
Est-ce une plaisanterie ? Devant la craie brève du poème qu'à peine j'achève de tracer sur les dalles de la rue Berger vient de passer un individu aussi encravaté que pressé et qui poussait son sosie assis sur un fauteuil roulant. Le fait peut, certes, aisément s’expliquer : les jumeaux, comme d'ailleurs les handicapés, sont de plus en plus voyants dans les couloirs et les niches de la société. Personne, cependant, n’arrêtera jamais aussi longtemps son regard sur eux deux que je ne le fis. Etrangeté. C’était un couple de trentenaires, tous deux vêtus d'un costume de marque, l’un poussant, l’autre assis, nimbés également dans une citoyenneté rigide et triste, déjà fanés parmi la foule de l'après-midi : Celui qui était assis portait sur la sienne et sur ses genoux la malette de celui qui poussait, comme s'il était sa seule famille sur Terre. Quoi d'essentiel dedans ? Ils n'avaient plus la même chevelure, et je ne saurais dire lequel des deux s'était teint. Comment, non plus, déceler lequel était l’original et lequel la copie ? Relevant les yeux sur la foule, je découvris alors que tous, en la rue Berger jadis si ensoleillée, avaient l’air de faire tout de même, véhiculant contre soi, ou bien en soi, ou bien au pire au dedans de soi, la lourdeur empesée de son propre sosie, handicapé. Sosie comme préventif, contemplant la lointaine sécheresse et la fadeur martiale d'une aventure ici-bas déjà numérisée, et dont les mains posées sur les genoux n’oseraient plus ni bâtir, ni caresser, ni gifler, ni voler, ni mendier. Et lequel tirant ? Et lequel poussant ? Mon trouble passé, je reprenais là où je les avais laissés le lent cheminement et la patiente répartition sur le sol des lettres du décasyllabe du matin, du soir ou de la nuit, que sais-je ? Mais qui creusa ma paume, ô ! si peinée ?
15:00 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Poèmes, poésie, écriture, littérature, nouvelles et textes brefs
samedi, 19 janvier 2008
L'écorché des marées
L’écorché des marées demeure, devant le ressac, tel le guide attentif des dunes : tout inquiet qu’un froncement d’algues le découvre parfois, la vigilance pourpre de son corps veille à la coulure apaisée des signes, jamais cédant à l’horizon douanier. L’écorché des marées possède la filante et secrète botte d’un calendrier pour lui indiquer et la fréquence et le tumulte des charges carillonnantes contre la peau vermoulue de son corps. Il connaît par cœur la surface restreinte de sa durée et ne se languit que de notes authentiques, devant la ligne de fuite des futurs comprimés. C’est pourquoi lui convient fort, comme une très vieille bruine qui s’accroche à l’habit, l’humidité de sa très vieille langue avec laquelle il n'a appris qu'à durer malgré la véhémence et le tort, car à aucun moment, il ne constata dans l’algue leste de ses strophes le soupçon même du plus infime dépérissement. Avec parcimonie et d’une voix discrète, l’humide parole indique la provenance de sa liquide matière, tout empreinte des marées. Elle rappelle le temps et le lieu et l’issue : Elément, jamais davantage, de ce qu’une simple mélodie peut affirmer de soi :
Goutte, elle demeure en attente
Puis glisse mais sur la margelle
Se défait avant de filer
Dans la malice d’un vieux puits
Du tiret fin, qu’elle offre d’elle
08:10 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, poème, poèmes, littérature, écriture
lundi, 14 janvier 2008
L'ancêtre laboureur
Ses ancêtres poussaient la charrue. Etrange, cette envie, qui leur fit quitter leur sillon. Une lueur au loin : c'était la ville. Là-bas, des sourires carnivores. Sourires quand même, se dirent-ils. Et, bien que les pantalons de velours leur usassent l'intérieur des cuisses, ils se mirent en route. C'était, pour certains, il y a deux ou trois siècles... Souci de prospérité ? Envie de foutre le destin sens dessus-dessous ? De dire son mot dans l'Histoire ? L'homme, tout compte fait, n'est-il pas un animal mimétique ?
On s'est retrouvé entassé à plusieurs générations dans des lieux exigus, poussés au sens propre hors de nous-mêmes par une force tenace qui ne voulut plus voir dans le troupeau que des individus, force qui devint tant bien que mal une tradition démocratique. Certains carreaux de la cuisine étaient alors branlants et nous n'avions pas de chauffe-eau pour se laver. Quand les filles se dénudaient, il fallait faire le pied de grue à la porte. Mais le progrès filait sa route, et nous la sienne. La liberté guidait le peuple.
A force d'être tournés vers l'avenir, nous oubliâmes le passé. Des brocanteurs ont vidé de nos greniers les épaves qu'on y laissait, et les ont vendues fort cher à des collectionneurs de passage. Les étagères de nos armoires furent dépossédées des mouchoirs en dentelles brodées aux initiales d'antan qui sentaient les herbes de Provence. Nos mouchoirs usagés, à présent, nous les jetons.
Puis nous vendîmes nos greniers et nos armoires à tant le mètre carré. De ponts en ponts, nous parvînmes enfin à la capitale. Sur ses affiches électorales, un président de la République - je ne sais plus lequel, c'est si commun, un président de la République - souriait à pleines dents. Beaucoup de papier monnaie passant par nos poches, quand nous songions à l'ancêtre laboureur, nous pouvions songer sans frémir de ridicule que nous étions devenus des êtres civilisés. Qu'il pourrait être fier de nous.
Un jour pourtant, tandis que nous vieillissions, il revint hanter nos traits peu à peu. Je ne sais quel fut le premier d'entre nous dont il se saisit. Sous le galurin posé de guingois, la ressemblance avec sa photo écornée et jaunie - encore que nul parmi nous n'était encore capable de dire si c'était bien lui qui figurait dessus, ou bien un petit-fils ou un voisin, qu'importe en la maison commune - la ressemblance était si frappante qu'on en restait tous au perron comme saisis, hésitants à l'inviter à prendre place au repas de famille.
A quelques mètres sous le carreau, là, sous nos pieds, c'était encore la terre, son domaine, son sillon. La terre, qu'il pointait du doigt. Deux ou trois siècles étaient passés, guère plus. Suffisamment pour balayer tous nos savoirs et de vent établir nos domaines. Son regard était, malgré cela, et malgré la grande fatigue, et toute sa vieillesse, demeuré confiant et droit. Nous n'eûmes plus, dès lors, qu'à attendre (attendre, nous avions perdu, entre autres, cette habitude...) qu'il ouvrît la bouche, nous demandant plein d'effroi en quel patois il articulerait son premier mot, de quel geste il accompagnerait sa première sentence.
15:50 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, écriture, Littérature, poèmes.
mardi, 18 décembre 2007
Débat de singes
Ils n’étaient que signes, et le savaient tous deux :
la lettre et le nombre,
la syntaxe et la monnaie,
la métaphore et le commerce.
Quand la valeur de l’or
Ne s’énonça plus que sur le papier,
Le mot fit remarquer à la monnaie :
Tu n’as fait qu'imiter mon arbitraire;
L'homme, c’est par moi qu’il lui revient de s'exprimer !
Sans broncher, la monnaie répondit :
"Ils sont bien trop nombreux, désormais ,
Pour entendre de ta bouche
Ce qui n’a que du sens :
J’ai moi de la valeur !
Quelles sont tes autres armes ?"Le mot découvrit alors
L’éclatement sidéral de son être,
La signifiance à l’infini,
A profusion, silence et musique,
Pensée, engagement, littérature...
Studieuse et cynique,
La monnaie observait ce gueux tout en sueur.
"Ta parole n’est que ruse,
Ricana-t-elle enfin :
Mon règne est ce qui est !"
Que dire, qu'écrire, depuis ?
Ce qui n’a plus, nulle part, de sens
Mendie sur les affiches un peu de valeur !
"C’est moi qui te possède!"
Déclare, souverainement prostituée,
La monnaie, singe fait signe,
A la lettre, signe fait singe.07:45 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Poèmes, poésie, littérature, monnaie, économie, écriture, signe.
lundi, 01 octobre 2007
Quai de la Pêcherie
Durant un bref instant – c’est en général aux derniers jours d’avril -, quand s’annonce sur les platanes un feuillage à peine éclos et très tendre, le rectangle patibulaire des fenêtres du quai (immeubles d’ordinaire austères, malgré les tons pastel dont les a enrobé chacun de leur propriétaire) paraît s’animer du jeu du vent qui fait trembler ce feuillage devant elles : C’est tout à coup comme si, frileusement, des dizaines d’yeux de coquettes défroissaient leur cil figé par un très long sommeil, puis très pudiquement, décidaient de demeurer en retrait devant le balancement du feuillage. Et, déclinant les offres trop mâles de la lumière ou du vent, refermaient leur paupière, pour leur préférer le confort citadin d’un vaste salon bourgeois, quai de la Pêcherie. Les hommes, ils restent ainsi, les hommes. Et vieillissent dans le temps des hommes tandis que, plus lent, plus discret, le temps des pierres derrière lesquelles ils s’abritent, comme celui de l’eau qui lèche leurs pieds, offre beauté et pérennité aux villes qu’ils habitent. L'automne, à point nommé, clôt tout enchantement.
16:40 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, poésie, lyon, écriture, actualité, poèmes
lundi, 16 juillet 2007
Sable savant sur la falaise
1. La réduction du lyrisme à la vitesse ayant brûlé sur le sol toute trace, même infime, de l’humide, le silence est tel et demeure si sec qu’on ne boit rien.
2. Rien ! Au creux des ornières, le long des rigoles, la rétraction des secondes est si perceptible qu’un nouvel arrivant renoncerait à y graver le relief de ses pas : De ronceux socles en rocheux nids, la tyrannie du sec, si inscrite, que la parole implore en la silhouette de chaque rugosité.
Seul, l’entrelacs violet du piment bruit de l’assaut de violentes files de fourmis, pattes brunes qui se bousculent et tracent dans le foncé de la poudre leurs alphabets divagants.
3. Angles, plis, coins, fentes, aspérités : Plus rien n’est prononcé. De trop cuire, le sol s’est cisaillé. Toute parole s’est restreinte à la volonté du siècle dur. Tout récit, à n’être plus raconté.
Dans le gris de la rocaille, partout régnant, la disparition des temps humides apparaît telle une cérémonie accomplie, par le mutisme qui les a bus.
4. Sable, ici,
Si savant…
Que l’ennui s’est mué en un coma qui se cabre dans la fibre de chaque fossile : Des phares, fidèlement, n’avaient-ils pas veillé sur ces lieux, traçant, féconds, de géométriques figures dans la candeur inépuisable de leur nuit, du rebond de leur fil, à l’horizon, trapèzes ?
5. Ce qu’affronte la falaise ! Tout ce qu’endure son brusque précipice !
L’enquête, à bien mener, coûterait trop d’aveux… Et c’est donc un passé toujours indéchiffrable qui s’astreint sur son front rétracté à l’évaporation : Tant s’effrayait, naguère, en leur rotondité, de leur haute lueur, l’enclos de leur vieux bâtiment ! Le vif de leur effort, c’est l’ivoire de leur tour qui, seul, l’a bien connu.
6. Si la signification des figures qu’ils lancèrent inépuisablement jusqu’à nous sur la lande fut jadis défénestrée par paresse, la falaise a malgré tout appris à survivre au-dessus des décombres dans le voltige mousseux des lueurs ineffaçables :
Charpente ainsi d’un hautain précipice,
Sa torride et sa savante malice
Tancent d’un clin d’œil sec de sédiment
Plaines, prés, champs, puis, là-bas, l’océan.
7. La science de ce sable, ici partout savant, n’aura produit, finalement, en plein cœur de la précarité des saisons, que le coma stagnant des fossiles :Troncs rugueux et tannés devant de béants orifices, crinières excédées des racines au bout des souches déculottées, là où l’humus avait garanti l’inscription solide de la trace et la respiration pleine de charmes de l’enfant.
8. Parole ôtée à son humide auteur,
Trace d’un simple fil,
D’un art patent, lettres abandonnées,
Epitaphe cuisant d’un vers éteint,
La lumineuse trace des absents pèse
Trop sur ce vers que j’étends …
L’aridité d’un lit tari à l’or
Découvre au ciel en bans luisant alors
Ternes parmi l’éclat des galets ronds
Quelques rides lisibles de limon
Souple et perlant écueil pur acrobate
Verbe dont l’ordre est l’éclat qui l’extrait
Vif et naïf de la poussière mate
Du relief de sa courbe où tout se tait
« Mon geste il tue majestueux »
Déclare étagé sur le sol
L’ascèse au trait volumineux
D’un alphabet humide et seul.
05:40 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, littèrature, livre, poème
mardi, 03 juillet 2007
l'escargot
09:45 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poème, poésie, littérature, littératures
jeudi, 28 juin 2007
L'ALGUE
L'ALGUE
Celle que la marée alpague
Dans l'entrain lent de son ressac
Livre au courant de frêles sacs
Qu'elle abandonne agile au vide
Souples doigts boursouflés de l'algue
En la moiteur évaporée
D'un soleil qui n'est plus que sel
Dansant linceul au sol de miel
Strophe étendue, énamourée...
Roland Thevenet. (L'Humide Auteur - extrait)
11:20 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : poesie, écritures, poème, littérature








