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samedi, 07 mai 2011

Français, vieux et moyen

Dans le bœuf, le morceau qu’il préférait était le manteau, le nom qu’on donnait dans son quartier à la hampe. Comme le morceau n’est pas si gros, il se rendait chez le boucher dès l’ouverture, pour assurer sa part du jour avant que les mères de familles nombreuses ne fassent la razzia.

Il ne ratait jamais le tirage de l’Euromillions.  Parmi les dates des grandes victoires napoléoniennes, il avait choisi plusieurs numéros pour figurer les chiffres et les étoiles à cocher sur les grilles. Comme il ne jouait jamais, il guettait toujours sur l’écran la chute des boules, avec au ventre la peur que sa martingale sortît. A la fin, il poussait toujours un ouf de soulagement en constatant que sa combinaison n’était pas tombée. Ne l’ayant pas jouée, il s’estimait remboursé. Et le lendemain, buvait un verre de Viognier à la santé de cette putain de Française des Jeux, heureux, au PMU du coin.

Sitôt quitté le collège, il n’avait plus lu aucun roman. Durant son existence, il n’avait d’ailleurs terminé que peu de livres : quelques essais de libres penseurs l’avaient intéressé dans les années soixante, mais à présent qu’il s’approchait de la vieillesse, il songeait qu’il était inutile de se brûler les yeux pour si peu.  

Sa vie professionnelle avait filé sans brio, lui assurant juste la possibilité de traverser les temps de crise sans trop manquer, comme disaient jadis les braves gens qui l’avaient élevé et qui tous étaient morts. Mais sans non plus lui permettre de se mettre à l’abri. Le soir, avant de s’endormir, il entendait les quelques piétinements de Milou parmi la paille, dans le vieux fourneau qui lui servait de table de nuit et se murmurait en lui-même qu’au fond, ça n’avait pas été si mal d’être un rond de cuir, que ça aurait pu être pire.

Lorsque durant ses promenades, il croisait une bande de jeunes, il s’étonnait formidablement du fossé vaste qui désormais le séparait d’eux. Les vieux de sa jeunesse ressentaient-ils cet écart aussi vivement ? Ce qu’il avait pris jadis pour de la morgue ou du dédain, il comprenait à présent à quel point ça tenait de quelque chose d'imperceptiblement métaphysique : n'était-ce pas lié à cette chose que sans se l’avouer, depuis la disparition de sa vieille cousine (dernière de la famille à l’avoir ainsi quitté) il attendait à son tour  ?

Les milliards de petits pas qu’il avait effectués sur l’asphalte chaque jour de sa vie compteraient-ils beaucoup plus que ceux de Milou sur la paille ? Savoir ! Au fond, l’existence de cet homme avait quelque chose de romanesque qui lui appartenait en propre mais que ni lui, ni aucun de ses semblables n’écrirait jamais. Ce romanesque tenait certes du désenchantement qui s’était saisi de toute sa génération vers la fin du siècle dernier, devant la fadeur décrétée du Réel. Mais aussi, sans doute, d’une capacité inébranlable à maintenir vivant en lui une sorte d’illusion de grandeur, qui le rendait au soir de sa vie aussi imbécile qu’heureux. 

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00:45 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : littérature, france, société, politique | | |

Commentaires

Quel texte magnifique, Solko. Quel bonheur que cette veine de votre écriture. Merci.

Et voilà un beau diptyque, l'un et l'autre qui se regardent, votre texte et la photo de Doisneau. Et cela nous regarde...

Écrit par : Michèle | samedi, 07 mai 2011

Dans une vie, finalement, la passion est un luxe...

Écrit par : Sophie K. | samedi, 07 mai 2011

Eh oui. L'ordre économique régit les vies, quoi qu'on pense. La passion, la culture, la spiritualité sont des luxes.

Écrit par : solko | samedi, 07 mai 2011

Au fond, écrire sur ce Français, vieux et moyen, dont le côté "moyen" pourrait donner un sentiment de déclassement, c'est, en lui restituant cette mythologie du siècle passé, lui rendre et donc à nous, nous donner (nous, tous ceux qui pourrions lui ressembler) une filiation plus glorieuse.

Écrit par : Michèle | samedi, 07 mai 2011

Merci, Michèle, pour cette belle lecture.

Écrit par : solko | samedi, 07 mai 2011

Solko:
Une belle écriture, Un petit roman concis s'esquisse. Sa force se concentre dans "la fadeur décrétée du réel et dans le "il attendait son tour". Même,les petites gens peuvent être stendhaliens. Merci à vous de le révéler.

Écrit par : patrick verroust | samedi, 07 mai 2011

Merci pour cette belle appréciation également.

Écrit par : solko | samedi, 07 mai 2011

RIEN POUR RIEN

Il est des luxes
Qui ne coûtent rien de plus
Que le crédit béat
Que l'on s'attribue

Nul besoin de capacités
Pour entendre le chant du vent
Pour parler le langage des runes
Ou écrire le vol des oiseaux

Rien de plus
Mais une fortune
Comme un patchwork dérisoire
En forme de héros

Écrit par : gmc | samedi, 07 mai 2011

L'héroïsme du quotidien, un thème (mal)traité. Et pourtant, parvenir à vieillir sans gloire (peut-être), mais sans honte, ce n'est pas si facile. Merci pour ce texte subtil.

Écrit par : Zoë Lucider | samedi, 07 mai 2011

Le vieux français est en voie de disparition faute de moyens.

Écrit par : patrick verroust | dimanche, 08 mai 2011

J'aurais aimé écrire ce texte, Solko.

Écrit par : Bertrand | lundi, 09 mai 2011

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