lundi, 08 octobre 2007
QUAIS DE LYON
On a peine à imaginer aujourd’hui à quel point Lyon fut longtemps, à proprement parler, une ville d’eau. Chaque quartier possédait son port : Ainay, Bourgneuf, Saint-Jean, Saint-Antoine, Pêcherie, de Saint-Georges, l’Arsenal, la Quarantaine à celui de Saint-Clair. Emmanuel Vingtrinier, dans La Vie Lyonnaise, rappelle la vue des bords du Rhône et de la Saône avant l’existence des quais :
« Les rives des fleuves, bordés de maisons de deux ou trois étages qui trempaient leurs fondations dans l’eau, et auxquelles s’accrochaient des auvents et des galeries en bois faisaient saillies sur le courant. De distance en distance s’échelonnaient des petits ports en forme d’anse, où l’on accédait soit par des marches, soit par le pente naturelle du sol. Dans les eaux basses, ces petits ports se tapissaient de verdure. Les enfants y venaient jouer. En tout temps y régnait une activité prodigieuse. »
L’aménagement des quais, sur la rive gauche du Rhône, se fit progressivement, du pont Morand à celui de la Guillotière , durant la première partie du dix-neuvième siècle. Le quai des Brotteaux (actuel quai Général-Sarrail) offre alors une promenade ininterrompue qui se prolonge du pont Lafayette jusqu’au vieux pont Morand en bois. En face s’étirent les quais de Retz, Bon Rencontre et de l’Hôpital, dans un alignement qui longe successivement les hauts murs de deux hôpitaux (Hôtel-Dieu, Charité) et une prison (Perrache). Louisa Siefert, une poétesse du dix-neuvième siècle à présent oubliée, su trouver, le long de ces quelques alexandrins qui épousent le mouvement de la marche, les mots qu’il faut pour remarquer toutefois l’étrange paradoxe de ce lieu :
« Quand je vois ce long mur aux fenêtres grillées / Cet hôpital où sont tant d’âmes désolées / Puis ce long mur encore pleins de sombres hasards / L’hospice des enfants trouvés et des vieillards / Puis d’autres, puis enfin, sinistre, formidable, / La prison et plus loin le faubourg insondable, / Oh ! je l’avoue alors, ne pouvant rien sauver, / Comme le fleuve au bas, je voudrais tout laver ».
Avant que les bagnoles n’envahissent jusqu’à la nausée les abords des fleuves, la compagnie de leurs grands corps de passage désormais domestiqués révélait encore la densité des solitudes, au cœur même de la ville, suscitait le recueillement. Il n’est pas nécessaire d’être poète, peintre ou romancier pour ressentir tout ce que les quais lyonnais ont à offrir de douceur, de rêve, ou de mélancolie. Ce que Jean Reverzy appelle le mal du soir (Jean Reverzy : Le Mal du soir, Actes Sud, 1986) :
« J’étais à Lyon sur les quais du Rhône et sous des platanes extrêmement parfumés. Le soleil se tenait entre d’extraordinaires images dont le relief et l’incandescence me stupéfiaient et à droite de la colline dont la seule image me rappelle l’odeur délicieuse des vieux bouquins de piété. Je me souviens que le Rhône découvrait de longs bancs de cailloux d’une blancheur absolue… Mais n’oubliez pas qu’à l’horizon fondait de l’or et de l’or… Dans la lumière inquiète et blanche du sunset, je vis s’éclairer des fenêtres ; ça et là tremblèrent de minuscules cristaux rouges. Un mystérieux esprit m’envahit, que j’appelle le Mal du Soir. »
Le temps d’une halte sur un quai la cité est saisie avec recul. Devenu lui-même flâneur, liquide, le regard en ne s’attachant à aucun détail, compose un paysage intérieur dont il s’émerveille naïvement : Comme l’espace aérien vu de Fourvière, l’espace de la Saône , vu du quai Jayr, agit, pour ce personnage de Georges Champeaux (G. Champeaux, Le Roman d’un vieux Grôléen Lyon, Ed. de Guignol, 1919) tel un révélateur :
« Accoudé au parapet du quai, il ne se lassait pas de suivre du regard les travaux du bas-port et le mouvement de la batellerie. Et peu à peu s’établissait en lui la conviction qu’il avait sous les yeux un des plus beaux paysages de la terre. Tout en bas, le serpentement de la rive droite de la Saône , une route de campagne qui devient le quai d’un faubourg, comme succèdent aux pimpantes villas emmitouflées de Saint-Rambert le château d’eau, les grues et les cheminées de l’Industrie. Puis c’est le tassement autour de la Gare d’Eau des vastes entrepôts aux larges toits en pente douce, d’où surgissent, puissants et harmonieux, les trois blocs équarris des minoteries. Et, emplissant le paysage de sa présence, déployant à ses pieds le geste souple de son corps voluptueux, la Saône nonchalante qui paresse et se prélasse, cependant que, rangés le long des bas-ports, les noirs remorqueurs plats, les sapines béantes, les « plattes » pavoisées du linge mis à l’étendage, les péniches pansues ceinturées d’une bande claire, avec la futaie grêle de leurs mâts aux pointes blanches de minarets, parent ses profondeurs de leurs reflets. Longtemps le père Chatard avait méconnu la beauté d’un tel spectacle. Mais voici que du fer et de la pierre comme des feuillages et de l’eau, affluait une sympathie pénétrante. Et c’était l’âme même de ce paysage composite qui commençait à l’imprégner – une âme qui mêlait au sortilège originel de la nature la majesté poignante de l’effort humain »
Dans les fleuves se mirent la ville et toutes ses lumières. En n’exhibant que ses reflets, le fleuve, triomphalement, dénie la réalité de pierre et d’hommes, où le citadin est captif. Dans ses Chemins de solitude, Gabriel Chevallier se souvient de tels instants d’oubli le long du quai de Tilsit :
« D’ailleurs, même aux instants où il ne se passait rien sur l’eau, il était doucement fascinant de regarder couler la rivière, qui reflétait des maisons vacillantes, des nuages furtifs, et des pans de ciel bleu. Une petite barque sollicitait la rêverie et laissait la pensée perdue, après que son sillage s’était effacé. Une voix soudaine m’appelait, qui me faisait tressaillir : « - Que fais-tu donc, qu’on ne t’entend pas ? - Je regarde la Saône … »
Si vive, parfois, si intensément vraie, l’impression annihile le regard qui se fond en elle. Démiurge qui, à la réalité temporelle, impose l’illusion de son reflet mortifère, le fleuve capte les existences : Dans Le Voyage du Père, (Bernard Clavel, Le Voyage du père, Paris, Robert Laffont, 1965), le personnage errant de lieu en lieu finit, malgré la robustesse de son esprit, par ressentir de tels vertiges sous la plume de Bernard Clavel :
« Il y avait ainsi beaucoup plus de lumière dans l’eau que sur le coteau d’en face où s’étageaient des maisons aux fenêtres éclairées. Plus les maisons étaient hautes et loin, plus leurs lumières se nimbaient d’un halo. Il n’y avait pas d’étoiles. La lueur qui montait de la ville semblait rencontrer comme un plafond cotonneux posé sur les toits les plus élevés. Quentin regardait tout cela sans rien voir vraiment. »
Enfin, les fleuves et les quais de Lyon ne seraient pas ce qu’ils sont sans leur corège de noyés. Me Debeaudemont dans L’Arbre Sec de Joseph Jolinon, la petite Noëlle du Ciel de suie de Béraud, pour ne retenir qu’eux, finissent ainsi dans les fleuves :
« Et puis, ce fut l’arrivée entre deux agents de l’affreux brancard bâché de cuir, d’où coulait, pas à pas, une inépuisable traînée d’eau limoneuse et glacée ».
Rappelons, avant de fermer cet article, que la seule réserve émise par l’expert bulgare envoyé, début 1998, pour juger le dossier Unesco fut « la perte volontaire de ses fleuves » (J.Pelletier, Ch. Delfante Atlas historique du Grand Lyon, Lyon Elah, 2004).
15:10 Publié dans Bouffez du Lyon | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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