samedi, 17 octobre 2009
Demain l'enfant
Je serai l’enfant. Demain, je trottinerai sur des pistes, de nouveau accroché à une main ; une main de nouveau plus large, plus flétrie, plus impatiente, que la mienne. Comme autrefois, une main plus âgée que la mienne.
Je parcourrai, accroché à cette piètre bouée, une invraisemblable quantité de kilomètres à petits pas, dans les rues polluées d’une ville menaçante dont tout le passé aura été recyclé.
A quel degré de son calendrier effrayant l'humanité sera-t-elle alors parvenue ?
2060, tout au plus…
Nous parcourrons des places, des portiques, des ponts.
«- Et là ? Et là ? dirai-je. Et là ? ferai-je
-Je ne sais pas, me dira-t-on. Je ne sais plus. Je n’en sais rien.»
Me dira-t-on... Ma mère, mon père, ou quelqu'un d'autre.
Nous passerons devant de très vieux bâtiments lesquels, à force d’avoir égaré leur fonction première, seront devenus tels de vieux singes au pelage mat, au regard attristé, à la truffe asséchée, mendiant la mort : Des églises reconverties en centres prétendument culturels, des hospices en hôtels de luxe, des maisons communes en résidences surveillées, des écuries en salles d’exposition, des usines en musées pour touristes des cinq continents …
«-Et là, dira l’enfant, et là ? Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’était ?
-Je ne sais pas, dira la mère. Je n’en sais plus rien. Tu m’embêtes… »
Partout également, des tours vertigineuses dont certaines, délabrées avant que d'être achevées, abriteront une population sous constante surveillance administrative. Dans un monde uniforme et rendu imbécile par l’incessante propagande, des milliards de gens auront appris à se plaire en écoutant de simples sons, et en s’émerveillant de quelques couleurs projetées sur des murs. A force de ne lire que des verbes sans compléments dans des phrases simples, ils se seront familiarisés avec le fait de n’ambitionner que la morne satisfaction de quelques désirs tout aussi simples, et, eux aussi, sans compléments.
L’extrême puissance de leur paresse les ayant définitivement mutilés, leur renoncement à tout, anesthésiés, en quoi sera-t-il même nécessaire, pour les maintenir dans un état de servilité, de les menacer de quoi que ce soit ? Ils ne se souviendront plus de rien. De rien. Aussi, quand ceux à qui leurs ébats bio-technologiques auront donné naissance les interrogeront trop longtemps sur ce qu’il en était réellement des choses et des gens du passé, ils ne pourront, en tout état de cause, que les frapper pour qu’ils se taisent, à la fin.
- Et là, dira l’enfant. Là ?

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dimanche, 11 octobre 2009
Un conte d'après-vendanges et d'avant-dégustation
L’année 2009 accouchera le jeudi 19 novembre 2009 à minuit d’un beaujolais nouveau, qu’on espère à la hauteur des promesses publiées par les viticulteurs cette année. En attendant, voici pour patienter un conte pour veillées d’octobre en patois lyonnais (1888), lorsque que toutes vendanges finies, on attend le premier vin. C’est rapporté par Nizier du Puitspelu, illustrissime conteur, philologue, essayiste et académicien du Gourguillon. Où il est question, comme souvent, de vendanges, de jolie fille, de curé et de malentendus salaces. D’abord le texte, ensuite une traduction.
Je vo z-u diré qu’o y aviet ina vès ina joulia bôyi de vais chiz nos, qu’i lyi disiant Parnon, bien bravona, mé in pitit brizon niéci. O v-est parqué sa môre lyi disiet tojors : « Mé Parnon, quant l’ant se-z -ians su lo cu , le bôye sant pô tant betonnes comm’icinqui ! »
Véquia qu’in vépro la Pernon allôve in champ le vaches. Don, bien sûr, o y avié la Bardella, la Frominta, et lo chin Faraud. Don, de l’afère, que la Parnon rincontrô monsu lo curô que lyi disit comm’iquien :
« - Bon sai, Parnon !
-Bon sai, monsu le curô
-Comint que te vôs ?
-Marci bin, monsu le curô, et vos mémo ?
-Marci bien, Parnon. Avis vos fait bona vendêmi ?
-Marci bin, monsu le curô, et vos mémo ?
-Més, Parnon, los curôs font pôs de vendêmi ! Comint que va ta môte ? S’est-elle accuchia ?
-Marci bin, monsu le curô, et vos mémo ?
-Més, Parnon, les curôs ne s’accuchiont pôs ! Te vêquia bien grandette, Parnon ! Quel ajo que t’ôs ?
-Se-z ians, monsu le curô.
-Se-z-ians ! O v-est pôs possible !
-Vèdes vos-mêmo, monsu le curô, rebrique la Parnon, in trossant cott'et chamisi par darri, vèdes vos-mêmo, ma môre disiet qu’o y étôve écrit iqui »
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vendredi, 07 août 2009
Dame de Lyon (Joseph Jolinon)
Dame de Lyon, publié en 1932, est le premier volet d’une trilogie consacrée à la famille Debeaudemont. Le roman s’ouvre lorsque le père, un avocat de cinquante trois ans, en quittant l’église d’Ainay où il vient de communier, se fait interpeller par deux garçons laitiers : « Vise moi ce duconneau ! ». Voilà l’intrigue lancée. En quoi ce Dubeaudemont est-il un duconneau ? Or son fils Jacques, qu’il retrouve tout nu dans le salon en train de faire sa gymnastique, Alice, sa propre épouse, qui vient de se lever et s’apprête à prendre son petit déjeuner, ont tout l’air de le penser aussi.
Avec beaucoup d’humour, Joseph Jolinon (1885-1971) dresse le portrait d’une génération, la sienne, aux prises avec les mutations irréversibles de la société d’Après-guerre.
Madame (« Dame de Lyon ») tente en bonne chrétienne d’épauler sa femme de chambre en délicatesse avec son mari, un mutilé de guerre auquel elle va rendre visite. Elle relit ses propres journaux intimes d’avant-quatorze et d’avant mariage, qu’elle compare avec des correspondances dérobées à sa femme de chambre ; deux couples, l’un bourgeois, l’autre populaire, deux échecs, la même guerre en toile de fond : « Les familles, comme les événements, écrit Jolinon, subissaient des changements précipités »
Au détour d’un dialogue, le romancier les résume dans la bouche d’un personnage : « le remplacement du casque par le masque, de deux et deux par cent, de Jacquard par Taylor, de l’ouvrier par la machine, de la diligence par l’hydravion et de la cathédrale par le stade » Conclusion : « Les dix millions de chômeurs et les cinq millions d’étudiants sportifs qui succèdent en Europe aux dix millions de morts de 1920 ne seront-ils pas quinze millions de tués dans quelques temps ? »
Beau pronostic, en effet !
Madame, qui n’a jamais connu tous les plaisirs de la vie, cherche auprès d’un ami de son fils les feux d’une seconde jeunesse. Monsieur, qui ne veut pas « faire parler » le monde la fait filer par un détective à travers les rues et les ponts de Lyon : On passe ainsi d’un quartier de Lyon à un autre, de Bellecour aux Cordeliers, des Cordeliers à la Guillotière, ce qui nous vaut quelques fort belles descriptions d’une ville dont les quartiers très cloisonnés dressent, de l'époque, une remarquable typologie sociale.
Le roman se clôt par un dialogue entre la Dame de Lyon et son confesseur à propos de la récente encyclique sur le mariage du pape Pie XI, Casti connubbii. A ces multiples bouleversements historiques et privés se rajoute ce que le romancier nomme « la défaillance de la soierie », et qui ne fut rien moins, vers 1930, qu’une faillite de la région entière, comparable à celle de la mine dans le Nord dans les années 1980.
Dame de Lyon, c'est donc le récit d'un naufrage à la fois individuel et sociétal, dépeint avec finesse et ironie. C'est sans doute, avec les deux romans qui lui font suite, le chez d'oeuvre de Jolinon, qui maîtrise bien son sujet. Un bref extrait de Dame de Lyon :
« Immortelle, notre langue, comme celle d’Homère sans doute pour les savants, à grand renforts de dictionnaires ! Mais une langue, mon cher, cela passe comme un peuple et comme un fleuve. Et cela se passe de l’élégance que vous appelez à tort le style. Tenez, n’allez pas me dire que je charrie ! Or ce n’est pas moi, c’est elle ! Et c’est sa vie de charrier.
- La pureté, madame…
- Pure, notre langue, mais à quelle sauce ? Le jus du latin de la décadence, ou la crème du bas germain, ou la bouillabaisse des matelots, ou la purée des gouapes de Belleville, ces créateurs, sans parler des cinquante patois de nos provinces, pour ne nous en tenir qu’à ce mince intervalle de quelques siècles. Immortelle, notre langue, va-t-elle durer deux mille ans ? Universelle, notre langue ? Quarante millions de Français, deux milliards d’habitants sur la planète ! Quand Valéry, votre homme et le mien, n’est pas vraiment compris de plus de trois mille lettrés ! Intègre ? Et lorsque le paysan de votre village natal vous dit : « Nous feurons daumou eu martsi de san cretole tant qu’à la neut », comme parlaient à coup sûr vos bisaïeuls, vous vous redzipez d’horreur. Mais si je vous dis, pour parler la langue actuelle des Français chics : « Bonne combine, ça gaze, je suis d’attaque », ou bien : « Pas de blague, ça loupe, je suis refaite, me voilà verdure », vous appréciez la saveur de l’expression. Et si je vous dis encore : « Il descendit du sleeping en sweater, entra dans le hall du palace, puis au grill-room où il prit son breakfast en attendant le match », vous m’estimerez tout de suite du meilleur monde. Pur ! Et sautez-donc, vous allez fort… Alice, dansons ! »
Dame de Lyon a été réédité par la collection Omnibus par Danielle Pampuzac en octobre 2000, parmi sept autres romans, dans un volume appelé Gens de Lyon. L’édition de 1932 Paris, Rieder (1), de même que celles des deux volumes qui lui font suite (L’Arbre sec et Le Bât-d’Argent, 1933) se trouvent facilement chez les bouquinistes, en boutiques ou en sites, avec un tout petit peu de patience et quelque envie. Parmi les autres romans se trouve La Gerbe d'Or d'Henri Béraud et le Mal Assis de Grancher.
Articles sur les deux autres volets de la trilogie :
L'Arbre sec : http://solko.hautetfort.com/archive/2008/07/09/l-arbre-se...
Le Bât d'Argent : http://solko.hautetfort.com/archive/2008/07/10/le-bat-d-a...
(1) Rachetées par les Presses universitaires de France, les éditions Rieder publièrent la revue Europe de 1923 à 1938.
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mardi, 21 juillet 2009
Le Grand Troupeau
Jean Giono a écrit le Grand Troupeau en 1931, pour exorciser les souvenirs d’une guerre qu’il a vécue parmi d’autres, quelques quinze ans plus tôt, et dont il ne parvient pas, comme ces autres, à guérir. « On est puceau de l’Horreur comme on l’est de la Volupté », phrase très célèbre de Louis Ferdinand Céline, tout au début du Voyage au bout de la nuit, et qui résume le mal intime de cette génération d’hommes qui sont allés au front. Dans Refus d’obéissance, texte écrit en 1934, vingt ans après la première mobilisation, Giono avoue :
« Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur. »
Jean Giono écrit le Grand Troupeau parce que, comme d’autres, il sent que reviennent des temps obscurs. « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse » : ainsi s’ouvre le magnifique essai du très lucide Georges Bernanos, « Les enfants humiliés » rédigé en 1939. Est-ce un hasard si des historiens parlent aujourd’hui, pour évoquer cette période qui s’étale de 14 à 44, de guerre de Trente Ans ?
Jean Giono écrit donc un roman pacifiste. Car il est devenu viscéralement pacifiste. Ecrire un roman sur la guerre est une entreprise d’autant plus délicate que beaucoup sont déjà sortis[1], que le débat sur leur nécessité a été ouvert avec pertinence par Jean Norton Cru[2], qu’avec le temps « l’Horreur s’efface ». Il faut donc que ce roman se démarque des autres, ait une approche susceptible d’intéresser non seulement des anciens combattants, mais un lectorat nouveau.
[1] Gabriel Chevallier vient de publier La Peur (1930) ; Ma Pièce, de Paul Lintier, Le Feu, de Barbusse, datent de 1916 ; Les Croix de Bois (Dorgeles) de 1919 ;
[2] La publication de son livre Témoins date de 1929

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dimanche, 12 juillet 2009
La savonnette de juillet
Ce que je connais le mieux d’elle, c’est la fente qui sépare chacun de ses orteils. Entre l’un, entre l’autre, je vais, je viens tandis qu’elle me balade. Du premier coup d’œil, je reconnais chaque interstice où je séjourne, je sais la cavité molle de chacun. Je lèche avec ardeur leurs mauvaises odeurs, jusqu’à l’extinction totale de chacune.
C’est elle qui m’a choisie. Je sentais, roucoula-t-elle, le camélia. D’elle, pourtant, excepté ses orteils, je n’ai jamais touché autre chose que la jolie menotte avec laquelle elle se saisit de moi, afin de me faire mousser contre un gant. L’hommage qu’à son beau corps je voudrais rendre, je ne peux l’entreprendre qu’à distance, fière lorsqu’un peu de ma mousse se distribue sur ses formes qu’elle modèle inlassablement, triste que ce lointain contact n’engage jamais tout mon être à moi, qu’elle rejette à chaque fois sur le bord de la baignoire, avec une délicatesse que rend plus cruelle encore son indifférence.
Ce peu de moi qu’elle étale lestement contre sa peau, qu’il lui soit le plus caressant ! le plus proche de ces bains d’autrefois qu’enfant, elle prenait, lorsqu’une simple bulle de savon crevée dans un rai de lumière, les yeux tout grand ouverts, l’émerveillait ; ou qu’un bibelot en plastique qu’elle faisait aller parmi des monts mousseux flottants comme des cygnes, faisait coin-coin. J’essaie bien. Mais quelle, parmi mes tentatives quotidiennes, pourrait briser l'héraldique mépris qu’elle manifeste à mon égard ? Mon corps se durcit et par endroit se creuse. Je ne connais que ses orteils et la paume de sa main.
Pourtant, que j’eusse aimé glisser longtemps le long de ses jolis seins roses, ronds et fermes, sur la contrée de ses reins et tout le long de ses fines longues jambes, qu’elle déploie hors du liquide, qu’elle masse avec lenteur avec le tissu du gant sur lequel je m’évapore ! Que j’eusse moi-même aimé me répandre sur le bas-ventre qu’elle a juste un peu dodu, que j’eusse aimé fourré ses lèvres, me perdre en sa brune et bouclée toison, dénichant moi-même la trace des secrétions qui s’y nichent. Experte, comme je le suis devenue de ses orteils, je le serais de son sexe bombé : Le bouton vif sur lequel parfois ses doigts s’attardent, le lustrer de tout mon corps ! De rien, elle ne se doute. Comment pourrait-elle entendre l’humble regret qu’un peu de ma mousse chuchote à sa peau tandis que l’eau chasse ce peu, encore et encore, vers l’égout ?
Quelles pensées sont donc les siennes, tandis qu’elle me dépose, encore baveuse de la friction que je viens de subir, sur le reposoir en inox ? Il m’est venu quelques gerçures, craquelant d’un bout à l’autre de ma longueur toute la sécheresse de ma silhouette. Dans ce monde étranger et sale qu’elle explore, tout, pourtant, la menace. Ce peu de camélia que de moi, chaque matin, elle emporte, ce peu de moi en chaque pore de sa peau, empreinte furtive que j’ai su graver en elle et dont, pas plus que l’air qu’elle respire, elle ne se soucie vraiment, j’aimerais qu’il la protège, un peu à la manière d’une combinaison en matière isolante. Tout : elle accumule en une journée de bureau tant de saloperies sur sa jolie peau : Ce n’est même plus un monde sale, c’est un monde dégueulasse et puant, infect, foutu, mortel, oui, c’est cela. S’en doute-t-elle ? Mortel à un point qu’elle ne peut soupçonner. Si la propreté qu’elle trouve à mon contact pouvait, à l’image de sa beauté, ne pas mourir…
Mais tout passe : voilà que mon parfum même, d’un matin à un autre, de ma surface de plus en plus restreinte, s’estompe, imperceptiblement. A l’évidence, il me faut m’en convaincre : Le tissu du gant rouge sur lequel elle éparpille à présent le maigre reliquat de moi-même, tel un voile jusqu’à la fin, d’elle, me sépare : je n’étreindrai jamais toute ma dame.
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lundi, 25 mai 2009
Zozo, chômeur éperdu
Bertand Redonnet ne manque pas de malice. Zozo, son personnage, est un «vrai visionnaire », nous voici prévenus dès les premières lignes : ce qu’il voit arriver, c’est un monde où chacun sera assigné à sa place par une administration de mieux en mieux organisée ; un monde sans rivière à vairons ni battue aux sangliers ; un monde pour transformer les braconniers de son espèce en une autre espèce d’hommes, une espèce nouvelle de chômeurs -parce que chômeur, ça sonne mieux que sans profession ; un monde qui se met en place vers la fin des années cinquante, au prix de la fin d’un autre, le sien : voilà ce que
Zozo, de loin, a vu venir. Chômeur ! Tel est le mot central du titre, et l’on ne comprendra que dans les dernières pages, sur un coup de fourche à fumier aussi imprévu qu’inévitable, pourquoi éperdu.
« Il était le principal personnage de ce drame, après le pendu bien sûr, quoique… » : Bertrand Redonnet signe là une fable, nous dit le quatrième de couverture « sans morale apparente ». Quoique… Les quatre dernières lignes en livrent une, aussi ironique qu’explicite… Que je ne dévoilerai pas, pas davantage que je ne dévoilerai la trajectoire de Zozo, d’arabesque en arabesque, toute tracée.
Pour inscrire sa fable dans l’histoire en marche, Redonnet évoque de ci de là quelques événements : météorologique, comme le mois de février cinquante-six, « alors que le gel mordait la pierre et la terre et que la neige durcie comme une croûte engloutissait le monde depuis des semaines » ; historique, comme le dix-neuf mars 1962, jour des accords d’Evian, ou décembre 1918, année de la de la naissance de son héros peu après l’armistice. Au cours de la narration, quelques dates (62, 64) plantées dans le texte comme des bornes, jalonnent la résistance de Zozo aux assauts des bureaucrates.
Pourtant, bien qu’il ait « la manie des dates et des symboles », le calendrier de Zozo s’écoule en marge du temps des hommes, « selon un ordre bien défini qui, s’il n’était pas réfléchi, n’en était pas moins réglé sur le grand mouvement des choses, en fonction des saisons, les saisons elles-mêmes vécues par rapport aux mois et les mois articulés sur les lunes ». L’histoire de Zozo se déroule dans un pays fait de pommiers de plein-vent, d’allées de noyers et de taillis bourrus, un pays de légende, signe l’éditeur… on a plutôt envie de dire de mémoire, puisque c’était le pays de Genevoix, le même que celui de Giono, que celui de Guilloux. Assurément, Redonnet est de cette écurie-là .
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samedi, 23 mai 2009
L'art du cousu
Aucun travail de style ne peut s’épargner l’art du cousu. Ce qui est vrai de la chaussure, de la brochure et du soin postopératoire l’est aussi du texte. Si la simple parataxe suffit à l’oral, la simple syntaxe à l’écrit, le texte littéraire, lui, exige son cousu… De phrase à phrase, par un truchement ou par un autre. Un véritable écrivain ne fera jamais l’économie de ça. C'est-à-dire qu’il ne fera jamais l’économie de l'écoute formelle et laborieuse de la langue.

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mardi, 05 mai 2009
Le neveu de personne
-Que faisiez-vous il y a plus de vingt ans ?
-J’écrivais un roman.
-Vous n’aviez pas encore compris que c’était vain ?
-Il m’a fallu l’écrire pour cela.
-Que racontait votre roman ?
-Une vie. Pas la mienne, je vous rassure.
-Laquelle ?
-Celle d’un homme que j’avais rencontré dans la morgue d’un hôpital où je travaillais pour gagner ma croûte. Celle d’un gardien d’amphithéâtre.
-Et que se passait-il dans ce roman?
-Honnêtement, pas grand-chose. Cet homme veillait.
-Mais encore ?
-A un moment il tombait amoureux.
-Et alors ?
-Il résistait.
-Pourquoi ?
-Parce qu’il savait comment tout finit entre deux serpillères.
-Et vous avez trouvé un éditeur ?
-A l’époque, oui.
-Lequel ?
-A quoi bon le nom précis. Non loin de Saint-Sulpice, et de cette magnifique chapelle dont le plafond fut peint par Delacroix. Dans une petite rue en pente.
-Et alors ?
-Dans cette honorable et vieille maison, on m’a proposé d’éditer mon roman, à condition que j’y retouchasse deux trois bricoles.
-Vous avez accepté ?
-Non.
-Vous avaient-ils demandé l'impossible ?
-J’avais conçu l’amphithéâtre comme une véritable métaphore de la conscience. Une architecture inhérente au texte. Aux personnages eux-mêmes. Une véritable métaphore de la conscience du pays qui était en train de disparaître dans les années 80, voyez. Disparaître ! La France des rivières non polluées, où se péchaient des vairons. Cette France dont mon gardien veillait, sans autre raison que la précarité matérielle qui déjà gouvernait son existence, les morts. Ils ont trouvé qu’il y avait trop de métaphores pour un public déjà bien peu « littéraire ». C’est eux qui affirmaient cela, je précise.
-Je vois à votre mine qu’ils ont renâclé pour autre chose.
-Ils m’ont dit : « gardez le principe de votre conscience, mais rendez tout cela plus croustillant. Si votre gardien pouvait coucher un peu, de ci de là, avec ses morts… »
-Vous avez tiqué ?
-Ce n’est pas le mot. J’aurais pu accepter, rentrer dans le circuit, le marché comme on dit. C’était avant Darrieussecq, Beigbeder, Catherine Millet et le reste des guignols… C’était ça, donc, ou bien… Je n’ai pas voulu me vendre. J’ai repris mon manuscrit.
-Quelle vanité !
-J’ai passé les concours d’enseignement. J’ai gardé ma liberté de parole.
-Votre liberté ? Mais si personne ne vous lit ?
-Je n’ai pas besoin qu’on me lise pour pouvoir manger. Ni pour payer mes crédits.
-Et vous ne regrettez pas cette décision ?
-Dans un monde où tout est à crédit, non !
-Ils sont plus riches que vous, les guignols…
-Ils ne viennent pas, non plus, d’où je viens.
-Franchement ?
-A la surface des choses, parfois, évidemment, j’ai de profonds regrets. Ah, tâte-toi le cœur, tâte-toi le cœur, me dis-je ! Car l’enseignement de la littérature, enfin de ce qu’est devenue cette malheureuse littérature française -et je rajoute bien : française - dans ce que sont devenus l’école, les lycées… L’enseignement de la littérature est un métier… A la surface des choses, donc, m’arrivent parfois de profonds et mélancoliques regrets. Mais en mon for intérieur, jamais ! Je n’ai jamais regretté.
-Et aujourd’hui, si on vous proposait à nouveau…
-Quoi ?
-Si on vous proposait…
-Je me sens plus lourd, beaucoup plus opaque qu’à l’époque, blindé. Et aussi beaucoup plus léger. Incroyablement plus décrotté. Si un éditeur me proposait…
- Eh bien ?
- Connaissez-vous la fin du Neveu de Rameau ? C’est un livre extraordinaire, savez-vous ? Un des dix ou quinze bouquins qui s’emporteraient sans réfléchir à deux fois sur l’ile déserte s’il fallait demain déguerpir…. Tout le monde y danse un peu le pas de cette pantomime, savez-vous ? La superbe pantomime des Gueux.
-Continuez !
-On m’a marché sur la queue, et je me relèverai, dit le Neveu au Philosophe incrédule.
-Et alors ?
-Peut-être est-ce ce que je dirai à l’Editeur. Vous m’avez marché sur la queue, et je me suis relevé. Après tout, qu’est-ce qu’un éditeur, quand on a son salaire qui tombe chaque mois ? De quoi avons-nous besoin de lui ? Je lui dirai : marchand…
-Il vous rira au nez
- Je lui dirai : marchand, appartenez-vous toujours à la Compagnie Générale des Eaux, ou quelqu’un d’autre vous-a-t-il encore racheté les bottes, l'assiette et le chapeau ?
-Vous le ferez vous rire au nez, c’est assuré !
- Je lui dirai : allons, allons, je veux voir aussi le pas de votre danse…
- Il vous répondra d’aller vous faire f… dans vos classes bondées !
- Mais je fais cela très bien sans lui, et depuis fort longtemps. Connaissez-vous la dernière phrase du Neveu de Rameau ? J’irai me faire foutre, lui dirai-je, à condition qu’il me la lise.
- Il vous dira vanité !
- Je répondrai ignorance. Allons, allons, petit bonhomme, qu’il me la lise et sur-le-champ! Elle sonne si juste à mon oreille que quand il m’arrive parfois de relire les feuillets de l’Amphithéâtre, je me réjouis tout seul à me la répéter.
-N’est-ce pas vous qui prétendiez qu’écrire un roman vous semblait désormais vain ?
-Que dire alors de l'éditer ?
-Et que dire d’enseigner ?
-Vous touchez-là un sujet délicat. Nous en avons déjà parlé hier, le motif est sans fin. Mais je ne suis, moi, le Neveu de personne. Passez, monsieur mon contradicteur, la nuit qui vous convient. Et n’oubliez pas de lire, à la toute fin…
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dimanche, 19 avril 2009
Flaubert dans du formol
J’ai passé une partie de la soirée dans du formol. Curieuse sensation, à vrai dire, sur ce site Madame Bovary de l’Université de Rouen. On entre (Consulter, feuilleter, etc...) On entre et on se promène à travers les 4500 feuillets du manuscrit de Flaubert, en plaçant en vis-à-vis l’un des six brouillons du manuscrit ainsi que sa transcription. Ils s’y sont mis à 130 pour déchiffrer la calligraphie parfois difficile de Flaubert : joli travail, certes troublant, qui nous rapproche et nous éloigne à la fois du crissement de la plume sur l’original et du bel acte d’écrire à la main.
Travail aux allures de prouesse technologique et génétique, qui fait de Flaubert l’objet docile et quelque peu momifié d’une bizarre expérience : ce sont ses pages, oui, voici ses propres feuillets. Merveille et dérision de la technologie, splendeur et misère, ses pages reproduites à l’identique et se promenant d’écran en écran, de vous à moi, feuillets au vent ; les pages de Flaubert comme dans du formol en chacun de nos écrans, lui qui proclamait -comme si c’était un exploit- d’y être parvenu enfin après tant de siècles de littérature : avoir fait un livre sur rien. Rien ! Le voilà donc, ce livre sur rien, ce rien mis à la disposition des foules démocratiques. Mon doigt sur l’écran, pour se saisir des lignes, comme, enfant, mon doigt contre la vitrine de la confiserie. Mais ce n’est qu’une impression d’érudition, un simulacre de connaissance, qui épatera les imbéciles, forcément : quelques chercheurs, sans doute, y trouveront leur vrai compte ; cela sauve-t-il cette folle entreprise ? Gustave s’était-il jamais douté que son manuscrit serait ainsi pris en otage, bribe par bribe et ligne à ligne pour ne pas dire mot à mot par les forcenés de la numérisation ? En voyant toutes ces ratures, on pense au gueuloir, c’est sûr, le gueuloir du forçat de Rouen : « Je vois assez régulièrement se lever l’aurore (comme présentement), car je pousse ma besogne fort avant dans la nuit, les fenêtres ouvertes, en manches de chemise et gueulant, dans le silence du cabinet, comme un énergumène ! » écrit-il le 8 juillet 1876 à madame Brenne. Et pour peu qu’on ait à un moment donné dans sa vie fréquenté avec curiosité, passion, estime, envie ou simplement ennui ce texte magnifique (pour moi, j’avais dix-sept ans, c’était dans une petite maison d’un village de Savoie, durant des vacances de juillet - une maison demeurée comme en état, je croyais entendre les pas d’Emma sur le parquet en planches paysannes, et lire sa mélancolie dans les frises fanées de la tapisserie des chambres, et entendre les lieux communs de l’après dîner sous les tonnelles, entre l’abbé et Homais), des souvenirs de lecture peuvent émerger d’eux-mêmes. J'imagine ce fou, au treizième étage d'une tour dans une quelconque métropole du monde, devant son ordi où defilent les lignes du maître, lui aussi, vociférant, gueulant... D’eux-mêmes...
Ci-dessous une page du manuscrit (les clichés de Homais sur Paris) et sa transcription.
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mardi, 07 avril 2009
Les billets roses
Si habitué à sillonner rues et ponts de cette ville, si familier de sa lumière aux parfums tout de pierres et d’eau, Guillaume, qui venait de croiser un régiment de cuirassiers se dirigeant vers le centre, n’avait eu aucun mal à conserver l’air impassible et le pas juste un peu pesant de l’ouvrier fatigué regagnant son logis. Et maintenant, il longeait le cul de la primatiale. Il bifurqua sur la droite. Plus que cent mètres à parcourir.
Ses vieux. Tous avaient bossé trop dur. Au fond de l’étroite place mal éclairée, un café. Un simple pas. Le faire, encore celui-ci, sans prendre l’air bancal de l’ivrogne, ça devenait difficile. Le régiment avait disparu. Guillaume jura, pressant dans la poche de sa veste en calicot une liasse de papier rose, humide et chaude. Ce qui pleurait en lui, comme au fond d’une grotte dure : Ses vieux, bêtement, non seulement avaient bossé dur, mais s’étaient tous imaginé bosser pour quelque chose. Il serra les dents, durement. Un vieux garçon aussi douillet et délicat que monsieur Anselme ne venait-il pas, lui, d’encaisser tout net un couteau en plein abdomen ? Une seule crispation des lèvres, l’une mordant l’autre, sur ce visage lisse habitué à sourire aux clients. Puis une chute lente, sans un mot, sans un cri. Une chute inepte et molle derrière un vieux comptoir en merisier, de l’autre côté de la Saône. Guillaume avait traversé tout le pont. Il était presque arrivé chez lui. Il chercha sa respiration.
Pour tout salaire, ses vieux ne possédaient désormais qu’un simple monticule. A peine plus haut qu’un labour, rien qu’un modeste relief : Leurs tombes de pauvres. Comme le disait l’Oncle Maricoud à chaque fois qu’il était saoul, depuis que l’Eglise s’était maquée à la Banque et la Banque au Parlement, restait plus au peuple qu’un Dieu aussi pauvre et impotent que bon. Guillaume cherchait sa respiration : Ce chagrin qui lui nouait la gorge, cela se pouvait-il que s’y nichât encore le Christ, malgré tout ? Dans la rue obscure, seuls, quelques opaques godets de suif. Il distinguait mal, chaque pas sur le pavé coûtant l’effort de dix, de cent. Il ne se cramponnait plus qu’à cette liasse humide et rose, songeant à son fils. A son fils et à Lisa. Il devait y en avoir pour un bon paquet là-dedans. Un bon paquet, nom de Dieu.

A l’autre bout de la ville, dans le salon de la Préfecture gisait le cadavre d’un autre homme, lui aussi poignardé. Avec la chaleur qui pesait sur la folie de cette nuit de juin, la peur et la colère étaient montées aux joues des gens dès l’annonce de l’attentat. Les anarchistes ! La populace excitée courait partout, au gré des rumeurs. Un café, dans lequel on ne trouvait plus rien à boire, flambait. Un mot seul hantait les esprits : anarchie. On ne savait pas s’ils avaient mis la main sur l’assassin du Président de la République. Alors, en attendant, n’importe quel basané faisait tout aussi bien l’affaire : les Italiens n’avaient qu’à bien se tenir.
Et Guillaume qui, sentait qu’avec le liquide chaud qu’il contenait dans sa main, ses forces lui échappaient, se mit à penser à cette étrange communauté de destins. Cela l’avait-il surpris aussi peu que ça le Président Sadi Carnot ? Sûrement pas prévu, non plus, de mourir ce soir-là ! La lame aurait heurté une côte, et touché quoi de vital, là dedans ? Guillaume n’avait vu venir ni le coup ni le visage de celui qui l’avait asséné, se détachant brusquement du groupe et de la foule, là-bas, de l’autre côté du pont. Idiots d’hommes ! Sales idiots d’hommes ! Guillaume n’avait songé qu’à rester droit pou rcacher son butin. Comme, sans doute, le Président, dans son cabriolet, n'avait dû songer qu'à rester fier. Rester droit et avancer. Idiots d’hommes, « ils ne savent pas » - elles prenaient, ces paroles du Crucifié, tout leur sens, devant cette rue vide dans laquelle il commençait à tituber comme un idiot. « Ils ne savent pas ce qu’ils font. ». Mais toucher quoi de vital ? S’il pouvait tenir au moins jusqu’au café ! Toute la ville battait à présent au rythme du cœur de Sadi Carnot, le sien pouvait bien lâcher, qui s'en soucierait ? Mais pardonner comment ? Et au nom de quoi ? Au café, au moins, quelqu’un irait prévenir Lisa. Et s’il était trop blessé pour se joindre à elle, alors elle déguerpirait comme ils l’avaient prévu, mais seule avec le petit. Quant à lui. Tel un ivrogne réjoui, tremblant de sueur, il serrait à présent son magot : Un bon paquet de francs ! En coupures toutes neuves de cinq cents et de mille, comme ni les aïeux qui dormaient sous leurs monticules, ni lui-même jusqu’alors n’en avaient jamais vu. Poser tout cela, enfin, poser tout ça sur la table en bois de la cuisine, sous son nez à elle, afin qu’elle les compte de ses beaux doigts. Tranquilles.
Des vies, il leur aurait fallu, à elle et à lui, des vies à trimer comme des mules, pour un jour être à même d’en compter autant. Des vies droites, mais vides et sordides. Des vies sans ménagement, sans plaisir et sans pause. D’un geste, il venait, comme on rompt une malédiction, de les délivrer de cette gangue. De quoi faire un bon départ et prendre une jolie route dans la République que leurs députés bâtissaient depuis deux décennies à Paris. Suffisait juste de résister encore un coup, une dernière fois à la douleur qui lui tétanisait et l’épaule et le bras, de se traîner jusqu’au bout de cette rue en gardant l’air innocent du type honnête qui rentre à la maison, comme chaque soir. Cette force désolante, humiliante, abominable, l’argent, voilà qu’il la tenait entre ses doigts, enfin, domptée.
Dans cette soirée caniculaire de juin, la rue Saint Georges était aussi vide que belle. Du bonheur l’envahissait en songeant à son fils, à Lisa, tirés d’affaire, désormais. Quelques cris, quelques hennissements de chevaux, la clameur de lointaines manifestations, là-bas. In Deo Gratia ! Aussi pauvre et impotent que bon : sacré idiot d’oncle Maricoud ! Un sanglot en lui, toutefois, comme si les aïeux lui reprochaient d’avoir rompu en dévalisant ce grigou d’Anselme le fil sacré du travail et de l’honnêteté, d’avoir pour ce paquet de billets de mille jeté tout leur honneur à l’eau,
Sa paume contre la liasse de papier était humide et chaude. Ni le coup tomber, ni le visage absurde et exalté, rien. Il n’avait rien vu venir. Ça alors ! Comme si l’une mordait l’autre, une simple crispation des lèvres. Et puis, comme un buste qui, simplement, bascule de son socle, le vieil Anselme, inepte et mat, avait dégringolé derrière le comptoir en merisier contre lequel il avait passé tant d’années insignifiantes à attendre le client. Etait-ce aussi simple que cela, la mort d’un homme ? Guillaume, qui essayait de savoir à combien de mètres il se trouvait encore de la lueur du café, s’était immobilisé. Il s’aperçut qu’il ne pouvait guère faire un pas de plus. Dans le logis du vieux, il n’avait pas eu de mal à en trouver une dizaine de ces coupures magiques qu’il ôtait maintenant de sa poche : y jeter un coup d’œil, au moins, avant de claquer.

C’était de beaux et larges billets roses, bordés d’un cadre bleu, rectangulaire pour les coupures de mille, ovale pour celles de cinq cents. De belles images pieuses peuplées d’allégories républicaines. Les billets des riches. Les majuscules enneigées de la Banque de France y tourbillonnaient, et, dans les médaillons, des petits personnages souriaient niaisement, comme si on les prenait en photo. Quand même, la fortune que ses doigts tenaient, là, devant lui ! Tout imbibé de rouge, le papier était gluant, et les coupures collées les unes aux autres. Les vieux, ses vieux à lui, combien de temps leur aurait-il fallu se saigner aux quatre veines pour palper une telle somme ? Hein ? C’est Lisa qui allait être ravie ! Et Pascal, le petit Pascal, tiré d’affaire !
Il chercha sa respiration pour faire un nouveau pas. Plus que cinquante ou soixante mètres. Il cherchait sa respiration, accoudé contre un porche. La douleur, cette douleur, ces douleurs. Dans l’air de juin de cette soirée qui avait été si foutrement caniculaire, il songea une dernière fois à Lisa, à tout son amour, à cet enfant. In Deo Gratia ! Il chercha une respiration qui ne vint pas. Rue Saint Georges, à quelques pas de sa maison, Guillaume tomba, foudroyé. Cela fit un bruit sourd, puis s’élargit une mare rouge, qui brillait sur le pavé.
Ce soir du 24 juin 1894, Sadi Carnot, quatrième président de la jeune et troisième république française avait été assassiné à Lyon par un jeune anarchiste italien du nom de Caserio. Guillaume ne fut pas la seule victime des règlements de compte et des crimes gratuits qui troublèrent le calme ordinaire de la ville. Trois jours plus tard, Casimir Perrier, son successeur, était élu à l’Elysée, tandis qu’on enterrait le marchand Anselme, un marchand de la rue Mercière assassiné, dont si peu de gens se souciaient que la police classa le dossier après un semblant d’enquête. Quelques billets qu’on ne retrouva jamais avaient disparu dans son tiroir-caisse A l’aube du 16 août, le mois suivant, devant la prison Saint-Paul, à l’angle du cours Suchet et de la rue Smith, tombait la tête de Caserio.
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