dimanche, 13 juillet 2008
La Blogonews 2
SOCIÉTÉ – La ville de Lyon a voté avant-hier en conseil municipal une délibération accordant à Google le marché de la numérisation du fond ancien de la bibliothèque municipale de la Part Dieu : cette dernière possède le fond le plus important en France, après la Bibliothèque nationale de France. Un marché gratuit - Google prenant en charge les frais (exorbitants) de numérisation contre la mise à disposition du fond pour les internautes. C'est une première en France. Dans son blog, Feuilly soulève la question de savoir qui choisira le catalogue mis en ligne : les bibliothécaires de la Part-Dieu ou les Américains ? Nizier de Puitspelu gogolisé risque d'y perdre son latin, tout comme Léon Boitel et sa Revue du Lyonnais. Monsieur Josse va naviguer sur les autoroutes de la pensée, ce qui laisse sans voix Mami Buplateau Autre nouvelle de conséquence : la ville de Lyon connait "une formidable évolution urbaine" parce qu'on vient d'inaugurer un gymnase à la Duchère, où "les habitants, dixit le maire de Lyon, sont heureux de vivre ensemble" et qu'on a posé, dans le quartier " La Confluence" la première pierre du futur siège de la région Rhône Alpes. On ne sait pas si, dans cet autre quartier, les habitants sont heureux de vivre ensemble... Témoignage d'une vieille dame à méditer, une vieille pas si pas si indigne que ça, sur le blog de Trublyonne....
Enfin, c'est bientôt le quatorze juillet. Un week-end excellent pour bouquiner, donc. Pourquoi pas un Calaferte, dont je rappelle ( voir billet précedent) que sans l'existence du 2 mai 1994, il aurait octante années lundi matin... Lire Calaferte, pour oublier qu'une folle qui fait du catéchisme à deux balles au fond des grottes va être décorée de la Légion d'honneur par un pantin...
12:53 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : actualité, lyon, société, bibliothèque municipale, numérisation des livres
vendredi, 27 juin 2008
J'honore l'argent
"Etre sans le sou, c'est le dernier degré du malheur dans notre ordre social. actuel. Je suis de mon temps. J'honore l'argent!" Balzac plaçait cettte réplique dans la bouche de son personnage, le bien nommé Crevel de La cousine Bette. A la même époque, Guizot lançait son slogan déjà sarkoziste à la figure de toute une génération: Enrichissez-vous. Autre citation de Balzac, même roman : "Au-dessus de la charte, il y a la sainte, la vénérée, la solide, l'aimable, la gracieuse, la belle, la noble, la jeune, la toute-puissante pièce de cent sous." Voilà. Dans sa longue liste d'adjectifs, Balzac englobait tous les ordres, de la noblesse au clergé, tous les sexes, tous les âges; réplique du Veau d'or façon Monarchie de Juillet. Qu'en est-il aujourd'hui ? La pièce d'un euro a su tout garder de sa sainteté ; rajoutons qu'elle est aussi sportive, musicale, cinématographique, journalistique, industrielle, européenne et mondialiste, humanitaire, technologique, créative, sexy, parfois grave mais jamais trop. En tout cas, pas dans une poche. Terrible Balzac, cloitré chaque nuit dans sa maison rue Raynouard, griffonant à l'aube, le coeur ivre de café et de dettes : "Une voix lui cria bien : l'intelligence est le levier avec lequel on remue le monde. Mais une autre voix lui cria que le point d'appui de l'intelligence était l'argent."
12:50 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : balzac, cousine bette, société, politique, littérature
jeudi, 15 mai 2008
Les chagrins de Mercure
Dieu des messagers, mais également des menteurs et des commerçants Mercure est un hôte régulier de la Banque de France depuis ses premiers filigranes. Prince des éphèbes, patron des contrats, porteur de tous les messages, qu'ils soient ou non codés, Hermès est un ambigu notoire. Du chapeau rond (pétase) dont il est parfois affublé, il n'a gardé sur la reproduction très années trente ci-contre que les ailes. Fragiles, pas très développées, presque ridicules, ces ailes. Mais admirez au passage la droiture du nez. Cela voyez-vous, c'est du profil commercial, où l'on ne s'y connaît pas. Du profil poétique également. La vigueur de ce Mercure-là, que Valéry ne renierait pas, nous fait aussi penser à quelques fragments du Narcisse :
" ..... Le bruit
Du souffle que j'enseigne à tes lèvres, mon double,
Sur la limpide lame a fait courir un trouble !
Tu trembles !...."
Cette vignette est le verso du trois cent francs Clément Serveau, une valeur qui aujourd'hui se négocie très cher en salon numismatique, lorsque le billet a pu conserver sa blancheur d'ivoire et et son craquant d'origine. Fort cher... Au recto, le visage de Cérès. Entendons-nous bien, une Cérès des années trente également, une Cérès qui ressemble vaguement à Beauvoir. et dont il fut question ici. Une Cérès, vraie pendant féminin de ce Mercure-là, lequel n'a, lui, pas grand chose à voir avec Sartre, convenons-en, mais plus avec quelque Jean Marais qui poursuivrait sa lecture des Fragments du Narcisse, glissant à l'oreille d'une dame mure :
O visage ! ... Ma soif est un esclave nu ...
Jusqu'à ce temps charmant je m'étais inconnu,
Unique coupure de trois cent francs, qui ne circula que quelques mois, après la seconde guerre. A la base du cou sur la droite, se devinent les chiffres mauves, et de l'autre côté au sommet, la somme en toutes lettres. Mauve ? Eh! Pour quelle raison cette couleur ? Qui fut celle du souvenir furtif, celle de la mélancolie... Mercure, me direz-vous, comme Narcisse, Mercure ne peut, en ce vingtième siècle, qu'habiter en mélancolie, et dans l'alcove fanée de quelque appartement parisien, charmer comme Paul une femme lettrée, rieuse, en déshabillé élégant. Colette, par exemple. Colette qui mourut en 1954, tint ce billet en main. Rien que de penser à cela aiguise je ne sais quel appétit d'art émoussé, quelle réverbération intolérable du souvenir : Oui, la moue de Mercure est emprunte, oui, d'une sorte de mélancolie spirituelle et méditative, moue de chat qui me fit penser à Colette, à Valéry, parce qu'elle recèle de la bouderie. Et combien songe-t-on, combien longtemps et insolemment bouderaient un tel Mercure, une telle Cérès, devant la laideur exceptionnelle des billets européens sur lesquels plus un humain ne parait, plus la moindre véritable arabesque, plus le moindre chagrin et plus le moindre doute. George Steiner a souvent rendu de lucides hommages à la mélancolie. Je veux dire la mélancolie intelligente, celle qui donne à penser, celle sans laquelle il n'existe d'ailleurs pas de Véritable Pensée, digne de majuscules. Cette face de Mercure pourrait ainsi être l'allégorie d'une dernière réflexion, d'un dernier songe, avant l'abandon définitif du monde par les dieux.
15:29 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : société, littérature, écriture, billets en francs, mercure
vendredi, 09 mai 2008
La vérité sort toujours du cul des corneilles
« Paris. Mon premier voyage en métro. Travail gigantesque, j’y consens, et même non dénué d’une certaine beauté souterraine ; mais bruit infernal, danger certain, mort probable – et quelle mort ! – toutes les fois qu’on descend dans ces catacombes. Impression de la fin des sources, de la fin des bois frissonnants, des aubes et des crépuscules. Dans les prairies du Paradis. De la fin de l’âme humaine »
Paroles de Léon Bloy (Quatre ans de captivité, 15 mars 1904). Pour faire le lien avec la note qui précède. Autre chose vue dans ce lieu de vérité, ma foi, il y a déjà un bon moment : Tous les occupants d’une rame plongés dans la lecture du même Métro. Métro Pravda : même combat. Il y a cependant des choses vues plus jolies, plus réjouissantes. Le cul dactylographique d’une corneille fort lève-tôt, en train de déterrer des vers, sur la pelouse. Et malgré les lambeaux de l’intense pollution matinale sur la ville, je ne sais quelle ardeur à s’emparer de chaque journée, qui monte de la terre, dont l’oiseau se saisit, à chaque trémoussement.
21:44 Publié dans Des nuits et des jours... | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : société, littérature, bloy
mardi, 06 mai 2008
Chose vue
Chose vue... Hugo en fut l'inspirateur et je ne peux pas m'empêcher de penser à ce propos à Jacques Seebacher qui en citait bon nombre de mémoire : A l'époque, cela m'impressionnait furieusement, cette façon d'être dans le présent, avec nous, et puis dans - non, pas le passé, - d'être aussi dans l'univers mental de quelqu'un d'autre, Hugo en l'occurence. Tout à l'heure dans le métro, moi, un peu absent, balloté, pas vraiment éveillé, n'est-ce pas : le métro est-il un lieu conçu pour l'éveil ? Et puis j'entends soudain une voix proférant : "il faudrait pouvoir mourir !" D'un ton très pragmatique, comme : "il faudrait pouvoir sortir de là, car on respire mal, vous ne trouvez pas ?" Je tourne la tête. Assis là, derrière, "quatre-vingt deux ans, dit-il... J'ai quatre vingt deux ans. Un vieillard, ce qu'on appelait autrefois un digne vieillard, casquette vert sombre, regard humide et comme figé, joues qui balottent un peu, grand front encore de lumière. A ses côtes, une femme, la trentaine, black et teinte en blond, rondouillarde dans une sorte d'imper bon marché. En face de lui, une autre femme, européenne du sud, la cinquantaine, des cheveux raides, le masque d'une qui a beaucoup bossé. Ni l'une ni l'autre ne réagit à cette amorce de discours. Je ne me souviens même plus du quatrième acolyte sur le siège, vous dire à quel point ils existent ... Lui, donc, casquette vert bronze sur le crane, peau emplie de gros grains bruns ( je me rappelle de ces vieux exercices d'articulation - Gros grand grain gris creux d'orge, quand te dégros grand grain gris creux d'orgeriseras-tu... ? ) Et lui, 82 ans : Il faudrait pouvoir mourir...
Femme, dit-il, partie depuis longtemps. Vis seul. Quatre vingt deux ans, en toutes lettres, cela nous ramène (je compte) à 1926 ! Epaisseur soudaine de ce regard, mais translucide, comme déjà expirée entre les papilles du temps. "Je vis seul et, précise-t-il, (c'est propre chez moi) - Je mets des parenthèses pour reproduire le ton ; son ton.; le ton de ce vieillard. On sent que pour lui (1926), c'est important que ce soit propre chez lui. Chez lui ! Pas une simple parenthèse, mais un détail essentiel qu'il énonce pourtant avec une pudeur incomparable : "une femme vient de temps en temps passer la serpillère et moi, je fais le reste". Tout le monde, c'est sûr, s'en fout, moi aussi, d'une certaine façon, que ce soit encore propre chez lui... Que lui dire ? J'écoute : "Mais elle ne comprend pas le français... " (Détail qui ne manque pas d'importance, il ne dit pas, "elle ne parle pas le français", mais "elle ne comprend pas le français") Nous, comprenons-nous ? Métro : des trentenaires partout, avec dans les oreilles leur ombilical et technologique cordon, abrutis - non pas, mais pire : absents. Et la grosse black qui commence à rigoler, genre : "il est pas timbré ce vioque ?" Avec ses fausses mèches qui puent l'artifice, comme lui pue la solitude... Aïe Aïe Aïe... 82 ans continue : "Et on m'a pris tout mon argent..." La black se met carrément à rigoler et moi, je la trouve soudainement atroce à vomir. Une tristesse me serre le coeur. 82 ans continue : Il faudrait pouvoir mourir. La femme en face de lui regarde ses pieds, la grosse black rigole comme une idiote et le métro poursuit sa course infernale, oui, on peut le croire. Infernale... J'ai encore à l'oreille, comme une chose plus entendue que vue cette plainte, car malgré tout c'en était une... Pas de morale à tirer de tout ça : cette solitude, qui contraint le monde, tout le monde, moi compris, et qui, à 82 ans est devenue dans sa nudité irrespirable, une sorte de vérité générale dont rigole une idiote et que je livre telle quelle à la sagacité de vos réflexions. Sagesse d'un conditionnel (il faudrait pouvoir) - et sagesse d'un aveu véritable : mourir. Et cette tragique infirmité qui, finalement, emporte une rame d'idiots jusqu'à la station d'après : Aurait-il fallu ? Je descends.
22:00 Publié dans Des nuits et des jours... | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : société, littérature, hugo, chose vue, actualité, métro
mercredi, 09 avril 2008
Le monde bouge
Vérité copernicienne indiscutable, n'est-ce pas ? Vérité copernicienne qui, depuis qu'elle fut abjurée dans la douleur par Galilée jusqu'à ne plus survivre qu'en un murmure - et pourtant, elle tourne ! -, bénéficie dans l'inconscient collectif d'un crédit dont les agences publicitaires, depuis quelques anné
es auront fait leurs choux gras. La version moderne de "Et pourtant elle tourne", c'est "le monde bouge". Et c'est devenu le chiffre d'or de la mondialisation libérale qui fait non plus tourner, mais bouger le monde et tous ses habitants, qu'ils soient consentants ou récalcitrants, jeunes ou vieux, riches ou pauvres. On bouge aussi bien dans sa tête, suggère le lieu commun, que dans son corps, dans son studio que dans la rue, avec sa copine qu'avec son banquier. On bouge de la crèche à la croisière Paquet. Et, tout en bougeant, on ne s'installe jamais, on ne séjourne nulle part. Posez-vous sur un banc et observez une place, une rue, une terrasse, un hall, une avenue. Qui est vraiment là ? Chacun, sollicité jusqu'en sa poche ou son sac à mains, par un portable ou par un autre, projeté ailleurs et ailleurs dans une conversation plus lointaine avec ce fameux monde qui bouge. Une sagesse très ancienne nous a pourtant appris que le monde, le monde et son mouvement perpétuel, le monde ne change guère. Les flammes olympiques passent et trépassent, les causes bonnes ou mauvaises aussi. Tandis que bouger est devenu une sorte de verbe d'état, absolument intransitif ( Je bouge, tu bouges, nous bougeons donc nous sommes ), un vieux monsieur qui a fait caca sous lui attend, dans le carré d'une chambre peu hospitalière qu'une infirmière vienne le laver. Cela, ça ne change pas. Non loin de là, dans la cour intérieure de l'hôpital, un bambino écrabouille un insecte entre ses doigts et constate qu'il y a un certain stade d'écrabouillement à partir duquel les pattes de l'insecte ne bougent plus. Les pattes, ni le reste. Et tandis que partout, bouger est devenu une fin en soi, tant pour l'entreprise qui délocalise que pour le salarié en permanente insuffisance de formation, il y a un peu partout dans le monde des gosses d'un sexe et de l'autre dont les doigts galopent sur leur corps, le soir, sous les draps de tous les continents, pour explorer les endroits où c'est bon, en rêvant de grandir. N'y a-t-il plus, dans ce monde d'affaires qui bouge tout le temps, que le sexe et la mort pour faire face au lieu commun ?
17:03 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : société, culture, littérature, publicité, actualité
mardi, 08 avril 2008
Bonjour Sagan
Une histoire de Côte d'azur, d'accident de voiture et de soleil, l'argument tragique - mais uniquement par ricochets - d'une France des années cinquante défaite et passant au regard du monde et à celui de sa jeunesse - particulièrement la plus fortunée, la plus bourgeoise -, pour victorieuse, une griserie érigée en dogme un peu partout dans l'air du temps qu'on respire ... Consommer, c'est, dit le Robert, détruire par l'usage... Et dans la société de consommation émergente, l'éducation sentimentale, la seule encore possible, c'est d'accepter qu'on ne sera heureux que dans et par le plaisir, au risque oui, de l'égoisme, de la défaite et de la destruction de tout ce qui n'est pas lui. Ce narcissisme effroyable, que l'américain Cristopher Lasch nomme survivalisme, Sagan en a fixé les contours naissants dans cette histoire simple et presque banale qu'elle raconte à toute vitesse, à toute allure, - tant et si bien qu'on la croirait couchée sur papier pour le livre de poche, le supermarché ou le métro d'alors. La société de consommation vend et consomme tout, certes. Sagan, cette fille de Flaubert, rappelle qu'au moins quelque chose passe entre les mailles, que ni le supermarché ni la voiture de sport ne peut vendre ou produire. Et ce sentiment, avec l'élégance d'un Musset, elle le sait parfaitement littéraire. C'est pourquoi elle le salue en une phrase digne d'anthologie, entre Aujourd'hui maman est morte et Longtemps je me suis couché de bonne heure, une phrase qui fit sa gloire : "Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoiste, que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. (...) Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j'accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse."
07:47 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : sagan, littérature, culture, société, lasch
dimanche, 06 avril 2008
De la cléricature en état post-moderne
"Telle est depuis un demi-siècle l'attitude de ces hommes dont la fonction était de contrarier le réalisme des peuples et qui, de tout leur pouvoir et en pleine décision ont travaillé à l'exciter ; attitude que j'ose appeler pour cette raison la trahison des clercs. Si j'en cherche les causes, j'en aperçois de profondes et qui m'interdisent de voir dans ce mouvement une mode à laquelle pourrait succéder demain le mouvement contraire. Une de ces principales est que le monde moderne a fait du clerc un citoyen soumis à toutes les charges qui s'attachent à ce titre, et lui a rendu par là beaucoup plus difficile qu'à ses aînés le mépris des passions laïques. A qui lui reprochera de n'avoir plus, en face des querelles nationales, la belle sérénité d'un Descartes ou d'un Goethe, le clerc pourra répondre que sa nation lui met un sac sur le dos si elle est insultée, l'écrase d'impôts si elle est victorieuse, que force lui est d'avoir à coeur qu'elle soit puissante et respectée; à qui lui fera honte de ne point s'élever au-dessus des haines sociales, il représentera que le temps des mécénats est passé, qu'il lui faut trouver aujourd'hui sa subsistance et que ce n'est pas sa faute s'il se passionne pour le maintien de la classe qui se plaît à ses produits." Julien Benda, La trahison des clercs - 1927
09:32 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : benda, littérature, culture, société
mercredi, 02 avril 2008
La salle des ventes
La salle des ventes demeure l'un des seuls endroits où les objets nous sont présentés sans étiquettes ni code-barres, sans exhibition de marques ni pub. C'est reposant pour l'oeil et vivifiant pour l'esprit. L'objet n'y est signe de rien, que de lui-même et de son existence, trace d'une époque ou d'un style, d'une patine ou d'un cachet, d'un concepteur ou d'un artisan. Saine oasis dans l'univers libéral qui nous consume. De surcroit, le spectacle y est gratuit. Le temps de l'enchère, les objets font le beau, avec ce qui demeure du souci qu'on eut un jour de les fabriquer, des soins qu'on prit à les entretenir, de decennie en decennie, voire de siècle en siècle, jusqu'à ce jour. Je vois mille attentions défuntes derrière chacun d'entre eux, surgi des nuits de mille et une maisonnées disparues. Jeté en pâture à tous les regards, l'objet ne se prostitue pas comme le ferait un être humain. Il respire un bref instant une valeur savoureuse autant qu'inouïe. Valeur qu'il connaît éphémère, dans la science de son silence et de son unicité : on l'achète souvent dans le seul but de le revendre, et ce pire grigou n'est pas dupe; mais les aventures de la marchandises en rayons ne déploieront jamais ce parfum de luxe et de désir qui rôde un bref instant autour des contours de l'objet à l'encan et dont, durant quelques secondes pour sa renaissance, il peut, lui, se targuer.
07:42 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : salle des ventes, société, littérature, poésie
lundi, 31 mars 2008
Du PSG, des ch'tis et de ce qui se passe au Tibet...
Une histoire de banderole brandie dans un virage du stade de France, une histoire survenue durant un week-end de sidaction, et ce tandis qu'on parle pour la énième fois de libérer Ingrid Bettencourt et qu'on se demande ( pas pour la dernière fois) si on ne devrait pas boycotter les JO de Pekin à cause de "ce qui se passe au Tibet"... Et voilà la France généreuse choquée, ulcérée, croit-on savoir en lisant la presse du jour. Pauvre France ! Ses sportifs auraient donc une conscience morale ? Surtout ceux du "haut niveau"? Tiens tiens... Première nouvelle ! Bateleurs brevetés de l'humanitarisme, au même titre désormais que les politiques et les journalistes... On n'en peut plus de ces écrans dégoulinant de l'humanitarisme bêlant de tous ces nouveaux clercs. On n'en pleut plus de ces gens empochant des centaines de milliers d'euros tout en se proclamant nos frères. On n'en peut, littéralement plus, de ces leçons de morale à trois sous, tenues par ces milliardaires qui veulent que tous les hommes s'aiment. Voici une courte page de Julien Benda, tirée de La Trahison des Clercs, qui remet, entre humanitarisme et humanisme, quelques pendules à l'heure, bien après le naufrage, hélas....
"Je tiens à distinguer l'humanitarisme tel que je l'entends ici - la sensibilité à la qualité abstraite de ce qui est humain à "la forme entière de l'humaine condition" (Montaigne) - d'avec le sentiment qu'on désigne ordinairement sous ce nom et qui est l'amour pour les humains existant dans le concret. Le premier de ces mouvements (qu'on nommerait plus justement l'humanisme) est l'attachement à un concept; il est pure passion de l'intelligence, n'impliquant aucun amour terrestre; on conçoit fort bien un être s'abimant dans le concept de ce qui est humain, et n'ayant pas le moindre désir de seulement voir un homme; il est la forme que revêt l'amour de l'humanité chez les grands patriciens de l'esprit, chez un Erasme, un Malebranche, un Spinoza, un Goethe, tous gens peu impatients, semble-t-il, de se jeter dans les bras de leur prochain. Le second est un état de coeur et, à ce titre, le fait d'âmes plébéiennes; il prend corps chez les moralistes à l'époque où disparaît chez eux la haute tenue intellectuelle pour faire place à l'exaltation sentimentale, je veux dire au XVIIIème siècle, principalement avec Diderot, et bat son plein au XIXème, avec Michelet, Quinet, Proudhon, Romain Rolland, Georges Duhamel (...) J'ajoute que cet humanitarisme, qui honore la qualité abstraite de ce qui est humain, est le seul qui permette d'aimer tous les hommes"
11:44 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : benda, littérature, actualité, société, france, politique








