lundi, 21 juillet 2008

Corneille de poche

On ne m’a pas élevé dans le culte forcené de l’enrichissement, mais dans le simple respect de l’argent. Tout billet gagné représentait un effort quotidien, dans ce temps-là de mon enfance. Je ne reverrai jamais, devant les colonnades du théâtre du Château de Versailles, le buste de B65.jpgCorneille, coiffé de sa mince calotte et nanti de sa fine impériale, siégeant au centre de trophées d’armes et de bouquets de fleurs blanches, bleues et roses, sans me représenter aussitôt le visage de ma grand-mère maternelle qui, lorsqu’elle m’en tendait un, prenait pour le toucher infiniment de précautions. Surtout s’il était neuf, et, tel une bûche dans l’âtre, s’il bruissait encore du secret sortilège de sa fabrication dans les imprimeries de la Banque de France. Le craquer, comme on disait à l’époque, ou mieux, le flamber, c’était vraiment détruire quelque chose. Il y avait bien comme cette superstition dans son regard bleu, derrière ses modestes lunettes. Elle me le tendait quand même, ne voulant pas connaître l’usage que j’en ferai. Un cent francs Corneille, pourtant, ne figurait à cette époque qu’un cinquième de ce fameux Pascal, dont je ne me souviens guère avoir vu traîner chez moi l’effigie sur un coin de table. C'est qu'un Pascal représentait en pouvoir d'achat quelque chose comme quatre mille francs, et un Corneille sept cents, à cette époque-là. Le cent francs Corneille vit le jour en 1964 et fut retiré de la circulation en 1979, ce qui lui fit une durée de vie de quinze ans. Somptueux teen-ager, qui ne connut jamais la gauche au pouvoir, mais qui vibra avec tout un petit peuple dans les belles espérances de l'avant-Mitterand. Dans la longue et belle dynastie des billets de cent francs, l'auteur de l'Illusion Comique se glisse entre un empereur (Bonaparte) et un peintre (Delacroix). Cela tombait bien, lui qui, d'Auguste à Néron,  peignit, comme on le disait en son siècle, le caractère de tant d'empereurs sur la scène.  "Prends un siège Cinna... Rome, l'unique objet de mon ressentiment... Le désir s'accroît quand l'effet se recule... cette obscure clarté qui tombe des étoiles..."  La présence du dramaturge dans le porte-monnaie de chacun, n'était-ce pas aussi la lumineuse trace de l'existence, dans l'esprit de chacun, et ce même sous la forme de ritournelles ressassées, des vieux hémistiches scolaires qui s'y étaient logés ? Le buste de Corneille sur un billet de cent francs rappelait mieux que n'importe quel sermon la primauté intellectuelle des Belles-Lettres et celle du théâtre sur le monde grossier de la finance, et la pérennité de la langue classique sur la misère de la nov'langue.

jeudi, 15 mai 2008

Les chagrins de Mercure

7dffbc6d49e863bbb53b59f38f295b9b.jpgDieu des messagers, mais également des menteurs et des commerçants Mercure est un hôte régulier de la Banque de France depuis ses premiers filigranes. Prince des éphèbes, patron des contrats, porteur de tous les messages, qu'ils soient ou non codés, Hermès est un ambigu notoire. Du chapeau rond (pétase) dont il est parfois affublé, il n'a gardé sur la reproduction très années trente ci-contre que les ailes. Fragiles, pas très développées, presque ridicules, ces ailes. Mais admirez au passage la droiture du nez. Cela voyez-vous, c'est du profil commercial, où l'on ne s'y connaît pas. Du profil poétique également. La vigueur de ce Mercure-là, que Valéry ne renierait pas, nous fait aussi penser à quelques fragments du Narcisse :

" ..... Le bruit
Du souffle que j'enseigne à tes lèvres, mon double,
Sur la limpide lame a fait courir un trouble !
Tu trembles !...." 
 

Cette vignette est le verso du trois cent francs Clément Serveau, une valeur qui aujourd'hui se négocie très cher en salon numismatique, lorsque le billet a pu conserver sa blancheur d'ivoire et et son craquant d'origine. Fort cher... Au recto, le visage de Cérès. Entendons-nous bien, une Cérès des années trente également, une Cérès qui ressemble vaguement à Beauvoir. et dont il fut question ici. Une Cérès, vraie pendant féminin de ce Mercure-là, lequel n'a, lui, pas grand chose à voir avec Sartre, convenons-en, mais plus avec quelque Jean Marais qui poursuivrait sa lecture des Fragments du Narcisse, glissant à l'oreille d'une dame mure :   

O visage ! ... Ma soif est un esclave nu ...
Jusqu'à ce temps charmant je m'étais inconnu,

Unique coupure de trois cent francs, qui ne circula que quelques mois, après la seconde guerre. A la base du cou sur la droite, se devinent les chiffres mauves, et de l'autre côté au sommet, la somme en toutes lettres. Mauve ? Eh! Pour quelle raison cette couleur ? Qui fut celle du souvenir furtif, celle de la mélancolie... Mercure, me direz-vous, comme Narcisse, Mercure ne peut, en ce vingtième siècle, qu'habiter en mélancolie, et dans l'alcove fanée de quelque appartement parisien, charmer comme Paul une femme lettrée, rieuse, en déshabillé élégant. Colette, par exemple. Colette qui mourut en 1954, tint ce billet en main. Rien que de penser à cela aiguise je ne sais quel appétit d'art émoussé, quelle réverbération intolérable du souvenir : Oui, la moue de Mercure est emprunte, oui, d'une sorte de mélancolie spirituelle et méditative, moue de chat qui me fit penser à Colette, à Valéry, parce qu'elle recèle de la bouderie. Et combien songe-t-on, combien longtemps et insolemment bouderaient un tel Mercure, une telle Cérès, devant la laideur exceptionnelle des billets européens sur lesquels plus un humain ne parait, plus la moindre véritable arabesque, plus le moindre chagrin et plus le moindre doute. George Steiner a souvent rendu de lucides hommages à la mélancolie. Je veux dire la mélancolie intelligente, celle qui donne à penser, celle sans laquelle il n'existe d'ailleurs pas de Véritable Pensée, digne de majuscules. Cette face de Mercure pourrait ainsi être l'allégorie d'une dernière réflexion, d'un dernier songe, avant l'abandon définitif du monde par les dieux.

 

mardi, 15 avril 2008

L'esprit des lois

e1b8834b598eb32bfaeb04d645d13edf.jpgSur la page du site de l'Académie Française qui lui est consacrée, on précise qu'il y eut bien peu de monde aux obsèques de Charles de Montesquieu. Etrange information. Contre-éloge ou médisance ? A l'aube du 10 février 1755 , Charles de Secondat, baron de Montesquieu mourut dans sa soixante sixième année, d'une vile pneumonie, loin de ses vignes, de ses arbres, de sa famille, de ses armes et de ses vins. Sa dépouille fut inhumée à la hâte dans une chapelle latérale de la vieille église de Saint-Sulpice. De fait, on ne possède aucune relation écrite de ses obsèques, ni mention du nom de qui célébra l'office, ni l'écho de quelque hommage rendu au "législateur de l'Europe" par ses pairs. Comme la mort d'Hugo laissa, plus tard, la place libre à l'impatient Zola, Voltaire en premier lieu et quelques Encyclopédistes en second durent sans doute se réjouir de la disparition de cet encombrant aîné, qui venait de triompher avec éclat de la cabale menée par les jésuites et les jansénistes contre L'Esprit des Lois. Ses restes ne survécurent pas à la tempête révolutionnaire et lorsque les chefs de la révolution thermidorienne souhaitèrent les transférer au Panthéon, il ne les retrouvèrent pas. "C'est une sotte chose que son propre portrait", avait écrit le Président dans ses Pensées. Il avait attendu la soixantaine venue, en effet, pour faire effectuer le sien par l'illustre graveur suisse Jean Dassier, attaché à la monnaie de Londres, artiste dont la 2007967118.jpgréputation était alors immense. Col ouvert, cheveu libre, fin visage au nez hardi, il apparaît de profil, tel un sage véritablement antique sur la ronde médaille. De ce profil s'inspirèrent tous les peintres et les sculpteurs qui durent par la suite réaliser l'image du Seigneur de la Brède et créateur des Lettres Persanes. Ses biographes ont tous reproduit sa phrase d'accueil au graveur, venu spécialement de Londres : ""Monsieur Dassier, je n'ai jamais voulu laisser faire mon portrait à personne. La Tour, et plusieurs autres peintres célèbres qu'il nomma m'ont persécuté pour cela pendant longtemps. mais ce que je n'ai pas fait pour eux, je le ferai pour vous. Je sais qu'on ne résiste pas au burin de Dassier, et qu'il y aurait plus d'orgueil à refuser votre proposition qu'à l'accepter"

Des souvenirs personnels ont associé à jamais dans mon esprit ce billet ludique et grave aux plateaux de fruits de mer et aux choucroutes garnies de la Brasserie d'Alesia. La saveur des huîtres de novembre et des saucisses de février que les Montesquieu d'alors me permirent de savourer et d'engloutir tout à la fois est immuable en mon palais. Une certaine foi dans le politique, également, qui flotta quelques années dans l'air après l'élection de Mitterand, me semble contenue en filigrane dans le vert un peu fané de ce billet mouvementé : La tête comme coupée du Seigneur de la Brède ne donne-t-elle pas l'impression de le traverser d'un coup vif, un peu comme le rêve et l'illusion traversèrent, en ce début des années quatre vingt, la plupart des citoyens d'un peuple, aujourd'hui inquiet de l'esprit de ses lois?

 

samedi, 22 mars 2008

Bergère, ô tour Eiffel

"Le billet de 200 francs à l’effigie de Gustave Eiffel (1832-1923) rend hommage au génie créatif et au talent de cet ingénieur à travers son chef-d’oeuvre le plus connu, la Tour Eiffel, construite pour l’Exposition universelle de 1889. La Tour Eiffel illustre à merveille la révolution que constitua 668557069.jpgl’introduction du fer dans l’art de la construction et symbolise l’esprit d’invention et de découverte de la fin du XIXe siècle." C'est ainsi que la BdF présente au public l'émission, fin octobre 1996, de son nouveau billet de 200 francs. Il fait partie de la dernière gamme du Franc, gamme hyper sécurisée ( filigrane, strap, motifs à couleurs variables, encre incolore brillante,  transvision, microlettres, numérotation magnétique, code infrarouge...) où l'on rencontre également  le Saint Exupéry, le Cézanne et le Curie. Ces billets de la dernière série, qui ressemblent à des coffre-forts, sont de véritables allégories de la société qu'on met alors en place, monde de codes, d'alarmes et de surveillance-vidéo : Sont-ils encore des francs ( rappelons que franc signifie libre ) ou déjà des euros ?  Ce que le prospectus de la Banque de France omet de dire, c'est qu'Eiffel et sa Tour ont remplacé in extremis un autre projet consacré aux frères Lumière et au cinéma, projet brusquement abandonné en raison d'une polémique quant à l'attitude des deux frères durant le gouvernement de Vichy.

Au recto, le portrait de Gustave Eiffel se détache devant la silhouette du viaduc de Garabit, construit entre 1880 et 1884 dans le Massif central. Eiffel a la barbe bien coupée et la mêche dynamique des sages élèves de la Modernité. Il regarde vers la gauche ( vers le passé, dit-on). De part et d’autre de l’arche métallique du viaduc, des lignes courbes violettes, bleues, rouges et jaunes — inspirées d’une étude aérodynamique du patron — forment des cercles concentriques et symbolisent le mouvement. À l’arrière plan du portrait,636049075.jpg on distingue le détail d’une charpente évoquant la Tour Eiffel, dont la structure métallique seule pèse 7 300 tonnes (avec les équipements, le poids total de la Tour s’élève à plus de 10 000 tonnes). Au verso, une vue de la Tour Eiffel et du Champ de Mars lors de l’Exposition universelle de 1889. Au loin, le dôme du Palais des Beaux-Arts ainsi que la verrière de la Galerie des Machines, construite à l’occasion de la même exposition et démolie au début du XXe siècle. En haut, à gauche du filigrane, une partie de la structure métallique de la Tour Eiffel est reproduite de manière symbolique ; lors de la construction de l’ouvrage, 2 500 000 rivets ont été utilisés pour assembler les quelques 18 000 pièces composant l’édifice. "Nul monument, depuis les cathédrales et peut-être depuis les pyramides, n'a remué comme la tour Eiffel la sensibilité esthétique de l'humanité, écrit Rémy de Gourmont en 1901 dans Le Chemin de Velours. Devant tant de ferraille en hauteur, la bêtise elle-même est devenue lyrique, la sottise a médité, l'étourderie a rêvé; il tombait de là comme un orage d'émotions. On chercha à le détourner, il était trop tard, le succès était venu.",  Léon Bloy consacre un article entier (qu'on peut 1113204899.jpgtrouver dans Belluaires et Porchers) à la promenade qu'il effectua dans les entrailles de cette nouvelle dame de fer, alors qu'elle n'était pas même achevée.  Pages sublimes d'ironie, dans lequel il se réjouit du fait que les ferrailleurs, dont les poutrelles métalliques sont désormais capables de rivaliser avec la pierre des bâtisseurs de cathédrales, devront se montrer à la hauteur de leur moderne ministère. " Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de Tour de Babel..." : Tout le monde connait la pétition des artistes contre l'érection de la Tour, qui parut dans le Temps du 14 février 1887, parmi lesquels on retrouve François Coppée, Alexandre Dumas fils, Gérôme, Charles Gounod, Leconte de Lisle, Guy de Maupassant... Pour clore cet article, il resterait à se demander  si le nombre de Japonais qui ont effectivement photographié cette foutue tour de Gustave est bien, comme l'affirma un jour Serge Gainsbourg ivre à Michel Debré enrhumé, supérieur de trente fois la population autrichienne d'avant-guerre au nombre de libéllules vivant au Vénézuela. Mais une telle vérification, votre serviteur ne se sent pas capable de l'établir avec exactitude. Il suffit de croire, avec l'éditeur du Guide du Routard et celui des oeuvres d'Amélie Nothomb, que ce chiffre est élevé. Très élevé. Autant que le nombre de Monégasques qui photographièrent le viaduc de Garabit ? A l'âge du numérique, nul ne le saurait dire. Et c'est ainsi qu'Eiffel est grand.  

 

samedi, 15 mars 2008

Le petit misérable

C'était le temps des n° à quatre chiffres : Balzac 02-04 / Danton 67-78 /  Odéon 87-19 ... Au verso, le front haut ceint de la couronne blanche, le regard dr772533361.jpgoit, la barbe enneigée de Père éternel, l'homme de la Place Royale (actuellement place des Vosges ) et des promenades nocturnes et consignées dans les Choses Vues. Deux jours après son élection à l'Académie Française ( Toto académicien ! s'était écriée Juliette...) au fauteuil de Népomucène Lemercier, le 9 janvier 1841, IL relate en parlant de soi à la troisième personne (comme plus tard le fera A.D.) la querelle,  dont IL est le témoin, entre un jeune bourgeois et une non moins jeune prostituée. Débarquent alors un essaim de sergents de ville : "Ils empoignèrent la fille et ne touchèrent pas à l'homme : - Tu en as pour six mois". Le récit se poursuit : "IL ( V.H., pas A.D.) vit la pauvre femme se traîner de désespoir par terre, s'arracher les cheveux; la compassion le gagna, IL se mit à réfléchir." Et voilà V.H, magnanimement travaillé par la Conscience, en train de signer une déposition contredisant les dires des vils sergents de ville. A ce prix-là (un autographe d'une telle patte, bigre!), la fille est relâchée, bien sûr. IL, l'Académicien, devient à peu de frais le shérif de la Conscience, Robin des bois de la Veuve et de l'Orphelin, douanier intransigeant de la Bonté morale. "Ces malheureuses femmes ne sont pas seulement étonnées et reconnaissantes quand on est compatissant envers elles, elles ne le sont pas moins quand on est juste." Le maître-mot hugolien est lâché. Ah, Victor ! On le retrouvera, ce même mot, vingt-et-un ans plus tard dans le premier livre des Misérables lors de la scène entre Fantine, M. Madeleine et Javert : "Allons marche ! Tu as tes six mois. Le Père éternel en personne n'y pourrait rien" : Même au cours de ses passages les plus pathétiques, Barbe Blanche savait manier l'humour.

Au recto, 6a776cb952e241e6c35b11caaedb9d55.jpgl'homme du Panthéon. Poète millionnaire dans un cercueil de pauvre. "J'étais élevé, témoigne Léon Daudet dans Fantômes et Vivants", dans la vénération de Hugo. Mes grands parents maternels, tous deux poètes, tous deux romantiques, tous deux républicains, savaient par coeur Les Châtiments, La Légende des Siècles, Les Misérables..."  Léon Daudet retrace sa première rencontre avec "l'oracle trapu aux yeux bleus, à la barbe blanche" que le billet de la BdF à présent reproduit devant le Panthéon : "Il articule distinctement ces mots : La terre m'appelle, qui ne pouvaient avoir qu'une grande portée, un sens mystérieux..." Dans ses Souvenirs sans fin, André Salmon brosse le tableau du même fétichisme ridicule autour du vieil Hugo en racontant comment Pierre Quillard ne quitta "le très riche et très encombré appartement de la rue d'Eylau" qu'après avoir recueilli avec des ciseaux "une touffe des poils du chat du maître". L'entrée du cadavre de ce dernier au Panthéon fut le prétexte à des fêtes mémorables, ponctuées par une marche de Chopin et un hymne de Saint-Saëns, jusqu'à cette crypte froide où, narre Daudet, "la torche symbolique qui sort de la tombe de Rousseau a l'air d'une macabre plaisanterie, comme si l'auteur des Confessions ne parvenait pas à donner du feu à l'auteur des Misérables."772533361.jpg

Dès son émission en 1954, le billet à l'effigie d'Hugo (qui remplaça le projet initial d'un Louis XIV, jugé trop équivoque pour une république) fut surnommé "le petit misérable". Tristounet, jugea le populo, dont l'avis fait loi. Tristounet ! Plutôt que cet académicien austère et soucieux dans son complet bleu, prenant la pose au-devant de bâtiments officiels à la silhouette aussi empesée que les alexandrins de La Fin de Satan, le populo aurait probablement préféré un Victor beaucoup plus jeune, plus chevelu et plus fougueux, un véritable Toto, quoi, à la façon du temps des batailles romantiques, un mage véritable comme l'aurait prononcé en chaire le professeur Paul Bénichou ! C'est, au passage, l'occasion de rendre hommage à Jacques Seebacher pour qui "l'image de l'écho trop sonore du moulin à antithèses, du mélimélo dramaturge démagogue, du satyre torrentiel, du politique ridicule, bref, de l'exagéré en tous sens" n'a jamais correspondu à la réalité. Au vrai, n'était-ce pas, au temps des numéros de télephone à quatre chiffres, le billet de Monsieur Pinay, celui de Mendes France et d'Edgar Faure ? Entre une nouvelle Citroën, un steack frite et un match de catch, on regrette que le sémillant sémiologue du Quartier Latin n'ait pas, tel quel, consacré à ce billet d'instituteurs l'une de ses Mythologies. Le billet de cinq cents ! Celui dont, chaque hiver, on se mit à remplir les boites en fer des croisades de l'Abbé Pierre ! Et ne devint-il pas, en changeant de valeur, celui de De Gaulle et de ses Nouveaux Francs ? Pinay, De Gaulle, des politiques moins rigolos que le petit Nicolas, certes, et qui n'étaient pas connus pour leur fantaisie... Le populo n'appréciait guère le petit misérable :  et pourtant,  devenu billet de 5 NF, il ne fut retiré qu'en 1965 du commerce des Français. Il traîna donc quinze années dans leurs poches et dans leurs porte-feuilles. Le plus modeste des billets, le plus quotidien, pour ne pas dire, puisque le Peuple porte en lui la Sagesse de Dieu, le plus misérable...

vendredi, 22 février 2008

Cinq cents francs...

Le cinq cents francs, dit Rose et Bleubf54a46ec0e0f728f1757fa04d5bc389.jpg, demeure l'un des billets les plus larges qu'on n'ait jamais imprimé. A ma connaissance, il n'y a que le Flameng 5000 francs qui fut plus gourmand que lui en papier. La première fois que j'en ai tenu un exemplaire entre les mains  ( car c'est malgré tout un billet assez courant, consultable dans l'album de n'importe quel numismate courtois) j'ai pensé immédiatement à ces armoires en bois, hautes et cirées, qui emplissaient naguère les chambres de nos aïeux dans les épaisses bâtisses de nos provinces. Un cliché - un lieu commun - prétend que l'homme du début du siècle - du vingtième, s'entend - y planquait là sa fortune, sous des piles de draps rugueux, plutôt que de la confier à ces voleurs de banquiers. L'heureux bougre, que personne n'obligeait à ouvrir un compte à la Société Générale ou ailleurs pour toucher le fruit de son travail quotidien !  L'heureux bougre, qui n'était jamais tenu à glisser une carte VISA - ou autres -, comme un zombie, dans un distributeur des coins des rues. Homme sans codes et sans reproches ! Portez à vos narines ce type de billet : il sent encore le thym ou la lavande de l'armoire ancestrale, qui savait bien des secrets et geignait lorsque s'ouvrait ses larges portes. Des billets comme celui-ci, mon voisin me disait l'autre jour qu'il doit s'en tapir encore quelques-uns sous des lattes de parquets ou bien des faux plafonds. Je voyais son regard s'éclairer. Avait-il quelque lieu en tête ? Vu la dégringolade puis l'agonie du franc, la banque de France vous en donnera 0,76 euro l'exemplaire. Pas de quoi aller bien loin, quand on sait qu'il y a un siècle, on pouvait s'acheter une voiture avec deux comme celui-ci. Pour intéresser un collectionneur à un prix conséquent, le billet de cinq cent francs rose et bleu doit avoir conservé avec lui un peu de son craquant d'origine. Peu de chance qu'après de longs séjours dans l'humidité de telles caches ce soit le cas. Alors que faire de ce genre de trouvailles ? Les encadrer dans le salon, entre deux estampes japonaises. Les figures allégoriques roses et bleues qui s'y profilent n'ont-elles pas fière allure? N'aguichent-elles donc pas l'oeil aussi bien que des geishas, telles des madones de squares de sous-préfectures ? A bien y regarder, il y a du rimbaldien dans ce billet défunt, "square où tout est correct, les arbres et les fleurs..."

lundi, 18 février 2008

20 frs Science et Travail

792ac3827514800aa9cd766be7010058.jpg« La monnaie des pays que l’on veut connaître et comprendre en dit bien souvent plus que les peuples eux-mêmes sur leurs chefs, leurs aventures, leurs aspirations, leurs soucis, leur orgueil. La monnaie, c’est l’histoire qui court les rues, c’est un témoignage involontaire des pensées secrètes et communes, que les hommes se passent de main en main»  (1) C'était encore le temps où les petits garçons souhaitaient tous que le Père Noël leur offrît un microscope et rêvaient tous de devenir  aviateurs ou physiciens quand ils seraient grands. Le chimiste qu'on voit sur l'une des faces du billet fut dessiné par Clément Serveau en hommage à l'un de ses amis, François Debat. Ainsi penché contre son instrument de prédilection, l'homme en blouse blanche symbolise la recherche mise au profit de l'industrie. Cela fleure bon son scientisme des années trente. Juste derrière le savant, un pont métallique enjambe la Seine, et des usines fumantes déploient leurs tentacules orangées, comme en certains poèmes de Verhaeren,  les villes elles-mêmes :

L' orde fumée et ses haillons de suie
ont traversé le vent et l' ont sali :
un soleil pauvre et avili
s' est comme usé en de la pluie.
Et maintenant, où s' étageaient les maisons claires
et les vergers et les arbres allumés d' or,
on aperçoit, à l' infini, du sud au nord,
la noire immensité des usines rectangulaires..

1bbe97116a877ff340e3c244d338cbcf.jpgVoici pour 20 francs de l'époque (20 francs, c'est pas beaucoup) de la belle propagande fiduciaire, en effet ! La science et la technique, bon peuple, vous sortiront de votre mouise ! Elles manufactureront un monde tout à votre convenance ! De l'autre côté du billet, l'enfant paysan, enfin raisonné par le vieux scientifique à barbiche grise, l'ancien et le nouveau monde conciliés idéalement : tous deux, tels pères et fils, nous fixent dans les yeux, confiantes figures résolument tournées comme deux icones soviétiques, vers l'avenir... Science et travail : classes laborieuses, toutes solidaires, n'oubliez jamais que vous oeuvrez pour l'avenir et soyez unies dans le giron de votre mère BdF. La réalisation de ce billet date de la funeste année 1940. Une année durant laquelle il fallut se tenir droit (comme le doigt du chercheur qui longe sa joue) et raide (comme la nuque de ce garçon aux traits efféminés) . Le billet ne vit définitivement le jour qu'un an plus tard, et ce en pleine Occupation. Il ne circula d'ailleurs pas très longtemps et fut le dernier billet de 20 francs d'une telle largeur. Restriction et vaches maigres obligent, le suivant fut de moitié moins large, de sorte que pour le mettre en poche, il ne fut plus nécessaire de le plier en quatre.

(1) Henri Béraud, Ce que j'ai vu à Rome -1929

jeudi, 07 février 2008

la clémence de Titus

Depuis quelques jours, on reparle de traité à Versailles, et ce n'est pas pour le bonheur des peuples. L'ouverture du plus fameux de l'Histoire, le 18 janvier 1919, fut l'occasion pour 27 pays de bercer d'illusions les coeurs et les esprits de leurs populations meurtries. Le matois Wilson y imposa sa Société des nations, ce qui lui valut au mieux la construction d'un pont à son nom, au pire la pose d'une plaque de rue dans bon nombre de villes européennes. Henri Béraud, seul journaliste à couvrir le fumeux mais décisif événement, compara tous les dirigeants héroïques qui y siégèrent aux membres poussifs du conseil d'administration d'un maison de soeirie provinciale, tant le décalage entre l'ambiance qui y régnait et le front dont il revenait lui apparut sordide.  Chacun sait que l'Allemagne qui en sortit démembrée y puisa le motif d'une rancoeur quasi indestructible, si bien que beaucoup d'historiens n'hésitent plus à parler d'une guerre de Trente ans (1914-10cd08a6310049b9c2c55a32db97488eb.jpg944) pour désigner les conséquences de l'échec de ce traité signé le 28 juin de la même année.

Versailles, fut la dernière des grandes affaires de Georges Clémenceau (1841-1929) puisque son échec à la présidence de la République face à Paul Deschanel, en janvier 1920 marqua son retrait définitif de la vie politique. On lui prête ce mot digne de Guitry et de l'esprit français du temps du cinéma muet: "En politique, on succède à des imbéciles et on est remplacé par des incapables." Soit. Dans le même genre, "le plus meilleur moment de l'amour, c'est quand on monte l'escalier".  Moustaches de Marsouin sur son air patelin, Georges Clemenceau  achève ses jours dans la posture incontournable du vieux politicie83500ecfad9b292cda917b5f483c9b29.jpgn recyclé ; celle de l'écrivain. Si si, le Tigre ou le Père la Victoire dissertant sur les Nymphéas de Claude Monet (Paris, Plon, 1928) : On le voit sur la gravure de ce billet qui ne fut jamais imprimé, loin du fracas et de la fureur en sa retraite de sage dans la maison de Belesbat à Saint-Vincent-sur-Jard, où il passe le plus clair de ses dernières années...  Le Clémenceau, un billet de cinq cent francs qui -pas comme le porte-avion-, ne vit jamais le jour. Il n'en existe que quelques épreuves, évidemment très rares et surcôtées. Parmi les mystères éditoriaux de ces temps haut en couleur que nous traversons de concert,  citons pour finir une énième biographie du Premier Flic de France par Michel Winock, qui est sortie en septembre chez Perrin. Sur la couverture qu'on voit ci-contre, le vieux grigou y respire avec délectation et presque envoutement une rose blanche, histoire peut-être de se dégriser un peu. Car, rappelait Galtier Boissière dans les premières éditions du Crapouillot, l'art du politique fut celui, sans cesse renouvelé, du bourrage des crânes.

samedi, 26 janvier 2008

Si Cérès m'était contée...

Cette coupure demeure aujourd'hui l'une des plus recherchées par les collectionneurs, en raison, disent-ils, de sa valeur faciale assez unique, il est vrai, dans l'histoire du billet français (300 francs). Elle représente sous un jour pour le moins moderne le visage de la déesse CERES, déesse latine des moissons, du blé, mais également de la semence, de la prodigalité, de la fécondité et de la jouissance féminine, comme le rappelle en souriant le bon vieux Saint Augustin de La Cité de Dieu.  Bien connue des philatélistes, CERES l'est aussi des numismates : la Banque de France, en effet,  la pratique depuis le dix-neuvième siècle, et l'on trouve son portrait en filigrane sur de nombreux billets antérieurs à celui du Cléme82312eaa47fdde3775e4e78b96b715d5.jpgnt Serveau mis en circulation à l'occasion de l'échange de billets de 1944. Mère au coeur inconsolé, qui perdit à jamais son enfant, Cerès est devenue pourtant la figure de la mère nourricière universelle, adorée et célèbrée à Eleusis. Pourquoi La Fontaine, dans le Pouvoir des Fables, la fait-il aller si bon train, en compagnie d'une anguille et d'une hirondelle ? Le peuple tout entier, en tout cas, se demande comme elle passera le fleuve, quand le fabuliste interrompt son récit pour amener sa morale :

Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Pour en revenir au billet, j'ai toujours trouvé dans son dessin ce qu'il faut de sensualité et de sévérité pour former ce qu'on appelle un beau visage : cet ovale assez long et rond, ma foi, cette chair rosée sur fond d'écran blanc, bien que saisi de trois-quarts; ces fossettes, ces lèvres pulpeuses, ce regard marron, la ligne de ce  cou puissant et fin. Un accessoire, surtout, attire l'oeil, ce foulard fait d'épis de blés, dont au centre repose une sorte de coquillage nacré. Octobre 1945 :  Jean Paul824b631dd075b05af5f4bc80cdafb25e.jpg Sartre et Maurice Merleau Ponty enfilent la rue des Saints-Pères en débattant du premier numéro d'une revue de gauche qu'ensemble ils viennent de fonder. En se dirigeant vers la rue Sébastien Bottin, ils passent devant une photo de Clark Gable et Vivien Leigh : Six ans après sa sortie aux Etats-Unis, Autant en emporte le vent arrive à Paris. Le temps est un temps d'octobre, un ciel un peu venteux, gris et filandreux sur une capitale pas encore remise des traces les plus douloureuses de la guerre...  Non loin d'eux, le deuxième sexe trottine à bons pas, et ses talons pas encore plats claquent l'asphalte fraîchement humide : une Cérès aux Temps Modernes, ce billet en main... Je l'imagine fort bien, Simone, se faufiler vers une boutique de Saint-Germain située entre deux cinémas - on jouerait dans l'un La Belle et la Bête de Jean Cocteau et dans l'autre Les Enfants du Paradis de Marcel Carné. Elle  aurait donc ce billet à la main et pour trois cent francs s'offrirait l'un de ces foulards à la Cérès, puis le nouerait sur sa brune chevelure. Ne trouvez-vous pas cette ressemblance éloquente ? Pas plus qu'on ne nait Cérès, en des temps antiques comme en un siècle plus moderne, "on ne naît pas femme, on le devient". Il ferait beau voir le contraire.

 

samedi, 12 janvier 2008

Place colbert

 Colbert (1619-1683), c'est avant tout le commerce. Voila pourquoi la coupure qui l'honore le représente la paume de la main posée sur une mappemonde. A l'autre bout du billet, l'éphèbe gracile qu'on voit danser par-devant les voiles c58e8b287be57b0627bf09b3d9de34bd.jpglointaines d'une caravelle, c'est le dieu Mercure, dieu, comme chacun le sait, des commerçants et des voleurs. Ceci pour nous rappeler que cet habile fils de drapier de Reims dota la France d'une flotte de guerre de plus de 276 bâtiments. Rien que ça. Il fut, par ailleurs, à l'origine de la création de la Compagnie des Indes et du développement de nombreux ports. Ah Cherbourg ! Ah Rochefort !  Tous les Dunkerquois s'en souviennent et en sont fiers, c'est lui qui en 1662 racheta leur ville aux méchants Anglais pour l'offir au tout jeune Roi de France. Les astronomes lui sont reconnaissants d'avoir, en 1667, fondé l'Observatoire de Paris. La légende veut qu'il travaillât jusqu'à 16 heures par jour. En ces temps sarkoziens, le trait mérite d'être relevé.  il n’était, parait-il, guère aimé de la Cour qui lui reprochait sa roture, sa vulgarité ainsi que son caractère froid et distant. Mme de Sévigné qui, comme Saint-Simon, n'était pas avare de ses compliments, le surnommait « Le Nord ». Il serait trop long ici de narrer ses 22 ans de collaboration avec Louis XIV. Surintendant des Finances, puis 15d624c6722798540b3fd59a8db2e765.jpgContrôleur Général des Finances, Colbert va obtenir presque tous les postes clé, tels que secrétaire de la Maison du roi (1668) et la tête de la Marine en 1669. Enfin retenez bien ceci car c'est important, c'est Colbert qui, comme disait ma grand mère, a créé le colbertisme. Louis XIV ne fut le monarque le plus puissant du monde qu'en raison du génie cet homme auquel la BdF décida de consacrer une coupure le 14 janvier 1943. Malgré les 3 millions de billets imprimés, il ne fut jamais mis en circulation et demeura, si on peut le dire, une effigie de l'ombre, véritable éminence grise et placée en réserve pour des raisons de stratégie autant économique que militaire. Autant dire que, contrairement au Sully dont on a parlé il y a peu, vous avez peu de chance d'en découvrir un exemplaire dans le tiroir d'un buffet de campagne ayant appartenu à votre 3556e0d1e7b2c539ed24edd2c99eec30.jpggrand-père. Et ce billet jamais édité fait donc, in fine, la joie d'un nombre infime de collectionneurs privilégiés.

Ceux ou celles parmi vous que saisirait - sait-on jamais - l'envie de se recueillir un instant devant les cendres de Colbert peuvent toujours se rendre à Saint-Eustache dans la bonne ville de Paris. Non loin du Forum des Halles et de sa fièvre trop commerciale, la poussière des seules jambes de l'illustre trépassé y demeurent, dans la pénombre d'un sarcophage orné d'une magnifique statue dudit en prière sculpté par le grand Coysevox, lequel fit aussi à Lyon une élégante Vierge à l'Enfant en la paroisse de Saint-Nizier. Pour finir par cette bonne autre ville, rappelons que la Fabrique de soie lyonnaise n'aurait jamais brillé de l'éclat qui fut le sien sans le coup de pouce de l'artiste, et qu'en cet honneur, une place lui est dédié dans le premier arrondissement, en plein coeur du quartier canut. C'est place Colbert que s'ouvre la célèbre cour des Voraces. Par temps clair, il arrive - et c'est ma foi fort agréable -  que l'horizon y découvre les contours imposants du Mont Blanc.

 

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