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jeudi, 04 septembre 2008

Les fantomes de la charité

J'emprunte ce titre, que je trouve très beau, à Gérard Chauvy (1). Et ce pour évoquer un illustre incongru : j'ai nommé "le clocher de la Charité". Il est planté entre Rhône et Bellecour, tel un phare aussi élevé qu'éteint et pour toujours inutile. Son étrange silhouette solitaire et connue de tous a développé un charme réellement magnétique. Parce qu'il ne sert plus à grand chose. A rien, même. Survivant indigne et obstiné, entre un Hôtel des Postes à l'esthétique stalinnienne et les terrasses bistrotières partiellement bondées de la place Antonin Poncet, le clocher de la Charité est devenu au fil du temps le symbole parfaitement heureux d'un espace outrageusement gratuit, inutilisé, avec sa porte de bois à jamais close, telle une bouche qui s'est tue.  

granderoue20.jpgEn effet, quel passant (fort pressé ou non), sur le  parcours de la rue de la Charité, se souvient aujourd'hui des 14 corps de bâtiment et 11 cours intérieures du vieil hôpital qu'elle a longés durant quatre siècles ? Je ne suis pas spécialement un adepte de la mélancolie, ni de la nostalgie, ni du passésime. Mais j'ai compris il y a fort longtemps qu'une ville n'existe véritablement qu'en esprit : à la fois dans l'espace et dans le temps, dans la chair de la pierre qui demeure comme dans celle de son histoire. Car il n'y a pas de réalité acceptable de façon brute, sans mémoire ni imaginaire. Réduire la perception qu'on peut avoir d'elles au simple espace qu'elles dévoilent au moment d'aujourd'hui, c'est abolir le charme des villes, et tel fut, tout spécialement à Lyon, le crime des bétonneurs. Décor plat, sans polysémie, simple lieu, la ville, alors, n'est plus la ville. Voilà pourquoi j'aime ce titre ; "les fantômes de la charité". Irai-je jusqu'à croire que l'Hôtel des Postes et la place Antonin Poncet (dont négligeamment, et comme dissous, évaporés dans le seul souci de nous-mêmes et dans le seul souvenir d'aujourd'hui, nous égratignons le sable rouge lorsque nous la traversons) sont hantés d'âmes errantes (celles de tant de petites mémés, de frères mendiants, de jeunes accouchées, de soldats amputés, de mendiants pestiférés, défuntés de siècle en siècle, le front en sueur et les doigts accrochés à des crucifix en ivoire ou en chêne dans le bel édifice de la charité lyonnaise d'antan?) Et pourquoi ne le croirais-je pas ?

Je suis vraiment certain, en tout cas, qu'Herriot le laïc, dans le contexte politique assez tendu des années trente, a voulu la peau de la Charité, en raison du symbole qu'il représentait, celui de la vieille Aumône Générale de la cité sous l'Ancien Régime.  Herriot savait bien que le frère jésuite Etienne Martellange, qui en avait dessiné les plans, n'était pas Soufflot. Il n'a donc pas osé touché à l'Hôtel-Dieu, en raison du dôme historique. Mais il a tenu à faire tabula rasa de la Charité. Et sans la pétition initiée dès 1932 par la Société d'Histoire de la Médecine, les Amis du musée de Gadagne, et relayée par le Nouvelliste, il n'en resterait aujourd'hui plus même plus le clocher dont je vous entretiens à présent. Car la construction nécessaire d'un nouvel hôpital (celui qui porte aujourd'hui le nom d'Edouard à Montchat) ne nécéssitaCAQ91X7JCANFA54UCA93EWCGCA0756X3CAXS72NECA1I1D37CALGVHE1CA54QV3KCAG6OSPGCAT068BHCAK43FYMCA9XTXEKCA6IMWLDCAKL4ZTZCAJW4ZD0CAZWXOVJCAIDM0Q9CARWZGPOCAIU14IC.jpgit pas nécessairement la destruction de onze cours intérieures et de quatorze corps de bâtiment historiques faisant, dans le prolongement de l'Hôtel-Dieu, un rempart de pierre ininterrompu au-dessus des eaux tumultueuses du Rhône. Les cours intérieures spacieuses - du moins celles rendues au public - sont-elles si nombreuses à Lyon ? La ville a donc perdu, comme si elle en avait des dizaines à sa disposition, un bâtiment du seizième siècle, une perspective de façades classiques qui se prolongeait en bordure de Rhône. C'est le même Herriot qui brada fort légèrement, au nom de la libre circulation des sacrées automobiles, l'ancien pont du Rhône. Les temps heureusement ont changé, et nul ne songe, avec l'expatriation prochaine des services hospitaliers hors de l'Hôtel-Dieu, de liquider dans la foulée les murs, les toits et les bâtiments. Du moins l'espère-t-on.

(1) Gérard Chauvy : Lyon Disparu, 1880-1950, Editions lyonnaises d'art et d'histoire

Commentaires

Une fin de billet optimiste sur le monde moderne ????? J'en crois pas mes yeux!!! L'île Machin vous aurait-elle transformé ???

Ecrit par : Porky | vendredi, 05 septembre 2008

Une fin optimiste sur le monde moderne ? Comme vous y allez, cher Porky. Avez-vous oublié que ce monde moderne, post-moderne devrions-nous dire, n'est qu'une sorte de préhistoire, d'un point de vue porcin ? Non, non! L'Ile machin, comme vous dites, ne m'a pas transformé. Ce n'était qu'un constat, car UNESCO oblige, la ville ne touchera pas aux murs de l'Hotel-Dieu,nous pouvons dormir sur nos deux oreilles.
Bien à vous.

Ecrit par : solko | vendredi, 05 septembre 2008

Merci d'évoquer ce clocher de la charité. J'ai longtemps rêvé que quelqu'un y vivait. Une sorte d'écrivain, une personne qui passait sa vie à décrire ce qu'il voyait d'en haut .Ou même quelque génie malin de cette ville . Un esprit supérieur.
Assez ravie de lire aussi que la ville ne touchera pas aux murs de l'Hôtel Dieu ... Peut être qu'elle ajoutera devant le mur, de ces grosses poubelles pour le verre (qui ont été posées à des endroit tellement stratégiques qu'on se dit qu'il le font exprès) mais je m'égare (avec un mauvais esprit en +...) alors que les nouvelles sont assez bonnes. Bonne soirée.

Ecrit par : Frasby | vendredi, 05 septembre 2008

@ Frasby : L'esprit d'Edouard Herriot, pourquoi pas, enfermé, dans une sorte de purgatoire... Ou bien une créature invisible et terrifiante. Comme il y eut un fantome de l'opéra, il y aurait alors un fantôme de la Charité. Quant aux poubelles pour les verres, vous faites vraiment du mauvais esprit : ces poubelles ne représentent-elles pas l'effort suppreme du mobilier urbain pour rejoindre l'oeuvre d'art ? Et puis enfin, il faut bien que le tri selectif s'impose au coeur des Lyonnais. Si eux aussi, comme le Suisses et les Bretons s'y mettent, on aura un espoir de sauver la planète...
Bien à vous et à bientôt.

Ecrit par : solko | samedi, 06 septembre 2008

En fait, je sais pourquoi le billet du 4 se terminait si bien : c'est parce que c'était l'anniversaire d'un certain Solko. Vrai ou faux ? Cela dit bon anniversaire avec 2 jours de retard, dites merci à Régina...

Ecrit par : Porky | samedi, 06 septembre 2008

Oui, c'est vrai, nous était venue l'idée d'un fantôme de la Charité ou d'un maître de Lyon en maître du monde en ses domaines (une sorte de fichier Edvige en version personnalisée) voire même d'un petit écrivain de rien du tout. Ce clocher de la Charité ne peut pas être inhabité. C'est impossible.

Quant aux poubelles, loin de moi d'en railler l'initiative, tout ce qui peut sauver la planète, je ne le raille pas.
Mais sans doute que je ne suis plus dans le coup quant à ce qui se fait de mieux en matière de mobilier urbain. D'ailleurs il me semble que les poubelles destinées au verre existent depuis un certain temps, non ? Et que le tri sélectif n'est pas subitement sorti d'un chapeau ? ( me tromperai je encore? )
Bien à vous et bon anniversaire .

Ecrit par : Frasby | dimanche, 07 septembre 2008

@ frasby : Comme Huysmans l'avait bien compris, "toutes les folies sont à Lyon. C'est une ville spéciale"; je vous propose donc de lancer un concours de nouvelles autour de cette idée de clocher mi hanté/mi habité; celui qui emportera le premier prix gagnera un séjour d'un mois au sein du clocher, nourri également (puisque logé) par la municipalité. Merci pour vos voeux et à bientôt
@porky : Mercure le sage remercie Mercure l'adolescent. Pourvu qu'aucune tuile ne tombe, cettee année, sur nos augustes chefs. A bientôt.

Ecrit par : solko | dimanche, 07 septembre 2008

Je decouvre votre prose ce jour et merci de faire vivre notre bonne ville de Lyon ainsi. Et si " les fantomes de la Charité" n'étaient pas tout simplement les âmes en souvenir des enfants abandonnés au "tour" de la Charité. Ne dit-on pas que les lyonnais ont voulu conserver ce clocher pour ne jamais oublier ces enfants confiés ainsi?

Ecrit par : odile | dimanche, 15 février 2009

@ Odile :
Merci beaucoup de faire remonter ces fantômes, en ce dimanche de février et d'en apprécier la prose. Oui, les enfants abandonnés au "tour", et tous ceux qui sont morts au cours des siècles dans cet hôpital oublié. C'est à eux que je pensais.

Ecrit par : solko | dimanche, 15 février 2009

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