samedi, 22 août 2009
Les fantomes de la charité
J'emprunte ce titre, que je trouve très beau, à Gérard Chauvy (1). Et ce pour évoquer un illustre incongru : j'ai nommé "le clocher de la Charité". Il est planté entre Rhône et Bellecour, tel un phare aussi élevé qu'éteint, et pour toujours inutile. Son étrange silhouette solitaire et connue de tous a développé un charme réellement magnétique. Parce qu'il ne sert plus à grand chose. A rien, même. Survivant indigne et obstiné, entre un Hôtel des Postes à l'esthétique stalinienne et les terrasses bistrotières partiellement bondées de la place Antonin Poncet, le clocher de la Charité est devenu au fil du temps le symbole parfaitement heureux d'un espace outrageusement gratuit, inutilisé, avec sa porte de bois à jamais close, telle une bouche qui s'est tue.
En effet, quel passant (fort pressé ou non), sur le parcours de la rue de la Charité, se souvient aujourd'hui des 14 corps de bâtiment et 11 cours intérieures du vieil hôpital qu'elle a longés durant quatre siècles ?

Je ne suis pas spécialement un adepte de la mélancolie, ni de la nostalgie, ni du passéisme. Mais j'ai compris il y a fort longtemps qu'une ville n'existe véritablement qu'en esprit : à la fois dans l'espace et dans le temps, dans la chair de la pierre qui demeure comme dans celle de son histoire. Car il n'y a pas de réalité acceptable de façon brute, sans mémoire ni imaginaire. Réduire la perception qu'on peut avoir d'elles au simple espace qu'elles dévoilent au moment d'aujourd'hui, c'est abolir le charme des villes, et tel fut, tout spécialement à Lyon, le crime des bétonneurs. Décor plat, sans polysémie, simple lieu, la ville, alors, n'est plus la ville.
Voilà pourquoi j'aime ce titre ; "les fantômes de la charité". Irai-je jusqu'à croire que l'Hôtel des Postes et la place Antonin Poncet (dont négligemment, et comme dissous, évaporés dans le seul souci de nous-mêmes et dans le seul souvenir d'aujourd'hui, nous égratignons le sable rouge lorsque nous la traversons) sont hantés d'âmes errantes (celles de tant de petites mémés, de frères mendiants, de jeunes accouchées, de soldats amputés, de mendiants pestiférés, défuntés de siècle en siècle, le front en sueur et les doigts accrochés à des crucifix en ivoire ou en chêne dans le bel édifice de la charité lyonnaise d'antan?) Et pourquoi ne le croirais-je pas ?
Je suis vraiment c
ertain, en tout cas, qu'Herriot le laïc, dans le contexte politique assez tendu des années trente, a voulu la peau de la Charité, en raison du symbole qu'il représentait, celui de la vieille Aumône Générale de la cité sous l'Ancien Régime. Herriot savait bien que le frère jésuite Etienne Martellange, qui en avait dessiné les plans, n'était pas Soufflot. Il n'a donc pas osé toucher à l'Hôtel-Dieu, en raison du dôme historique. Mais il a tenu à faire tabula rasa de la Charité. Et sans la pétition initiée dès 1932 par la Société d'Histoire de la Médecine, les Amis du musée de Gadagne, et relayée par le Nouvelliste, il n'en resterait aujourd'hui plus même plus le clocher dont je vous entretiens à présent. Car la construction nécessaire d'un nouvel hôpital (celui qui porte aujourd'hui le nom d'Edouard à Montchat) ne n’impliquait pas obligatoirement la destruction de onze cours intérieures et de quatorze corps de bâtiment historiques faisant, dans le prolongement de l'Hôtel-Dieu, un rempart de pierre ininterrompu au-dessus des eaux tumultueuses du Rhône. Les cours intérieures spacieuses - du moins celles rendues au public - sont-elles si nombreuses à Lyon ?
La ville a donc perdu, comme si elle en avait des dizaines à sa disposition, un bâtiment du seizième siècle, une perspective de façades classiques qui se prolongeait en bordure de Rhône. C'est le même Herriot qui brada fort légèrement, au nom de la libre circulation des sacrées automobiles, l'ancien pont du Rhône. Les temps heureusement ont changé, et nul ne songe, avec l'expatriation prochaine des services hospitaliers hors de l'Hôtel-Dieu, de liquider dans la foulée les murs, les toits et les bâtiments. Du moins l'espère-t-on.
Gérard Chauvy : Lyon Disparu, 1880-1950, Editions lyonnaises d'art et d'histoire
Autre bâtiment lyonnais disparu : l'Amphithéâtre des Trois Gaules
08:41 Publié dans Des inconnus illustres | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note
| Tags : charité, lyon, histoire, culture, edouard herriot |










Commentaires
Ecrit par : Porky | vendredi, 05 septembre 2008
Bien à vous.
Ecrit par : solko | vendredi, 05 septembre 2008
Assez ravie de lire aussi que la ville ne touchera pas aux murs de l'Hôtel Dieu ... Peut être qu'elle ajoutera devant le mur, de ces grosses poubelles pour le verre (qui ont été posées à des endroit tellement stratégiques qu'on se dit qu'il le font exprès) mais je m'égare (avec un mauvais esprit en +...) alors que les nouvelles sont assez bonnes. Bonne soirée.
Ecrit par : Frasby | vendredi, 05 septembre 2008
Bien à vous et à bientôt.
Ecrit par : solko | samedi, 06 septembre 2008
Ecrit par : Porky | samedi, 06 septembre 2008
Quant aux poubelles, loin de moi d'en railler l'initiative, tout ce qui peut sauver la planète, je ne le raille pas.
Mais sans doute que je ne suis plus dans le coup quant à ce qui se fait de mieux en matière de mobilier urbain. D'ailleurs il me semble que les poubelles destinées au verre existent depuis un certain temps, non ? Et que le tri sélectif n'est pas subitement sorti d'un chapeau ? ( me tromperai je encore? )
Bien à vous et bon anniversaire .
Ecrit par : Frasby | dimanche, 07 septembre 2008
@porky : Mercure le sage remercie Mercure l'adolescent. Pourvu qu'aucune tuile ne tombe, cettee année, sur nos augustes chefs. A bientôt.
Ecrit par : solko | dimanche, 07 septembre 2008
Ecrit par : odile | dimanche, 15 février 2009
Merci beaucoup de faire remonter ces fantômes, en ce dimanche de février et d'en apprécier la prose. Oui, les enfants abandonnés au "tour", et tous ceux qui sont morts au cours des siècles dans cet hôpital oublié. C'est à eux que je pensais.
Ecrit par : solko | dimanche, 15 février 2009
Cela me rappelle la petite plaque qui siège en haut de la montée de la grande côte, sur l'esplanade dont pourtant je profite souvent, qui parle en toute neutralité et fatalité de "destructions" qui dans les années 75 ont privé la ville d'une ensemble architectural essentiel dans l'histoire de la ville. Ou encore aux arguments qui justifièrent la destruction du grand bazar.
Décidément lyon regorge de ce type de lieux "pas tout à fait" détruits ou malgré la perte de sens, des bouts sont encore là pour permettre de nouvelles histoires... du coup le concours de nouvelles est... indispensable!!
Ecrit par : thomas p | samedi, 22 août 2009
Vous allez être taraudé, sans répit, jusqu'au lancement du fameux concours de nouvelles. Je serai même prête à trafiquer un peu les bulletins à l'arrivée (quitte à provoquer la révolte des Solkoiens) ne pensant qu'à mon petit plaisir personnel, (l'homme est un loup pour l'homme), pour passer un mois plein au clocher logée à l'oeil. Nourrie aussi (je préférerai par quelques pies voleuses des charmés). Avec une vue imprenable sur la Charité rabotée et un livre pour compagnon, par exemple, de Jolinon (né où je suis pour l'heure) dont la belle âme vous salue bien, (de là où elle est). Je voulais vous ramener un bout de sa maison. Mais voyez vous, c'est la seule maison dans cette rue, qui fût rasée. Subsiste donc un petit bout de sa rue. 'Les bouts encore là" (encore las ?) ne sont donc pas que de Lyon. Sur cette triste conclusion, je vous souhaite une bonne fin (de bouts ?) de vacances. A très bientôt.
Ecrit par : Frasby | dimanche, 23 août 2009
Ecrit par : solko | dimanche, 30 août 2009
Bon.
Comme vous êtes spécialiste des portes, vous avez peut-être une solution ?
Ecrit par : solko | dimanche, 30 août 2009
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