jeudi, 17 avril 2014

Fossoyeurs du mensonge

Trois mots sur le pingouin arrogant et son petit roquet parvenu, qui ne se sent désormais plus pisser en parlant de la France, sur l’abruti, également, qui a vendu l’Hôtel-Dieu au groupe Eiffage et qui vient d’être réélu président du Grand Lyon.

Il y a une sorte de péché socialiste depuis Mitterrand. Pour être réélu et mener à terme son coup d'Etat permanent, ce satané monarque républicain fit une politique de droite et nous précipita tous dans l'euro. Mais une politique de droite ne peut être conduite que sous un étendard de droite ; c'est le bon sens près de chez vous qui vous le dit : d'où la Bérézina de ce faux PS en 2002. 

Dérober le pouvoir aux gens de droite pour faire leur politique, c'est s'avouer pire encore que ces derniers ne sont. De simples arrivistes, même pas dotés d'un charme balzacien. Ce que fait ce qu'on appelle pompeusement le couple exécutif. Le seul mérite que je leur reconnaisse, c'est qu'ils vont peut-être finir par débarrasser le pays du parti d'Epinay dont les restes flatulents empoisonnent encore un peu nos provinces. Il faudra alors leur élever une statue : ils auront été les fossoyeurs de leur propre mensonge. Car la messe est dite et leur socialisme est foutu. 

 

06:46 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : valls, hollande, politique, socialisme, france, europe, collomb, eiffage | | |

mardi, 15 avril 2014

La semaine sainte est un théâtre sacré

Semaine sainte. Nous y sommes : originalité, radicalité du Christ, terrible pour ces temps bizarres et salis, où Google voudrait éradiquer la mort, et les hommes partout la travestissent ou la nient… Passion : cette manière de l’accepter, l’assumer, plonger dedans ses mains, son regard, tout son corps comme dans l’eau des larmes, après la résurrection de Lazare, la sienne propre, Christ, semaine sainte. Terrible et comme antique prise en mains du mourant par celui qui lui survit dans le même corps, du cadavre, du décomposé, de la conscience et de l’âme, là même où ça respire.

Les sales temps modernes ne lui  pardonnent rien, ces temps qui ne comprennent que la paix et ne veulent que du plaisir, et crachent sur le rite, même plus par insoumission mais par ignorance et bêtise. Préfèrent Bouddha ou Mohammed, plus faciles à comprendre tout ça, la Loi tu la suis ou tu la suis pas, mais il n’y a rien de purulent à contempler en soi, de plaies vives à étreindre, rien de décomposé à adorer, et toutes ces craintes à épurer, ces duretés à attendrir, cet orgueil à amoindrir, ces ponts à franchir devant les obstacles des hommes qui savent, ah ! ah !…

Préféreraient même ce Christ sans croix, ce Christ accommodant, sans calvaire ni Golgotha, ce Christ irréel et presque technologique, sans devenir. Ou bien cette croix sans Christ, juste un symbole car c’est moins rude à comprendre un symbole, moins éprouvant à presser contre son cœur, ça signifie de loin, dans l’abstrait de la philosophie encore discutable.  Ou encore  rien, juste le vivre incertain, l’écran du vide comme la toile de l’écran quand rien ne s’y projetait encore et que le film n'avait pas commencé, ni sang ni souffrance ni ombre ni trahison, et qu’on peut encore croire à tout sans se soumettre à rien, le Grand Rien, le vide de toute chair - mais ô mon Dieu, la semaine sainte est un théâtre sacré qui planta un corps sur une croix, devant lequel comment cesser d'être celui qui ne fit que passer ou conspuer ?

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06:54 Publié dans Là où la paix réside | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : christ, semaine sainte, paques, littérature, religion, christianisme | | |

dimanche, 13 avril 2014

Pierre Autin-Grenier, inutile et tranquille, définitivement

« Au zinc de certains cafés commence à se murmurer assez sérieusement que la Terre ne serait pas ronde, pas du tout. Je reçois aujourd’hui la lettre d’un ami m’assurant que mon adresse est fausse et qu’en fait je n’habite nullement où je l’imagine. Autour du Soleil la Terre tourne cependant, et cette lettre fameuse m’est pourtant bien parvenue. Il semble donc qu’il y ait belle lurette que les boussoles n’indiquent plus vraiment le nord, mais divers endroits assez désemparés où chacun tente, dans les limites étroites de ses moyens, d’un peu s’ancrer pour échapper au tournis général et retrouver d’illusoires certitudes en vue des rafistoler l’idée précaire qu’il peut se faire de l’avenir »

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Inutile et tranquille, définitivement : dernières paroles de Toute une vie bien ratée,  un récit qui date de 1997, et d'où les lignes ci-dessous sont tirées, des lignes de Pierre Autin-Grenier (1947-2014), qu’on ne croisera plus sur le boulevard de la Croix-Rousse ni au grand café de la Soierie ni ailleurs, puisqu'il vient de quitter Lyon et la Terre plus trop ronde à ce qui se murmure de plus en plus autour de nous...

22:31 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : lyon, croix-rousse, littérature, pierre autin-grenier | | |

samedi, 12 avril 2014

Sous le ciel d'avril

Le cimetière de Loyasse était désert, quand j’y suis passé hier. Sous le ciel d'avril, le printemps ne fait pas de différence entre le séjour des vivants et celui des morts. Ça pépiait dans les arbres, et la lumière baignait les chapelles avec la même abondance que les toits de la ville en contre bas, sur lesquels flottait une  nuée de pollution. J’ai arraché l’herbe en trop - la mauvaise dit-on, sur la tombe de ma mère.  J’ai déplacé les vasques pour nettoyer les traces de terre sur le  marbre noir. Il va falloir changer les fleurs en tissu, dont la couleur des pétales a passé sous le soleil. Je rachèterai des jaunes. Elle aimait particulièrement les tulipes jaunes.

A chaque fois que je me recueille devant sa tombe, je regarde avec étonnement ce chiffre, 1980.  Dans quelques mois, trente quatre ans, déjà ! Il n’y a rien de très linéaire dans le temps. Je ressens cela aussi quand je lis un auteur ancien, dont la vigueur de la pensée me saute aux yeux, fraîche, contemporaine. Les disparus nous habitent, quoi que nous en pensions avec, tantôt la force de l’instant, tantôt celle de la durée.

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intérieur Loyasse, photo Itinéraire bis

Je suis redescendu de Loyasse en passant par la chapelle de Fourvière, où j’ai placé un cierge pour son repos.  Sur les bancs, moins de fidèles qu’une main n’a de doigts, c’est dire. Je suis resté un instant à contempler la Vierge Noire qui trône au centre de l’autel baroque et doré, cette Vierge à qui le conseil municipal au grand complet, -monsieur Collomb en sa tête-, vient offrir un cierge et un écu chaque huit septembre. Je suis resté devant elle un moment, paisible et silencieux. Sur l’esplanade de la basilique, au-dehors, il y avait beaucoup plus de monde pour contempler la plaine urbaine, dans le bleu vilainement grisailleux de la pollution. 

12:15 | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : lyon, loyasse, fourvière, littérature, avril | | |

mardi, 08 avril 2014

Redressement, abousement

Le seul pari que fait Manuel Valls est au fond celui que sa rhétorique du redressement trouve encore des oreilles où tomber. Depuis des décennies, nous entendons parler de redressement à chaque déclaration de politique générale d’un nouveau premier ministre. C’est déjà étonnant quand on change de majorité, mais ça l’est encore plus quand on passe de la majorité à la majorité comme c’est le cas dans la comédie qui se joue en ce moment. L’entrant (l’intrus ?) déclare donc trouver le pays dans un état déplorable, « Trop de souffrance, pas assez d’espérance », voilà donc d’après Valls l’héritage de Ayrault, ce qu’aurait pu lire Copé ou Fillon.

J’aurai donc passé ma vie dans un pays qui sera allé de redressement en redressement tout en ne cessant de s’abouser au fil des premiers ministres : en ce sens, Valls est déjà vieux, et l’énergie qu’on feint ça et là de lui trouver, dont certains même vont jusqu’à s’inquiéter comme ils s’inquiétaient de l’impétuosité de Sarkozy, n’est qu’un artifice. Après s’être  trainée sur le ventre durant de longs mois, la politique de Hollande va continuer à le faire durant de longs autres : on remarque que ce catalan plein de ferveur pour la France, qui se fit applaudir pour avoir, « le cœur battant » demandé un jour la nationalité française, n’a pas dit un mot sur la signature imminente du traité transatlantique donnant à des multinationales le droit de traduire en justice des Etats qui n’appliqueraient pas leur politique. En guise de redressement, nous aurons un total abousement !

 

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 Célestin Nanteuil - La descente de la Courtille à Belleville, jour de carnaval

Il me prend souvent le cœur de rêver à ce que serait l’alliance des deux fronts, celui dit de gauche et celui dit national, contre ce projet, qui signera pour un temps indéterminé (s’il aboutit) la fin de la souveraineté politique. Et je dis bien de rêver, comme du temps où le légitimiste Chateaubriand et le républicain Carrel se rendaient tour à tour mutuellement visite, dans les geôles de Louis Philippe. Mais n’est-ce pas  pourtant cette union insolite qui fut à l’origine des 54,68% de Français qui rejetèrent (en vain) le traité constitutionnel de 2005 et dont une sorte de remake risque- on l’espère- de se produire dans le silence des urnes, lors des élections européennes à venir ? Des députés anti-européens, pour ne pas dire frontistes d’un extrême ou de l’autre, pour signifier en grand nombre à la Commission Européenne et à la BCE ce qu’elle mérite d’entendre : que Valls - comme l’italien Renzi - qu’on nous présente comme l’avenir est déjà terriblement vieux, presque autant que ceux qui s'apprêtent à museler le monde et sa jeunesse et son avenir, au nom de la solidarité, au nom de la responsabilité et, pendant qu'ils y sont, au nom de la liberté.

20:26 Publié dans Aventures post-mortem de la langue française, Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (31) | Tags : valls, politique, france, nanteuil | | |

dimanche, 06 avril 2014

Tournez manège

L’oiseau peintre a pris son envol, et moi qui avais l’habitude confortable de faire un billet rapide d’un coup de couper/coller dans un fichier word, je ne sais trop quoi dire ce soir. J’ai eu le temps durant cet hiver d’achever l’écriture d’un autre roman, un roman qui n’est pas de science fiction ni une légende, un roman de la tradition historique bien française, entamé il y a plus d’un an, et dont il va falloir que je m’occupe de lui trouver quelque éditeur ou autre. Je garde ça sous le coude, tandis que revient la saison des examens, des examens tournez manège et que j’ai l’esprit vide et l’être vacant.

Ce n’est pas la propagande politique qui va nous tomber dessus jusqu’aux Européennes qui va le remplir : les europhiles vont mettre le paquet, là aussi tournez manège. L’époque est terne. Il va falloir rebondir, comme ce petit personnage, qui aurait aussi fait un bon premier ministre, au point où nous en sommes, non ? 

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20:48 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : zébulon, pollux | | |

jeudi, 03 avril 2014

L'oiseau Peintre 27

OISEAUPEINTRESOLKO.gifSi j’avais été moins réfractaire à la Loi, ce récit aurait vu le jour pareillement. Mais sous une autre tournure et avec un contenu sans doute bien différent. Certes, le rédiger dans une Sphère de plexiglas, le sommet du crâne juste en dessous du fameux point d’écriture, l’aurait sans aucun doute rendu plus lisse, plus systématique. Il a pris au lieu de cela le tour chaotique de nos nombreux itinéraires.

Mes lignes, en effet, ressemblent aux lattes du plancher déjà ancien, noueux et noir, de la case minuscule où je loge à nouveau : elles ont craqué, lecteur, et craqueront sous tes pas. Si l’encre, que la chaleur ardente de ce lieu assèche à peine étalée sur mes feuillets, parvient encore à couler de ma plume, la marche sur chacun de mes mots de ton regard inquiet sera ma récompense.

 

Dans l’ancienne Ville du Sommeil s’alignent de nombreuses cases, à présent toutes inoccupées. Dans le ciel se débat une lune toujours hautaine. Moi, cygne noir, je n’ai dû ma survie qu’à l’Oiseau qui se peint à mes côtés, et qui à sa façon inimitable me commande ce récit infaisable. Au fil des événements, tant de dossiers, tant de témoignages se sont empilés ! On ne m’a pas appris. Je dois laisser dire. Lui, ce qu’il s’en moque ! Éperdument !

La morne sérénade des moteurs ne perturbe plus à présent la quiétude naturelle de l’oseraie. Sur les étangs, le rougeoiement de la lune dissipe des brumes festives. Chaque aurore, sa lumière colorie mes pages. Tandis que l’Oiseau peint sa robe, je réfléchis :

Les quelques-uns qui partagent avec moi ce territoire apaisé n’imaginent guère ce que seront les jours, les mois, les années qui vont suivre ; ce qui craque sous leurs pas c’est, pour la plupart, un monde dont ils n’ont que fort peu, jusqu’à présent, goûté les privilèges. Si l’avenir leur paraît encore effrayant, au moins n’est-il plus obscur.  Au moins sont-ils libres. Dans la fraîcheur qui va se dissiper, l’oseraie est calme. Ma case est silencieuse, désordonnée. Par la fenêtre, l’air est bon. J’écris. Voici venu, enfin, le temps du récit :

Et tout d’abord, celui de René :

- Depuis le temps que nous nichions au-dessus des ruines, nous avions appris à respirer la sueur des arbres, nous étions devenus des êtres tout humides, nous aussi, aussi obscurs que les vieux incunables dont nous avions appris à déchiffrer le vieil alphabet retors. Sans doute notre enthousiasme, dont seuls quelques singes et quelques perroquets furent les témoins et les complices, pêchait-il par une extrême naïveté ; sans doute l'extravagance de nos projets était-elle excessive. Sans doute, enfin, le manichéisme de notre point de vue, qui avait tôt fait de ranger les bons d'un côté, les mauvais de l'autre, avait besoin de s'affronter plus durement à la réalité des choses et à celle des événements. Il n'empêche : malgré toute notre confusion, nous sentions qu'il nous revenait de nous inscrire dans le prolongement de l’effort des anciens habitants de ce monde, d'écrire, ni plus ni moins, face à l'arrogance d'une loi barbare qui prétendait les avoir effacés de la mémoire du monde, un chapitre, qui fut le nôtre, en propre, de leurs incunables.

Le tombeau des anciens rois est sacrément bien caché. Sans doute existe-t-il d'autres entrées, obstruées, éboulées, que celle que nous lui connaissons. Sans aucun doute, même. On l'appelle un tombeau, mais c'est bien plus que cela : Une véritable cité souterraine, aménagée dans des grottes, des cavités, des galeries, dont on n'a jamais vu le bout ! Il y a des dizaines, voire des centaines de salles. C'est là-dedans qu'on a déniché la plupart des incunables. Là-dedans ! Là-dedans, aussi, que dormaient les momies de leurs vieux rois. Dans certains couloirs, à certains étages – on ne sait pourquoi ceux-là, plutôt que d'autres – elles sont alignées côte à côte, selon l'ordre des dynasties, de la première à la sixième. Il doit y avoir aussi parmi elles des chefs de guerre, des architectes, des artistes. C'est impressionnant de parcourir ces caveaux, le cœur serré, dans le mutisme stagnant des cascades figées en colonnes, de sillonner ces hectares de galeries, de descendre plus bas encore, plus bas : on ne sait même plus si on marche sur de la pierre ou sur de l'eau gelée. C'est de tout ce trésor aussi, voyez-vous, qu'à travers la connaissance des incunables, ils désirent s'emparer.

- Combien, dites-vous, de dynasties ? interroge Pivert, fasciné.

- Six au total, répond Lucie. Six, dans cette extraordinaire nécropole sous la jungle, auxquelles il faut rajouter les deux qui régnèrent, après l'abandon de l'ancienne capitale. L'histoire de l'Oiseau Peintre les traverse toutes, de part en part. Nous les avons occupés un certain nombre d'années avec les récits fondateurs, afin qu'ils aient l'impression de découvrir quelque chose. Mais de ceux-là, ils se moquent, au fond, éperdument. Les chroniques qu'ils recherchent concernent les cinquième et sixième dynasties. Celles-là, avec beaucoup d'autres titres, sont à l'abri, désormais, dans un lieu qu'ils n'auront jamais l'idée d'aller fouiller.

- Mais pourquoi s'intéressent-ils spécialement à ces deux dynasties ?

Le sourire de Lucie perd un peu de sa couleur, de son avenant.

- Pour comprendre cela, il faut revenir à la première ! C'est, nous dit-elle, l'époque des véritables fondements.

Se peindre ! Puisque ce modèle avait échoué, les dignitaires de la cinquième dynastie, bien incapables de percevoir ce qu'indiquait l'Oiseau en réalité, retournèrent contre lui son principe. Ils observèrent sa constance, son goût pour le multiple et le varié, la confiance qu'il plaçait dans la seule voie qu'il indiquait, la foi totale et l'extrême simplicité de son simple geste. Avec acharnement, ils recherchèrent le moyen de museler la multitude et l'altérité, d'asservir, tout en se donnant les moyens de l'organiser, la nature légitime de notre liberté. Aucune de leurs réflexions, pas un seul de leurs travaux, n'auraient été possibles sans le contre modèle qu'incarnait, à leurs yeux, l'Oiseau qu'ils avaient pris en otage dans les rets de leurs stratégies. C'est cela qu'il faut bien comprendre : si cette époque intéresse tellement les dirigeants d'aujourd'hui, c'est qu'ils sont arrivés, pour ainsi dire, à la phase terminale de ce processus. Mais il leur manque à présent le support, l'énergie, la pierre angulaire de ce qu'ils veulent fonder. L’énergie. C'est nous qui possédons les incunables. C'est nous qui cachons l'Oiseau.

Un jour, à la croisée de la sixième et de la septième dynastie surgit le roi Maxime et l'épisode de son couronnement.

- Le roi Maxime ? interrompt Pivert… Si vous saviez quelle étrange ressemblance manifestent le visage du président et celui du directeur de l'hôpital ! A quelques années près, c'est exactement le même visage. Le même ! Vous changez la couleur des yeux, des cheveux… Vous ôtez la moustache…  Dans les allées du Pouvoir, tout le monde l'appelle le clone du président… Ils ne sauraient mieux dire ! Séparation définitive de la sexualité et de la procréation ! Savez-vous ce que cela signifie, des êtres qui n'ont plus la liberté de se reproduire librement ? Cela signifie qu'on se charge d'en reproduire d'autres à leur place, n'est-ce pas ! A la convenance des besoins du système. Leur plan est désormais tout tracé. Quand ils auront laissé crever cette génération, ils n'auront plus qu'à en liquider une ou deux autres, peut-être, et ils auront les mains libres.

- Impossible, reprend Lucie. Impossible ! C’est le sens du combat que nous avons mené depuis. Ils ne fallait pas qu’ils accèdent au contenu de la légende, comprenez-vous ?  Car ce qu'assure l'intégralité la légende, c'est que l'Oiseau ne se peint pas dans un but égoïste ou monomaniaque. Il ne se peint pas, non plus, par plaisir. C'est sa robe, certes, qu'il embellit. Mais si, un jour, l'Oiseau devait pour de bon cesser de se peindre, pour une quelconque raison… S'il devait, rien qu'un instant, suspendre la création de sa toile vivante, alors serait rompu tout l'équilibre qui tient le monde. Ce serait à devenir fou.

Après un bref détour par la Ville de la Parole, les derniers rois de la sixième dynastie ont, donc, quitté l'ancienne capitale, pour établir leurs fastes dans ce qui est aujourd'hui la ville du Travail. Or un jour, tandis que s'ouvrait la cérémonie d'investiture du roi Maxime, tandis qu'il traversait, ayant, au bras, sa jeune reine, la haie d'honneur que les convives leur faisait…

Lucie se lève, se saisit d'un carnet 

- Ecoutez, dit-elle. Ecoutez, j’ai tout recopié mot à mot moi-même, voilà, voilà :

« La haie d'honneur s'est redressée, au signe de la nouvelle reine accoudée au bras du nouveau roi. Plus encore qu'en vaillance, il est supérieur à l'ancien, elle l'est en beauté vis à vis de l'ancienne. On a posé le perchoir de l'Oiseau au bout de la haie d'honneur, devant les trônes où le couple royal va siéger, seul autorisé, parmi cette assemblée, à ne pas poser sur eux son regard, car il doit être attentif aux couleurs qu'il tire de son bec, ce jour de majesté. Tous les regards étincellent et les cœurs se réjouissent devant ce roi, dont le destin est de figer la destinée de chacun dans les cycles impérissables d'une nouvelle dynastie.

C'est alors que le regard du roi Maxime se trouble. Celui de la reine Béatrice s'effarouche. Eux seuls ont remarqué que l'oiseau vient de cesser de se peindre. Il les fixe, à présent, dédaigneux de la couleur qui donne vie, et qu'il a cessé d'aller chercher en lui-même. Une rumeur gagne l'assemblée, car le couple royal s'est immobilisé, à vingt mètres de l'estrade et de leurs trônes qui les attendent. Et puis ce n'est qu'un cri confus, qu'une immense cohue. Car l'Oiseau a maintenant déployé ses ailes et voltige au-dessus de têtes qui remuent en tous sens, parmi les lustres de cristal qu'il secoue violemment. Alors de toutes les robes, de tous les bijoux, des gilets, des foulards, des perruques, de la tenue somptueuse du couple saisi de stupeur, des teintures et des tableaux magnifiques qui parent les hauts murs, des fruits, des viandes, des légumes, des pâtisseries disposés sur les tables, on vit ce prodige étonnant : toute couleur se retira pour rejoindre la robe de l'Oiseau. Quand son habit les eut toutes absorbées, on le vit décrire un nouveau tour dans la salle du Palais, au risque de décrocher tous ces lustres sur leurs têtes. Puis il traversa la baie qui vola en mille éclats de verre et disparut, laissant cette assemblée dans une affliction inconnue jusqu'alors : celle d'avoir, pour jamais, perdu les couleurs de l'Ancien Monde. »

                                                    Chant CLIV.

 

- Et comment, demande Pivert, la suite de la chronique décrit-elle le règne de ce couple ?

- Fort heureusement, répondit Lucie, l'Oiseau n'avait pas quitté la planète. Il a simplement regagné le tombeau des anciens rois, là où nous l'avons retrouvé nous-mêmes. Comme si rien n’avait d’importance, au fond, que de toujours continuer à vivre, il se peignit pendant leur règne, il s'y peignait toujours, quand nous avons poussé la porte de son logis.

- Mais vous ne nous dites pas, poursuit Pivert de plus en plus curieux, où vous cachez cet oiseau fabuleux ?

Lucie le regarde d'un air à nouveau plus malicieux :

Je vous l'ai déjà dit, monsieur Pivert. Je vous l'ai déjà dit : Si vous servez sa cause, votre vie va prendre des tournures colorées que vous êtes bien incapable, à l'heure qu'il est, d'imaginer.

Durant tout le moment qu'a duré ce long récit, je n'ai cessé d'entendre le roulis de Mauvemer, en contre bas de l'habitat troglodyte. C'est la première fois qu'une parole abolissait en moi tout souvenir de la voix instructrice. Les phrases qu'elle a lues se sont inscrites définitivement dans ma mémoire, à la place des slogans rudimentaires de mon temps. Depuis, j'ai vécu de longues heures dans leur ressassement. Et j'ai compris qu'il était sans limites. Avant de les écrire sur le papier, j'ai pris tout le temps de les réécouter, comme un rêveur d'infini aurait écouté une fois encore le roulis de la mer. Jusqu’au dernier mot de Lucie :

- Nous ne risquions rien, si nous suivions le conseil formel des incunables : « Evitez à jamais qu’un nouveau roi Maxime épouse au palais une fois de plus une reine Béatrice… »

C’est vraiment comme si elles s'étaient enregistrées dans mon esprit. Oui, comme l'Oiseau se peint indéfiniment, comme chaque vague se rompt sans limite devant celle qui la suit, et comme la couleur sur son plumage, et comme l'empreinte de la vague effondrée sur le sable, les phrases de Lucie en ma mémoire et sur ce papier, balayant l'éphémère, laissent des traces bien moins anodines que je ne peux l'imaginer. 

« Les copies ont été conçues pour reproduire éternellement l'univers de leurs originaux. En vérité, ils ne pensaient qu'à se substituer à eux, à les remplacer. Conquérir un poste honorifique n'était pour eux qu'un prétexte. Les plaisirs de la table, de la chair, de l'apparat, ils s'en moquaient éperdument. Tout ce qui pour nous constitue une fin n'était, à leurs yeux, qu'un moyen. Ce qu'ils souhaitaient obstinément, c'était devenir un original à leur tour. Mais nous avons vite compris qu'il était inutile de combattre leurs dirigeants. Inutile, également, de tirer sur des foules ou d'abattre des bâtiments publics. Il suffisait de sauver les incunables, de lire jusqu'au bout la légende complète de notre espèce, afin de bien la comprendre, de laisser faire la prophétie. Il suffisait de libérer l'Oiseau ».

 

Le paon bleu est désormais solitaire. C’est l'heure, enfin, du Grand Sortilège.

Sur tout ce qui l'entoure, les fioles, les bocaux, les containers en acier, les portes des casiers réfrigérés, son œil cerné de duvet blanc pose successivement  un air courroucé, mais résolu. Sur le carrelage en grès dur bruissent les pans languides de sa traîne. Ses pattes griffues y produisent un son furtif et régulier, comme celui une goutte perlant d'un robinet puis s'écrasant sur la faïence, tandis qu'une autre approche.

 

Il tend son poitrail vers la lumière clignotante des néons du plafond. Tout son plumage, tout son duvet, d'un bleu profond et inspiré, se gonfle. Il baisse ses ailes, rejette en arrière sa tête. Ouvrant soudain son bec osseux, il émet alors un cri horrifiant, rauque comme le miaulement du chat en rut, strident comme un cor aux touches grippées. Son cri abominable s'élance dans les couloirs, parcourt toutes les salles du bâtiment assoupi, cingle toute la ville et pousse très haut au ciel, comme pour se faire entendre de plus loin encore, dans l'espace et dans le temps de l'Est antique et reculé.

En entendant le coup de feu, Faucon s'est faufilé dans la pièce et a découvert le président, une arme fumante à la main, devant le cadavre couché sur le dos, les pattes repliées, du petit spécialiste de la Natalité. S'il s'attendait en effet à devoir affronter un ennemi inattendu pour assurer la protection du grand hôpital, il ne se doutait certes pas que le rival qui se dresse à présent devant lui serait d'une telle envergure.

Le président, heureusement, ne l'a pas encore repéré. Faucon décide de le pourchasser, tandis qu'il prend la route des sous-sols. Nous devons l'imaginer, cette scène, l'imaginer seulement, puisque nul d'entre nous n'y a assisté. Et qu'hormis la parole écrite des vieux incunables, nul ne l’a garantie :

 

« Le président de ce temps-là devra finalement comprendre quelle est l'exacte qualité de sa  nature précise, ainsi que celle qui gouverne encore, malgré la folle Loi des cycles, toute son espèce. Le long des carrelages en grès dur de l'hôpital, il lui faudra voyager à rebours de toutes ses erreurs, de toutes celles de ses prédécesseurs également. Il lui faudra considérer les événements qui meurtrissent son peuple d'un panorama beaucoup plus vaste que celui de la seule et simple durée de sa vie, et remettre solidement en cause toutes les études, toutes les statistiques, toutes les fiches, tous les nombres, tout ce que les spécialistes attitrés du Régime ont si longtemps confondu avec la connaissance, l'expérience, le savoir et la réalité. Il lui faudra vaincre son propre dépit. Car le clone en qui il avait placé sa confiance l'a trahi en catimini. Telle était sa nature de clone. Il s'était déjà largement multiplié. Après avoir abattu le faucon fourvoyé, le paon bleu aura donc besoin de toutes ses forces pour se livrer, seul, entièrement seul, car c'est sur lui que tout repose en cet instant, à la destruction entière de toutes les créatures en devenir dont les sous-sols de l'hôpital sont emplis. Il lui faudra casser tous les flacons, fracturer tous les nids électriques, et briser sur le sol tous les œufs par milliers, sans exception. Il lui faudra se prémunir également de tout effroi devant le nombre insoupçonné et la forme hideuse des embryons et des fœtus qu'il découvrira, de toute peur devant leurs cris insolents et furieux. de toute pitié devant leurs plaintes et leurs gémissements, de tout regret au souvenir du reflet de lui-même, qu'il aura stupidement tant adoré. C'est à ce prix seul qu'il sera digne de ressentir l’estime de l’Oiseau magnifique, le lieu même que colore l'oiseau peintre, inlassablement, l'acte par lequel il conquiert sans répit le bonheur d'être libre. Quittant ce costume de Patrick qui lui sied si mal, l'oiseau de Junon déploiera alors enfin les plumes mouchetées d'ocelles multicolores de sa large roue, et l'espèce tout entière pourra ouvrir les yeux sur le moyen le plus simple dont elle dispose pour recouvrir sa totale liberté. Débuteront alors des heures inoubliables, qui empliront le ciel de couleurs, et que tous ceux qui les attendent ont déjà baptisé le temps du Grand sortilège. »

                                                          

Chant MCVIV

 

Cela a démarré sur les rochers des bas quartiers de la Ville des plaisirs, où l'on a vu l'impensable se produire : des centaines de mouettes, quittant les volets clos des bouges et du grand dortoir où elles s'entassaient, d'un simple cou de bec, ont ôté toutes en même temps les bagues qui serraient leurs pattes jusqu'au sang depuis des années. Puis elles se sont regardées, les unes, les autres, d'un air fauve, étonnées de la facilité d'un tel exploit.

Alors sur les pavés ronds des rues pentues qui descendent vers la mer, elles se sont mises toutes à trotter d'un pas d'abord menu, puis plus rapide, guettant l'espace vif et salé d'un œil rond et malicieux. Au signal de l'une d'entre elles, une sterne huppée une peu plus dodue, un peu plus effrontée que les autres, toutes ont pris brusquement leur envol jusqu'aux criques dorées, au pied des falaises qui bordent la cité. Elles ont picoré un instant ce sable fin empli d'éclats de coquillages, dans lequel leurs fines pattes laissaient le désordre touffu de leurs fines empreintes. Puis elles se sont tournées d'un seul coup vers les rouleaux gigantesques et tonitruants, qui s'abattaient du large.

A cet instant, les escouades de corbeaux qui sillonnaient la place des Terrasses, d'autres encore, qui filaient dans les camions bâchés, d'autres, dans chacune des villes du Régime, ont accompli sans aucune raison apparente le même geste. Et, par toute la planète, ont retenti les croassements de rappel. Des convois entiers de camions se sont immobilisés, et l'on a vu s'envoler de leurs bâches toutes sortes d'oiseaux, loriots, tourterelles, colibris, perruches, chouettes, fauvettes, mésanges, canards, d'autres encore, de toutes les espèces, par milliers, par millions, qui désertaient à présent les bâtiments de la Capitale, les chapiteaux de Blablaville et les circuits encore debout de la Ville de la marche.

Le Grand Sortilège : l'heure quand l’original se délivre des copies.

Depuis longtemps, Flamant avait repéré sur l'une de ses vidéos, l'emplacement d'une lagune reculée dans laquelle il se répétait chaque jour qu'il ferait sans nul doute bon vivre. Assis devant l'écran où défilait encore le reflet de paysages enchanteurs, il a posé la télécommande sur le siège. Une sorte d'ivresse s'est emparée de son plumage :

- Et pourquoi pas, se dit-il…

Le Grand Eclectus, même, le superbe perroquet rouge, surprenant de sa fenêtre un ciel peuplé d'ailes battantes et colorées, le Grand Eclectus non plus n’a pas pu se retenir. Il n’a pris la peine ni de sauvegarder son application, ni d'éteindre son ordinateur. Le Grand Eclectus, laissant en suspens tous les programmes de formation des citoyens de Mauveterre, a laissé le vent du Grand Sortilège se saisir de son plumage éclatant.

Et Grue, et Caracara, et Guacharo ont fait de même. Et Bouvreuil, chef incontesté, maître respecté du Protocole.

Personne n'est à même de transformer notre espèce. Personne ne le sera jamais. Personne ne trafiquera l'espèce, sans son consentement. Personne, fût-il aigle criard ou paon bleu. Le Grand Sortilège ne fut pas uniquement un moment de bonheur. Recouvrant une liberté si longtemps bâillonnée, certains oiseaux, beaucoup, même, en ont profité pour régler des comptes.

Il y a eu des querelles entre certaines espèces, de violentes prises de bec entre certains individus. Les problèmes sont loin d'être réglés. Sans doute faudra-t-il du temps pour que se réinstalle un équilibre et une harmonie entre l'instinct blessé de chacun d'entre nous, et une vie sociale apaisée. Mais si l'avenir nous réserve encore bien des obscurités, au moins n'est-il plus effrayant.

Le grand hôpital et le palais sont déserts. Les déambulatoires et les grandes raffineries sont vides. Y nichera qui l’entend. L'avenir est entre les mains des originaux, des vivants. Au risque du pire, comme l’exige la loi de la nature,  les originaux sont enfin libres.

 C'est Lucie qui, la première, je crois, m'a parlé d'un programme dont ils avaient prévu l'application : Puisque les Anciens avaient leurs scribes pour consigner leurs exploits, afin d'édifier la mémoire des générations à venir, eux avaient formaté des narrateurs qui feraient de même avec les Temps Nouveaux. Elle m'a suggéré d'en toucher quelques mots à René, afin d'en avoir le cœur net.

- Oui, me dit-il, le président en causait quelquefois. Quelques individus ont en effet  subi, un conditionnement de ce genre. Ils ont été dressés pour raconter. Comme tout ce qu'ils fabriquaient, c'était encore plus ou moins du prévisionnel : les cygnes noirs, une fois bouclé leur cycle de la Marche, étaient censés échapper à Blablaville et être tous emportés je ne sais où, ma foi, dans une Sphère de plexiglas, où leur parole mortifiée serait devenue un instrument de travail. Ils auraient alors chanté la gloire des clones et les fortunes figées du système et de la Loi gouvernant le monde.

Ils auraient glorifié la mémoire du Vieux, celle de Patrick, et les nombreux hauts faits de Maxime. Mais avec tout ce qui a surgi de nous tous pour contrer leurs projets, de façon si multiple, diverse et simultanée, ils ont vite eu d'autres chats à fouetter !

Un rôle parfaitement secondaire ! Du moins ai-je enfin appris qui je suis, qui était véritablement mon cygne noir de Blablaville. Ecrire, dans un tel monde, c'est jouer, assurément, un rôle restreint. Insignifiant. J'ai cédé, pourtant, à je ne sais quel appel, plus profond qu'un simple conditionnement.

Ma plume frémit encore de se sentir aussi vivante, malgré la brutalité et parmi le désordre du monde qui m’entoure. Je suis heureux. Je dois cela à l’oiseau, têtu, immobile et courageux appliqué, dans le silence de son destin, à seulement enduire sa robe de peinture. Écrire, m'avait suggéré Lucie un jour, un chapitre, qui fut le nôtre, en propre, de leurs splendides incunables.

Au lieu de composer l'Epopée des Temps Nouveaux, je récite donc la Légende de l'Oiseau Peintre. De loin, où qu'il demeure, je sens ce dernier qui jette de temps en temps sur mes papiers un œil aimant, presque intrigué. Diable ! Après tout, je n'ai fait que passer, simplement, d'un commanditaire à un autre. Tels furent le bonheur inexprimable, la joie sans pareille de ma dissidence

Tout ça n’a pas été facile. Il m’a fallu retrouver de mémoire le contenu du premier cahier noir, qui m’avait été dérobé dans ma cellule. Grâce à Pivert, j’ai pu savoir ce qu’il était devenu, mais nous n’avons jamais retrouvé sa trace. Même si j’ai pu recomposer l’action de certains chapitres à partir des témoignages de ceux qui l’avaient vécue, j’ai dû parfois, inventer un peu. Le lecteur me pardonnera, comme on disait parfois dans les préfaces de certains vieux incunables.

Peu importe, de toute façon. J'ai enfin retrouvé la langue humide, celle de la jungle souveraine, de l’inaliénable liberté. L'heure viendra bientôt, pour moi aussi, d'oublier à jamais mon sot conditionnement de narrateur. Il ne me reste donc qu'à conclure ce récit, même s'il n'est pas tout à fait conforme, ni fidèle, à celui qu'on attendait de moi dans le monde des cycloques.

Il est rare, dans notre espèce, que deux familles se mélangent. Le paon et le faisan, en l'occurrence, bien que membres cousins de la sous-classe des galliformes, ne s'accouplent jamais. Il fallut toutes les péripéties qu'ils traversèrent ensemble, pour que Béatrice et Faisan, malgré leurs traits de nature parfois dissemblables, en vinssent à rompre d'avec une tradition millénaire. C'est à l'instant du Grand Sortilège qu'ils tombèrent nez à nez avec Bastien, qui était venu dans la Capitale chercher René en camion.

La mission de René avait été un succès. Certes, pour gagner la confiance du président, il avait dû sacrifier la vie de l’ancien doyen. Il a toujours refusé de m’en dire plus sur cet aspect sombre de l’entreprise. Tous les incunables avaient été regroupés ensemble à l’intérieur de caisses étanches. Tous les incunables avaient été jetés à la mer, là où le Pouvoir n’aurait jamais songé à les chercher.

- Il n’y a pas une bribe de terre ferme où ils auraient été en sécurité, me confia René tandis que nous allions, caisse par caisse, les repêcher. Les rapporter dans la jungle eût été une entreprise trop coûteuse. Les conserver au Palais une autre sans réel intérêt. Désormais, ils sont saufs, dans un lieu protégé que René, Lucie et quelques autres, seuls, connaissent.

Nous n'avons pas de nouvelles de Patrick. Béatrice doit songer souvent à ce paon magnifique dont elle fut si longtemps l'amoureuse, à qui, finalement, le monde a dû de rentrer dans ses gonds. Je ne pense pas qu'il soit mort. Je l'imagine plutôt, dans une vallée humide et assez écartée des villes, réfugié, solitaire, faisant, tel Narcisse, le soir, la roue devant la surface sans rides d'un vieux lac. On ne se remet pas facilement de tout ce qu'il a vécu et assumé durant tout le temps qu'il a été au pouvoir. Contre toute attente, il aura été un bon dirigeant.

Pour toutes les espèces, le Grand Sortilège a été un moment magique de redistribution. Chacun est redevenu soi-même, parfois, à sa grande surprise. Les migrations ont été nombreuses. Le ciel a battu comme jamais de claquements d'ailes libres et colorés. Quel nouveau trouble risque à présent notre espèce ? Quel nouveau commandement cherche déjà à s'emparer de sa liberté ? Dans nos difficultés, dans nos hésitations, dans nos doutes, il faudra que nous demeurions fermes et réunis, sourds à tout ce qui divise.

Pivert, Fali, Bastien et moi, avons trouvé refuge non loin de l'oseraie et des étangs de l'ancienne Ville du Sommeil. De toutes les villes de Mauveterre, c'est finalement celle où nous avions été le plus heureux, chacun endormi et rêvant à son royaume dans sa petite case. C'est celle qui nous rappelle le moins de mauvais souvenirs. Dans un monde semblable à celui que nous venions de connaître, dormir, c'était la seule chose qui ne faisait jamais de tort, jamais de mal à personne. Rêver, c'était la seule activité capable de nous édifier à nous-mêmes.

Il y a, pas loin, un parc de broussailles assez touffues, d'où émergent de grands bouleaux entourés de jonquilles. Le climat y est assez tempéré, malgré parfois de brusques assauts de chaleur. Ce lieu convient bien aux quatre oiseaux que nous sommes, et qui avons appris à nous apprécier au fil des événements : Un pic-vert, un martin pêcheur, un canard, un cygne noir. Les amitiés les plus inattendues naissent souvent des événements les plus insensés.

Pivert passe son temps à taper du bois, agrippé à un bouleau. Il a retrouvé, par hasard, un hibou qui, comme lui, occupait autrefois un poste à l'université. A deux pas de là, Fali survole les étangs dans lesquels il plonge quelquefois. De temps en temps, il esquisse quelques pas de danse pour dérider Rémi, toujours silencieux, qui se délasse de longues heures sur la grève, en contemplant le moignon racorni de son aile brisé. Fali, de temps en temps, nous parle de Lola : Dans un corps fin de grand engoulevent, elle abritait l'organe de rossignol le plus accompli qu'il ait jamais entendu.

Quelquefois, Bastien, qui ne cesse plus de voyager à travers la planète, nous rend visite dans sa tenue blanche et mouchetée de noir de fou de Bassan. Grâce à ses nombreux périples, nous recevons de bien étranges nouvelles, les uns des autres. Il paraît que Cigogne et Casoar ont réalisé le projet qui leur tenait à cœur : Même s'ils n'osent plus trop se toucher depuis le Grand Sortilège, ils nichent toujours ensemble, dans ce qui reste encore debout de la somptueuse résidence des Palmiers.

En regagnant la jungle, René et Lucie ont enfin recouvré toutes leurs couleurs. Même si, pour les besoins de leur cause, l'une avait revêtu une robe d'alouette, l'autre de merle, ni l'un ni l'autre n'appartient véritablement à ces familles de quelconques passereaux. Ils sont affiliés, tous deux, à l'espèce du manakin, un oiseau plutôt rare, au plumage bleu et à la tête rouge, hôte toujours rieur des jardins suspendus de l'Ancien Monde. Ses couleurs sont si vives qu'il est possible que l'un de ses lointains ancêtres ait donné naissance à son insu à la légende de l'Oiseau Peintre. Et je ne connais pas de plus belle légende que la sienne. C'est un habitant des très hautes cimes, où il se plait exclusivement. Toutefois s'il descend, à l'occasion, un peu plus bas, il ne s'égare jamais dans les étages inférieurs du sous-bois.

 

FIN

00:10 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : solko, littérature, oiseau-peintre | | |