lundi, 17 février 2014

L'oiseau peintre 14

oiseau-peintre,solko,littératureQue faire ? Avec le conditionnement que j'ai reçu, je n'ai pas de grands besoins. Un coin calme dans la nature, arrosé d'étangs bordés de joncs, cela me suffirait. Un ciel enchanté par les aubes, déchiré par des crépuscules, un climat tempéré… Une plume, du papier…

Tous les chapiteaux de Blablaville m'ouvrent encore leurs toiles. Rien de plus simple que d’aller y rire de moi à satiété, y injurier le système tant que je le désire, me plaindre à l'infini de cette ville qui vient de m'apprendre que je ne possède rien, pas même un simple nom. Mais où écouter ? Où raconter ? Dans la ville de la parole, les législateurs n'ont accordé aux cycloques, pour toute école, toute agora, tout mur des lamentations, que des chapiteaux de cirque. La première de leur ville m'avait déniaisé. La deuxième vient de m'endurcir. Je progresse.

Pas question, cependant, que j’écrive ce qu’ils attendaient de moi : la fameuse sphère de plexiglas que me décrivait la voix instructrice, a volé en éclats, ni plus, ni moins Il me faut cependant conquérir un matricule. Une identité. Sans bracelet de bord, je suis cuit parmi eux.

Un énergumène, non loin de moi, est occupé à se plaindre. Je tends l’oreille. Rien de bien neuf. Rien de bien utile. Je me saisis d’une lourde pierre.

Il reste sur le carreau. Personne ne réagit. Je le tire à l’écart pour dégrafer son bracelet de bord. Ouf ! Je le passe à mon poignet.  Pourvu que mon inconnu soit sur le point d’achever son cycle. J’ai perdu assez de temps dans cette cité insensée. Tornade !

 

Et en effet, après quand même pas mal de mots prononcés pour des nèfles, le bracelet numérique se met à clignoter, bip bip… Je n'ai plus qu’à me rendre à l'extrémité de la ville, où l'on m'attend. Toutes les indications nécessaires apparaissent sur l'écran. Bientôt, je grimpe dans un camion, direction : la Capitale. On me livre comme une marchandise. Ce que je suis, même si je n'ai aucune idée du métier auquel est destiné celui dont j'ai dérobé la place. Va falloir improviser. Je me sens tout ragaillardi à cette idée.

 

« - Allo, Caracara ? N’avez-vous pas constaté la disparition de deux narrateurs dans votre sphère de plexiglas ?

Nerveux comme à son habitude, le Chef des Gardes… se dit Caracara en tirant sur son chewing-gum. Pas le ministère le plus simple, c’est vrai. Pas une raison pour s’exprimer sur un tel ton…

- J’ai sous les yeux un cahier rédigé par un individu suffisamment détraqué pour s’être fourvoyé dans le sujet ce qui nous préoccupe, mais évidemment formé à l’écriture. Alors ?

- Où donc l’avez-vous trouvé, ce cahier ? grommelle Caracara.

- Chez le détenteur de la Chaire de la Natalité hier soir ! Trouvez ça normal, vous ?

- Désolé, vieux, fait Caracara. Ce que les narrateurs de la Sphère publient relève de ma responsabilité, le reste…

- Je sais, je sais. On ne vous reproche rien, on veut simplement savoir si vous avez bien votre compte de narrateurs… Ça, ça devrait être de vos compétences, non ?

- Il se peut que quelques-uns de mes narrateurs n’aient jamais été livrés par vos gardes, mon cher Faucon ! En tous cas pas un de ceux qui ont pénétré la sphère n’en sont ressortis avant la fin de leur cycle, parole de moi-même !  Il tire sur le chewing-gum, le relâche. De moins en moins parfumées, ces saloperies.

- Il se peut ! Il se peut ! Vous ne disposez pas d’inventaire plus précis ?

- Encore une fois, ce n’est pas mes services qui les convoient, mon cher ami. Comment s’est-il procuré ce cahier, votre universitaire ?

- Par l’ancien doyen, probablement. Quant à savoir où ce dernier l’avait déniché…

- L’ancien doyen ? C’est de la compétence de Faisan, alors ! Où se trouve-t-il à présent, votre narrateur ?

- Celui- ci est toujours dans un cachot, probablement ! Il raconte qu’il a été arrêté dans un hangar de la Capitale. Mais un autre court encore…

- Quel autre ?

- Celui dont il parle dans ses écrits. J’en ai marre que vous laissiez traîner vos narrateurs dans toutes les villes, Caracara ! Je vous ordonne de procéder immédiatement à un recensement de tous vos gaillards en cours de cycle. C’est extrêmement important.

-Sur quoi écrivait-il, votre olibrius ?

- Le journal de caisse d’une entreprise de livraison, probablement.

Caracara ricane.

 -Vous faites beaucoup de bruit pour pas grand chose ! Vous aurez votre renseignement au Conseil. A tout à l’heure, mon cher Faucon »

 

Transporteur de palettes dans une fabrique de lait en poudre ! Sans indication, il m’a fallu trouver les bonnes manettes pour conduire ce foutu fenwick et les premières de boites de lait en poudre posées sur ma palette se sont renversées dans la cour dès ma première manœuvre. De la plate forme de livraison, un type en salopette a levé le bras en grognant dans ma direction. Plus le droit à l'erreur. Les bras d'acier du fenwick vont, viennent, bouton vert, bouton gauche, manche en caoutchouc...

Voilà. Je suis dans la ville du travail, aussi incognito que je l'avais souhaité, dans un poste d'observation qui me laisse, finalement, beaucoup de temps pour m'isoler, au volant de ce petit véhicule orangé qu'un autre aurait sans doute conduit, sans rechigner, pendant vingt ans.

Livreur de palettes ! J'écarquille les yeux devant ceux que je croise. Gestes sont d'une méticulosité effrayante. Dans la Ville du Travail, on ressent une espèce de bonhomie à se laisser endormir par la Loi. On bosse. Infime rouage d’un grand organisme, on se raconte comme des niais qu’on sert à quelque chose Toujours actif, toujours volontaire dans une fonction, c’est comme une force d’intimidation qu’on crée en soi-même, avec sa propre énergie, on se dompte soi-même.

La lumière qui tombe illumine les herbes filiformes et poussiéreuses qui tentent de survivre entre les interstices des pavés de la cour. Nous sommes comme ces brins.

Ah j'ai tiré un bon numéro ! Manœuvre ! Condamné aux taches subalternes, un cycle entier dans les soutes de l'immense Capitale.  Cela, c'est le mauvais côté des choses. Le bon, c'est que j’ai tout mon temps pour réfléchir.

Si je pouvais dérober un camion ! Si je pouvais me faufiler dans les bâtiments du quartier résidentiel. Là, j’aurais une chance d’alpaguer un des ces dirigeants. Le mieux, c’est de filer les mains dans les poches. Le plus naturellement possible. Ne pas se cacher.

Après tout, le type dont j'ai usurpé l'identité ne compte pas dans leur système. Un simple pion, qui s’en soucie. Bien visible des contremaîtres, je descends du fenwick, je traverse la cour, comme si j'avais une quelconque livraison à faire. Si on m’arrête je dirai…  On ne m’arrête pas, bonheur ! Je marche lentement, les bras un peu ballants, fixant le sol à un mètre devant moi,  sûr de mon fait, sûr de mon droit : voilà, c’est ça. Tout est affaire d’apparente conviction.

Dans un hangar abandonné, je m’effondre derrière des piles de pneus entreposées. Là, je n'éprouve plus qu'une urgence : volupté ! C’est épuisant de quitter sa route. Jouissif, aussi. Liberté !  Enfin, je m’endors. Rêvant de nouveau à cette oriflamme, à cet oiseau.

 

Comment m'ont-ils finalement découvert ? Je me le demande… Ces mêmes corbeaux toujours rustres, toujours pressées…J'ai senti immédiatement que j'avais intérêt à jouer au placide. S'ils avaient reçu ordre de m'abattre, pourquoi m'avoir alors réveillé ? A leur injonction rudimentaire, je n'ai donc fait que répéter, d'un air hagard et niais, le seul mot que je tenais de leur monde. Avec douceur, je répétais : tornade ! tornade ! L'une des seules choses qu'ils m'ont retirée, après la fouille, c'est le bracelet de bord que j'avais dérobé à Blablaville. Voilà. Une identité usurpée. Dans le bureau de leur chef, je braille encore : tornade ! tornade !

Ils m'ont pris pour un demeuré et n'ont plus insisté. J'ai eu raison de me laisser cueillir ainsi à froid par ces types. Au moins m'ont-ils conduit tout droit à l'une de ces têtes de rats que j'ai tant recherchées ! Ce chef des gardes, pour tout dire, je l'ai photographié, comme il faut ! Un type balaise, carré d'épaules, certes ! Il se tient pourtant un peu voûté. Un regard vif, brun et rusé, soit ! Mais la moustache a beau avoir de longs poils, elle n'est pas si garnie que ça. Intouchable, pour l'instant, derrière sa ribambelle de gardes du corps. Intouchable, mais pas inébranlable ! Patience. Son heure viendra aussi. Elles viennent toutes.

Ce qu'on entend à Blablaville, comparé à tout ce qui s'ânonne dans les geôles lugubres où l'on m'a enfermé, c'est encore du raisonné, c'est encore du poétique. C'est encore du dialogué. Dans les geôles du Pouvoir vient mourir, avec les épaves qui y croupissent, toute espérance d'intégration au monde par la parole. Teigneux, loqueteux, ils vont grommelant, le temps que dure la ronde obligatoire dans la cour murée, puis ils regagnent leurs coquilles, où ils se cloîtrent obstinément. A de rares occasions, ils entrent dans une crise. Alors, la parole, ils la projettent de toutes leurs fibres, de tous leurs nerfs tendus jusqu'à se rompre.

Au contraire des citoyens communs, ce qu'ils disent les tient vraiment debout. Ce qu'ils disent, c'est ce qu'ils sont. Quelle drôle d’espèce sommes-nous, en réalité !

On m'a placé là-dedans auprès d'une vingtaine d'autres, dix-neuf, exactement, j'ai eu le temps de les compter avec exactitude. Dix-neuf neuf plus moi-même, cela fait à chacun un petit bout de paille à même le sol pour tout espace privé. La plupart du temps, ils restent couchés dessus, comme s'ils couvaient leur matelas de fortune. De temps en temps, un se lève, pour se dégourdir les pattes, mais s'il peut faire trois ou quatre pas, à peine davantage, c'est déjà tout un voyage. Quand on a fermé la grille sur moi, j'ai pris ma place dans le coin sombre qu'on m'avait affecté.

Le premier qui m'a abordé m'a fixé longuement dans les yeux, Puis d'un ton fort sérieux, « Lequel d'entre nous pendra bientôt à la branche de l'hévéa ? », m’a-t-il fait. Fichtre ! C'est un détenu pas très haut, la poitrine râblée, très nerveux, avec un nez gigantesque, soutenant des lunettes dont un verre est cassé. Il porte un costume déchiré, qui doit avoir eu, un jour, une belle coupe et une jolie tenue. Comme je ne répondais rien, il m’a ensuite demandé si j’avais croisé madame la grammairienne, dehors. J’ai dit que non. Il a pris une mine triste et déçue.

J’ai vite ravalé l’espèce de sentiment de compassion que je sentais pour lui. L'espace de la sensation, c'est que la Loi brime le plus, outrage en chacun de nous. En pénétrant dans cette geôle de fous, j'ai songé à la plage de Mauvemer que j'avais quittée. A la sphère de plexiglas que, d'un simple coup d'aile, l'oiseau avait fait voler en éclat. Qui sommes-nous, tous ?

 Au moins, là-dedans, même si je ne dispose pas d'une grande liberté de mouvements, ni d'une vraie solitude, au moins suis-je libre de rêver à mon aise ! Au moins ai-je la paix : Je veux dire, je suis casé quelque part et personne ne vient trop m'embêter. J'ai perdu tout l'espace de mes mouvements, au moins n’ai-je plus à simuler le déroulement d'un cycle. Je n'ai plus à faire semblant d'être comme eux, on m'a estampillé désactivé pour le restant de mes jours et je ne sais plus ce que je dois raconter : Je peux creuser la sensation. Ma situation n'est, certes guère reluisante. Au moins suis-je libre d'être ce que je suis....

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jeudi, 13 février 2014

L'oiseau peintre 13

solko,oiseau-peintre,littératurePendant ce temps, monsieur le Chef des gardes a pu regagner sans encombre son domicile. Il s’empresse de retirer les trois incunables de la sacoche dissimulée dans l’un des placards de madame la grammairienne, qu’il est allé rechercher discrètement, après que les corbeaux, les curieux, le doyen ont eu le dos tourné. Trois incunables ! Faucon les lirait bien avant de les brûler, si ce dialecte antique était plus déchiffrable. Quand pourra-t-on compter sur la compréhension de ces foutus ordinateurs, et se passer de ces idiots de grammairiens ?

- Dommage, se dit-il, en regardant la cheminée.

Trois volumes de la prestigieuse bibliothèque des anciens rois, condamnés...

Sur son bureau traînent toutes les fiches qu’il a fait récupérer chez l’ancien Doyen :

Durant les premières années de ma vie, j'ai été alimenté jusqu'à l'écœurement le plus nauséeux par des sondes impitoyables, jusqu'à ce qu'ayant pris son plein essor, mon corps repu n'ait plus eu besoin d'aliments. Comme un lent et minutieux déplacement de comètes, j'ai perçu la savante et fonctionnelle mutation des lipides et des glucides, des protéines et des sels minéraux. En même temps, je sentais la tristesse la plus inexplicable gazer littéralement tout mon sommeil. Avec une méfiance accrue, j'ai écouté une voix d'androgyne me réciter des principes rigides, qu'elle prétendait salutaire. Plus j'apprenais d'elle, plus je la détestais souverainement. J'ai constaté le travail sourd des os, des muscles, et j'ai perdu confiance en ce travail. J'ai subi, sans désirer y participer le moins du monde, la lente maturation des organes et des tissus, le développement du squelette, la descente des testicules, l'étirement de la peau et l'apparition de la pilosité. Aussi, lorsqu’avec d'autres, un petit matin dont j'ai perdu la trace, je me suis retrouvé face aux déambulatoires de la Première Ville, le corps engoncé dans leur combinaison comme dans un sac, j'ai marché sans rien dire. Puis on m'a jeté dans la Deuxième Ville. Puisque j'avais là, aux dires de la voix instructrice, le droit à la parole, j'ai tenté de la prendre, et ma conscience a mûri un petit peu. Mais devant le désordre conceptuel qui régnait dans cet endroit, la gorge incompréhensiblement nouée de chagrin, je n'ai très vite plus su quoi dire. C'est pourquoi je me suis tu.

Dernières paroles consignées. Cas inexplicable d'autisme profond.

 

Je suis né. Le contraire aurait tout aussi  vraisemblablement pu advenir. Je n'ai connu ni mon père, ni ma mère. De quoi suis-je, au fond, l'enfant ? Je suis l'enfant de la technologie de cette planète, du truchement bénin de quelques molécules, d'une loi barbare et mécanique. En marge de mon silence, de mon repos, de quelque chose qui était jadis vraiment mien, j'ai toujours été contraint d'exister, violé dans ma pensée la plus intime par une conviction qui ne fut jamais absolument mienne. Je n'ai rien entendu d'autre, que la voix nauséeuse qui m'entretenait de l'accomplissement irréel des cycles de ma vie future. Je n'ai jamais eu de frères. Je fais souvent ce rêve étrange : un oiseau millénaire, délivré de cet enfer, me tire à lui, dans le domaine étincelant où il se peint. J'ai bien compris qu'il n'y avait, ici-bas, d'autres réalités que la succession des cycles et des villes, où les camions bâchés nous transportent comme de vils objets. Et qu'enfreindre la loi constituait une grave faute, susceptible de provoquer des déséquilibres patents et dans mon organisme, et dans ma raison, puisque j'ai été programmé, corps et âme, pour la suivre et que je n'ai aucun souvenir antérieur à sa psalmodiante récitation. Oui, oui ! J'ai bien compris cela. Mais je prends le risque. Je me soucie si peu de ma pathologie que je ne suis même pas sûr que ce monologue soit de ma main.

Contremaître dans une fonderie. Refus absolu de poursuivre son travail

 

Plus intéressant, ce cahier noir subrepticement glissé sous sa veste lors de l’inspection de la cellule de Pivert.

- Ça, lance-t-il à Jappo, c’est déjà plus contemporain. Et ça doit être bigrement instructif !

Le Chef des gardes se rengorge sur son siège : le président souhaite de l’efficacité ? Il ne se doute pas, le président, à quel point il va en avoir, à présent que le voilà en poste : qu’en pense donc Jappo ?

Jappo ne répond rien Cela fait longtemps que Jappo demeure ainsi, posément contemplatif, l’âme austère, comme hanté par un esprit ancien. Une question, malgré tout, taraude l’esprit du chef de la sécurité, tandis qu’il se plonge dans la lecture du cahier : qui donc a pu subtiliser  l’Art d’Aimer 

JOURNAL D’UN CYGNE NOIR 

Tornade ! Faut bien être mauveterrien pour oser appeler ça une ville ! De larges pistes sablonneuses, bordées d'ornières arides et creuses, entourées sur toute leur longueur de troncs d'arbres morts grossièrement taillés en bancs inconfortables, et qui relient, dans un coin de steppe aride, des centaines d'immenses chapiteaux, ça et là rapiécés, répartis en districts. Voilà donc un sacré bon moment que j’raconte n'importe quoi. Tout ce qui me passe par la cervelle entre ces chapiteaux de toile multicolore, dans la poussière orangée des pistes et sous ce ciel dément dé zébrures, c'est bien égal. Tout. Sans réserve, sans retenue, sans vérité. J’raconte comme ça vient, labiales, palatales, dentales, facile !

Mes lèvres remuent t’seules dans le désordre l’plus glouton. Ici, n'mporte quoi peut s’changer en soliloque. N'm’porte quoi. Ma voix qui fil ‘et s’fond parmi les aut’voix qu'épinglent leurs gueules ouvertes à mes oreilles. Ma voix, comme décollée du reste, parle tout’seule, parl’de rien. S'agit qu’d’simuler, secoué, dérobé, happé, toute réflexion décimée par le muscle extraordinaire de la prononciation, toute syntaxe foutue en l’air tête à cul. Une drôle de pauvr ‘langue brûlée viv’ au milieu d’leur désert vif, leur foutue gueule ouverte et piaillant sur les pistes encombrées et les bancs de bois secs : telle est Blablaville.

Ce mot simple qui me hante et me dévaste, depuis mon arrivée dans cette ville ahurissante, pour dire tout ce qui transperce mon tympan : Tornade ! Ce mot, il suffirait que je le braille à tue-tête durant des années, et voilà ! Aux yeux de la Loi, j'aurais dit juste ! J'aurais parlé vrai ! Et mon cycle serait accompli ! On pourrait passer au suivant ! Tout, à jamais, serait dit ?

A moi seul, contre cette Loi qui nous humilie tous, je me sens un véritable cyclone errant sur mes deux pattes par le sable orange et caillouteux, parmi tous les causeurs que j'ai envie de saisir aux épaules, je me sens, oui, diminué jusqu'au ridicule, tornade ! Aussi ai-je bien vite compris mon erreur : Mauvemer… ces pas sur le rivage : Ma liberté, tout ce que j'aurais à dire si… Dans la cacophonie érigée en civisme qui règne en ce lieu, chacun est si bien occupé à couver son propre verbe pour le garder le plus longtemps possible en vie sous son croupion que personne ne porte plus la moindre attention à ce que l'autre a dit. J'ai quand même écouté. J'ai écouté tant que j'ai pu : Je n'ai rien entendu.  Il m'a dit que… Je lui ai dit que… Alors il m'a dit… Et puis l'autre, il a fait… Alors j'ai fait… Les paroles des uns… Les paroles des autres… C'est saisissant. Ici, personne, absolument personne ne se comprend. Je suis revenu pour rien sur les terres !

Chacun, sommé de délivrer une opinion, son opinion, doit avoir sur tout un mot à dire,  hors du temps, hors de l'espace, hors de soi. Soliloques d’épuisés que je croise partout. Salive. Des kilos, des tonnes de salive. Effort incessant de millions de petites glandes phréatiques jamais à court, jamais asséchées, torrent ivre que secrète chaque bouche, et qui périt dans le non-sens des postillons, voire des crachats, jusqu'à nous laisser dénués de lyrisme, vides d'idées, dépourvus de sens critique comme de rires ; c'était pourtant, prétendait la voix instructrice, la ville de la communication ; un apprentissage aussi important que celui de la marche :

Vous maîtriserez la parole, alors vous maîtriserez l'espace, le temps. Durant toute la durée de votre séjour sur Mauveterre, vous aurez besoin de manier cet outil sans cesse. Pour devenir un jour quelqu'un, cet entraînement est indispensable. Alors parlez ! Dites, tout ce qui vient ! Videz-vous les tripes ! Tout ce qui sort est beau, juste, bon, bien, exprimez-le ! Et, dès lors que vous aurez conquis la Parole, cette chose magnifique que vous découvrirez durant votre passage dans chaque parloir, ne laissez jamais, ne laissez plus jamais quiconque vous la couper

Nos cerveaux sont donc des inconditionnels du stockage. Nulle part, la moindre trace d'urbanité ! Nulle part. J'ai pourtant recensé quatre types de parloirs, parmi les chapiteaux regroupés en districts : Celui de la Plainte, celui de l'Injure, celui de la Rigolade, celui de la Leçon. Quatre types de discours, pour quatre districts, et des millions de récitants.

Je, me, moi : On n'entend que ça dans le district de la Plainte. Le ton est monocorde. Les sonorités nasales. Et tout y passe, tout défile. Tout y devient malheur. Des chapiteaux entiers, bondés, qui s'étalent partout. Un véritable tintamarre dans les chapiteaux de l'Injure. L'Injure, c'est de la Plainte retournée. Au centre de tous les objets qu'on vomit, la Loi elle-même. C'est véritablement de la flagellation organisée. Les termes fusent. On y vomit sa colère et sa haine. Vomit. Les termes butent contre la toile usée des tentes qui clapotent au vent.

 « Eh, toi, là-bas ! Tu connais la dernière ? Tu la connais, celle-là… » Ceux qui racontent des blagues essaient d'alpaguer tout ce qui passe à portée de mains : Pour claironner leurs histoires, ils donnent de l'organe à tue-tête, l'œil fanfaron. L'histoire d'un type qui… En constante improvisation, en constante quête d'un public vers lequel ils tendent tout, la main, le bras, la langue… Mais l'autre aussi en a une bien bonne à raconter. Une bien bonne… Une dernière… Ils s'énervent. Ils en essaient une autre, des chapelets entiers qui se dévident dans le grinçant cachot de leur solitude. Changement de chapiteaux.

Le lieu commun… on se retrouve dans un autre monde. Tous les slogans de la voix instructrice y  processionnent à la queue leu-leu. Le lieu commun, au début, ça rassure. Vite, ça chloroforme. On l'énonce toujours en trois points. Deux maximes, et on soupire. Ça tourne trop rapidement au vœu pieu : « on devrait comprendre. Il faudrait faire. Quand comprendra-t-on ? Quand fera-t-on ? » La leçon peut se faire contestataire ; elle reste une leçon. Enoncés sans enthousiasme, articulés sans nuance, ces lancinants leitmotive paraissent applicables à n'importe quelle situation. Toujours égrenés sur le même ton. Jugements de valeur. Répétés, sans jeunesse ni conviction. Comme s'ils provenaient d'ailleurs. D'une voix que plus personne n'a envie d'écouter.

Malgré ma déconvenue, malgré des maux de tête effrayants, je te dis, moi, que j'ai pris le soin de visiter les quatre, avant de devenir le fol égaré qui rugit dans la poussière ce seul mot qui les résume tous : Tornade !

Et moi qui hurle, hurle encore : Tornade ! Tornade ! Quel fatras ! Cet unique mot est devenu mon seul abri. Tornade ! L'aurai-je murmuré, chuchoté également, ce mot idiot ! L'aurai-je décliné sur tous les tons de la sensation ! J'ai appris à le mâcher en permanence, à le prononcer sans même m'en rendre compte. Ils veulent qu'on parle. Ils veulent une opinion sur tous les sujets, ils veulent savoir ce que nous avons en tête : tant mieux ! Je me tairai. Je serai un bloc imperméable et dévastateur, maître de toutes les techniques de la dissimulation : tornade. Et, tournoyant comme un dément sur mes pattes, comme si, prononçant, je n'étais plus que prononcé, je le brandis avec fureur devant tous les passants.

 

Un passant, justement :

Tout vêtu de noir, accroupi, fixant nonchalamment la foule l'air attendri, intrigué… En se frappant la tempe de son long doigt osseux, il déclame ce couplet :

Il narre à vie.

Il narre a tort !

Il narre, ravi

Le narrateur… 

 

 Absurde, ce qui se passe en moi... Oubliant l'endroit où je me trouve, je vais vers lui et je lui dis bonjour. Il ne manifeste qu'un petit mouvement de recul, un simple froncement de sourcils. Et puis, à son tour : bonjour ! Je m’accroupis à ses côtés pour observer le flot pépiant de nos contemporains en marmonnant, pour ne pas être en reste, mon terme fétiche. C’est la première fois de ma vie que je parle à quelqu'un !

Il répète sans cesse: ca-la-ca-la, ou ca-ra-ca-ra… Plus distinctement, soudain, je saisis cette bribe de phrase, méfie-toi des corbeaux. Je ne bronche pas. Il ne faut pas qu’on ait l’air d’échanger quelque chose ni de tenir une conversation. 

- Ici, ils se cachent dans la peau des sondeurs, rajoute mon inconnu entre deux marmelades de ses ca-la-ca-la-ca-ra-ca-ra

Les sondeurs, je les ai repérés, bien sûr. Questionneurs ! C'est du personnel de surveillance. Difficile de leur échapper. Ils se répandent partout : Contrôle de la parole dans la cacophonie ambiante. Tout dans la discrétion, tout dans l'efficacité. Dès qu'ils en chopent un à bout de mots, prêt à sombrer dans le mutisme, ces espèces de vautours se jettent sur lui et le bombardent de questions. « Que pensez-vous de ? Etes-vous d'accord avec ? Votre couleur préférée ? Ce que vous aimeriez être ? Le mot que vous adorez le plus au monde ? »

C’est vrai qu’ici, l’avis du moindre quidam compte son pesant d'or : De la forme qu'a une sandale à celle que pourrait avoir une sandale, tout y passe : le confort des sandales. La robustesse des sandales. L'esthétique des sandales. Le sexe des sandales…

Mais lui, qui est-il, tout vêtu de noir ? Je n'ose le lui demander. Il se frappe toujours le front, de son doigt, en observant avec minutie le visage des passants.

- Cycloques, me lance-t-il. Tous des cycloques

Et puis soudain, il me fixe dans les yeux, intensément :

Il narre à vie.

Il narre à tort !

Il narre, ravi

Le narrateur…

Je n'ai pas su réagir. Il avait trop raison, brusquement. Je ne le sais que trop, à présent. Depuis mon arrivée à Blablaville – depuis ma naissance -, je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille : c'était la première fois que quelqu'un m'adressait la parole.

Parler ! C'était la première fois. Nous sommes restés quelques secondes à nous dévisager, l'un et l'autre rudement interloqués. Un éclair de panique a traversé ses yeux quand il a fixé mon poignet. Alors, son grand corps de cygne noir s’est éclipsé très vite, en clopinant, dans la foule. C'est comme ça que je me suis rendu compte que mon bracelet de bord, je l'avais, en effet, égaré.

Il me semblait l'avoir récupéré sur la plage, avec ma combinaison en latex. Cet air horrifié que mon compagnon a pris avant de s'enfuir ! Où l'ai-je bien perdu ? Emporté par les flots ? Enfoui dans le sable ? Impossible de retrouver la trace de cet instant dans mon souvenir. Qu’a-t-il bien pu se passer dans son esprit ? Pour qui m'a-t-il pris ?

Tous les cycloques portent un bracelet de bord. Tous. Aussi vrai qu'ils portent une tête sur les épaules. Alors ? Si je parviens à me balader dans cette ville, le poignet ostensiblement nu, cela en dit long sur l'efficacité réelle des corbeaux ! Mais d'un autre côté, quelle légèreté de ma part. Est-ce mon insouciance qui l'a fait fuir ? S’est-il imaginé que j’étais de l’autre bord ? Tornade !

Lequel a suivi l'autre à son insu ? C'est lui qui m'a retrouvé le premier. Quand j'ai senti sur moi son regard triste, je n'ai pas pu m'empêcher de poser ma paume sur mon poignet. Et voilà que ces paroles incongrues, stupéfiantes, oui, sont tombées dans mon oreille. Il était planté devant moi, sur une piste un peu écartée. Il m'interrogeait, sur un ton presque avenant :

- Comment tu t'appelles ?

Comment tu t'appelles ! Il a répété plusieurs fois sa question sur un air de comptine, afin de masquer l'incongruité d'une telle demande aux oreilles indiscrètes. Comment tu t'appelles ! Le doigt, toujours, frappant sa tempe. Ce mot ! Ce mot qu'il me demandait ! Le seul, peut-être, auquel je n'avais jamais songé ! L'unique mot qui me manquait, au milieu de tout ce tintamarre. Celui que, proprement, je n'avais jamais eu en ma possession. Voilà que c'est celui-là qu'il voulait !

 

Sa requête m'a soufflé à froid. Mon nom ?

J'avais dormi dans leur petite case, mon corps avait ingurgité tout le liquide de leurs perfusions, j'avais tant subi le discours de la voix instructrice qu'elle-même et mon esprit avaient bien failli ne faire qu'un. Sur les sillons de leurs circulatoires, j'avais tracé des courbes et des méandres jusqu'à la pure nausée : Et je n'avais pas de nom !

Autour de nous, des cycloques gueulaient à tue-tête. Depuis un bon moment, j'avais mal à au crâne. Alors j'ai dit simplement, et j'ai répété : Tornade ! Tornade ! Pourquoi n'ai-je rien trouvé d'autre à lui dire ?

 

Il m'a regardé à nouveau intensément. Il a paru déçu. M'avait-il confondu avec quelqu'un ? Je n'en sais rien. De quel nom, de toutes façons, peut se prémunir celui que personne n'a jamais appelé. Il m'a regardé, l’œil embué de larmes. Et puis la foule l'a repris. 

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mardi, 11 février 2014

Pas rassurant

Les petits hommes veulent entrer dans l’Histoire. Surtout lorsqu’ils sont au service de plus grands qu’eux. Obama a bien pigé le fait qu’en France (contrairement au Royaume Uni), c’est le président qui décide en matière de politique étrangère, pas le parlement. Alors, quand il s’agit de se réserver une  possibilité de lancer une guerre à peu de frais, il se dit : autant avoir un petit pingouin dans sa poche. Ça peut toujours servir : Aussi, quand Barack loue François, c’est pour ses vertus de-va-t-en-guerre. Pas rassurant.

Pendant ce temps là, à Bruxelles, on ne comprend pas : Les Helvètes ont osé dire non. Les vieux démons de 2005 se réveillent. A chaque fois qu’à travers un référendum on donne la parole au peuple, c’est décidément pour recevoir un camouflet. Des populistes, des xénophobes, Et ce, malgré les « éléments de langage », les «concordances de valeurs » et les campagnes de communication. Les européennes s’annoncent mal pour les technocrates de Bruxelles qui ne pensent qu’à fédérer, fédérer, fédérer. Que vont-ils fédérer pour faire mine de l'emporter une fois de plus  ? Pas rassurant.

Il ne se passe plus rien officiellement en Ukraine. Si ! BHL s’y promène depuis jeudi et en revient demain, après avoir expliqué aux ukrainiens qu’il était ukrainien, et que les vrais européens, c’était les ukrainiens, bref. Il aura, sans doute, de précieuses préconisations sur la vraie civilisation… Ecoutez le.  Pas rassurant non plus.


 

Au même moment, ça glisse à Sotchi. Et Vladimir prend des notes.

 

 

20:47 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : hollande, obama, poutine, bhl, votation, suisse, sotchi, politique, europe | | |

lundi, 10 février 2014

L'oiseau peintre 12

oiseau-peintre,littérature,solkoDans sa splendide chemise en satin moucheté bleu turquoise, le directeur de l'hôpital pointe son cou ondoyant et gracieux, afin de mieux entrevoir dans la psyché la finesse de ses traits à travers le feuillage luxuriant de l’arbre à soie. Vrai, il étincelle de race, de santé et de jeunesse. Le président sera charmé de vérifier le soin qu’il prend à l’entretien de sa personne, et avec quel souci du moindre petit détail il préserve ces lieux, par lui autrefois chéris. Repoussant d’un geste délicat les feuilles bipennées qui tombent de la ramée, il retourne s’asseoir dans le transat à rayures crémeuses et commence à se verser une bière de malvacèse, spécialement brassée à l’attention des plus hauts dignitaires du Régime.

Le directeur de l’hôpital grimace. Bout de nourritures entre les dents, un geste de la langue glissant entre deux parois d’émail pour la retirer. Difficile. Fibres conglomérées. Il presse une touche de son portable. Une porte s’entrouvre :

« -Vous désirez, Monsieur le Directeur ?

-Un cure-dents, petit piaf. 

Elle va filer. Toujours si pressés, les domestiques.

-Petit piaf  ?

-Monsieur le Directeur ?

-Un miroir, également.

-Bien, Monsieur le Directeur.

-Petit piaf ?

-Oui ?

-Voulez-vous juste passer votre main là, un moment ?

-Dans quel sens, Monsieur le Directeur ?

-Vers le haut.

-Petit piaf?

-Monsieur le Directeur ?

-Vous la trouvez normale ?

-Bien sûr, Monsieur le Directeur.

-Allez-vous en, petit piaf, vous me mentez sans arrêt.»

La porte en verre de l'ascenseur coulisse enfin. Sur l'air du Marécage vaincu, Patrick fait trois pas sur la terrasse, humant l'air, suivi de l’affable monsieur Merle. Ils contournent le premier massif de rhododendrons à gauche. Le numéro deux du Régime attend devant son transat, afin d'accueillir le numéro un, de la façon la moins protocolaire possible. Lorsque Patrick le voit, il l’enrobe d’un regard qui n'est ni amoureux, ni amical, ni paternel, mais d'où suinte un émerveillement total.

- Excuse-moi, mon vieux, pour ce retard.

Le directeur de l’hôpital ne répond rien, tandis que le majordome s'incline devant lui. On dirait qu'il va ne laisser de tout son corps qu'une tâche fluette et sombre au milieu du grand jardin. Monsieur Merle ne prend l'ascenseur avec le président que pour s'incliner quelques secondes ainsi devant Maxime debout, immense devant son transat, un verre de bière à la main. Puis il disparaît à nouveau parmi les rhododendrons, sur l'air du Marécage vaincu qui résonne à nouveau, dans la fixité immuable et sans bavure de ce qui est prévu.

- Pas très marrante, ta nouvelle recrue, dit Maxime.

- Mais efficace, certainement ! répond Patrick.

- Efficace ? Le vieux doyen n'y a-t-il pas laissé sa peau ?

- Sur mes ordres, ne l'oublie pas !

- Et qui le commande à présent ? Toi ? Tu ferais bien de te méfier davantage de ce genre de serviteurs…

- Il a toujours été un excellent homme de mains…

- N'est ce pas ce que devait se répéter l'ancien Doyen ?

Maxime prend un air ombrageux.

- Pour le petit majordome, passe encore, mais pour le nouveau doyen…

Patrick ricane.

-J’ai placé le nouveau doyen à ce poste parce qu’il neutralisera très bien les ambitions du chef des gardes, et vice versa.

-Deux rivaux peuvent parfois s'unir pour abattre leur maître, non ?

Cette controverse à laquelle il ne s'attendait pas commence à agacer le président.

- Tiens-toi plus tranquille. Et cesse de me parler sur ce ton de caractériel : ce n'est pas seulement ton poste de directeur qui ne tient qu'à un fil… C'est aussi ton mariage. Et peut même être ta propre vie. Regarde ce qu'en si peu de temps, je suis arrivé à faire de toi !

C'est le moment que choisit monsieur le directeur de l'hôpital pour arracher sa moustache et ôter ses lentilles de contact. Les yeux dans les yeux, Maxime lance à son maître !

- Regarde plutôt ce que tu as fait de toi-même ! Un type qui n'est même plus foutu d'accorder sa confiance à soi-même !

- Tu n'es pas exactement moi-même, Maxime

- Que tu crois ! Nous sommes face à des événements d'une gravité sans précédent. Tu fais comme si tout t'échappait, comme si tu ne voyais rien… Comme si tout ce que le Vieux et toi aviez programmé devait se déplier comme une simple partition d’opéra. Fais attention à ton arrogance, Patrick !

Le président ne répond pas. Il s'assoit simplement dans le transat, à la place qu'occupait le directeur de l'hôpital avant son arrivée :

- Ça suffit, maintenant. Sers-moi une foutue bière, et déshabille-toi !

 

A une telle sommation, Monsieur le Directeur de l'hôpital sait que les limites extrêmes de la révolte contre son maître sont atteintes. Il n'a plus d'autre pouvoir, sur l'heure, que celui de s'exécuter. Tel un pantin, habit par habit, jusqu’au tout dernier. Quelques secondes plus tard, devant le numéro un, le numéro deux du Régime se retrouve donc nu au milieu des plantes exotiques aux couleurs vives, aux formes charnues, aux parfums envoûtants.

Un verre de bière à la main, le président commence à scruter attentivement sa créature d'un air étonné et satisfait. Sur sa terrasse privée, il n’est plus que l'une d'entre elles, une plante superbe, luxuriante, vénéneuse. Sur le torse parfaitement imberbe et bronzé du directeur de l'hôpital, le président laisse courir deux doigts de sa main :

- Parfait, parfait …

Doucement, il enfonce la pointe de l'index dans le nombril de Maxime :  

- Une parfaite réussite, cette cicatrice pas trop infamante, et qui perdure malgré tout ! 

Dans le creux de sa paume, il soupèse les deux testicules de monsieur le Directeur de l'hôpital, sous la peau qui se rétracte.

-Les Anciens appelaient ça des bourses parce qu’ils croyaient que ça contenait un trésor ! Un trésor !  Le rire de Patrick résonne à travers la terrasse. Les naïfs !

Le président palpe avec précaution la verge du directeur de l’hôpital et reconnaît une tache de rousseur qu'il affectionne tout particulièrement au même endroit sur la sienne. En fin connaisseur, comme on saluerait un animal familier, il caresse un instant cet organe leste, dont le bout charnu se découvre en quelques secondes :

- Quel dommage, marmonne-t-il, qu'elle soit si petite !

- Ça, répond narquois Maxime, je ne comprends pas comment vous vous y êtes pris ! Il devait bien exister un moyen, pourtant !

- Un moyen ? Un moyen… Tout devait demeurer le plus confidentiel possible ! Patrick rugit :   Et puis la mort du Vieux… Tu le sais mieux que quiconque. Il a fallu faire en toute hâte !

A ces mots, monsieur le Directeur de l'hôpital éclate de rire, et reçoit instantanément sur la joue gauche ce genre de claques présidentielles destinées à ne jamais plus être oubliées. Les brins de cristal étincellent sur le sol en marbre, parmi la mare de bière dorée qui se répand entre eux. Patrick prend le corps de Maxime entre ses bras :

- Excuse-moi, petit ! Excuse-moi, mon petit !

L'autre ne bronche pas. Ce n'est pas seulement avec ses émotions et son goût des détails qu'il est encombrant, c'est aussi avec ses effusions d’un autre siècle !

- Ne bouge plus, dit tout à coup le président.

Alors, Patrick s'installe à nouveau dans le transat. Dans la lumière oblique de l'astre qui se répand sur les acores, les cactus, les euphorbes, les orchidées, les népenthes, les philodendrons, l'œil rivé à ce corps éblouissant de vie et de réalité, dont il chérit vainement, plus que de nul autre au monde, tous les aspects, il s'abandonne totalement, pour un temps indéterminé, à la plus audacieuse des contemplations narcissiques.

Parfois, Patrick semble s'enfuir très loin dans un temps imaginaire, devant cette forme précise et offerte de sa propre nudité que lui rend le temps. Des jets stridents de douleur percent de ses yeux, quand il y songe : il sourit ou il pleure, c'est selon. Il songe à Béatrice. A côté du corps de Maxime, celui de Béatrice lui apparaît, tel qu’alors, lorsqu’ils faisaient l’amour dans ce jardin. Jamais il ne dit mot. Plusieurs heures peuvent ainsi s'écouler.

L'un demeure assis, l'autre debout : Maxime ! Maxime, parchemin vivant et kaléidoscopique de Patrick : Est-ce vraiment à cet être aussi juvénile que le Vieux confiait les clés de son gouvernement ?  Est-ce vraiment cette virilité encore en herbe que Béatrice a tant chérie ?

Un théâtre de scènes variées et mouvementées, dont le retour imprévisible finit toujours par être d'une chronologie saisissante, se joue alors dans l’esprit troublé du maître de Mauveterre : une reproduction à l'identique de sa chair, fixé dans l'immuabilité de la chair de Maxime, telle est l'essence de la conception politique du Régime qu'ils ont fixée ensemble, le Vieux et lui. Une réforme indispensable des conceptions de la parentalité, de la filiation et de la procréation. Indiscutable, avait tranché le Vieux.

- Béatrice, de son côté, ne peut continuer à refuser l’expérience, grondait ce dernier. Il faudra bien que tu parviennes à la convaincre de cela…

- Mais elle trouve cette idée démentielle !

- Démentielle, certes… Démentielle ! Est-elle plus démentielle que les programmes de nos prédécesseurs aux commandes de la planète, qui n’ont su éviter avec leurs systèmes de gouvernement successifs aucune des guerres civiles, des épidémies et des révolutions dont leurs foutus incunables chantent la gloire à longueur de chapitres ?

Le vieux se levait lourdement de son club. Il arpentait le bureau devant Patrick, saisi d’effroi devant cette détermination : « A force de caresses, nom d’un chien ! A force de baisers, ne viendras-tu pas à bout des réticences de ton épouse ? Se rend-elle bien compte que la réussite du programme dépend aussi de sa participation ? »

Etait-ce même une réforme ? On ne faisait que suivre une pente, la pente inexorable de l’Histoire et de la technologie…. On ne faisait que prolonger un processus activé depuis la nuit des temps, quand l’espèce s’était levée sur ses pattes et avait planté son cul face au Ciel pour l’assurer de son mépris.

Une idée démentielle ? Certes, Béatrice elle-même pouvait légitimement le penser, sur l'instant. Sur l'instant seulement. Patrick n’avait qu’à le lui expliquer, une fois de plus : sur le très long terme, cette « folie » est justifiée ; elle découle logiquement de l'établissement de la Loi des cycles, dont ni le Vieux, ni Patrick, ni elle ne sont, après tout, les responsables !

- Le respect de la Loi ne peut plus dépendre d’ancestrales règles autoritaires, argumentait le Vieux. Son fonctionnement même doit désormais s’inscrire dans les gènes des individus. Pour l’instant, chaque cycloque est personnellement sollicité, impliqué dans la Loi à chaque cycle de son existence : la majorité des individus ont l'air consentants. Mais sont-ils tout à fait consentants ? Or, si, les systèmes de conditionnement ne parviennent plus à les rendre consentants, notre devoir est, dès lors, de les faire naître tels. 

Béatrice objectait : Aucun processus historique n’est irréversible. Ne pouvaient-ils pas, au contraire, garder le hasard comme un atout, plutôt que de chercher à l’abolir aussi radicalement ? Non, non, s’obstinait à lui expliquer son jeune époux soumis au vieux président : la Loi des cycles était un processus historique arrivé à maturation, alors qu'eux-mêmes n'étaient pas encore nés. Qu’y faire ? Qu’y changer ? Un processus installé dans les mœurs, les faits et les consciences : on ne pouvait faire machine arrière.

- Voilà tout, comme le lui disait le Vieux… Voilà tout, répétait-il à Béatrice.

La réforme globale du système des naissances, Patrick en porte dorénavant l'entière responsabilité sur les épaules. Voir ainsi Maxime, qui en est la première incarnation, le régénère, le réconforte. L’œil empli de sarcasmes, monsieur le directeur de l’hôpital attend, impavide, que cesse la rêverie présidentielle. Alors Maxime s'approche un peu de Patrick. Dans cet air embaumé de senteurs, hanté de souvenirs, traversé de lueurs, il énonce, dans un souffle :

- Je ne l'aime décidément pas, ton tout nouveau majordome.

Patrick ne répond rien. C’est l’heure de régler les problèmes administratifs. Patrick consulte des fiches, indique des ordres d'un ton sec et las, que Maxime prend en notes. Transformation progressive de la libido du citoyen ordinaire, Gestion massive des fêtes et des spectacles

- Tu aurais vu le sourire du Vieux quand il me disait : « Avec des milliers de petites ampoules, des centaines de simples projos, des baffes par dizaines et des écrans judicieusement répartis dans la ville, tu ne te doutes pas de ce qu'on pourra obtenir de tous ces imbéciles… Le consentement  qu’on ne peut jamais obtenir d’un individu, on l’obtient d’une masse d’un claquement de doigt…

Puis, hâtivement, ils dînent ensemble d’un plateau de coquillages véritables, arrosé de vin des vignes. 

Patrick engage alors un soliloque :

- Extinction définitive de l'influence des anciennes légendes sur l'Inconscient, Vous ne pourrez jamais abolir leur parole, mais leurs croyances, certainement, me disait le Vieux. Il suffit de plonger les cycloques dans un bain constant de communication immédiate, dans une furieuse nécessité de s'exprimer à tout bout de champ, et de les y soumettre tous en même temps, et à propos de tous les sujets possibles et imaginables. Demandez à vos professeurs de se creuser le citron, bon sang ! C’est à cela que sert Blablaville, mais il faut absolument donner du sens à l’opinion de chacun pour que le tout fonctionne. Du sens, entendez-vous ? A l’opinion de chacun, n’est-ce-pas… Voyez ça avec vos programmateurs. Méfiez-vous cependant de l'existence avérée de centaines d'incunables parmi les ruines, sur lesquels certains pourraient tomber par hasard durant leur errance dans la jungle. Abolir le mythe, c'est une affaire d’une ou deux générations à présent

- Y sommes-nous ? Y sommes-nous bien ? Et ça ? grince Maxime en désignant les statuettes de l'oiseau éparses sur la terrasse, au milieu des cactus et des orchidées.

- Ça ? Simples objets décoratifs à l'usage des seuls dignitaires. Personne n'en connaît plus la signification.  tu ne vas pas redouter l'art primitif, tout de même ?

- Il faudrait en débarrasser la jungle tout entière… Il faudrait en nettoyer la surface de toute la planète ! se met à hurler Maxime, frappé d’hystérie.

- La jungle tout entière ? Tu déraisonnes !

Maxime gronde, soudainement.

- Je le hais, cet oiseau.

- C'est lui accorder une importance excessive !

- Ne pourrait-on pas, au moins, les retirer de cette terrasse ?

- Du jardin ? De la terrasse ? Tu n'y penses pas.

- Si je te le demande ?

- Mais pour quelle raison ? De simples statuettes inoffensives !

- Inoffensives ! … Si je t'en supplie ?

 

Dans la rapidité exceptionnelle de sa croissance en couveuse, il a dû manquer à Maxime une éducation au bon goût ! Et peut-être même, à la raison ! Retirer ces statuettes ! Pourquoi pas déraciner toutes les plantes, nettoyer la terrasse, supprimer l'air du Marécage vaincu ? Un monde intangible… Pourvu que d'autres ratés ne se découvrent pas, au fil du temps… Patrick se mordille les lèvres, l'œil de travers, et réplique :

- Ta haine lui confère un pouvoir qu'il n'a pas. Laisse donc tomber ça !

- Ce sera lui ou moi, dit l'autre soudainement. Lui ou toi ! Tu n'as donc pas encore compris ? Quels sont-ils, ces événements d'une gravité sans précédent dont nous parlons sans cesse, sinon le retour, inévitable, de l'Oiseau peintre ?

- Tu ne crois tout de même pas à ces conneries à dormir debout ?

Maxime baisse à présent les yeux devant celui qui le fixe et, dans un effet de miroir saisissant, se mordille à son tour les lèvres, l'œil de travers. Il comprend qu'il vient de commettre une erreur. Pas d'impulsivité avec Patrick, jamais. Ne jamais chercher à exercer la moindre influence sur cet esprit en dehors de ses instants de contemplation narcissique. Il appartient encore au monde primitif, n’en déplaise à tout son orgueil.

Contrairement à lui, Maxime n'aime pas leur corps… Un mécanisme, c’est tout. Patrick a beau insister : de quelle engeance est-il ?  Jambes, torse, fesses, bassin, sexe, visage compris… Il n’aime pas. Il déteste. Il regarde leurs mains. Leur corps n’est qu’un outil. Un simple ustensile. Maxime grince des dents. Le jour où il parviendra à lui asséner cette vérité ! A lui révéler dans quel mépris tout son être le tient… La tension parvient à son comble. C’est l’heure de se quitter

L’un sonne son petit piaf, l’autre son majordome.

- Tenez, déclare monsieur le directeur de l'hôpital au président, en lui tendant un carnet : le journal de la semaine à l'hôpital. R.A.S. du côté des naissances. On insiste juste sur quelques accidents du travail, dans certains services de moindre importance.

 

Ce soir, une fois de plus, Patrick ne ressent ni l’envie ni de regagner son bureau, ni celle de rejoindre son épouse : sous la frondaison des grands ginkgos, il préfère venir saluer ses chiens. Vers eux, il tend la main, comme s’il cherchait à atteindre un peu de leur joie féroce, Trois centimètres ! Il voit là comme une ironie du sort. Trois centimètres de perdu sur le mien, songe Patrick. L’heure est pourtant venue que Maxime rencontre sa future épouse.

Les bêtes, qui perçoivent son inquiétude, aboient plus nerveusement encore, leurs langues roses, telles des chiffons haletants… Le président s’adosse à l’écorce du ginkgo. Maxime est-il fou ? Je le hais, cet oiseau ! Ou bien Maxime a-t-il développé une lucidité d’un type nouveau ? Il ne sait. Il hésite. Parfois, Maxime l’effraie. Devrait-il s’en débarrasser pendant qu’il est encore temps ? Béatrice aurait-elle raison ? Pour chasser les soucis de l’instant, il a besoin de s’emplir de leur animalité : il hume l’air à pleines narines, ne prêtant plus l’oreille qu’aux grilles qui tremblent de secousses effrayantes, sous l’assaut des molosses.

Non ! Elle vivante, avait juré Béatrice, jamais elle ne prêterait une once de son corps à leur projet insensé. Pas même la plus infime de ses cellules ! Rien. Rien !

Patrick ferme à nouveau les yeux. Ce vent qui surgit de l’Est… ce parfum d’ébriété qu’il charrie à chaque fois, le Vieux, il en est sûr, l’avait senti avant lui, tandis qu’il devenait de jour en jour plus taciturne. Patrick soupire. Il est en son pouvoir de tenir la dragée haute à tous ses incapables de dignitaires. En son pouvoir de raisonner Maxime. En son pouvoir de consoler Béatrice. Mais contre ce vent, que peut-il, lui, président ? 

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samedi, 08 février 2014

Finkielkraut et le fascisme de gauche

La guerre des mots continue. Après le singe et la quenelle, voici le français de souche, qui devient à son tour un gros mot. Après l'émission, Des Paroles et des Actes de ce jeudi 6 février, deux membres du conseil national du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d'Harlem Désir et Naïma Charaï, présidente de l'Agence national pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (ACSE) ont en effet saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l'intervention d'Alain Finkielkraut «d'inacceptable» et «dangereuse». Ils s'inquiètent précisément de l'usage par le philosophe de l'expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l'extrême droite». Ah bon ?

Moi qui n'ai pas un seul immigré dans mon pedigree, que des péquenots accrochés de génération en génération au bois de la croix qui fut aussi celui de la charrue, je suis donc, c'est confirmé, un fasciste d'extrême droite pour tous ces dangereux crétins incultes et procéduriers du PS. 

Voici la réponse de Finkielkraut :

 

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«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l'émission Des paroles et des actes, j'ai dit que face à une ultra droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l'intégration et l'offrande à l'étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l'intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi - des origines étrangères et que c'était tout à l'honneur de la France. J'ai acquiescé mais j'ai ajouté qu'il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L'idée qu'on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L'antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n'aurait pas de droit de cité en France, c'est l'origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j'ai été naturalisé en même temps qu'eux en 1950 à l'âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd'hui, on peut dire absolument n'importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d'être taxé de racisme au moment où j'entonne un hymne à l'intégration, et où je m'inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L'hospitalité se définit selon moi par le don de l'héritage et non par sa liquidation.»

Pendant ce temps là, savez pas ce que le Pingouin de la Raie Publique, à 19% dans les sondages fait ? Histoire de récupérer le vote des banlieues après la désastreuse affaire Dieudonné, et pour ne pas prendre part au spectacle de la procédure, il danse avec Jamel Debbouze dans un collège difficile  ! Ha ha !

Il veut finir sa lamentable carrière dans les fraises ou dans les choux ?

 

vendredi, 07 février 2014

Visions de Gérard, Kerouac

Voici une page de Jack Kerouac insolite, éloignée de la carte postale du beatnik de Greenwich Village et d'ailleurs, - une page extraite d'un splendide récit mi autobiographique, mi onirique que je suis en train de lire, qu'il a consacré aux dernières années de son frère Gérard, mort à 9 ans en 1926, alors que lui-même n'en avait que 4. Le texte est écrit en 1956 et publié en 1963 par Farrar Strauss & Co à New York, et dans sa version française en 1972 par Gallimard. Kerouac est mort en 1969 à 47 ans.  Le récit des dernières années de Gérard se trouve également dans plusieurs lettres que Kerouac a envoyé en 1951 à son ami Neal Cassady, qui lui inspira le fameux On the Road, et dont à l'occasion, je publierai quelques extraits étonnants.

Gérard vient lentement, perdu dans ses pensées par ce matin clair, au milieu des enfants heureux – Aujourd’hui, il est perplexe, il regarde là-haut ce bleu vide sans nuage et parfait, et se demande ce que sont ce vacarme et cette fureur qui règnent ici-bas, à quoi riment les hurlements, les bâtiments, l’humanité, l’inquiétude – « Peut-être n’y a-t-il rien du tout », pressent-il avec sa pureté lucide- «tout comme la fumée qui sort de la pipe de papa – les dessins que fait la fumée. Tout ce que j’ai à faire, c’est fermer les yeux et tout cela s’en va – il n’y a pas de maman, pas de Ti Jean, pas de Ti N in, pas de papa – pas de moi – pas de Kitigi (le chat) – Il n’y a pas de terre – regardez le ciel parfait, il ne dit rien ».

A l’autre bout, c’est le presbytère où vit le curé Lalumière, le Curé, avec d’autres prêtres, une maison de brique jaune qui emplit d’effroi les enfants car elle est en soi une sorte de calice, et nous imaginons à l’intérieur des processions avec les cierges, la nuit, et de la dentelle blanche comme neige au petit déjeuner – Puis c’est l’église Saint-Louis de France, qui était alors une construction souterraine, avec une croix en béton, et à l’intérieur des bancs lisses à la mode d’autrefois, et les vitraux, et les stations de la croix, et l’autel, et les autels spéciaux pour Marie et Joseph, et les antiques confessionnaux avec des draperies lie-de-vin et des portes percées de judas et surchargées d’ornements – Et de vastes et solennels bassins de marbre au fond desquels repose l’eau bénite des jours anciens qui a mouillé des milliers de mains – Et des alcôves secrètes et des orgues surélevées et des arrière-salles sacro-saintes d’où des enfants de chœur émergent en dentelle et surplis noir ; et des prêtres s’avancent en grande pompe, parés d’ornements royaux – Gérard y était allé assidûment, à maintes reprises, il aimait se rendre à l’église – C’était là que Dieu avait son dû – « Quand j’arriverai au Ciel, la première chose que je demanderai à Dieu, c’est un joli petit agneau blanc pour tirer mon charriot – Aï, je voudrais bien y être déjà, tout de suite, sans avoir besoin d’attendre » Il soupire au milieu des oiseaux et des bambins, et là-bas, au milieu de la cour sont rassemblées les sœurs, nos maîtresses d’école, qui se préparent et attendent que  la cloche et que les élèves se mettent en rangs, la brise du matin agitant légèrement leurs robes noires et leurs rosaires qui pendent ; leur pâle visage autour de leurs yeux chassieux est délicat comme un ouvrage de dentelle, distant comme un calice, rare comme de la neige, intouchable comme le pain bénit de l’hostie ; les mères de la pensée (…)

 

Oh, être là, en cette matinée, et voir vraiment mon Gérard, attendant en rang, avec toutes les autres petites culottes noires et les petites filles alignées de leur côté, toutes en robes noires et ornés de cols bleus, voir la joliesse et la douceur et le charme attendrissant de cette scène désuète, les pauvres religieuses plaintives qui font ce qu’elles croient être le mieux, dans le sein de l’Eglise, toutes sous son Aile qui se replie – La colombe est l’Eglise –Jamais je ne dirai du mal de l’Eglise qui a donné à Gérard un baptême bienfaisant, ni de la main qui a béni sa tombe et qui l’a officiellement consacrée – Qui, en la consacrant, l’a fait retourner à ce qu’elle est, une neige céleste et éclatante et non de la boue – A montré ce qu’il est, un ange éthéré et non un être en putréfaction – Les religieuses avaient l’habitude de frapper les enfants sur les doigts avec l’arête d’une règle quand ils ne se rappelaient pas 6 fois 7, et il y avait des larmes et des cris et de grands malheurs dans chaque classe, chaque jour – Et toutes les brimades habituelles – Mais tout cela était secondaire, tout était destiné au sein de l’Eglise Solennelle, laquelle, nous le savions tous, était de l’Or Pur, la Lumière Pure.

Jack Kerouac, Visions de Gerard, 1963

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Jack Kerouac listens to himself on the radio in 1959. Photograph: John Cohen/Getty

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jeudi, 06 février 2014

L'oiseau peintre 11

A ce dernier hurlement, le moins bref et le plus strident de tous, le détenteur de la chaire d'informatique – celui qui se plaint que le Grand Eclectus leur refile sans cesse du sale boulot pour les tenir à l'écart de tout ce qui est passionnant dans leur domaine – dresse l'oreille. Plus rien de lui ne dépassait de son écran et de son clavier, c'est pour ça, dira-t-il, au cours de la brève enquête, qu'il n'avait rien capté auparavant, bien que son cagibi soit mitoyen de celui de la victime.

A sa sortie, il a surpris son collègue d'en face, l’universitaire qui détient  la chaire de prêt à porter. Il était debout en robe de chambre dans l'encadrement de sa porte, en train de zyeuter Pivert, lequel braillait comme un déraciné, un verre de lunettes fendu en eux, dans le fond du couloir… Du coup, tous les autres ont rappliqué dans une confusion indescriptible : détenteurs et détentrices de toutes les chaires du lotissement, sociologie, conditionnement culinaire, astronomie, génie civil, histoire du désert, cinéma documentaire, chimie organique… Tout ça a foutu un sacré joli ramdam, dans le conglomérat en préfabriqués, avant la venue de Monsieur le chef des gardes, que personne, dans cet affolement, n'avait même songé à prévenir.

Une escouade de corbeaux est apparue bientôt, pour relever des empreintes.

Ils ont dû chasser cette troupe en émoi, qui avait déjà posé ses pattes partout. Sous la surveillance attentive de Monsieur le chef des gardes, les corbeaux ont tiré des petites ficelles pour diviser le réduit de la victime en secteurs : Secteur un, secteur deux, secteur trois.

Le cadavre de la victime gît en secteur un, le secteur de la victime. Le secteur deux, seulement occupé par un bureau entièrement vide, c'est celui du mobile, là où se trouvaient les précieux incunables.  Nul ne doit, non plus, y pénétrer. Quant au secteur trois, c’est celui du coupable : le périmètre alentours, où résident tous les suspects, c'est-à-dire eux tous. Le détenteur de la Chaire de la Natalité en premier lieu. L’ensemble porte un nom : la scène du crime.

Au centre du couloir, ce dernier hurle toujours. Il inquiète tous ses collègues, ce dingue de Pivert, à répéter qu'on lui a volé tous ses organes, son foie, sa rate, sa bile, son estomac, sa cervelle, et que celui qui lui a fait un coup pareil, c'est aussi l'assassin de la grammairienne qu’il a vu fuir sur de grands déambulatoires. Perdre ainsi la boule ! Quel foutoir à l’Université : il y a de quoi demander des comptes au chef de la sécurité qui calme ce petit peuple en émoi comme il le peut : Pas de quoi, non plus, déranger le président à qui il fera, le lendemain, un simple rapport circonstancié. « Dans cette affaire, tout n’est qu’affaire d’éléments de langage, vous savez… »

 

Le doyen vient de les rejoindre enfin. Son élégance surprend et cloue le bec à tous les professeurs, vêtus d’un simple peignoir ou d’un seul  pyjama. Monsieur le chef des gardes s’approche de lui : il s’excuse de ne l'avoir contacté qu'après que ses corbeaux ont tiré toutes leurs ficelles et établi le tracé de tous leurs secteurs. C’est une affaire apparemment grave … peut-être empoisonnée, qui nécessitait la plus vive diligence. Monsieur le chef des gardes assure qu'il prend tout sur lui, officiellement.

Les deux dignitaires se dirigent à présent dans la cellule du détenteur de la Chaire de la Natalité. Ses collègues chuchotent à voix basse en les voyant passer devant eux : qu'un Pivert perde ainsi la boule et se mette à se comporter comme les petits personnages des fiches dont Monsieur le Chef des gardes leur avait lu quelques extraits, là, c'est quand même renversant ! Et ça devient aussi inquiétant : Pivert n'a t-il pas été programmé par la voix instructrice pour administrer raisonnablement les naissances quotidiennes? Raisonnablement ! Aucun d'entre eux, qui tous possèdent, comme Pivert, une chaire honoris causa n'est donc plus à l'abri ? Le savoir ne les protégeraient plus de la folie ? Et tous de contempler les deux brancards qui s’éloignent, d'un air penaud :

Celui, recouvert d'un drap, de la grammairienne, que les employés de la morgue conduiront bientôt dans une autre ville, et cet autre où Pivert, sanglé, les pupilles révulsées et la bouche écumante, comme s'il vomissait le contenu fabuleux de toute une baignoire, beugle encore, à qui mieux-mieux, à s'en rompre les veines…

- Deux de vos plus éminents collègues, murmure le chef des gardes en guise d'oraison funèbre. Quel gâchis !

Il tient sous le bras un cahier noir. Tout le monde baisse la tête sans plus dire mot.

 

Demeurés à l’abri des regards de la piétaille, les deux dignitaires du Régime s’engagent, pour regagner leur véhicule, sur l'esplanade de l'université. Ils se connaissent depuis fort peu de temps. Comme le veut le protocole, l'un porte un costume en flanelle marron clair, l'autre un costume en flanelle gris cendré. Le protocole imite une vieille coutume, initiée par les anciens rois, qui décidaient des habits que devaient porter leurs ministres : A chaque fonction, un nom d’oiseau, à chaque oiseau un déguisement propre. Le faisan pour le doyen de l’Université, le faucon pour le  chef des gardes, le bouvreuil pour celui du protocole, la grue pour la mode, le pingouin pour la cuisine, le flamant pour la propagande, le pélican pour le gouverneur du sommeil, le caracara pour celui de la Parole, le casoar pour celui du plaisir (dont le diminutif est Truche), le guacharo pour celui de la marche…

Entre eux le courant passe : ils appartiennent à la génération du nouveau président. Ils savent qu'ils ne datent pas du précédent.

- Le plus embêtant …, déclare le doyen

On n’entend plus que la brise dans les frondaisons.

- Oui, je sais, Faisan. C'est la disparition des incunables. Combien en avait-elle en sa possession ?

- Quatre !

- Quatre ? Le président sera une fois de plus ravi !

Comme à chaque fois qu'il réfléchit, le chef des gardes lustre sa moustache, trop peu garnie à son goût :

- Avez-vous sur vous les références exactes ?

Sur son calepin de poche, le chef des gardes note : un traité de grammaire ancienne, une chronique de la première dynastie, une autre de la quatrième, et puis un autre, encore, plus original...

- Original ?

- Bien sûr.

Le chef des gardes a l'air étonné.

- Plus égrillard, mon cher Faucon. Plus cochon, si vous voulez. Des planches érotiques, assez loquaces, dans le genre bien bandantes.  Faucon s’arrête :

- Des planches érotiques… Les Antiques ?

- On ne remettra pas la main dessus avant un sacré moment, je le crains.

- C'est tout ?

- A ma connaissance, oui.

- Il faudrait éviter, dorénavant, que les incunables quittent les coffres de la Sécurité.

- Cela ne facilitera pas la tâche des traducteurs.

- Mais ça risque d'être indispensable. Dites-moi, vous faites de la peinture ?

- De la peinture ?

- Votre poignet…

Suivant des yeux le regard de Faucon, Faisan découvre en effet quelques tâches de couleur sur son poignet.

Je ne sais pas. J’ai dû frôler quelque chose de fraîchement peint. 

Il rougit, puis enchaîne aussitôt : 

- Comment se porte Jappo ?

Le chef des gardes observe un instant son collègue. Perspicace. Perspicace et sensible, ce doyen.

- Jappo se porte à merveille. Je vous remercie.

Sans une parole de plus, les deux dignitaires se serrent la main, sous la frondaison rachitique et secouée par le vent des platanes de l’esplanade.

A peine regagné son cylindre, le doyen de l’Université a jeté son costume en flanelle marron clair sur le rebord d’un sofa. De tout son poids, Faisan se laisse tomber. Rêvera-t-elle jamais à lui ?  Inutile, sans doute, de la guetter si longtemps. Inutile, au fond, de se donner tant de mal : Une histoire ? Lequel, parmi eux, peut encore se targuer d’une véritable histoire ? Qu’est-ce que c’est donc, sur Mauveterre, que vivre une aventure ? Il soupire. Il pose sa joue brûlante contre la soie du divan.

Cet amour naissant… Devra-t-il s’aligner, se ranger, le taire en un coin de sa mémoire ? Une histoire, oui, que Faisan se raconterait en rangeant ses pinceaux : Entre le tissu de soie et sa joue, Faisan glisse la paume de sa main, comme s’il en cherchait une autre, qui le caresserait. Une absente : cette comédie, tous savent la jouer à merveille, dans des couloirs gigantesques et froids. Tous excellent à ce jeu. Ils semblent ne jamais en souffrir.

Faire mine. Administrer… Tel est donc devenu son job principal, à lui aussi.

- Tel est mon job, se répète tristement le monsieur le doyen. Pourtant, combien cela risque-t-il de me meurtrir ? De m’enfermer peu à peu dans un rôle nul et que je ne souhaite pas jouer, dont je n’ai pas les clés, qui ne m’intéresse plus ?

 Une fraîcheur soudaine, et Faisan se dresse d’un seul coup sur ses pieds. Il se précipite à la fenêtre. Par-dessus le rectangle net des façades, s’étend le ronronnement de la ville assombrie. Cette terrasse du Palais ! Au milieu des champs de tuiles, de briques et de béton, elle forme un gigantesque carré de verdure, une véritable jungle naine qui ne manque ni de niches, ni de recoins, ni d'abris, sous les larges frondaisons de tous les spécimens qu'elle contient. Nimbée de pourpre et d’or, dans la courbe spectrale de ces nuages gris, il croit saisir le visage, puis la silencieuse, fragile, fugitive forme en mouvement d’une silhouette qui y danse.

Non, ça ne se peut… c’est trop tôt, encore. Trop tôt. Du bout de ses doigts, il se frôle les paupières, comme pour en écarter un voile.  Non, ça ne peut pas être elle. Pas encore.

Il enfile un peignoir de la même teinte que son costume. Ce marron, lui a déclaré le président le jour de son investiture, devra devenir plus que le symbole d’une fonction : une nature.

Il se poste devant le bureau plaqué en bois de violette, où s'empilent tous les dossiers emplis de rapports que le chef des gardes lui a confiés : Le crâne d'une grammairienne sauvagement pourfendu, un de ses plus prestigieux universitaires interné, quatre nouveaux incunables envolés dans la nature ! Faisan aurait, pourtant, de quoi méditer…

Cette terrasse ! On murmure que l’actuel président lui préfère celle de l’hôpital. Elle est pourtant de très loin la plus belle et plus luxuriante de la Cité. C’est là qu'on découvrit son prédécesseur, le vieux président pendu à la branche de l'hévéa le plus robuste, dont personne ne dira jamais à voix haute qu’il avait mis fin à ses jours…

Personne, pourtant, n’a osé la trancher. Elle demeure toujours, théâtre d’un mystère que Faisan aimerait percer : Pourquoi l’épouse du président vient-elle y rôder si souvent ? Qu’y recherche-t-elle ? Et pourquoi y vient-elle toujours seule ?

Depuis qu’il a surpris un jour la minuscule tache de sa robe qui luisait sur la clairière suspendue, ses jumelles gainées de cuir rouge ne quittent plus son bureau, à portée de mains. Peindre. Quand il perçoit de très loin ce point minuscule dans la lumière mauve, il s'en saisit fébrilement. Oui, c'est peut-être Elle, cette fois encore, c'est peut-être Elle,  comme cela, Elle qui danse, danse.

Ce bras qu'elle soulève… Cette main qu'elle tend… Cette danse… Peindre. La fixer pour jamais sur la toile. La fixer là, afin de la contempler à sa guise. C’est encore un peu tôt, ce soir, mais sait-on jamais ? Un frisson parcourt son corps. Il se saisit de ses pinceaux, de ses pochoirs. La couleur, la couleur dans laquelle s’oublie la guerre sans merci qui se livre sur Mauveterre, monsieur le Doyen la répand fiévreusement sur la toile, le corps empli de désir, comme s’il faisait l’amour à Béatrice.

 

A quelques kilomètres de là, Monsieur Merle, dans la cellule qu’il occupe au Palais, vient de déployer sur le plateau de son bureau les pages inestimables d’un autre écrit :

« Il fait noir lorsqu’il reprend connaissance. Contrairement à ce qu’il redoutait, sa chute n’a pas été très longue. A cause de l’obscurité, il distingue mal les parois de la salle dans laquelle il est tombé. Pourtant, le cœur du roi Maxime sent que le fruit de ses efforts est tout proche. Là, en effet, gravée en lettres qui scintillent sur l’une des pierres de la paroi, voilà qu’il déchiffre, fou de joie, l’inscription tant convoitée :

 « Ciel, jungle, fleuves, vagues, désert :

    Partout le territoire du rêve ;

    Pierres, toits que tu construis,

    Dentelles de chaos,

    Comme tous ceux que tu chéris :

    Souviens-toi de l’Oiseau magnifique »

    Chant CCLVI

 

Ferme-t-il les yeux quelques secondes ? Des cathédrales d'ombre illuminées de lucioles phosphorescentes, des mangroves labyrinthiques de palétuviers, des murailles de fougères et des grottes scintillantes de quartz s’approchent malicieusement de lui. Toujours, les incunables lui rappelleront la liberté clandestine de l'existence qu'il a menée autrefois dans la jungle auprès de Lucie. Cela existe-t-il, l’âge d’or d’une existence ? Merle sait que oui.

Le cycle de solitude est pourtant le pire, le plus craint. Mais toujours, il se souviendra de ses premiers pas accomplis auprès de Lucie, dans le fouillis de feuillages, l’entrelacs de lianes, la densité obscure où les camions de la Loi les avaient abandonnés.

Il tourne les pages du grand livre. Eux, ils avaient osé s’aimer.

Chaque jour qui s’écoule, à présent, le rapproche du mariage de Maxime. Quelle que soit l’épousée, la plupart des incunables sont en sécurité, songe-t-il. Quelle que soit l’épousée…Sa mission au palais va bientôt s’achever. Jamais il ne ferme les yeux sans une pensée pour Lucie, ni pour ceux du grand houppier. 

05:27 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, oiseau-peintre, solko | | |