vendredi, 07 février 2014

Visions de Gérard, Kerouac

Voici une page de Jack Kerouac insolite, éloignée de la carte postale du beatnik de Greenwich Village et d'ailleurs, - une page extraite d'un splendide récit mi autobiographique, mi onirique que je suis en train de lire, qu'il a consacré aux dernières années de son frère Gérard, mort à 9 ans en 1926, alors que lui-même n'en avait que 4. Le texte est écrit en 1956 et publié en 1963 par Farrar Strauss & Co à New York, et dans sa version française en 1972 par Gallimard. Kerouac est mort en 1969 à 47 ans.  Le récit des dernières années de Gérard se trouve également dans plusieurs lettres que Kerouac a envoyé en 1951 à son ami Neal Cassady, qui lui inspira le fameux On the Road, et dont à l'occasion, je publierai quelques extraits étonnants.

Gérard vient lentement, perdu dans ses pensées par ce matin clair, au milieu des enfants heureux – Aujourd’hui, il est perplexe, il regarde là-haut ce bleu vide sans nuage et parfait, et se demande ce que sont ce vacarme et cette fureur qui règnent ici-bas, à quoi riment les hurlements, les bâtiments, l’humanité, l’inquiétude – « Peut-être n’y a-t-il rien du tout », pressent-il avec sa pureté lucide- «tout comme la fumée qui sort de la pipe de papa – les dessins que fait la fumée. Tout ce que j’ai à faire, c’est fermer les yeux et tout cela s’en va – il n’y a pas de maman, pas de Ti Jean, pas de Ti N in, pas de papa – pas de moi – pas de Kitigi (le chat) – Il n’y a pas de terre – regardez le ciel parfait, il ne dit rien ».

A l’autre bout, c’est le presbytère où vit le curé Lalumière, le Curé, avec d’autres prêtres, une maison de brique jaune qui emplit d’effroi les enfants car elle est en soi une sorte de calice, et nous imaginons à l’intérieur des processions avec les cierges, la nuit, et de la dentelle blanche comme neige au petit déjeuner – Puis c’est l’église Saint-Louis de France, qui était alors une construction souterraine, avec une croix en béton, et à l’intérieur des bancs lisses à la mode d’autrefois, et les vitraux, et les stations de la croix, et l’autel, et les autels spéciaux pour Marie et Joseph, et les antiques confessionnaux avec des draperies lie-de-vin et des portes percées de judas et surchargées d’ornements – Et de vastes et solennels bassins de marbre au fond desquels repose l’eau bénite des jours anciens qui a mouillé des milliers de mains – Et des alcôves secrètes et des orgues surélevées et des arrière-salles sacro-saintes d’où des enfants de chœur émergent en dentelle et surplis noir ; et des prêtres s’avancent en grande pompe, parés d’ornements royaux – Gérard y était allé assidûment, à maintes reprises, il aimait se rendre à l’église – C’était là que Dieu avait son dû – « Quand j’arriverai au Ciel, la première chose que je demanderai à Dieu, c’est un joli petit agneau blanc pour tirer mon charriot – Aï, je voudrais bien y être déjà, tout de suite, sans avoir besoin d’attendre » Il soupire au milieu des oiseaux et des bambins, et là-bas, au milieu de la cour sont rassemblées les sœurs, nos maîtresses d’école, qui se préparent et attendent que  la cloche et que les élèves se mettent en rangs, la brise du matin agitant légèrement leurs robes noires et leurs rosaires qui pendent ; leur pâle visage autour de leurs yeux chassieux est délicat comme un ouvrage de dentelle, distant comme un calice, rare comme de la neige, intouchable comme le pain bénit de l’hostie ; les mères de la pensée (…)

 

Oh, être là, en cette matinée, et voir vraiment mon Gérard, attendant en rang, avec toutes les autres petites culottes noires et les petites filles alignées de leur côté, toutes en robes noires et ornés de cols bleus, voir la joliesse et la douceur et le charme attendrissant de cette scène désuète, les pauvres religieuses plaintives qui font ce qu’elles croient être le mieux, dans le sein de l’Eglise, toutes sous son Aile qui se replie – La colombe est l’Eglise –Jamais je ne dirai du mal de l’Eglise qui a donné à Gérard un baptême bienfaisant, ni de la main qui a béni sa tombe et qui l’a officiellement consacrée – Qui, en la consacrant, l’a fait retourner à ce qu’elle est, une neige céleste et éclatante et non de la boue – A montré ce qu’il est, un ange éthéré et non un être en putréfaction – Les religieuses avaient l’habitude de frapper les enfants sur les doigts avec l’arête d’une règle quand ils ne se rappelaient pas 6 fois 7, et il y avait des larmes et des cris et de grands malheurs dans chaque classe, chaque jour – Et toutes les brimades habituelles – Mais tout cela était secondaire, tout était destiné au sein de l’Eglise Solennelle, laquelle, nous le savions tous, était de l’Or Pur, la Lumière Pure.

Jack Kerouac, Visions de Gerard, 1963

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Jack Kerouac listens to himself on the radio in 1959. Photograph: John Cohen/Getty

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jeudi, 06 février 2014

L'oiseau peintre 11

A ce dernier hurlement, le moins bref et le plus strident de tous, le détenteur de la chaire d'informatique – celui qui se plaint que le Grand Eclectus leur refile sans cesse du sale boulot pour les tenir à l'écart de tout ce qui est passionnant dans leur domaine – dresse l'oreille. Plus rien de lui ne dépassait de son écran et de son clavier, c'est pour ça, dira-t-il, au cours de la brève enquête, qu'il n'avait rien capté auparavant, bien que son cagibi soit mitoyen de celui de la victime.

A sa sortie, il a surpris son collègue d'en face, l’universitaire qui détient  la chaire de prêt à porter. Il était debout en robe de chambre dans l'encadrement de sa porte, en train de zyeuter Pivert, lequel braillait comme un déraciné, un verre de lunettes fendu en eux, dans le fond du couloir… Du coup, tous les autres ont rappliqué dans une confusion indescriptible : détenteurs et détentrices de toutes les chaires du lotissement, sociologie, conditionnement culinaire, astronomie, génie civil, histoire du désert, cinéma documentaire, chimie organique… Tout ça a foutu un sacré joli ramdam, dans le conglomérat en préfabriqués, avant la venue de Monsieur le chef des gardes, que personne, dans cet affolement, n'avait même songé à prévenir.

Une escouade de corbeaux est apparue bientôt, pour relever des empreintes.

Ils ont dû chasser cette troupe en émoi, qui avait déjà posé ses pattes partout. Sous la surveillance attentive de Monsieur le chef des gardes, les corbeaux ont tiré des petites ficelles pour diviser le réduit de la victime en secteurs : Secteur un, secteur deux, secteur trois.

Le cadavre de la victime gît en secteur un, le secteur de la victime. Le secteur deux, seulement occupé par un bureau entièrement vide, c'est celui du mobile, là où se trouvaient les précieux incunables.  Nul ne doit, non plus, y pénétrer. Quant au secteur trois, c’est celui du coupable : le périmètre alentours, où résident tous les suspects, c'est-à-dire eux tous. Le détenteur de la Chaire de la Natalité en premier lieu. L’ensemble porte un nom : la scène du crime.

Au centre du couloir, ce dernier hurle toujours. Il inquiète tous ses collègues, ce dingue de Pivert, à répéter qu'on lui a volé tous ses organes, son foie, sa rate, sa bile, son estomac, sa cervelle, et que celui qui lui a fait un coup pareil, c'est aussi l'assassin de la grammairienne qu’il a vu fuir sur de grands déambulatoires. Perdre ainsi la boule ! Quel foutoir à l’Université : il y a de quoi demander des comptes au chef de la sécurité qui calme ce petit peuple en émoi comme il le peut : Pas de quoi, non plus, déranger le président à qui il fera, le lendemain, un simple rapport circonstancié. « Dans cette affaire, tout n’est qu’affaire d’éléments de langage, vous savez… »

 

Le doyen vient de les rejoindre enfin. Son élégance surprend et cloue le bec à tous les professeurs, vêtus d’un simple peignoir ou d’un seul  pyjama. Monsieur le chef des gardes s’approche de lui : il s’excuse de ne l'avoir contacté qu'après que ses corbeaux ont tiré toutes leurs ficelles et établi le tracé de tous leurs secteurs. C’est une affaire apparemment grave … peut-être empoisonnée, qui nécessitait la plus vive diligence. Monsieur le chef des gardes assure qu'il prend tout sur lui, officiellement.

Les deux dignitaires se dirigent à présent dans la cellule du détenteur de la Chaire de la Natalité. Ses collègues chuchotent à voix basse en les voyant passer devant eux : qu'un Pivert perde ainsi la boule et se mette à se comporter comme les petits personnages des fiches dont Monsieur le Chef des gardes leur avait lu quelques extraits, là, c'est quand même renversant ! Et ça devient aussi inquiétant : Pivert n'a t-il pas été programmé par la voix instructrice pour administrer raisonnablement les naissances quotidiennes? Raisonnablement ! Aucun d'entre eux, qui tous possèdent, comme Pivert, une chaire honoris causa n'est donc plus à l'abri ? Le savoir ne les protégeraient plus de la folie ? Et tous de contempler les deux brancards qui s’éloignent, d'un air penaud :

Celui, recouvert d'un drap, de la grammairienne, que les employés de la morgue conduiront bientôt dans une autre ville, et cet autre où Pivert, sanglé, les pupilles révulsées et la bouche écumante, comme s'il vomissait le contenu fabuleux de toute une baignoire, beugle encore, à qui mieux-mieux, à s'en rompre les veines…

- Deux de vos plus éminents collègues, murmure le chef des gardes en guise d'oraison funèbre. Quel gâchis !

Il tient sous le bras un cahier noir. Tout le monde baisse la tête sans plus dire mot.

 

Demeurés à l’abri des regards de la piétaille, les deux dignitaires du Régime s’engagent, pour regagner leur véhicule, sur l'esplanade de l'université. Ils se connaissent depuis fort peu de temps. Comme le veut le protocole, l'un porte un costume en flanelle marron clair, l'autre un costume en flanelle gris cendré. Le protocole imite une vieille coutume, initiée par les anciens rois, qui décidaient des habits que devaient porter leurs ministres : A chaque fonction, un nom d’oiseau, à chaque oiseau un déguisement propre. Le faisan pour le doyen de l’Université, le faucon pour le  chef des gardes, le bouvreuil pour celui du protocole, la grue pour la mode, le pingouin pour la cuisine, le flamant pour la propagande, le pélican pour le gouverneur du sommeil, le caracara pour celui de la Parole, le casoar pour celui du plaisir (dont le diminutif est Truche), le guacharo pour celui de la marche…

Entre eux le courant passe : ils appartiennent à la génération du nouveau président. Ils savent qu'ils ne datent pas du précédent.

- Le plus embêtant …, déclare le doyen

On n’entend plus que la brise dans les frondaisons.

- Oui, je sais, Faisan. C'est la disparition des incunables. Combien en avait-elle en sa possession ?

- Quatre !

- Quatre ? Le président sera une fois de plus ravi !

Comme à chaque fois qu'il réfléchit, le chef des gardes lustre sa moustache, trop peu garnie à son goût :

- Avez-vous sur vous les références exactes ?

Sur son calepin de poche, le chef des gardes note : un traité de grammaire ancienne, une chronique de la première dynastie, une autre de la quatrième, et puis un autre, encore, plus original...

- Original ?

- Bien sûr.

Le chef des gardes a l'air étonné.

- Plus égrillard, mon cher Faucon. Plus cochon, si vous voulez. Des planches érotiques, assez loquaces, dans le genre bien bandantes.  Faucon s’arrête :

- Des planches érotiques… Les Antiques ?

- On ne remettra pas la main dessus avant un sacré moment, je le crains.

- C'est tout ?

- A ma connaissance, oui.

- Il faudrait éviter, dorénavant, que les incunables quittent les coffres de la Sécurité.

- Cela ne facilitera pas la tâche des traducteurs.

- Mais ça risque d'être indispensable. Dites-moi, vous faites de la peinture ?

- De la peinture ?

- Votre poignet…

Suivant des yeux le regard de Faucon, Faisan découvre en effet quelques tâches de couleur sur son poignet.

Je ne sais pas. J’ai dû frôler quelque chose de fraîchement peint. 

Il rougit, puis enchaîne aussitôt : 

- Comment se porte Jappo ?

Le chef des gardes observe un instant son collègue. Perspicace. Perspicace et sensible, ce doyen.

- Jappo se porte à merveille. Je vous remercie.

Sans une parole de plus, les deux dignitaires se serrent la main, sous la frondaison rachitique et secouée par le vent des platanes de l’esplanade.

A peine regagné son cylindre, le doyen de l’Université a jeté son costume en flanelle marron clair sur le rebord d’un sofa. De tout son poids, Faisan se laisse tomber. Rêvera-t-elle jamais à lui ?  Inutile, sans doute, de la guetter si longtemps. Inutile, au fond, de se donner tant de mal : Une histoire ? Lequel, parmi eux, peut encore se targuer d’une véritable histoire ? Qu’est-ce que c’est donc, sur Mauveterre, que vivre une aventure ? Il soupire. Il pose sa joue brûlante contre la soie du divan.

Cet amour naissant… Devra-t-il s’aligner, se ranger, le taire en un coin de sa mémoire ? Une histoire, oui, que Faisan se raconterait en rangeant ses pinceaux : Entre le tissu de soie et sa joue, Faisan glisse la paume de sa main, comme s’il en cherchait une autre, qui le caresserait. Une absente : cette comédie, tous savent la jouer à merveille, dans des couloirs gigantesques et froids. Tous excellent à ce jeu. Ils semblent ne jamais en souffrir.

Faire mine. Administrer… Tel est donc devenu son job principal, à lui aussi.

- Tel est mon job, se répète tristement le monsieur le doyen. Pourtant, combien cela risque-t-il de me meurtrir ? De m’enfermer peu à peu dans un rôle nul et que je ne souhaite pas jouer, dont je n’ai pas les clés, qui ne m’intéresse plus ?

 Une fraîcheur soudaine, et Faisan se dresse d’un seul coup sur ses pieds. Il se précipite à la fenêtre. Par-dessus le rectangle net des façades, s’étend le ronronnement de la ville assombrie. Cette terrasse du Palais ! Au milieu des champs de tuiles, de briques et de béton, elle forme un gigantesque carré de verdure, une véritable jungle naine qui ne manque ni de niches, ni de recoins, ni d'abris, sous les larges frondaisons de tous les spécimens qu'elle contient. Nimbée de pourpre et d’or, dans la courbe spectrale de ces nuages gris, il croit saisir le visage, puis la silencieuse, fragile, fugitive forme en mouvement d’une silhouette qui y danse.

Non, ça ne se peut… c’est trop tôt, encore. Trop tôt. Du bout de ses doigts, il se frôle les paupières, comme pour en écarter un voile.  Non, ça ne peut pas être elle. Pas encore.

Il enfile un peignoir de la même teinte que son costume. Ce marron, lui a déclaré le président le jour de son investiture, devra devenir plus que le symbole d’une fonction : une nature.

Il se poste devant le bureau plaqué en bois de violette, où s'empilent tous les dossiers emplis de rapports que le chef des gardes lui a confiés : Le crâne d'une grammairienne sauvagement pourfendu, un de ses plus prestigieux universitaires interné, quatre nouveaux incunables envolés dans la nature ! Faisan aurait, pourtant, de quoi méditer…

Cette terrasse ! On murmure que l’actuel président lui préfère celle de l’hôpital. Elle est pourtant de très loin la plus belle et plus luxuriante de la Cité. C’est là qu'on découvrit son prédécesseur, le vieux président pendu à la branche de l'hévéa le plus robuste, dont personne ne dira jamais à voix haute qu’il avait mis fin à ses jours…

Personne, pourtant, n’a osé la trancher. Elle demeure toujours, théâtre d’un mystère que Faisan aimerait percer : Pourquoi l’épouse du président vient-elle y rôder si souvent ? Qu’y recherche-t-elle ? Et pourquoi y vient-elle toujours seule ?

Depuis qu’il a surpris un jour la minuscule tache de sa robe qui luisait sur la clairière suspendue, ses jumelles gainées de cuir rouge ne quittent plus son bureau, à portée de mains. Peindre. Quand il perçoit de très loin ce point minuscule dans la lumière mauve, il s'en saisit fébrilement. Oui, c'est peut-être Elle, cette fois encore, c'est peut-être Elle,  comme cela, Elle qui danse, danse.

Ce bras qu'elle soulève… Cette main qu'elle tend… Cette danse… Peindre. La fixer pour jamais sur la toile. La fixer là, afin de la contempler à sa guise. C’est encore un peu tôt, ce soir, mais sait-on jamais ? Un frisson parcourt son corps. Il se saisit de ses pinceaux, de ses pochoirs. La couleur, la couleur dans laquelle s’oublie la guerre sans merci qui se livre sur Mauveterre, monsieur le Doyen la répand fiévreusement sur la toile, le corps empli de désir, comme s’il faisait l’amour à Béatrice.

 

A quelques kilomètres de là, Monsieur Merle, dans la cellule qu’il occupe au Palais, vient de déployer sur le plateau de son bureau les pages inestimables d’un autre écrit :

« Il fait noir lorsqu’il reprend connaissance. Contrairement à ce qu’il redoutait, sa chute n’a pas été très longue. A cause de l’obscurité, il distingue mal les parois de la salle dans laquelle il est tombé. Pourtant, le cœur du roi Maxime sent que le fruit de ses efforts est tout proche. Là, en effet, gravée en lettres qui scintillent sur l’une des pierres de la paroi, voilà qu’il déchiffre, fou de joie, l’inscription tant convoitée :

 « Ciel, jungle, fleuves, vagues, désert :

    Partout le territoire du rêve ;

    Pierres, toits que tu construis,

    Dentelles de chaos,

    Comme tous ceux que tu chéris :

    Souviens-toi de l’Oiseau magnifique »

    Chant CCLVI

 

Ferme-t-il les yeux quelques secondes ? Des cathédrales d'ombre illuminées de lucioles phosphorescentes, des mangroves labyrinthiques de palétuviers, des murailles de fougères et des grottes scintillantes de quartz s’approchent malicieusement de lui. Toujours, les incunables lui rappelleront la liberté clandestine de l'existence qu'il a menée autrefois dans la jungle auprès de Lucie. Cela existe-t-il, l’âge d’or d’une existence ? Merle sait que oui.

Le cycle de solitude est pourtant le pire, le plus craint. Mais toujours, il se souviendra de ses premiers pas accomplis auprès de Lucie, dans le fouillis de feuillages, l’entrelacs de lianes, la densité obscure où les camions de la Loi les avaient abandonnés.

Il tourne les pages du grand livre. Eux, ils avaient osé s’aimer.

Chaque jour qui s’écoule, à présent, le rapproche du mariage de Maxime. Quelle que soit l’épousée, la plupart des incunables sont en sécurité, songe-t-il. Quelle que soit l’épousée…Sa mission au palais va bientôt s’achever. Jamais il ne ferme les yeux sans une pensée pour Lucie, ni pour ceux du grand houppier. 

05:27 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, oiseau-peintre, solko | | |

mercredi, 05 février 2014

Dans la galère socialiste.

Nous étions deux profs (comme on dit en novlangue, hein) à attendre notre bus à l’heure du crépuscule vespéral d’hiver. Et nous devisions, au vu du tiers qui s’annonce (provisionnel) de la délirante hausse d’impôt (du simple au double) à laquelle nous allions faire face grâce à tous ceux qui eurent la bonne idée de voter pour ces cons de socialistes. Faut dire que la salle des profs est relativement muette sur le sujet, à force de bouffer couleuvre sur couleuvre. Ils raquent maintenant. La dernière, c’est que leur héros à deux balles de la théorie du genre, cet imposteur qui leur sert de ministre, est sur le point de geler la progression de leur salaire (lire ICI). Là, je me gondole carrément. Qu’ils ne comptent pas pour moi pour aller faire l’idiot dans la rue : ils ont voulu leurs socialistes qu’ils se les bouffent, en hot-dog, en ketchup, en quenelle sauce Nantua, et jusqu’à satiété. Si au moins ils pouvaient ne pas nous repasser le plat à la prochaine élection, ça aurait au moins servi à ça.

N’empêche. Au bon temps de Sarkozy, avec les petites économies sur la défiscalisation des heures sup, je pouvais me payer de temps en temps un joli petit tableau, une édition originale  ou un bel éventail à l'Hôtel des Ventes. Et pas avec de l’argent volé, sale, ou détourné, mais du bon argent gagné, c’est moi qui vous le dis. Maintenant, tout ça file au Mosco. Trime, chies-en, reste pauvre. Reste pauvre, surtout !  Fais pas chier avec ton besoin de belles choses et tes rêves de culture. Bouffe ta merde et la ferme.  La culture, c’est nous. La Raie Publique, nom de Dieu ! Tout ce qui n’est pas nous, comme l’Henri Emmanuelli le beuglait à l’assemblée hier, c’est de l’obscurantisme. Oui de l’obscurantisme. Tout ce qui n’est pas nous, comme le délirant Valls et la cinglée Taubira le soutiennent, c’est le 6 février, les ligues, tu te rends compte ? Parce que, comme me le faisait remarquer ce collègue et ami, on se lève à 7 heures pour aller dans l’épave nationale qu’ils sont en train d’achever. Et ce depuis des années. Alors, aucune leçon à recevoir de ces archicons qui roulent les épaules à l'Assemblée, et vivement qu'elle coule, la galère socialiste.

Putain, si ça continue, je prends ma carte à l’action française manu militari… Et vive le Roi ! 

21:55 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : france, impôts, socilaisme, galère, crise | | |

lundi, 03 février 2014

L'oiseau peintre 10

Pivert a regagné son domicile à pas pensifs. Il n'a jamais eu le coup d'œil du géomètre, Pivert. Mais au jugé, son réduit lui semble un tout petit peu plus réduit que d’habitude. Cela doit n’être encore qu’une affaire de quelques millimètres, mais quand même. La miniaturisation de tout gagnerait-elle aussi sa pièce ? Ce n’est pas seulement ses larmes qu’il lui faut retenir, mais aussi des gouttes de sueur qui perlent à ses tempes, tandis qu’il reprend la lecture du cahier noir qui l’attend, qu’il ouvre machinalement, le sang chaud, l’esprit encore distrait par tout ce dont il vient de causer avec madame la grammairienne.

« Le cycle suivant ? Quel était-il ? Comment saurai-je, dorénavant, à quel instant précis il sera temps d'interrompre celui-ci ? Mon bracelet de bord fonctionne-t-il correctement ? La voix… La voix répétait que, dans la première ville, la marche serait une fin et qu'ensuite, seulement elle deviendrait un moyen. Le moyen de quoi faire ? A quelle puissance séculaire ai-je donc désobéi ?

J'ai des angoisses imprévues. Je sue encore. Je ne sue jamais très longtemps. Mais tout de même… Mes trépidations s'estompent. Qu'ai-je dérangé, dans le court tout tracé de mon existence ? Puisque je marche, je marche encore, puisque j'avance, j'ose croire que je n'ai pas dérangé grand chose. Au fond, je ne connais rien des choses de la vie. Rien de l'Histoire de la planète. Et puis j'écoute à nouveau ce sol qui me soutient. L'anxiété passe. Aux confuses directives de la voix instructrice, qui nous aura tous tellement impressionnés, j'oppose sa langue de sédiment.

Il m'est souvent arrivé, par la suite, de m'interroger sur ce moment, de me demander quelle mouche m'a réellement piqué alors. C'était une force toute naïve et très puissante, que je n'ai pu dompter sur l'heure. Une impulsion. Un élan.

Dans les archives du Régime dorment certainement de nombreuses explications à propos des hurluberlus de mon acabit. Des cas comme le mien, il paraît qu'ils en répertorièrent plusieurs dizaines de milliers ! Encore n'avons-nous pas fouillé tous les coffres, tous les tiroirs, c'eût été vraiment fastidieux ! C'eût été, également, inutile.

Ils n'ont jamais appréhendé, de toute façon, tout armés qu'ils étaient de leur science et de leur logistique, la portée profonde de ce qui résistait à leurs desseins, ni n'ont saisi un seul instant quelle puissance ils avaient osé défier. En tout cas, malgré la sueur, malgré l'effroi, malgré la solitude, à ce moment-là, j'ai bien dû, moi, avancer.

Mes sandales sont brisées, mes pieds calleux. Chaque pas, il me faut dorénavant implorer la force de le produire au domaine intérieur qui m'a ravi,  Chaque pas. De quelle puissance millénaire suis-je devenu, peu à peu, le fragment ? Les quelques débris d'os et d'outils que je découvre, de quels festins, de quelles chasses préhistoriques sont-ils les vestiges ? Je ne suis donc pas le premier, de mon espèce, à m'aventurer sur ce sol décharné des ces sentiers ? Ils avaient creusé des prises sur la paroi rocheuse, dans lesquelles mes doigts trouvent leurs appuis pour grimper. Certaines lignes, évidées dans la pierre, forment en se rencontrant des silhouettes d'animaux volumineux, dont je ne soupçonnais même pas  l'existence. Elles sont tracées à gros traits dans la pierre, battue par le vent salé. J'escalade cette ultime barre rocheuse qui, d'un bout à l'autre de l'horizon, obstruait depuis longtemps mon horizon.

Un faible rayon perce et déshabille le manteau jaune de brume. J'ai dû, aussi bien dans l'espace que dans la durée de ma vie, accomplir un parcours inédit, puisque je n'étais programmé pour rencontrer ce qui se découvre à ma vue uniquement durant mon tout dernier cycle !

Féerique et déboutonnée par la venue du jour, une robe d'écume lance à mes narines son odorante brise. Vers ça, dont on m'avait caché la beauté, tout mon corps se tend, tout entier. A pas prudent, je dégringole l'autre versant. Ses ultimes habits, la brume, la brume s'y accroche encore, devant les vagues qui s'imposent peu à  peu.

Voilà qu'un sol humide et tendre se propose à mes pieds : Mon talon s'y enfonce, mon talon s'en extrait. Une poudre blanche et facétieuse poursuit chacune de pas de ma course vers le littoral.

Et je l'entends qui gronde, festif, tonitruant, mâle, impatient, de plus en plus proche, le flot marin. Les ultimes habits de la brume, il les jette au sol sans  majesté, avec une sorte de terrifiante grandeur. Le flot ne me résiste pas et présente son corps écumeux. La mer tire sa langue, montre sa cuisse, offre ses hanches et déploie à l'infini sa colossale poitrine. A peine la vague est-elle formée que, déjà, elle se brise, ballottée par la solitude de sa propre danse d'hermaphrodite en liesse. Je ne résiste pas.

Sur ce sol fait de poudre, de cailloux translucides, d'algues et de coquillages, j'abandonne leur combinaison trop étroite. Il est bien fou, celui qui veut me connaître, murmure l'océan hermaphrodite, à chaque lancée de sa vague. Mais moi, je suis fait de chair, et voilà que je me dresse devant son défi.

Ce bracelet de bord et son décompte de pas inepte, tout le temps qui me reste à passer sur la planète, tout le destin pour lequel on m'a fabriqué, il faut que je le retire et que je m'en débarrasse d'un coup vif. L'air, soudain, l'haleine millénaire, l'air seul m'habille. Dans l'aube océanesque qui bouillonne de subtiles couleurs, de formes et de rondeurs, j'éprouve le frisson de ma nudité resplendissante. Je continue d'avancer. J'irai jusqu'au bout de ce qui m'a commandé.  Je le noierai, s'il le faut, dans l'océan.

L'eau plaque et saisit mes chevilles de ses puissantes mains. L'eau gargouille et reflue en filets qui me chatouillent les orteils. L'eau claque mes genoux, rebondit en éclats fauves et limpides. J'avance. Elle frappe, douce et violente, mes cuisses qui se durcissent, mon ventre qu'elle vêt d'un geste doux, par-dessus mon membre long et dressé.

Qui suis-je en train de déchirer, dans ce coin retiré du monde, quel rut imprévu, surgi rutilant du fond des siècles, s'est emparé de ma chair ? L'eau jaillit sur ma poitrine qu'elle couvre. Je cherche prise à présent, sur un sol qui se dérobe de toutes parts, de mes pieds que je ne vois même plus.

Lourde, compacte, l'eau qui s'est entrouverte m'a cerné de toute son étendue, absorbant toute la route que j'ai faite jusqu'à elle, tout mon voyage, et tout mon cycle. Dans la féconde résistance de cette eau furieuse et tiède, j'accomplis encore un pas, puis deux ; ma vie ; ma brève vie ; tout ce que j'ai, et qui n'est rien, je le confie à tout ce qui m'emporte, au clapotis qui lèche mes oreilles, à tout ce qu'il me raconte de ce qui est depuis la nuit des temps. Entre la toile ondulante et porteuse de l'eau à perte de vue, et celle de l'air transparent à l'infini, je ne suis plus qu'un point mesquin, rêvant de disparaître.

Et puis soudain, au centre d'une multitude de cercles concentriques, une forme, unique, varie. On dirait une oriflamme battant des ailes, étalant farouchement toutes et toutes les nuances du levant d'un bout à l'autre de l'horizon, dans une improvisation à la fois sauvage et définitive. Entre le ciel qu'il fracture, qu'il cisaille, qu'il déchire, non pas pour le détruire, mais pour m'en révéler la beauté multiforme, plus de frontière. Mais entre lui et moi ?

Il s'arrête soudainement. Il me contemple de loin, gravement, comme courroucé d'avoir été dérangé, mais sans aucune animosité à mon égard. Tout à coup, parce qu'il se met à nouveau à battre puissamment des ailes, la sphère de cristal de mon crâne vole en éclats. Explosé, le point d’écriture !

Brisé par la poigne maritime qui me tient tout entier du bout des pieds jusqu'au sommet de la tête, rompu de fatigue, désolé d'être aussi muet, je rends toute ma conscience, tout mon corps, toute ma vie, à la massive liquidité qui me cerne..

Une phrase que répétait avec insistance, tel un mantra, la voix instructrice : Vous soustraire, avant son achèvement définitif, à l'un ou l'autre de vos cycles serait encourir le danger fondamental d'un désordre intérieur tel qu'il vous acculerait au suicide.

Me soustraire ! Bon sang, n'est-ce pas ce que je viens de faire, à mon insu ? Depuis mon réveil, cet avertissement de la Loi ne cesse plus de me trotter par la tête, d'abîmer le bonheur de tout le paysage qui m'entoure. Je ne marche plus : Suis-je mort, pour autant ? Car c'est fait :

Le flot, qui m'a rejeté sur le littoral où j'étais évanoui, continue de répandre ses flammèches d'écume sur le sable, sous une lueur drôlement saumâtre. Mais moi, je ne marche plus. JE NE MARCHE PLUS ! Je me suis soustrait. Mon existence est-elle sur le point de s'achever ? Mon existence est-elle parvenue à son terme ?

Je me relève. Au fond, l'eau n'a fait qu'interrompre un cycle. Je dois être en mesure de le réintégrer sur-le-champ si je le désire. J'avance de quelques pas. Voilà !

Je marche à nouveau ! Qui la remarquera, cette brève interruption ? Cela se verra-t-il sur mon nez ? Là ! J'ai bien dû faire vingt pas de suite ! Je suis encore vivant.

Je m'arrête à nouveau. Je recommence plusieurs fois ce manège. J'avance. Je m'arrête. J'avance. Je m'arrête. Mais alors ? Je fais encore vingt pas. Une pause. Trente, que je compte avec le plus grand sérieux du monde. Une nouvelle pause. Mais alors, suis-je plus puissant que la voix instructrice ? Est-ce possible ?

Je me remets en marche. J'ai besoin d'avancer pour comprendre. Après ? Il me faut produire un effort extraordinaire, pour me rappeler de simples évidences : dormir, marcher, parler, travailler… J'ai même oublié la suite !

Au lieu de la rumeur des camions bâchés, le roulis de la mer, sous le ciel bouillonneur de nuances ! Au lieu du tapis spongieux des déambulatoires, milliards de grains de sable sous mon pied nu ! Au lieu des circuits bondés, cette plage ouverte et colorée ! Et surtout, au lieu de la contrainte, la liberté ! Car vraiment, aussi incroyable que ça puisse paraître, je peux marcher à ma guise, à mon aise, aller, puis faire halte, m'asseoir, même, selon ma volonté !

 Une ligne, sur les rondeurs humides du rivage, apparaissant en pointillé, longue ligne ininterrompue ! C'est si simple ! Des hoquets de rire sursautent d'entre mes côtes.  Je galope dans l'eau, de grandes enjambées qui m'éclaboussent. Et ma combinaison ? Mon bracelet ? Je retrouve l'une, pas l'autre. Qu'importe ! La sphère de cristal où j’officiais a volé, bien malgré moi, en éclats. Ce que j’aurais dû y accomplir, des années durant, l'Oiseau seul l'a su.

Le ciel n'est plus du tout saumâtre. Il gicle, il fuse, il jaillit. Mais un vent âcre s'est levé en moi. Une dernière fois, je salue le roulis de couleurs. Je salue Mauvemer. Lui tournant le dos, je me dirige vers la ville de la Parole, car je sais, maintenant, tout ce que j'ai à dire.» 

Le nez dans les pages du cahier noir, Pivert, découvre qu'il s'est assoupi malgré lui. Il se masse le front. Ça virevolte encore drôlement autour de lui. Contours, couleurs…. La lumière lui pique les yeux. Quelle raideur à la nuque ! Quelle crampe aux avant-bras ! Quel creux à l’estomac ! Et puis surtout, quel manque de place, dans ce réduit ! Comment a-t-il pu souffrir si longtemps un tel manque d’espace ? Les déambulatoires… Il se revoit, lui aussi engoncé dans ce latex insupportable. Il avait fallu d'abord chercher le sol du bout du pied, au jugé. Le tâter. Le tester. Avancer peu à peu, dans la morsure de la chair réticente à l'effort. Puis le sol n'avait pas tardé à le happer : comme si, littéralement, il s’était approché de lui.  Et avec le sol, la Loi…

Pivert se lève, s'ébroue. Quelques pas dans la pièce, par-ci, par-là. Confus. Deviendrait-il fou ?

Il ôte ses lunettes. Il ôte son bracelet de bord et le dépose avec précaution sur le coin gauche du lavabo. L’eau gicle du robinet. En emplir ses mains, l’eau, fraîche ! Il y plonge son visage moite. S'endormir ? Comment diable, lui ? En plein milieu de son cycle de travail ?  Il s'asperge à nouveau. Rien, que du silence. La lumière mauve qui arrose la ville entière tombe de sa lucarne entrebâillée.

Pivert a beau rassembler les images qui naviguent encore en sa pauvre tête, impossible, impossible…  Est-ce vraiment pour avoir pris au sérieux les excentricités de ce carnet qu’il avait été buté, le cher vieil amateur de l'Ancien Monde ? Un état de guerre ? Qu’essayait-il de lui communiquer, à travers les lignes serrées de ce manuscrit ? La gorge de Pivert se serre. Ses avant-bras le brûlent.

A nouveau cet oiseau : On dirait une oriflamme battant des ailes, étalant farouchement toutes et toutes les nuances du levant d'un bout à l'autre de l'horizon, dans une improvisation à la fois sauvage et définitive.

Le sentiment que le sol vacille sous ses pas… Vous soustraire, avant son achèvement définitif à l’un ou l’autre de vos cycles serait encourir le danger fondamental d’un désordre intérieur tel qu’il vous acculerait au suicide.

Un vertige, qu'il éprouve. Le désir, la peur, la colère, la honte, la joie, tous, sentiments contenus, qui l’assaillent. Cet oiseau.  Ce n’est pas tant ce qu’il vient de lire, paroles, après tout, d’halluciné… C’est ce tourbillon qui vient de lui, monte en lui. Tel un gigantesque coup de boomerang. Une immense fatigue lui tombe dessus, et puis… Ce cauchemar effroyable qu’il vient de faire : L’ancien doyen dans sa baignoire, un bras ganté enfonçant son crâne dans l’eau mousseuse, ce corps tout fripé se débattant, se débattant, puis rien, plus rien. Ses pieds lâchant prise. Ses fesses, son dos, ses épaules dérapant sur l’émail blanc. Emplis de mousse, ses bras ballants, mous, sans mouvements. Puis cette silhouette masquée, toujours, tirant la bonde pour vider la baignoire. Sur le cadavre inerte et grassouillet du doyen où glissent des blocs de mousse frêles, le contenu déversé des jerricanes. L’inconnu se recule de quelques mètres avant de jeter dans l’essence un bout de tissu enflammé. Il tourne les talons, tandis que la pièce s’embrase. 

Les paupières de Pivert titubent. Un homme rationnel comme lui, croire à de telles visions ?

Des jours, des mois, des années, à travailler sans cesse, sans répit. Des cours. Des réunions. Des chiffres. Des rapports. Des courbes. Des paroles. Des gens. Ça n'a pas arrêté. C'est passé, aussi vite que ça. Ses paupières s'alourdissent davantage.

Ça n'a pas arrêté. Son temps.  C'est passé, terriblement vite. Pivert se dresse sur ses jambes.

Un appui, pour lui aussi…

C'est comme un poids qu'il aurait reçu sur la tête, tous ces fragments terriblement lourds de tout son temps passé à veiller, des fragments qui, projetés à des hauteurs inconcevables, éparpillés par le souffle de la routine, de l'engourdissement, lui retomberaient d'un seul coup, en masse, sur l'esprit. Pas même le temps de contempler les cieux !

Un état de guerre ? Qui l'aurait trahi ? Et cet oiseau qui plane au-dessus de lui. D’une main tâtonnante, il tente de repousser la vision qui l’a assailli, mais elle s’impose encore. L’ancien doyen, le corps allongé sur le sol parmi les débris de sa baignoire, comme un poulet calciné, le cher érudit ?  Et cette silhouette de merle maigre qui s'enfuit, les jerricanes à la main… Ce n'est plus un cauchemar, c'est une révélation absolue qui désormais l'habite, Pivert. Il se sent livré pour jamais au néant, sans le moindre bracelet de bord, au gré de l’oriflamme d’un rêve irréel et lancinant qui ne le ramène qu’à la nudité de lui-même.

Soudain il entend un cri. Bref, strident, saugrenu : un premier cri, puis un second…

Vite, en titubant, le lavabo. Les lunettes. En jurant, il tourne le robinet. L'eau coule sur ses mains, sur son visage, qu'elle inonde.

Ce cri ! Non, cette fois-ci, il est certain... Il se courbe en deux pour ramasser ses lunettes. Le verre gauche est fendu sur toute la hauteur. Pourquoi ne crie-t-on plus ? Mince, a-t-il, encore rêvé ? Il pousse le loquet de son contreplaqué.

Le couloir est vide. Le bâtiment, sombre, silencieux. Instinctivement, il se dirige entre les murs, à l'aveuglette. Mal à tête. Dans son délire, lui apparaît la face de monsieur le directeur de l’hôpital. Il éclate de rire. Ce type ressemble trop au président. Comme un dément, il rit en cheminant dans l’obscurité. Le même, en un peu plus jeune ! Le même !

Le même ?  Vraiment ?

Trop froid. Glacial :

« Votre rapport est incomplet, monsieur Pivert ! »

Ah ! Ah ! Même ce nouveau doyen, à ses côtés, c'est… C'est… Il frappe. Il tambourine à la porte de madame la grammairienne. Madame la grammairienne ne répond pas. Il a beau cogner à coups de poings, des coups, des coups ! A se fracturer le poignet. Rien.

Bon sang, il  en aura le cœur net. Un coup d'épaule. Un autre. Leur aggloméré, ça ne tiendra pas le choc. La porte s'ouvre brutalement, le loquet défoncé. Elle n'ouvrira plus jamais le bec, madame la grammairienne, elle ne tendra plus jamais le cou au vent. Elle ne rira plus jamais et n’aura plus jamais de crampes à l’avant-bras. Et c'est Pivert qui hurle, à présent, devant la plaie qui lui a défoncé le crâne et le sang qui colle à ses jolis cheveux.  Elle gît, bras ballants, le nez sur son bureau, vide.

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dimanche, 02 février 2014

Jour de colère et manif pour tous

Pour rester huit années encore sous les Ors de la République, l’actuel président H de la République a comme prévu repris de Mitterrand une stratégie simple : neutraliser sa gauche par des réformes sociétales pseudo libertaires (mariage gay, théories du genre, GPA, euthanasie), neutraliser sa droite en menant une politique pseudo libérale (défense de l’euro privé fort, loi de l’offre) , et obtenir de l’une comme de l’autre qu’elles se satisfassent de cette double imposture. L’Etat, plus que jamais collecteur d’impôts pour les banques privées et la haute finance- c'est-à-dire en fait anti libéral - se retrouve aussi plus que jamais dispensateur d’ordre moral et de bien-pensance - c'est-à-dire en fait totalitaire et liberticide- , avec à la clé un ministère de la police et un de la justice qui s’improvisent ministères de la Parole et de la Communication, pendant que plus personne ne parle du ministère de la Culture. Réduite à néant, la culture ! Même Frédéric Mitterrand va finir par passer pour un érudit de haute volée et un politique de premier plan, au vu de l'insignifiance de celle qui lui succède.

Cela implique de dresser face à soi deux camps antagonistes, en espérant que la détestation réciproque de leurs partisans empêchera toute opposition de « coaguler », comme le disent les communicants néo modernes du petit H. (1)

- Des catholiques dits de droite (voire dits d’extrême droite), attachés à l’histoire de France et défenseurs des libertés de la famille, de l'individu et de l’enseignement privé.

- Des laïcards dits de gauche (voire dits d’extrême gauche), attachés au monde du travail, défenseurs des acquis sociaux, du service public et des principes d’égalité.

- A quoi il convient de rajouter une part non négligeable de croyants non catholiques, juifs ou musulmans, que les mesures dites sociétales comme le mariage des homos et des lesbiennes, ainsi que  l’euthanasie heurtent de plein fouet également.

Monsieur H espère fédérer cette politique au nom de ce qu’il appelle la République,(2) et qui n’est plus que la coalition influente au sein de la zone euro, l'Empire à la monnaie privatisée, de lobbies et de partis dominants et complices. Il espère ainsi passer pour un défenseur responsable de la monnaie unique et de la BCE, mais aussi des libertés et de la dignité ( !), bref, un type bien de son temps, normal, c’est tout dire, un serviteur zélé du système médiatique et économique dominant, qui parait ne pas comprendre qu’on ne lui laisse même plus le droit à quelques virées en scooters pour ses loyaux services : Eh non, pépère, les licences liées au  pouvoir ne sont plus ce qu'elles étaient !

Si l’on ne veut pas que le pays se dilue totalement dans la zone fangeuse du compromis énoncé plus haut (3), il va donc falloir que des alliances apparemment contre-culturelles continuent à se nouer, un peu comme celle, idéale, qui vit Chateaubriand et Armand Carrel se dresser de concert à partir de 1830 contre la politique de Louis Philippe, encore que ce soit beaucoup d’honneur fait aux petits idéologues opportunistes Valls, Taubira, Ayrault, Hollande, que de les comparer à ce dernier, et que la France d'alors était loin d'avoir atteint le niveau de vacuité intellectuelle de l'Europe d'à présent. La propagande officielle fera tout pour à la fois mettre en scène et discréditer ces jours de colère, on peut compter sur les syndicats en place comme sur les organes de propagande officielle, qu’ils soient tendance BFM, tendance Libération ou tendance Figaro. En attendant, le nombre de chômeurs prêts à rejoindre tel ou tel cortège croit inéluctablement, le lit des faux princes se remplit toujours de meilleures second rôles féminins, et la Bourse se maintient, pour le grand bonheur des oligarchies en place, à un niveau correct; merci pour elles.

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Mister H, une du Guardian

(1) Désir, Dray, Assouline, tous les nababs du PS au vu du succès des manifestations dites " de droite" annoncent déjà une réplique "à gauche", une manifestation de la "fraternité"  (fraternité avec quoi, on se le demande. Le PS ?)

(2) D'après le PS, la manif pour tous se situerait hors du champ républicain. Tout ce qui n'est pas le PS se situe, en gros, hors du champ républicain. Pour le PS, la République, donc c'est le PS... 

(3) Aux dernières nouvelles, Vallaud-Belkacem parle de "combats imaginaires". Elle ne connait pas, n'a jamais entendu parler de théorie du genre... Autre affirmation du clown en jupons : "L'école de la République est un sanctuaire" ha ha!...

11:00 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : manifpourtous, jour de colère, france, politique, théorie du genre | | |

samedi, 01 février 2014

Un fameux numéro de clown

N'est-ce pas comique de réécouter aujourd'hui cet extrait du 1er discours de Mitterrand en campagne à Beauvais, en 1981. C'est là qu'on voit que le pingouin contemporain est très très loin du talent d'orateur de celui qu'il prétend imiter. Il reste qu'en écoutant les propos du maître, on voit quand même que c'était déjà un fameux numéro de clown ! 

20:56 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mitterrand, politique, orateur, socialisme, imposture, beauvais, 1982 | | |

jeudi, 30 janvier 2014

L'oiseau peintre 9

OISEAUPEINTRESOLKO.gif« Toutes les banlieues des villes se ressemblent, sur quelque planète qu'on se situe. Toujours, ces mêmes lambeaux de terrains, asséchés et déserts, emplis de détritus là même où s'interrompt brusquement toute industrie mauveterrienne : aux abords de la ville de la Marche, s’entassent bidons vides, carcasses de camions sales, monceaux de barres de fer abandonnés, fragments de tapis caoutchouteux, où campent insectes et lézards. Dans ces zones délaissées vivote une herbe jaune et clairsemée ; le cri des animaux qu'effraie la ville se heurte à la rumeur encore proche des citadins, qui redoutent le désert. Quelques pas, et c'est la solitude irrémédiable. Dense.

Des convois de camions se croisent dans des champignons poudreux au loin : les cycloques qu'on amène, les cycloques qu'on emporte. J’hésite un instant. Je ne me sens pas très malin : il est encore temps de retourner sur mes pas. Quel risque suis-je en train de prendre ? Les sièges sont durs, dans les camions de livraison. Mais au moins y sommes nous tous ensemble. Tous ensemble ; Et pourtant, lequel, parmi les circulants, laquelle, parmi les circulantes, possède encore ce qu'il faut pour que je rebrousse chemin ? Il y a dans la solitude une ivresse jusqu'au boutiste, qui me réconforte d'être né. Quelques pas encore, et puis la silhouette du Grand Déambulatoire s’amenuise à vue d’œil. Jusqu'à n'être plus de la taille d’un jouet insignifiant ceint de brume, que la poussière dérobe à ma vue. C'est fait.

Je suis parti. Je me suis échappé.

En silence, mon pas s'est enfoncé dans la cambrure dorée des dunes, le seul grésillement des insectes… Tout cela a été simple, finalement. Beaucoup plus simple que je ne l'avais cru ! J’en suis presque déçu : Est-ce vraiment un haut fait que de se détourner d'une Loi aussi peu tenace et résistante ? Quelle gloire mérite mon acte, que tous ignorent ?  Qu’importe, je vais. Naïf.

Au moins l’espace s’est-il élargi de chaque côté de moi. C’est important de pouvoir aller à sa guise. Vide. Au diable, les gardes et les vigiles de la Loi ! Il me faudrait rencontrer des responsables. Des décideurs. Mais sans carte ni boussole, sans repère aucun ni connaissance aucune, une pareille entreprise est évidemment déraisonnable. Et puis quel besoin ai-je, alors que se présente à moi une occasion de le fuir, de me lier une fois encore à leur monde ? Se fier au hasard ou à la providence, plutôt ! Un cygne noir de mon espèce sait bien ce que j’ai à y gagner.

Mes pas, je ne les compte plus, je les choisis. Je n'ai même plus besoin de consulter trop fréquemment mon bracelet de bord. A quoi bon ? D'une dune à l'autre, rien ne laisse espérer la moindre transformation, la moindre évolution, dans ce vide qui m'enrobe tout entier, et dans lequel j’avance. Comme la force qui me tenait aux autres, celle qui m’accroche à ce vide aura bien une fin à un moment. Je dois simplement veiller à ne pas tourner en rond dans les spirales de ces dunes, comme je tournais dans les spirales diaboliques du grand déambulatoire. A un moment à ou à un autre, cette barrière sablonneuse insensée découvrira forcément un autre horizon !

J'avance. Somptueuse, envoûtante est la  barrière des dunes. Mais elle multiplie à perte de vue des arcs gigantesques de poussière entassés sur le sol, que je gravis plus péniblement encore que les déambulatoires : Ces dunes impassibles seraient-elles les vigiles impassibles de la Loi ? La crête impeccable de l'une ne découvre que la crête impeccable de l'autre. Quand l'une cesse, la suivante se dresse. C'est sans fin.

Cette enfilade est redoutable pour l'esprit, plus encore que celle des circuits. A croire que les législateurs, pour concevoir la perversité de la Loi, ont imité celle de la Nature. De plus, ils peuvent compter sur ces boucliers naturels pour dissuader quiconque de s'évader de la Ville ! Il serait encore temps, me dis-je, de rebrousser chemin. Après tout, le système est peut-être notre bien ! Après tout, la Loi est peut-être bonne ! A chaque pas, je m’avance dans une sorte de confusion intellectuelle. Si la nature est mauvaise et dangereuse, il serait logique de croire la civilisation bonne et réconfortante. Non, je pense n’importe quoi, à prêter des intentions aux éléments : ces courbes de sable, même périlleuses, même trompeuses, sont, simplement. A un moment, forcément, la nature jouera en ma faveur, comme elle joue pour l'instant en la leur. L'important, c'est de tenir bon.

C'est enfin un maigre tapis de mousses roussies, parsemé ça et là de buissons épineux. J'avance. Sur le sol qui se durcit un peu, des touffes éparses et sèches bruissent de mille sons quand je les écrase. Je surprends quelquefois la carapace dorée d'un insecte fuyant avec maladresse devant moi. Et puis à l'occasion se dressent, plantées sur un petit monticule, d'étranges silhouettes inconnues, aux feuilles épaisses et dures, au corps bien nervuré, garni de pointes acérées et de longs poils entortillés sur eux-mêmes. Leurs bras pendent, traînent, lascifs, assoupis comme des serpents contemplatifs. Arrimé au seul mouvement de mon désir, tout imprégné de mon souffle, seul, comme je l'ai toujours été, je marche. Et doucement, imperceptiblement, la terre change. »

Pivert n’en peut plus de toutes ces affabulations. Sa tête devient lourde et son esprit tourbillonne. S’il ne tenait que de lui, il balancerait ce cahier noir à l’égout, qui lui rappelle trop de mauvais souvenir.. Ah ce cygne est bien un affabulateur de sa race : il n’a pu s'évader comme cela, c’est impossible ! Des caméras de surveillance sont placées sur toute la périphérie de la ville, et balaient les dunes alentours. Néanmoins, il songe à l'ancien doyen. Qu’est-ce que ce dernier voulait qu’il apprît, au milieu de tout ce fatras ? Il tourne la page d’un coup si violent qu’il manque de l’arracher. Faut-il qu'il garde encore au fond de lui quelque estime pour le cher vieux confrère, qu'il sait avoir toujours défendu la ligne la moins totalitaire dans les réunions au sommet. Et qu'aussi, comme beaucoup d'autres qui n'osent parler, il garde malgré la version officielle de sérieux doutes sur son étrange disparition. Voilà donc Pivert, grand lecteur de d'équations et de statistiques, de nouveau embarqué sur les pas déments du grand  affabulateur. 

 « La plaine, tiède, tapissée de rocailles : Voilà que je goûte un bonheur nouveau, à présent que j'éprouve la relativité, la vulnérabilité de la Loi de façon presque sensuelle, telle un spectre qui se détacherait peu à peu de mon corps et de mon esprit, au fur et à mesure que je m'enfonce dans cet espace entièrement vierge d'elle. 

Je marche. Tous mes muscles, tous mes sens se délient. Le désert n'est empli que du cri ponctuel du vent qui, soudainement, empoigne, pour les disperser drôlement en tous sens, des brassées de poussière qu'il projette au-dessus des herbes sèches. La réverbération massive, sur la pierraille, des lueurs de l'astre qui tourbillonne au-dessus d'elle, sans contrainte ni directive, guide quand même mon évasion. J'avance. Les couleurs de cet astre tourbillonnent en faisceaux autour de moi, jetant sur le sol des ombres fantastiques. Il me semble tantôt qu’il m’encourage, tantôt qu’il cherche à me dissuader d’aller plus loin. C'est puissant, c’est instinctif, c’est drôle, aussi, d'avancer.

Ce sol, que je découvre soudain, ce sol de ma planète, comme j'aime m'arrimer à lui ! Comme j'aime son abord rugueux, irrégulier sous mes pieds ! Comme j'aime chaque pas que je pose sur son grand corps toujours raboteux. Marcher sur du caoutchouc plat, lisse et noir, et marcher là-dessus, quelle différence ! Ce sol m'emplit d'une énergie inconnue, là-bas, dans les villes. Sur lui se grave ma trace fugitive. Ma trace étrange. Si frêle, soit-elle, mon empreinte. La ligne de mes pas. Je suis.

Est-ce bien cette ligne-là que ceux qui me gouvernaient m'ont demandé de tracer sur la surface de leur planète ? Non, bien sûr. C’est d’autant plus jouissif de m’écarter de leur univers cohérent ; ici, rien n’est vraiment dicible, nommable, racontable. Il ne demeurera rien, parmi la race des circulants, de moi-même. Nulle trace, adieu cycloques ! Je ris.

Quelle mémoire d'eux saurai-je conserver en retour ? Quel soulagement ! Il n'y a plus de compatriotes. Des palais granitiques, des dômes karstiques, des orgues basaltiques, des avenues gréseuses et des boulevards ferrugineux sont les seuls occupants des cités que je traverse, balayées par les vents. Des trous béants de cratères, grand ouvert à tous les autres mondes, des failles zigzagantes et calcinées, des falaises au front volumineux, des socles déchiquetés, des gradins érodés, des moraines à l'horizon, étonnants paysages, que d'anciens glissements de terrain ont ridés, que d'anciennes éruptions ont crevassés, et dont l'écorce turbulente porte la légende, qu'on devine à fleur de terre, des siècles enfuis.

Rocs éboulés, que je rencontre, précipices soudains, tirant dans les nuages et dans les brumes, juste sous mon nez, leurs rideaux ouvrant sur le vide. Lacs asséchés, lits taris, exhibant, parmi des bombements et des concavités, des rigoles, comme autant de rides filantes, comme autant de signes, partout pesants de silence, manuscrits en langue de limon. »

Cette fois-ci, Pivert porte à son front un linge qu’il a imbibé d’eau froide. Il déglutit.

Garder la tête comment déjà ? Bien accrochée, cela même !…Pivert frémit. Aussi courant, aussi moyen, aussi normalisé, aussi standardisé, aussi quelconque et ordinaire, finalement, qu'il soit, son organe déjà lilliputien au regard des soixante centimètres des Anciens se rétracte de panique devant ce qu'il vient de comprendre du Régime : Cela fait des siècles qu'ils ne sont plus, les uns, les autres, empêtrés dans leurs cycles, oh depuis longtemps ni des héros, ni des demi-dieux, certes… Mais plus mêmes des individus : ils ne sont que de vulgaires cycloques, citoyens somnolents, mange-miettes affolants et déroutés du système qu'ils consomment et dans lequel ils sont nés.

A quoi bon même laisser se former cette larme qui point à sa paupière ? c’est une telle évidence : Le Régime n’a plus besoin de ça, comme il n’a plus besoin du reste, comme il n’a plus besoin d’eux... Une douleur, vive, dans les avant-bras se plaignait madame la Grammairienne ? Celle que ressent subitement Pivert se propage dans tout son corps. Il se met à arpenter sa cellule ; en marchant, la douleur s’estompe, mais la fureur le gagne.

D'accord, dit-il tout haut et tout fort, d’accord, l'adaptation au milieu, d'accord, les lois de l'évolution, d'accord l'essor de la science, le progrès des techniques, la nécessité morale de la Loi, tout le tralala politique sur l’égalité des uns et des autres… D'accord, toutes ces notions abstraites, murs de soutien de leur dogme, charpente de son conditionnement, tous ces préceptes qu'il a tétés comme son pouce, durant des années, dans son berceau de la Ville du Sommeil, puis appliqué dans les autres en bon consommateur. Néanmoins.

Enseveli dans le morne accomplissement de ses tâches quotidiennes, il n'a jamais réfléchi aux conséquences biologiques de la soumission à la Loi qu'on impose aux citoyens de Mauveterre. Le Régime qui a prôné la séparation définitive de la sexualité et de la procréation étant en place depuis déjà trois générations, cela signifie-t-il … ?

Il y a, certes, de quoi trembler, tétanisé de terreur, de quoi se blinder à double-tour et à jamais dans sa coquille, comme le faisaient les escargots somnolents du temps jadis, dont Pivert et ses collègues ne virent jamais que des planches. Au lieu de ça, il tourne de plus en plus affolé autour de son bureau et du carnet noir entrouvert. Cette évolution régressive ne concerne d'ailleurs pas seulement le cycle de la sexualité, mais tous les autres, également : celui du sommeil ! celui de la digestion ! celui, surtout, de la pensée…

De quel volume était l'estomac des Anciens ? De quelle longueur, l'intestin d'un titan ? Combien de mois duraient les siestes des demi-dieux ? A quoi ressemblaient les yeux des sirènes ? Et leur langue, leur parole, leur verbe… Il palpe à présent le haut de son abdomen, inquiet de n'y plus rencontrer, sous sa peau, qu'un creux abominablement muet : depuis combien de temps n'a-t-il plus faim ? Quelles mutations, effroyables pour l'espèce et tout son imaginaire, risquent d'entraîner les innovations les plus récentes mises sur pied par les derniers présidents ?

Les meurtres prématurés, les disparitions sans motifs qu'on lui signale de toutes parts n'ont rien pour le réconforter. Remplacer des vivants par des morts, recycler, recycler… Pivert ajuste ses lunettes. Il découvre qu’il a très faim. Il tâte son front, il tâte son ventre, il tâte sa virgule : Et puis, qu'en feraient-ils donc, à présent que la reproduction n'est plus qu'une affaire d'arithmétique, de ces engins gigantesques et antédiluviens, hein ? Dans les réserves congelées de l'hôpital, n'ont-ils pas à présent, de quoi repeupler la surface de vingt planètes comme la leur ?

II se parle à lui-même, comme un fou, il se dédouble : que penser de l'air agacé de monsieur le Doyen, au tout début de la réunion de l'avant veille, hein ? Et de ces évasions, ces meurtres gratuits, ces suicides ? Quel mal mystérieux s'est emparé depuis peu de l'espèce, qui la grignote sournoisement, et que recouvrent avec de plus en plus de difficultés ses courbes exponentielles et ses graphiques. Il songe à ce duo de pigeons primitifs qu'ils ont croisés sur l’esplanade. A cet œil goulu et rond, halluciné, stupide...  

Et puis ce détail inaccoutumé, insolite, qui n'a pas quitté non plus son esprit : aux côtés du Doyen, pour le reconduire dans le quartier résidentiel qui est le séjour des seuls dignitaires, n’était plus assis le fidèle majordome, l’espèce de merle qui a toujours véhiculé les précédents. Madame la Grammairienne n'encourt-elle pas un risque réel ? Il s'en convainc. Il ne peut garder ça pour lui. Il doit la mettre en garde.

Des petits coups secs et nerveux, frappés à la porte interrompent son travail : Un rythme aussi saccadé, ça ne peut-être que Pivert, se dit l'érudite. Je n'aurais peut-être pas dû lui confier tout le détail de ces enluminures… Un scientifique, que peut-il y comprendre ? Leur point d’appui, pour observer le monde, n’est pas le même que le nôtre. La légende… Après tout, la légende…  Qu’a-t-elle à cacher aux scientifiques ? Qu’a-t-elle à cacher à quiconque ?

- C‘est ouvert, lance-t-elle au quinzième coup.

Les voici donc à nouveau réunis, la grammairienne et le spécialiste de la Natalité. Le second s'étonne qu'il soit possible de discerner une quelconque lumière au sein de cette calligraphie touffue, tout en lignes serpentines et sans le moindre espace entre chaque mot. La première lui désigne quelques éléments récurrents qui aident le déchiffrage : tel signe, telle ou telle forme, accordée par le scribe, à telle ou telle lettre. Et son doigt avisé, qui n'effleure qu'à peine le papier lourd, semble à l'esprit étonné de Pivert une baguette de sourcier.

- Pensez-vous, finit-il par l'interroger, que le témoignage de ces vieux textes puisse acquérir auprès de quiconque une quelconque valeur politique ?

- Une valeur ? Je n'en sais rien, pour tout dire. Mais une autorité, cela, je vous le garantis. Ce sont des documents originaux, qui ont traversé les siècles, et qui attestent de manière incontestable de la genèse de notre civilisation !

- Et, dites-moi, rajoute Pivert. Vous prend-il souvent d'avoir faim ?

Sa collègue l'examine, stupéfaite. Faim ? Faim ? Oui, faim, répète-t-il. J’étais en train de lire un carnet dont l’ancien doyen m’avait commandé l’étude, quand soudain j’ai eu, eh bien oui, faim.

- Faim ! Madame la Grammairienne demeure perplexe. Ma foi, je crois que vous autres, les scientifiques, vous nous avez définitivement débarrassés de cette sensation inutile. Non, sérieusement, je n'ai plus d'appétit à l'égard de nulle nourriture !

- Aucune ?

- Non.

- Ni sucrée, ni salée, ni pimentée…Jamais le moindre petit regret ?

- Jamais !

- Mais si l'estomac… On est rarement sûr, n'est-ce pas ?… Si l'estomac se mettait à suivre le même chemin que les organes génitaux ? Savez-vous que monsieur Truche et que madame Sissi se plaignent de plus en plus de leur personnel ? Formes de moins en moins généreuses chez les femelles, de moins en moins puissantes pour les mâles… On en rigole, au Sérail, me rapportait l'ancien doyen. Il paraît que cela devient à présent un véritable sujet de préoccupations pour les dignitaires qui apprécient les formes généreuses.

Madame la grammairienne réfléchit. Elle suppose que tous les risques biologiques avaient dû, tout de même, être envisagés et pris un tant soit peu en compte, à l'époque. Elle n'a jamais vraiment analysé la question, pour tout dire. Tout cela n'est pas de son ressort. Pas de sa compétence. Ni de son goût.

Bien sûr, bien sûr…Mais quand même, il insiste Pivert : Pour elle, les soixante centimètres posséderaient une véritable autorité, même s'ils n'ont aucune légitimité scientifique ? Elle éclate à nouveau de rire ! Pauvre Pivert ! Ça lui a drôlement marqué l'esprit, dirait-on !

Elle adopte donc un ton de pédagogue pour lui rappeler qu'ils en sont tout juste à tenter de décrypter un tissu de vieilles légendes. Tout cela afin de tenter de saisir quelque chose aux premiers balbutiements du développement primitif de leur espèce. Il se peut bien après tout, que ces soixante centimètres fassent partie de leurs symboles. Comme ce fameux oiseau, dont on dit qu’il vint à bout de tous ses contradicteurs et de tous leurs coups bas, simplement en ne cessant jamais de se peindre !  Un art pour toute arme ! Pensez-donc :

De deux doigts, Pivert commence à tambouriner le bois du bureau. Grand ouvert en son milieu, le vieil exemplaire de la Chronique sur lequel la grammairienne était en train de travailler. Des lignes et des lignes calligraphiées à la main, sur un papier large et épais. Il se frotte la tête. Ces lignes contiennent-elles vraiment la bombe que craint le Pouvoir, susceptible de réduire, semble-t-il, leurs principes à néant ?

Pivert hésite :

- Vous allez me juger ridicule…

Madame la grammairienne hausse les épaules.

- Dites-moi… Savez-vous quelle valeur ces anciens et leur oiseau accordaient à une vie ?

Madame la grammairienne reste silencieuse. Il insiste :

- A une vie… A une existence comme la nôtre ?

Son collègue n’est-il pas en train de déraisonner à son tour ?

- Je crois qu'il n'est guère prudent de nous éloigner, chacun, de nos domaines de compétences. Nous n'avons été programmés, ni l'un, ni l'autre, pour ce genre de zigzags. J'ai eu tort de vous parler du contenu de ce livre. C'est sa disparition, vraiment, qui pose un problème.

Elle s’approche de lui, soudain grave :

- Un problème à moi seule, monsieur Pivert. Pas à l’espèce toute entière ! 

Il sent son haleine, à quelques centimètres de sa bouche. Sans plus attendre, s’il collait ses lèvres à nouveau sur les siennes, la planète s’arrêterait-elle de tourner ? Il passe une main nerveuse sur son bracelet de bord. Il tire un mouchoir de sa poche, s’éponge le front.

Il se détourne.

- J'aimerais bien rire plus souvent, comme vous le faites. Savez-vous que moi aussi, tout à l’heure, j’ai ressenti une douleur aux avant-bras ? Et pas seulement aux avant-bras…

Pour calmer un peu sa nervosité et l'aider à reprendre ses esprits, elle lui propose un siège et lui verse un peu de drénaline dans un bol d'eau tiède. Des années, lui répète-t-elle ! Il leur faudra des années pour établir la véracité éventuelle des faits qu'ils découvriront là-dedans ! Et encore, s’ils en découvrent ! D'ici là, elle et lui auront depuis longtemps mis la clé sous la porte ! Alors, à quoi bon se faire du sang chaud pour ça, pour quelque vanité pittoresque des aïeux !

Pivert boit son infusion et commence à se détendre un petit peu. Elle a vraiment, madame la grammairienne, de belles jambes.

Elle s’approche de lui, radoucie :

-Je suis pareille à vous, monsieur Pivert. On ne me dit rien, rien… A leurs yeux, je ne suis bonne qu’à traduire, comme vous à faire des statistiques…

Elle lui pose la main sur l’épaule. Et puis ? Et puis… Quand bien même l'espèce perdrait définitivement ses organes de procréation, ne lui a-t-il pas confié, l'autre jour, qu'ils disposaient à présent, dans leurs réserves congelées, de quoi repeupler vingt planètes comme la leur ?

Pivert sourit à nouveau.

Il plonge dans les yeux clairs et doux de madame la grammairienne un regard rasséréné :

-Vous avez raison, sans doute… J'ai eu une peur panique, un dégoût viscéral, tout d'un coup, parfaitement irraisonnés. Je m'en excuse auprès de vous…

-Cela peut arriver à tout un chacun. L'époque est si trouble…  On peut parfois avoir le sentiment que le sol vacille sous nos pas… puis, tout semble revenir dans l'ordre, on ne sait comment. Dans cette ville, vous et moi ne sommes que des fonctions, en attendant mieux…

Il se lève et lui propose de rincer son bol lui-même. D’un geste, elle décline l’invitation.

- S'il vous avez le moindre doute quant à... Enfin sur... Sachez que je suis là !

- Ne vous inquiétez-pas pour ça. Le Régime est encore solide !

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