lundi, 03 février 2014

L'oiseau peintre 10

Pivert a regagné son domicile à pas pensifs. Il n'a jamais eu le coup d'œil du géomètre, Pivert. Mais au jugé, son réduit lui semble un tout petit peu plus réduit que d’habitude. Cela doit n’être encore qu’une affaire de quelques millimètres, mais quand même. La miniaturisation de tout gagnerait-elle aussi sa pièce ? Ce n’est pas seulement ses larmes qu’il lui faut retenir, mais aussi des gouttes de sueur qui perlent à ses tempes, tandis qu’il reprend la lecture du cahier noir qui l’attend, qu’il ouvre machinalement, le sang chaud, l’esprit encore distrait par tout ce dont il vient de causer avec madame la grammairienne.

« Le cycle suivant ? Quel était-il ? Comment saurai-je, dorénavant, à quel instant précis il sera temps d'interrompre celui-ci ? Mon bracelet de bord fonctionne-t-il correctement ? La voix… La voix répétait que, dans la première ville, la marche serait une fin et qu'ensuite, seulement elle deviendrait un moyen. Le moyen de quoi faire ? A quelle puissance séculaire ai-je donc désobéi ?

J'ai des angoisses imprévues. Je sue encore. Je ne sue jamais très longtemps. Mais tout de même… Mes trépidations s'estompent. Qu'ai-je dérangé, dans le court tout tracé de mon existence ? Puisque je marche, je marche encore, puisque j'avance, j'ose croire que je n'ai pas dérangé grand chose. Au fond, je ne connais rien des choses de la vie. Rien de l'Histoire de la planète. Et puis j'écoute à nouveau ce sol qui me soutient. L'anxiété passe. Aux confuses directives de la voix instructrice, qui nous aura tous tellement impressionnés, j'oppose sa langue de sédiment.

Il m'est souvent arrivé, par la suite, de m'interroger sur ce moment, de me demander quelle mouche m'a réellement piqué alors. C'était une force toute naïve et très puissante, que je n'ai pu dompter sur l'heure. Une impulsion. Un élan.

Dans les archives du Régime dorment certainement de nombreuses explications à propos des hurluberlus de mon acabit. Des cas comme le mien, il paraît qu'ils en répertorièrent plusieurs dizaines de milliers ! Encore n'avons-nous pas fouillé tous les coffres, tous les tiroirs, c'eût été vraiment fastidieux ! C'eût été, également, inutile.

Ils n'ont jamais appréhendé, de toute façon, tout armés qu'ils étaient de leur science et de leur logistique, la portée profonde de ce qui résistait à leurs desseins, ni n'ont saisi un seul instant quelle puissance ils avaient osé défier. En tout cas, malgré la sueur, malgré l'effroi, malgré la solitude, à ce moment-là, j'ai bien dû, moi, avancer.

Mes sandales sont brisées, mes pieds calleux. Chaque pas, il me faut dorénavant implorer la force de le produire au domaine intérieur qui m'a ravi,  Chaque pas. De quelle puissance millénaire suis-je devenu, peu à peu, le fragment ? Les quelques débris d'os et d'outils que je découvre, de quels festins, de quelles chasses préhistoriques sont-ils les vestiges ? Je ne suis donc pas le premier, de mon espèce, à m'aventurer sur ce sol décharné des ces sentiers ? Ils avaient creusé des prises sur la paroi rocheuse, dans lesquelles mes doigts trouvent leurs appuis pour grimper. Certaines lignes, évidées dans la pierre, forment en se rencontrant des silhouettes d'animaux volumineux, dont je ne soupçonnais même pas  l'existence. Elles sont tracées à gros traits dans la pierre, battue par le vent salé. J'escalade cette ultime barre rocheuse qui, d'un bout à l'autre de l'horizon, obstruait depuis longtemps mon horizon.

Un faible rayon perce et déshabille le manteau jaune de brume. J'ai dû, aussi bien dans l'espace que dans la durée de ma vie, accomplir un parcours inédit, puisque je n'étais programmé pour rencontrer ce qui se découvre à ma vue uniquement durant mon tout dernier cycle !

Féerique et déboutonnée par la venue du jour, une robe d'écume lance à mes narines son odorante brise. Vers ça, dont on m'avait caché la beauté, tout mon corps se tend, tout entier. A pas prudent, je dégringole l'autre versant. Ses ultimes habits, la brume, la brume s'y accroche encore, devant les vagues qui s'imposent peu à  peu.

Voilà qu'un sol humide et tendre se propose à mes pieds : Mon talon s'y enfonce, mon talon s'en extrait. Une poudre blanche et facétieuse poursuit chacune de pas de ma course vers le littoral.

Et je l'entends qui gronde, festif, tonitruant, mâle, impatient, de plus en plus proche, le flot marin. Les ultimes habits de la brume, il les jette au sol sans  majesté, avec une sorte de terrifiante grandeur. Le flot ne me résiste pas et présente son corps écumeux. La mer tire sa langue, montre sa cuisse, offre ses hanches et déploie à l'infini sa colossale poitrine. A peine la vague est-elle formée que, déjà, elle se brise, ballottée par la solitude de sa propre danse d'hermaphrodite en liesse. Je ne résiste pas.

Sur ce sol fait de poudre, de cailloux translucides, d'algues et de coquillages, j'abandonne leur combinaison trop étroite. Il est bien fou, celui qui veut me connaître, murmure l'océan hermaphrodite, à chaque lancée de sa vague. Mais moi, je suis fait de chair, et voilà que je me dresse devant son défi.

Ce bracelet de bord et son décompte de pas inepte, tout le temps qui me reste à passer sur la planète, tout le destin pour lequel on m'a fabriqué, il faut que je le retire et que je m'en débarrasse d'un coup vif. L'air, soudain, l'haleine millénaire, l'air seul m'habille. Dans l'aube océanesque qui bouillonne de subtiles couleurs, de formes et de rondeurs, j'éprouve le frisson de ma nudité resplendissante. Je continue d'avancer. J'irai jusqu'au bout de ce qui m'a commandé.  Je le noierai, s'il le faut, dans l'océan.

L'eau plaque et saisit mes chevilles de ses puissantes mains. L'eau gargouille et reflue en filets qui me chatouillent les orteils. L'eau claque mes genoux, rebondit en éclats fauves et limpides. J'avance. Elle frappe, douce et violente, mes cuisses qui se durcissent, mon ventre qu'elle vêt d'un geste doux, par-dessus mon membre long et dressé.

Qui suis-je en train de déchirer, dans ce coin retiré du monde, quel rut imprévu, surgi rutilant du fond des siècles, s'est emparé de ma chair ? L'eau jaillit sur ma poitrine qu'elle couvre. Je cherche prise à présent, sur un sol qui se dérobe de toutes parts, de mes pieds que je ne vois même plus.

Lourde, compacte, l'eau qui s'est entrouverte m'a cerné de toute son étendue, absorbant toute la route que j'ai faite jusqu'à elle, tout mon voyage, et tout mon cycle. Dans la féconde résistance de cette eau furieuse et tiède, j'accomplis encore un pas, puis deux ; ma vie ; ma brève vie ; tout ce que j'ai, et qui n'est rien, je le confie à tout ce qui m'emporte, au clapotis qui lèche mes oreilles, à tout ce qu'il me raconte de ce qui est depuis la nuit des temps. Entre la toile ondulante et porteuse de l'eau à perte de vue, et celle de l'air transparent à l'infini, je ne suis plus qu'un point mesquin, rêvant de disparaître.

Et puis soudain, au centre d'une multitude de cercles concentriques, une forme, unique, varie. On dirait une oriflamme battant des ailes, étalant farouchement toutes et toutes les nuances du levant d'un bout à l'autre de l'horizon, dans une improvisation à la fois sauvage et définitive. Entre le ciel qu'il fracture, qu'il cisaille, qu'il déchire, non pas pour le détruire, mais pour m'en révéler la beauté multiforme, plus de frontière. Mais entre lui et moi ?

Il s'arrête soudainement. Il me contemple de loin, gravement, comme courroucé d'avoir été dérangé, mais sans aucune animosité à mon égard. Tout à coup, parce qu'il se met à nouveau à battre puissamment des ailes, la sphère de cristal de mon crâne vole en éclats. Explosé, le point d’écriture !

Brisé par la poigne maritime qui me tient tout entier du bout des pieds jusqu'au sommet de la tête, rompu de fatigue, désolé d'être aussi muet, je rends toute ma conscience, tout mon corps, toute ma vie, à la massive liquidité qui me cerne..

Une phrase que répétait avec insistance, tel un mantra, la voix instructrice : Vous soustraire, avant son achèvement définitif, à l'un ou l'autre de vos cycles serait encourir le danger fondamental d'un désordre intérieur tel qu'il vous acculerait au suicide.

Me soustraire ! Bon sang, n'est-ce pas ce que je viens de faire, à mon insu ? Depuis mon réveil, cet avertissement de la Loi ne cesse plus de me trotter par la tête, d'abîmer le bonheur de tout le paysage qui m'entoure. Je ne marche plus : Suis-je mort, pour autant ? Car c'est fait :

Le flot, qui m'a rejeté sur le littoral où j'étais évanoui, continue de répandre ses flammèches d'écume sur le sable, sous une lueur drôlement saumâtre. Mais moi, je ne marche plus. JE NE MARCHE PLUS ! Je me suis soustrait. Mon existence est-elle sur le point de s'achever ? Mon existence est-elle parvenue à son terme ?

Je me relève. Au fond, l'eau n'a fait qu'interrompre un cycle. Je dois être en mesure de le réintégrer sur-le-champ si je le désire. J'avance de quelques pas. Voilà !

Je marche à nouveau ! Qui la remarquera, cette brève interruption ? Cela se verra-t-il sur mon nez ? Là ! J'ai bien dû faire vingt pas de suite ! Je suis encore vivant.

Je m'arrête à nouveau. Je recommence plusieurs fois ce manège. J'avance. Je m'arrête. J'avance. Je m'arrête. Mais alors ? Je fais encore vingt pas. Une pause. Trente, que je compte avec le plus grand sérieux du monde. Une nouvelle pause. Mais alors, suis-je plus puissant que la voix instructrice ? Est-ce possible ?

Je me remets en marche. J'ai besoin d'avancer pour comprendre. Après ? Il me faut produire un effort extraordinaire, pour me rappeler de simples évidences : dormir, marcher, parler, travailler… J'ai même oublié la suite !

Au lieu de la rumeur des camions bâchés, le roulis de la mer, sous le ciel bouillonneur de nuances ! Au lieu du tapis spongieux des déambulatoires, milliards de grains de sable sous mon pied nu ! Au lieu des circuits bondés, cette plage ouverte et colorée ! Et surtout, au lieu de la contrainte, la liberté ! Car vraiment, aussi incroyable que ça puisse paraître, je peux marcher à ma guise, à mon aise, aller, puis faire halte, m'asseoir, même, selon ma volonté !

 Une ligne, sur les rondeurs humides du rivage, apparaissant en pointillé, longue ligne ininterrompue ! C'est si simple ! Des hoquets de rire sursautent d'entre mes côtes.  Je galope dans l'eau, de grandes enjambées qui m'éclaboussent. Et ma combinaison ? Mon bracelet ? Je retrouve l'une, pas l'autre. Qu'importe ! La sphère de cristal où j’officiais a volé, bien malgré moi, en éclats. Ce que j’aurais dû y accomplir, des années durant, l'Oiseau seul l'a su.

Le ciel n'est plus du tout saumâtre. Il gicle, il fuse, il jaillit. Mais un vent âcre s'est levé en moi. Une dernière fois, je salue le roulis de couleurs. Je salue Mauvemer. Lui tournant le dos, je me dirige vers la ville de la Parole, car je sais, maintenant, tout ce que j'ai à dire.» 

Le nez dans les pages du cahier noir, Pivert, découvre qu'il s'est assoupi malgré lui. Il se masse le front. Ça virevolte encore drôlement autour de lui. Contours, couleurs…. La lumière lui pique les yeux. Quelle raideur à la nuque ! Quelle crampe aux avant-bras ! Quel creux à l’estomac ! Et puis surtout, quel manque de place, dans ce réduit ! Comment a-t-il pu souffrir si longtemps un tel manque d’espace ? Les déambulatoires… Il se revoit, lui aussi engoncé dans ce latex insupportable. Il avait fallu d'abord chercher le sol du bout du pied, au jugé. Le tâter. Le tester. Avancer peu à peu, dans la morsure de la chair réticente à l'effort. Puis le sol n'avait pas tardé à le happer : comme si, littéralement, il s’était approché de lui.  Et avec le sol, la Loi…

Pivert se lève, s'ébroue. Quelques pas dans la pièce, par-ci, par-là. Confus. Deviendrait-il fou ?

Il ôte ses lunettes. Il ôte son bracelet de bord et le dépose avec précaution sur le coin gauche du lavabo. L’eau gicle du robinet. En emplir ses mains, l’eau, fraîche ! Il y plonge son visage moite. S'endormir ? Comment diable, lui ? En plein milieu de son cycle de travail ?  Il s'asperge à nouveau. Rien, que du silence. La lumière mauve qui arrose la ville entière tombe de sa lucarne entrebâillée.

Pivert a beau rassembler les images qui naviguent encore en sa pauvre tête, impossible, impossible…  Est-ce vraiment pour avoir pris au sérieux les excentricités de ce carnet qu’il avait été buté, le cher vieil amateur de l'Ancien Monde ? Un état de guerre ? Qu’essayait-il de lui communiquer, à travers les lignes serrées de ce manuscrit ? La gorge de Pivert se serre. Ses avant-bras le brûlent.

A nouveau cet oiseau : On dirait une oriflamme battant des ailes, étalant farouchement toutes et toutes les nuances du levant d'un bout à l'autre de l'horizon, dans une improvisation à la fois sauvage et définitive.

Le sentiment que le sol vacille sous ses pas… Vous soustraire, avant son achèvement définitif à l’un ou l’autre de vos cycles serait encourir le danger fondamental d’un désordre intérieur tel qu’il vous acculerait au suicide.

Un vertige, qu'il éprouve. Le désir, la peur, la colère, la honte, la joie, tous, sentiments contenus, qui l’assaillent. Cet oiseau.  Ce n’est pas tant ce qu’il vient de lire, paroles, après tout, d’halluciné… C’est ce tourbillon qui vient de lui, monte en lui. Tel un gigantesque coup de boomerang. Une immense fatigue lui tombe dessus, et puis… Ce cauchemar effroyable qu’il vient de faire : L’ancien doyen dans sa baignoire, un bras ganté enfonçant son crâne dans l’eau mousseuse, ce corps tout fripé se débattant, se débattant, puis rien, plus rien. Ses pieds lâchant prise. Ses fesses, son dos, ses épaules dérapant sur l’émail blanc. Emplis de mousse, ses bras ballants, mous, sans mouvements. Puis cette silhouette masquée, toujours, tirant la bonde pour vider la baignoire. Sur le cadavre inerte et grassouillet du doyen où glissent des blocs de mousse frêles, le contenu déversé des jerricanes. L’inconnu se recule de quelques mètres avant de jeter dans l’essence un bout de tissu enflammé. Il tourne les talons, tandis que la pièce s’embrase. 

Les paupières de Pivert titubent. Un homme rationnel comme lui, croire à de telles visions ?

Des jours, des mois, des années, à travailler sans cesse, sans répit. Des cours. Des réunions. Des chiffres. Des rapports. Des courbes. Des paroles. Des gens. Ça n'a pas arrêté. C'est passé, aussi vite que ça. Ses paupières s'alourdissent davantage.

Ça n'a pas arrêté. Son temps.  C'est passé, terriblement vite. Pivert se dresse sur ses jambes.

Un appui, pour lui aussi…

C'est comme un poids qu'il aurait reçu sur la tête, tous ces fragments terriblement lourds de tout son temps passé à veiller, des fragments qui, projetés à des hauteurs inconcevables, éparpillés par le souffle de la routine, de l'engourdissement, lui retomberaient d'un seul coup, en masse, sur l'esprit. Pas même le temps de contempler les cieux !

Un état de guerre ? Qui l'aurait trahi ? Et cet oiseau qui plane au-dessus de lui. D’une main tâtonnante, il tente de repousser la vision qui l’a assailli, mais elle s’impose encore. L’ancien doyen, le corps allongé sur le sol parmi les débris de sa baignoire, comme un poulet calciné, le cher érudit ?  Et cette silhouette de merle maigre qui s'enfuit, les jerricanes à la main… Ce n'est plus un cauchemar, c'est une révélation absolue qui désormais l'habite, Pivert. Il se sent livré pour jamais au néant, sans le moindre bracelet de bord, au gré de l’oriflamme d’un rêve irréel et lancinant qui ne le ramène qu’à la nudité de lui-même.

Soudain il entend un cri. Bref, strident, saugrenu : un premier cri, puis un second…

Vite, en titubant, le lavabo. Les lunettes. En jurant, il tourne le robinet. L'eau coule sur ses mains, sur son visage, qu'elle inonde.

Ce cri ! Non, cette fois-ci, il est certain... Il se courbe en deux pour ramasser ses lunettes. Le verre gauche est fendu sur toute la hauteur. Pourquoi ne crie-t-on plus ? Mince, a-t-il, encore rêvé ? Il pousse le loquet de son contreplaqué.

Le couloir est vide. Le bâtiment, sombre, silencieux. Instinctivement, il se dirige entre les murs, à l'aveuglette. Mal à tête. Dans son délire, lui apparaît la face de monsieur le directeur de l’hôpital. Il éclate de rire. Ce type ressemble trop au président. Comme un dément, il rit en cheminant dans l’obscurité. Le même, en un peu plus jeune ! Le même !

Le même ?  Vraiment ?

Trop froid. Glacial :

« Votre rapport est incomplet, monsieur Pivert ! »

Ah ! Ah ! Même ce nouveau doyen, à ses côtés, c'est… C'est… Il frappe. Il tambourine à la porte de madame la grammairienne. Madame la grammairienne ne répond pas. Il a beau cogner à coups de poings, des coups, des coups ! A se fracturer le poignet. Rien.

Bon sang, il  en aura le cœur net. Un coup d'épaule. Un autre. Leur aggloméré, ça ne tiendra pas le choc. La porte s'ouvre brutalement, le loquet défoncé. Elle n'ouvrira plus jamais le bec, madame la grammairienne, elle ne tendra plus jamais le cou au vent. Elle ne rira plus jamais et n’aura plus jamais de crampes à l’avant-bras. Et c'est Pivert qui hurle, à présent, devant la plaie qui lui a défoncé le crâne et le sang qui colle à ses jolis cheveux.  Elle gît, bras ballants, le nez sur son bureau, vide.

00:47 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : solko, oiseau-peintre, littérature | | |

dimanche, 02 février 2014

Jour de colère et manif pour tous

Pour rester huit années encore sous les Ors de la République, l’actuel président H de la République a comme prévu repris de Mitterrand une stratégie simple : neutraliser sa gauche par des réformes sociétales pseudo libertaires (mariage gay, théories du genre, GPA, euthanasie), neutraliser sa droite en menant une politique pseudo libérale (défense de l’euro privé fort, loi de l’offre) , et obtenir de l’une comme de l’autre qu’elles se satisfassent de cette double imposture. L’Etat, plus que jamais collecteur d’impôts pour les banques privées et la haute finance- c'est-à-dire en fait anti libéral - se retrouve aussi plus que jamais dispensateur d’ordre moral et de bien-pensance - c'est-à-dire en fait totalitaire et liberticide- , avec à la clé un ministère de la police et un de la justice qui s’improvisent ministères de la Parole et de la Communication, pendant que plus personne ne parle du ministère de la Culture. Réduite à néant, la culture ! Même Frédéric Mitterrand va finir par passer pour un érudit de haute volée et un politique de premier plan, au vu de l'insignifiance de celle qui lui succède.

Cela implique de dresser face à soi deux camps antagonistes, en espérant que la détestation réciproque de leurs partisans empêchera toute opposition de « coaguler », comme le disent les communicants néo modernes du petit H. (1)

- Des catholiques dits de droite (voire dits d’extrême droite), attachés à l’histoire de France et défenseurs des libertés de la famille, de l'individu et de l’enseignement privé.

- Des laïcards dits de gauche (voire dits d’extrême gauche), attachés au monde du travail, défenseurs des acquis sociaux, du service public et des principes d’égalité.

- A quoi il convient de rajouter une part non négligeable de croyants non catholiques, juifs ou musulmans, que les mesures dites sociétales comme le mariage des homos et des lesbiennes, ainsi que  l’euthanasie heurtent de plein fouet également.

Monsieur H espère fédérer cette politique au nom de ce qu’il appelle la République,(2) et qui n’est plus que la coalition influente au sein de la zone euro, l'Empire à la monnaie privatisée, de lobbies et de partis dominants et complices. Il espère ainsi passer pour un défenseur responsable de la monnaie unique et de la BCE, mais aussi des libertés et de la dignité ( !), bref, un type bien de son temps, normal, c’est tout dire, un serviteur zélé du système médiatique et économique dominant, qui parait ne pas comprendre qu’on ne lui laisse même plus le droit à quelques virées en scooters pour ses loyaux services : Eh non, pépère, les licences liées au  pouvoir ne sont plus ce qu'elles étaient !

Si l’on ne veut pas que le pays se dilue totalement dans la zone fangeuse du compromis énoncé plus haut (3), il va donc falloir que des alliances apparemment contre-culturelles continuent à se nouer, un peu comme celle, idéale, qui vit Chateaubriand et Armand Carrel se dresser de concert à partir de 1830 contre la politique de Louis Philippe, encore que ce soit beaucoup d’honneur fait aux petits idéologues opportunistes Valls, Taubira, Ayrault, Hollande, que de les comparer à ce dernier, et que la France d'alors était loin d'avoir atteint le niveau de vacuité intellectuelle de l'Europe d'à présent. La propagande officielle fera tout pour à la fois mettre en scène et discréditer ces jours de colère, on peut compter sur les syndicats en place comme sur les organes de propagande officielle, qu’ils soient tendance BFM, tendance Libération ou tendance Figaro. En attendant, le nombre de chômeurs prêts à rejoindre tel ou tel cortège croit inéluctablement, le lit des faux princes se remplit toujours de meilleures second rôles féminins, et la Bourse se maintient, pour le grand bonheur des oligarchies en place, à un niveau correct; merci pour elles.

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Mister H, une du Guardian

(1) Désir, Dray, Assouline, tous les nababs du PS au vu du succès des manifestations dites " de droite" annoncent déjà une réplique "à gauche", une manifestation de la "fraternité"  (fraternité avec quoi, on se le demande. Le PS ?)

(2) D'après le PS, la manif pour tous se situerait hors du champ républicain. Tout ce qui n'est pas le PS se situe, en gros, hors du champ républicain. Pour le PS, la République, donc c'est le PS... 

(3) Aux dernières nouvelles, Vallaud-Belkacem parle de "combats imaginaires". Elle ne connait pas, n'a jamais entendu parler de théorie du genre... Autre affirmation du clown en jupons : "L'école de la République est un sanctuaire" ha ha!...

11:00 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : manifpourtous, jour de colère, france, politique, théorie du genre | | |

samedi, 01 février 2014

Un fameux numéro de clown

N'est-ce pas comique de réécouter aujourd'hui cet extrait du 1er discours de Mitterrand en campagne à Beauvais, en 1981. C'est là qu'on voit que le pingouin contemporain est très très loin du talent d'orateur de celui qu'il prétend imiter. Il reste qu'en écoutant les propos du maître, on voit quand même que c'était déjà un fameux numéro de clown ! 

20:56 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mitterrand, politique, orateur, socialisme, imposture, beauvais, 1982 | | |

jeudi, 30 janvier 2014

L'oiseau peintre 9

OISEAUPEINTRESOLKO.gif« Toutes les banlieues des villes se ressemblent, sur quelque planète qu'on se situe. Toujours, ces mêmes lambeaux de terrains, asséchés et déserts, emplis de détritus là même où s'interrompt brusquement toute industrie mauveterrienne : aux abords de la ville de la Marche, s’entassent bidons vides, carcasses de camions sales, monceaux de barres de fer abandonnés, fragments de tapis caoutchouteux, où campent insectes et lézards. Dans ces zones délaissées vivote une herbe jaune et clairsemée ; le cri des animaux qu'effraie la ville se heurte à la rumeur encore proche des citadins, qui redoutent le désert. Quelques pas, et c'est la solitude irrémédiable. Dense.

Des convois de camions se croisent dans des champignons poudreux au loin : les cycloques qu'on amène, les cycloques qu'on emporte. J’hésite un instant. Je ne me sens pas très malin : il est encore temps de retourner sur mes pas. Quel risque suis-je en train de prendre ? Les sièges sont durs, dans les camions de livraison. Mais au moins y sommes nous tous ensemble. Tous ensemble ; Et pourtant, lequel, parmi les circulants, laquelle, parmi les circulantes, possède encore ce qu'il faut pour que je rebrousse chemin ? Il y a dans la solitude une ivresse jusqu'au boutiste, qui me réconforte d'être né. Quelques pas encore, et puis la silhouette du Grand Déambulatoire s’amenuise à vue d’œil. Jusqu'à n'être plus de la taille d’un jouet insignifiant ceint de brume, que la poussière dérobe à ma vue. C'est fait.

Je suis parti. Je me suis échappé.

En silence, mon pas s'est enfoncé dans la cambrure dorée des dunes, le seul grésillement des insectes… Tout cela a été simple, finalement. Beaucoup plus simple que je ne l'avais cru ! J’en suis presque déçu : Est-ce vraiment un haut fait que de se détourner d'une Loi aussi peu tenace et résistante ? Quelle gloire mérite mon acte, que tous ignorent ?  Qu’importe, je vais. Naïf.

Au moins l’espace s’est-il élargi de chaque côté de moi. C’est important de pouvoir aller à sa guise. Vide. Au diable, les gardes et les vigiles de la Loi ! Il me faudrait rencontrer des responsables. Des décideurs. Mais sans carte ni boussole, sans repère aucun ni connaissance aucune, une pareille entreprise est évidemment déraisonnable. Et puis quel besoin ai-je, alors que se présente à moi une occasion de le fuir, de me lier une fois encore à leur monde ? Se fier au hasard ou à la providence, plutôt ! Un cygne noir de mon espèce sait bien ce que j’ai à y gagner.

Mes pas, je ne les compte plus, je les choisis. Je n'ai même plus besoin de consulter trop fréquemment mon bracelet de bord. A quoi bon ? D'une dune à l'autre, rien ne laisse espérer la moindre transformation, la moindre évolution, dans ce vide qui m'enrobe tout entier, et dans lequel j’avance. Comme la force qui me tenait aux autres, celle qui m’accroche à ce vide aura bien une fin à un moment. Je dois simplement veiller à ne pas tourner en rond dans les spirales de ces dunes, comme je tournais dans les spirales diaboliques du grand déambulatoire. A un moment à ou à un autre, cette barrière sablonneuse insensée découvrira forcément un autre horizon !

J'avance. Somptueuse, envoûtante est la  barrière des dunes. Mais elle multiplie à perte de vue des arcs gigantesques de poussière entassés sur le sol, que je gravis plus péniblement encore que les déambulatoires : Ces dunes impassibles seraient-elles les vigiles impassibles de la Loi ? La crête impeccable de l'une ne découvre que la crête impeccable de l'autre. Quand l'une cesse, la suivante se dresse. C'est sans fin.

Cette enfilade est redoutable pour l'esprit, plus encore que celle des circuits. A croire que les législateurs, pour concevoir la perversité de la Loi, ont imité celle de la Nature. De plus, ils peuvent compter sur ces boucliers naturels pour dissuader quiconque de s'évader de la Ville ! Il serait encore temps, me dis-je, de rebrousser chemin. Après tout, le système est peut-être notre bien ! Après tout, la Loi est peut-être bonne ! A chaque pas, je m’avance dans une sorte de confusion intellectuelle. Si la nature est mauvaise et dangereuse, il serait logique de croire la civilisation bonne et réconfortante. Non, je pense n’importe quoi, à prêter des intentions aux éléments : ces courbes de sable, même périlleuses, même trompeuses, sont, simplement. A un moment, forcément, la nature jouera en ma faveur, comme elle joue pour l'instant en la leur. L'important, c'est de tenir bon.

C'est enfin un maigre tapis de mousses roussies, parsemé ça et là de buissons épineux. J'avance. Sur le sol qui se durcit un peu, des touffes éparses et sèches bruissent de mille sons quand je les écrase. Je surprends quelquefois la carapace dorée d'un insecte fuyant avec maladresse devant moi. Et puis à l'occasion se dressent, plantées sur un petit monticule, d'étranges silhouettes inconnues, aux feuilles épaisses et dures, au corps bien nervuré, garni de pointes acérées et de longs poils entortillés sur eux-mêmes. Leurs bras pendent, traînent, lascifs, assoupis comme des serpents contemplatifs. Arrimé au seul mouvement de mon désir, tout imprégné de mon souffle, seul, comme je l'ai toujours été, je marche. Et doucement, imperceptiblement, la terre change. »

Pivert n’en peut plus de toutes ces affabulations. Sa tête devient lourde et son esprit tourbillonne. S’il ne tenait que de lui, il balancerait ce cahier noir à l’égout, qui lui rappelle trop de mauvais souvenir.. Ah ce cygne est bien un affabulateur de sa race : il n’a pu s'évader comme cela, c’est impossible ! Des caméras de surveillance sont placées sur toute la périphérie de la ville, et balaient les dunes alentours. Néanmoins, il songe à l'ancien doyen. Qu’est-ce que ce dernier voulait qu’il apprît, au milieu de tout ce fatras ? Il tourne la page d’un coup si violent qu’il manque de l’arracher. Faut-il qu'il garde encore au fond de lui quelque estime pour le cher vieux confrère, qu'il sait avoir toujours défendu la ligne la moins totalitaire dans les réunions au sommet. Et qu'aussi, comme beaucoup d'autres qui n'osent parler, il garde malgré la version officielle de sérieux doutes sur son étrange disparition. Voilà donc Pivert, grand lecteur de d'équations et de statistiques, de nouveau embarqué sur les pas déments du grand  affabulateur. 

 « La plaine, tiède, tapissée de rocailles : Voilà que je goûte un bonheur nouveau, à présent que j'éprouve la relativité, la vulnérabilité de la Loi de façon presque sensuelle, telle un spectre qui se détacherait peu à peu de mon corps et de mon esprit, au fur et à mesure que je m'enfonce dans cet espace entièrement vierge d'elle. 

Je marche. Tous mes muscles, tous mes sens se délient. Le désert n'est empli que du cri ponctuel du vent qui, soudainement, empoigne, pour les disperser drôlement en tous sens, des brassées de poussière qu'il projette au-dessus des herbes sèches. La réverbération massive, sur la pierraille, des lueurs de l'astre qui tourbillonne au-dessus d'elle, sans contrainte ni directive, guide quand même mon évasion. J'avance. Les couleurs de cet astre tourbillonnent en faisceaux autour de moi, jetant sur le sol des ombres fantastiques. Il me semble tantôt qu’il m’encourage, tantôt qu’il cherche à me dissuader d’aller plus loin. C'est puissant, c’est instinctif, c’est drôle, aussi, d'avancer.

Ce sol, que je découvre soudain, ce sol de ma planète, comme j'aime m'arrimer à lui ! Comme j'aime son abord rugueux, irrégulier sous mes pieds ! Comme j'aime chaque pas que je pose sur son grand corps toujours raboteux. Marcher sur du caoutchouc plat, lisse et noir, et marcher là-dessus, quelle différence ! Ce sol m'emplit d'une énergie inconnue, là-bas, dans les villes. Sur lui se grave ma trace fugitive. Ma trace étrange. Si frêle, soit-elle, mon empreinte. La ligne de mes pas. Je suis.

Est-ce bien cette ligne-là que ceux qui me gouvernaient m'ont demandé de tracer sur la surface de leur planète ? Non, bien sûr. C’est d’autant plus jouissif de m’écarter de leur univers cohérent ; ici, rien n’est vraiment dicible, nommable, racontable. Il ne demeurera rien, parmi la race des circulants, de moi-même. Nulle trace, adieu cycloques ! Je ris.

Quelle mémoire d'eux saurai-je conserver en retour ? Quel soulagement ! Il n'y a plus de compatriotes. Des palais granitiques, des dômes karstiques, des orgues basaltiques, des avenues gréseuses et des boulevards ferrugineux sont les seuls occupants des cités que je traverse, balayées par les vents. Des trous béants de cratères, grand ouvert à tous les autres mondes, des failles zigzagantes et calcinées, des falaises au front volumineux, des socles déchiquetés, des gradins érodés, des moraines à l'horizon, étonnants paysages, que d'anciens glissements de terrain ont ridés, que d'anciennes éruptions ont crevassés, et dont l'écorce turbulente porte la légende, qu'on devine à fleur de terre, des siècles enfuis.

Rocs éboulés, que je rencontre, précipices soudains, tirant dans les nuages et dans les brumes, juste sous mon nez, leurs rideaux ouvrant sur le vide. Lacs asséchés, lits taris, exhibant, parmi des bombements et des concavités, des rigoles, comme autant de rides filantes, comme autant de signes, partout pesants de silence, manuscrits en langue de limon. »

Cette fois-ci, Pivert porte à son front un linge qu’il a imbibé d’eau froide. Il déglutit.

Garder la tête comment déjà ? Bien accrochée, cela même !…Pivert frémit. Aussi courant, aussi moyen, aussi normalisé, aussi standardisé, aussi quelconque et ordinaire, finalement, qu'il soit, son organe déjà lilliputien au regard des soixante centimètres des Anciens se rétracte de panique devant ce qu'il vient de comprendre du Régime : Cela fait des siècles qu'ils ne sont plus, les uns, les autres, empêtrés dans leurs cycles, oh depuis longtemps ni des héros, ni des demi-dieux, certes… Mais plus mêmes des individus : ils ne sont que de vulgaires cycloques, citoyens somnolents, mange-miettes affolants et déroutés du système qu'ils consomment et dans lequel ils sont nés.

A quoi bon même laisser se former cette larme qui point à sa paupière ? c’est une telle évidence : Le Régime n’a plus besoin de ça, comme il n’a plus besoin du reste, comme il n’a plus besoin d’eux... Une douleur, vive, dans les avant-bras se plaignait madame la Grammairienne ? Celle que ressent subitement Pivert se propage dans tout son corps. Il se met à arpenter sa cellule ; en marchant, la douleur s’estompe, mais la fureur le gagne.

D'accord, dit-il tout haut et tout fort, d’accord, l'adaptation au milieu, d'accord, les lois de l'évolution, d'accord l'essor de la science, le progrès des techniques, la nécessité morale de la Loi, tout le tralala politique sur l’égalité des uns et des autres… D'accord, toutes ces notions abstraites, murs de soutien de leur dogme, charpente de son conditionnement, tous ces préceptes qu'il a tétés comme son pouce, durant des années, dans son berceau de la Ville du Sommeil, puis appliqué dans les autres en bon consommateur. Néanmoins.

Enseveli dans le morne accomplissement de ses tâches quotidiennes, il n'a jamais réfléchi aux conséquences biologiques de la soumission à la Loi qu'on impose aux citoyens de Mauveterre. Le Régime qui a prôné la séparation définitive de la sexualité et de la procréation étant en place depuis déjà trois générations, cela signifie-t-il … ?

Il y a, certes, de quoi trembler, tétanisé de terreur, de quoi se blinder à double-tour et à jamais dans sa coquille, comme le faisaient les escargots somnolents du temps jadis, dont Pivert et ses collègues ne virent jamais que des planches. Au lieu de ça, il tourne de plus en plus affolé autour de son bureau et du carnet noir entrouvert. Cette évolution régressive ne concerne d'ailleurs pas seulement le cycle de la sexualité, mais tous les autres, également : celui du sommeil ! celui de la digestion ! celui, surtout, de la pensée…

De quel volume était l'estomac des Anciens ? De quelle longueur, l'intestin d'un titan ? Combien de mois duraient les siestes des demi-dieux ? A quoi ressemblaient les yeux des sirènes ? Et leur langue, leur parole, leur verbe… Il palpe à présent le haut de son abdomen, inquiet de n'y plus rencontrer, sous sa peau, qu'un creux abominablement muet : depuis combien de temps n'a-t-il plus faim ? Quelles mutations, effroyables pour l'espèce et tout son imaginaire, risquent d'entraîner les innovations les plus récentes mises sur pied par les derniers présidents ?

Les meurtres prématurés, les disparitions sans motifs qu'on lui signale de toutes parts n'ont rien pour le réconforter. Remplacer des vivants par des morts, recycler, recycler… Pivert ajuste ses lunettes. Il découvre qu’il a très faim. Il tâte son front, il tâte son ventre, il tâte sa virgule : Et puis, qu'en feraient-ils donc, à présent que la reproduction n'est plus qu'une affaire d'arithmétique, de ces engins gigantesques et antédiluviens, hein ? Dans les réserves congelées de l'hôpital, n'ont-ils pas à présent, de quoi repeupler la surface de vingt planètes comme la leur ?

II se parle à lui-même, comme un fou, il se dédouble : que penser de l'air agacé de monsieur le Doyen, au tout début de la réunion de l'avant veille, hein ? Et de ces évasions, ces meurtres gratuits, ces suicides ? Quel mal mystérieux s'est emparé depuis peu de l'espèce, qui la grignote sournoisement, et que recouvrent avec de plus en plus de difficultés ses courbes exponentielles et ses graphiques. Il songe à ce duo de pigeons primitifs qu'ils ont croisés sur l’esplanade. A cet œil goulu et rond, halluciné, stupide...  

Et puis ce détail inaccoutumé, insolite, qui n'a pas quitté non plus son esprit : aux côtés du Doyen, pour le reconduire dans le quartier résidentiel qui est le séjour des seuls dignitaires, n’était plus assis le fidèle majordome, l’espèce de merle qui a toujours véhiculé les précédents. Madame la Grammairienne n'encourt-elle pas un risque réel ? Il s'en convainc. Il ne peut garder ça pour lui. Il doit la mettre en garde.

Des petits coups secs et nerveux, frappés à la porte interrompent son travail : Un rythme aussi saccadé, ça ne peut-être que Pivert, se dit l'érudite. Je n'aurais peut-être pas dû lui confier tout le détail de ces enluminures… Un scientifique, que peut-il y comprendre ? Leur point d’appui, pour observer le monde, n’est pas le même que le nôtre. La légende… Après tout, la légende…  Qu’a-t-elle à cacher aux scientifiques ? Qu’a-t-elle à cacher à quiconque ?

- C‘est ouvert, lance-t-elle au quinzième coup.

Les voici donc à nouveau réunis, la grammairienne et le spécialiste de la Natalité. Le second s'étonne qu'il soit possible de discerner une quelconque lumière au sein de cette calligraphie touffue, tout en lignes serpentines et sans le moindre espace entre chaque mot. La première lui désigne quelques éléments récurrents qui aident le déchiffrage : tel signe, telle ou telle forme, accordée par le scribe, à telle ou telle lettre. Et son doigt avisé, qui n'effleure qu'à peine le papier lourd, semble à l'esprit étonné de Pivert une baguette de sourcier.

- Pensez-vous, finit-il par l'interroger, que le témoignage de ces vieux textes puisse acquérir auprès de quiconque une quelconque valeur politique ?

- Une valeur ? Je n'en sais rien, pour tout dire. Mais une autorité, cela, je vous le garantis. Ce sont des documents originaux, qui ont traversé les siècles, et qui attestent de manière incontestable de la genèse de notre civilisation !

- Et, dites-moi, rajoute Pivert. Vous prend-il souvent d'avoir faim ?

Sa collègue l'examine, stupéfaite. Faim ? Faim ? Oui, faim, répète-t-il. J’étais en train de lire un carnet dont l’ancien doyen m’avait commandé l’étude, quand soudain j’ai eu, eh bien oui, faim.

- Faim ! Madame la Grammairienne demeure perplexe. Ma foi, je crois que vous autres, les scientifiques, vous nous avez définitivement débarrassés de cette sensation inutile. Non, sérieusement, je n'ai plus d'appétit à l'égard de nulle nourriture !

- Aucune ?

- Non.

- Ni sucrée, ni salée, ni pimentée…Jamais le moindre petit regret ?

- Jamais !

- Mais si l'estomac… On est rarement sûr, n'est-ce pas ?… Si l'estomac se mettait à suivre le même chemin que les organes génitaux ? Savez-vous que monsieur Truche et que madame Sissi se plaignent de plus en plus de leur personnel ? Formes de moins en moins généreuses chez les femelles, de moins en moins puissantes pour les mâles… On en rigole, au Sérail, me rapportait l'ancien doyen. Il paraît que cela devient à présent un véritable sujet de préoccupations pour les dignitaires qui apprécient les formes généreuses.

Madame la grammairienne réfléchit. Elle suppose que tous les risques biologiques avaient dû, tout de même, être envisagés et pris un tant soit peu en compte, à l'époque. Elle n'a jamais vraiment analysé la question, pour tout dire. Tout cela n'est pas de son ressort. Pas de sa compétence. Ni de son goût.

Bien sûr, bien sûr…Mais quand même, il insiste Pivert : Pour elle, les soixante centimètres posséderaient une véritable autorité, même s'ils n'ont aucune légitimité scientifique ? Elle éclate à nouveau de rire ! Pauvre Pivert ! Ça lui a drôlement marqué l'esprit, dirait-on !

Elle adopte donc un ton de pédagogue pour lui rappeler qu'ils en sont tout juste à tenter de décrypter un tissu de vieilles légendes. Tout cela afin de tenter de saisir quelque chose aux premiers balbutiements du développement primitif de leur espèce. Il se peut bien après tout, que ces soixante centimètres fassent partie de leurs symboles. Comme ce fameux oiseau, dont on dit qu’il vint à bout de tous ses contradicteurs et de tous leurs coups bas, simplement en ne cessant jamais de se peindre !  Un art pour toute arme ! Pensez-donc :

De deux doigts, Pivert commence à tambouriner le bois du bureau. Grand ouvert en son milieu, le vieil exemplaire de la Chronique sur lequel la grammairienne était en train de travailler. Des lignes et des lignes calligraphiées à la main, sur un papier large et épais. Il se frotte la tête. Ces lignes contiennent-elles vraiment la bombe que craint le Pouvoir, susceptible de réduire, semble-t-il, leurs principes à néant ?

Pivert hésite :

- Vous allez me juger ridicule…

Madame la grammairienne hausse les épaules.

- Dites-moi… Savez-vous quelle valeur ces anciens et leur oiseau accordaient à une vie ?

Madame la grammairienne reste silencieuse. Il insiste :

- A une vie… A une existence comme la nôtre ?

Son collègue n’est-il pas en train de déraisonner à son tour ?

- Je crois qu'il n'est guère prudent de nous éloigner, chacun, de nos domaines de compétences. Nous n'avons été programmés, ni l'un, ni l'autre, pour ce genre de zigzags. J'ai eu tort de vous parler du contenu de ce livre. C'est sa disparition, vraiment, qui pose un problème.

Elle s’approche de lui, soudain grave :

- Un problème à moi seule, monsieur Pivert. Pas à l’espèce toute entière ! 

Il sent son haleine, à quelques centimètres de sa bouche. Sans plus attendre, s’il collait ses lèvres à nouveau sur les siennes, la planète s’arrêterait-elle de tourner ? Il passe une main nerveuse sur son bracelet de bord. Il tire un mouchoir de sa poche, s’éponge le front.

Il se détourne.

- J'aimerais bien rire plus souvent, comme vous le faites. Savez-vous que moi aussi, tout à l’heure, j’ai ressenti une douleur aux avant-bras ? Et pas seulement aux avant-bras…

Pour calmer un peu sa nervosité et l'aider à reprendre ses esprits, elle lui propose un siège et lui verse un peu de drénaline dans un bol d'eau tiède. Des années, lui répète-t-elle ! Il leur faudra des années pour établir la véracité éventuelle des faits qu'ils découvriront là-dedans ! Et encore, s’ils en découvrent ! D'ici là, elle et lui auront depuis longtemps mis la clé sous la porte ! Alors, à quoi bon se faire du sang chaud pour ça, pour quelque vanité pittoresque des aïeux !

Pivert boit son infusion et commence à se détendre un petit peu. Elle a vraiment, madame la grammairienne, de belles jambes.

Elle s’approche de lui, radoucie :

-Je suis pareille à vous, monsieur Pivert. On ne me dit rien, rien… A leurs yeux, je ne suis bonne qu’à traduire, comme vous à faire des statistiques…

Elle lui pose la main sur l’épaule. Et puis ? Et puis… Quand bien même l'espèce perdrait définitivement ses organes de procréation, ne lui a-t-il pas confié, l'autre jour, qu'ils disposaient à présent, dans leurs réserves congelées, de quoi repeupler vingt planètes comme la leur ?

Pivert sourit à nouveau.

Il plonge dans les yeux clairs et doux de madame la grammairienne un regard rasséréné :

-Vous avez raison, sans doute… J'ai eu une peur panique, un dégoût viscéral, tout d'un coup, parfaitement irraisonnés. Je m'en excuse auprès de vous…

-Cela peut arriver à tout un chacun. L'époque est si trouble…  On peut parfois avoir le sentiment que le sol vacille sous nos pas… puis, tout semble revenir dans l'ordre, on ne sait comment. Dans cette ville, vous et moi ne sommes que des fonctions, en attendant mieux…

Il se lève et lui propose de rincer son bol lui-même. D’un geste, elle décline l’invitation.

- S'il vous avez le moindre doute quant à... Enfin sur... Sachez que je suis là !

- Ne vous inquiétez-pas pour ça. Le Régime est encore solide !

00:16 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (3) | | |

mercredi, 29 janvier 2014

Lieux lus, traversés, habités...

Tours, dans laquelle je n’ai jamais mis les pieds autrement qu’en suivant la phrase de Balzac, et ainsi Guérande, et ainsi Saumur.  Dublin, que ne connais que par Joyce, et New York, par Dos Passos ou Kerouac. Je me souviens de ma déception à Illiers ou Venise, oui, même Venise. Ne m’y attendaient ni Rousseau, ni Byron, ni Chateaubriand, ni Proust mais juste la police italienne qui empêchait les jeunes routards de dormir dans les parcs. Par bonheur il y eut Wien, que j’écris à l’autrichienne parce que ces linéales rouges sur la pancarte beige des wagons verts sombres d’autrefois faisaient bouger je ne sais quoi dans mon rêve, et puis je n’avais pas encore lu Zweig et Vienne demeurait une page entièrement blanche. Lorsque j’y débarquais, je n’avais rien à y faire – dépenser un maigre pécule accumulé en travaillant comme garçon de bureau en France – je respirais ma solitude et goûtais les charmes de ma naissance trop tardive dans ces rues comme hantées par des dimensions déjà perdues. Il y eut le parc de Schönbrunn. Ceux qui s’inquiétaient pour moi alors sur Terre sont partis un à un, depuis. Je leur dois quelques grains d’un chapelet qu’ils m’ont laissé à dire pour leur repos devant leurs tombes, avant de larguer à mon tour les amarres en partance pour le grand voyage. Car je faisais semblant alors avec mon sac en toile. D’Amsterdam, de Copenhague, d’Istanbul, de toutes ces destinations pointées sur mes cartes d’alors, je suis revenu. Eux qui sans me juger haussaient les épaules, et qui étaient de rudes terriens n’ayant jamais trop quitté leur pré, eux, sont partis pour de bon.

 

A présent, ils se confondent dans mon esprit, ces lieux lus et ces lieux visités, formant ensemble comme des espace indéterminés, qui dans ma mémoire, qui dans mon imaginaire, et différents des lieux dont j’ai perdu le rêve pour les avoir vraiment habités, et marqués de toute ma lourdeur, du sceau du toujours décevant Réel.

00:34 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : saumur, tours, venise, wien, lieux, littérature, habitat | | |

mardi, 28 janvier 2014

Ecran total : l'informatique en débat

Dans le prolongement de celle tenue à Montreuil en octobre 2013, une rencontre de réflexion critique sur la transformation des métiers et des modes de vie par l’informatique et les méthodes de gestion est organisée ce week end à Lyon

La rencontre de Montreuil avait vu le témoignage d'assistantes sociales refusant de faire remonter les statistiques qu'on exige d'elles ; celui d'éleveurs écrasés par les contraintes administratives qui ne veulent pas épingler leurs troupeaux de puces électroniques ; d'enseignants opposés à l'équipement à marche forcée des écoles en ordinateurs, tablettes, tableaux interactifs, etc. ; des travailleurs dela chaîne  du livre soumis à la concurrence des robots et des supermarchés.

Les participants à ces rencontres ont décidé de se revoir pour discuter plus précisément de la nature des bouleversements qu'ils vivent et de ce qu'il convient de faire pour s'y opposer,et prêter main forte à ceux qui subissent déjà des sanctions pour leur refus d'y participer. Ils invitent tous ceux qui partagent cet état d'esprit à se joindre à eux

Programme et liste de lectures, du 31 jan­vier au 2 février 2014

Vendredi soir (accueil à 19 h) : réunion publique introduite par des présentations sur la situation des métiers du livre, de l’école, et de la médecine.
Samedi matin (9 h) : présentation des groupes et individus absents en octobre et souhaitant participer aux échanges approfondis ; puis, discussion des textes concernant les évolutions de différents secteurs professionnels ayant circulé préalablement.[voir la liste en pièce-jointe]
Samedi  après-midi : discussion autour de propositions d’actions
Dimanche matin (9 h) : retour sur les conclusions de la veille ; puis prolongement sur les idées et envies à long terme, à partir du récit de l’expérience d’un collectif agricole par les fermiers de l’Oseraie, et du texte « Le Syndicalisme en question ».

 

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Ecran Total, du 31 janvier au 2 février, à l’Atelier des Canulars, 91 rue Montesquieu, Lyon 7ème.

Lire ici la liste des textes qui serviront de base aux discussions des rencontres 

 

00:42 Publié dans Bouffez du Lyon | Lien permanent | Commentaires (2) | | |

lundi, 27 janvier 2014

L'oiseau peintre 8

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« J'en ai croisé tant d'autres, comme moi, essayant, les tempes en sueur, d'oublier, comme s'il était de trop, l'organe intempestif qui se remplit de sang et se dresse tout seul à la moindre occasion, malgré, sur moi, ce latex qui l'enserre. Est-ce tant l’organe, d’ailleurs, qu’il nous faut mater, comme on nous le suggéra ? Ou plutôt ce désir bouillonnant en la part la plus enfouie de moi-même, dont la Loi m’a appris qu’il ne pourra trouver que bien plus tard satisfaction, dans une ville prévue et aménagée pour cela par ses bons soins.

- Cela peut survenir n’importe quand. Pas d'inquiétudes, disait la voix. Ce n'est qu'un signe de votre bonne vitalité. Refoulez, cela refluera. Soyez sûrs que votre temps viendra.

 Pour que le désir reflue plus vite, j'ai découvert un moyen ; je ne contemple plus que leurs pieds. Ainsi miniaturisés à cette seule partie de leurs corps, mes contemporains ne sont plus dignes d'inspirer ni désir ni pitié : mon regard les fauche à hauteur de la fonction qu'ils occupent. A la sandale qu'ils portent. Toutes possèdent le même aspect, le même air de fabrique : Une semelle de quelques millimètres ajustée à la voûte plantaire, un peu plus large sous le talon. Une bride épaisse sangle la cheville et un double lacet la retient au haut du pied. C'est tout. Au fond, ils ne valent pas mieux que moi.

Entre le pied qui se pose devant pour ouvrir le pas, et celui qui se pose derrière pour le fermer, l'écart est à peu près le même d'un individu à l'autre. Des enjambées maîtrisées, régulières. Pas d’originalité dans la démarche : Mâles et femelles, ni les uns ni les autres ne laissons jamais la moindre empreinte sur le sol de caoutchouc dont ils ont tapissé nos sentiers.

Quand je lève l’œil sur l'astre ardent qui tourbillonne… Oh ! C'est inexprimable, cette sensation ! J'aimerais bien posséder encore, pour lui faire face, la profondeur d'un souvenir, la mémoire d'un sentiment. Mais rien… Rien, que la sécheresse de ces circuits uniformes qui se mettent déjà à encombrer ma mémoire. J'ai beau chercher, fouiller du regard : Je n'ai jamais rencontré qu'eux, que ça ; je les appelle des circulatoires, et nous, dessus, les circulants.

Ventres contre dos, incapables de se dire, de se toucher, de s'aimer, nous circulons : De quelles sordides créatures sommes-nous donc devenus les cobayes ? Car la question n'est pas de savoir si j'ai le droit ou non de m’enfuir, mais bien plutôt si, parmi la multitude d’options et de trajectoires que m’offre cet univers, les législateurs  m'en ont laissé la  possibilité.

Ces pistes ! Ces pistes, pourtant… Que se passerait-il si l'un d'entre nous décidait d'en enjamber la passerelle ? Comme cela, sans crier gare, hop ! Hélas, si l'un d'entre nous accomplissait le grand bond, cela remettrait-il en cause le mouvement de cette foule, la rumeur de tous ces pas  ? Passer son chemin. Tel est le diktat établi. Inaperçu, incognito, j'abandonne le parapet, je passe le mien.  A chaque fois que l'astre tire sur nos têtes les magistraux pieds de nez de ses couleurs, je discerne, partout dans sa lumière, les malveillantes et cruelles ombres de nos bourreaux.

Certes, je ne cesse en aucun cas de marcher. Je me demande, pourtant si, sans m'en rendre compte, je n’aurais pas basculé dans un autre cycle ? Cycle du rêve, ou du désir, ou de l'anxiété ? Existent-ils, ceux-ci, dans la liste qu'ils nous ont fournie ? J’ai des absences. D’où tiens-je tous ces mots ? Qui me les a appris ? Je connais bien plus de mots que je n’ai vu de choses, est-ce bien normal ? Le bracelet de bord qu'on m'a fourgué à mon réveil est-il adéquat ? N’est-il pas détraqué ? Je monte. Je descends. Je suis le rythme, l'astre sur nos têtes pour repère.

A cause de lui, le ciel change souvent de couleur. Tantôt laiteux, d'un beige onctueux, en quelques secondes, son pourtour vire au bleu dont, rapidement, il explore toutes les nuances, et des jets cramoisis le zèbrent de part en part. Puis son teint dominant, un mauve diffus, s'installe un long moment. Au gré d'humeurs météorologiques que j'ai du mal à saisir, d'étranges tableaux se composent brusquement devant nous, mêlant tous les tons imaginables. Je me prends à l’aimer,  ce ciel, d’où saillit la couleur.

A trop réfléchir, mes jambes se rétractent. Mon pas se refuse au sol. A quoi bon chercher des repères. Tourner, de toute façon…  Ça se dérègle ! Ça gronde au fond de moi. Une rampe, vite ! Les reins me brûlent. La tête bascule : comme ce serait simple de sauter ! Mais mourir ? Il suffit de marcher longtemps, d'un pas constant, une autre vie serait peut-être au bout des pistes droites qu'ils ont tracées. Une autre vie ?

Une pensée m'est venue, soudain, qui m'a mis en joie : Ces pistes ont bien un jour été construites par quelqu'un ! Ces combinaisons, ces sandales que nous portons, ont bien été manufacturées quelque part ! De même ces tapis en caoutchouc, de même ces piliers métalliques ! Et ces camions qui nous ont trimballés, tels de quelconques marchandises !

Cela signifie que nous ne sommes pas les seuls sur cette planète, nous autres, les circulants ! Il y a en d'autres, en grand nombre, des décideurs, qui ont conçu, fabriqué, qui administrent tout cela. Et la voix instructrice ? Qui l’a conçue ? Qui a rédigé ses programmes ? Quels sont les législateurs.

L'ignorance dans laquelle nous sommes maintenus de toutes les techniques qui nous gouvernent est proprement scandaleuse ! Il me faut les trouver, ces décideurs ! N'ai-je pas été fabriqué pour célébrer leurs exploits ? Oui, la part la plus sagace de mon être sait qu'un jour je recueillerai leurs confessions dans le pli de mes pages. C’est ce qu’ils m’ont appris. Alors, où se terrent-ils ? Que fabriquent-ils ? Où se trouve-t-il, parmi tous ces pilotis en acier, au milieu de ces circuits sans majesté, leur prétendu point d’écriture ?

Bon sang. Je sais ce que j'encours si, détournant cette marche aussi misérable qu'insensée, je décale d'un léger cran l'orbite de mon destin ; qu'importe !

 J'irai quand même à leur rencontre. Puisque je continuerai, ce faisant, de marcher, enfreindrai-je tant que ça mon cycle ? Testés mille et mille fois en laboratoires : Dire qu'ils eurent le culot de nous l'avouer ! La lumière pâle et mauve qui m'entoure adoucit les reliefs. L'air toujours autant juvénile, les passants que je croise semblent moins terrifiants. La ville se nimbe d'une fraîcheur plus hospitalière. En usant de toute ma vigilance, je devrais bien arriver à trouver la sortie. Il suffit de se mettre en route. »

 

A quelques dizaines de parois en contreplaqué de Pivert, madame la grammairienne a également le nez plongé dans un récit : l'épopée de la fondation de la première dynastie ; des lignes difficiles, sur ce parchemin enflé et, par endroits, qui part en lambeaux. Elle a décidé de passer par une phase de recopiage à la main. Ce sera plus facile à traduire, sa compréhension de la langue des Anciens étant encore trop hésitante. L’exercice sera long mais profitable. Elle s’applique. Elle a toujours aimé s’appliquer. On l’a habitué à ça dès ses premiers pas, dans la ville de la Marche. Quand elle en voyait se presser, ou d’autres flâner, elle s’appliquait, elle, à faire des pas bien égaux, en vitesse comme en longueur. Des pas de grammairiens, se convainquait-elle.

Une chose est certaine, c'est qu'il s'agit bien de la même langue que la leur, dans un état primitif, à la fois plus riche et plus allusif. Elle reconnaît des structures, des affixes, des morphèmes du parler actuel. De nombreux radicaux furent altérés, néanmoins. Des désinences ont évolué de manière fort incongrue, le plus souvent imprévisible. La syntaxe s’est parfois littéralement métamorphosée. Les dirigeants en auront, au bas mot, pour quinze ans à discerner, avec certitude, une signification objective : cela lui promet, ainsi qu’à ses successeurs, de sacrés crampes aux poignets !  heureusement qu’elle ne moisira pas là des siècles encore !

A la pensée de la ville des plaisirs, la grammairienne est saisie d'un violent fou rire : Soixante centimètres ! La tête de Pivert ! Aussi, aller démêler le vrai du faux dans toutes ces sornettes ! Voilà des gens capables de se figurer sur des vases, des fresques, des pièces de monnaie, la bite au vent – et pas n'importe quelle bite, et de dresser par ailleurs des listes interminables de règnes, de proverbes, de nécrologies ; d'établir des chroniques tenant plus du roman à dormir debout qu'à l'Histoire, de rédiger des traités de théologie abracadabrants autour d’un oiseau fantastique, et puis, lorsqu’il s’agit de bien vivre, de garder un entrain naïf pour bien savoir le faire !

Que faut-il sérieusement conserver de tous leurs amalgames ? Comment interpréter ? Sacré gageure, que ce boulot littéralement infaisable, commandé de surplus par de sacrés goujats, des imbéciles ignorant tout d’eux-mêmes, au fond ! Elle grommelle un petit peu, se masse légèrement les avant-bras,  contemple encore la page ouvragée du livre ouvert devant elle :          

« Alors devant toutes et tous réunis dans le milieu de la forêt, le dieu grava lui-même sa loi sur une pierre, qu'il jeta ensuite dans les marécages dont il était écrit que la mémoire boueuse n'égarait jamais rien, afin que ce qui devait demeurer un simple symbole ne fût jamais, par ces primitifs, vénéré davantage que lui-même, et que lui-même fût à jamais plus vénéré que le symbole. Puis on le vit tourbillonner un instant parmi les lueurs incandescentes de la Lune, comme saisi d'une contrariété étrangère à notre univers. Tous les témoins attestent du fait qu'il parut hésiter avant de se fondre à nouveau dans l'espace infini dont il avait fait sa seule demeure. C'est ainsi qu'il laissa cette tribu bâtir, autour du marécage, les abris rudimentaires nécessaires à sa survie. »                    

 Chant XXI

 

Encore ne sont-ils pas, elle comme Pivert, les plus mal lotis du système. Ils peuvent lire. Ils savent lire. Font-ils bon usage de cette science ? C’est une autre affaire. Non loin de leurs petites geôles universitaires se dressent en rangs d’oignons les ateliers industriels. Chacun, tel une petite ville.  Dans le onzième, l’Atelier Fonderie, un cycloque écarquille en vain les yeux. Depuis peu, il plisse le front. Il serre plus fort les deux manches de la pince en acier. Il tire. Rien. Ça ne vient pas. Une fumée noirâtre se dégage du moule entrouvert.

Une moue.

Il recule un peu la tête en arrière. Puis il l'avance. Il tire encore plus fort. Ses deux yeux ronds fixent le rebord du moule, là où ça grésille. De son cou mobile, il laisse glisser sa tête, en arrière, en avant, en arrière. Il sent bien qu'il devrait réfléchir quand même un peu : Il lorgne à droite. Il lorgne à gauche. Pas un responsable à l'horizon. Que de la pétarade. Que du boucan. Un fracas, si familier que ce n'est même plus un fracas. Bruit de fond ? Même pas. Pas un son ne se détache du fond, ici. Ici c'est le vrai bruit. Du bruit qui ne signifie rien, du bruit qui est. Il serre la pince tant qu'il le peut, la tête en avant, en arrière, dans ce bruit.

Dans ses yeux ronds, une lueur orangée de colère, à cause de la pièce qui résiste. Ce n'est pas la première. A ses côtés, la caisse des rebuts, elle en est remplie, de ces pièces défectueuses ! Il finit par extraire la pièce, juste à temps : Une louche bombée, emplie d'acier en fusion s'incline sur le creux vide et luisant du moule. Juste à temps, une fois de plus !

Mais la bordure du moule est vraiment sale et ça, ce n'est pas un bon signe. Les parois du moule se grippent.  Ça forme comme des tumeurs rougeoyantes et baveuses sur chaque pièce qu'il rend : Du pas normal ! Le cycloque n'est pas content. Son cou ne cesse plus d'aller et venir, portant des yeux rouges de colère, en plein milieu d'un crâne dégarni, tout en sueur.

Des jets de vapeur nauséeux. Partout de la fumée. Encore du tintamarre dans le bruit. Trois fois la minute, cette presse s'ouvre et se rabat comme ça, dans des grincements de chaînes, de câbles, de poulies. A peine le temps d'en tirer une que, déjà, la louche arrive, le cuilleron plein, pour la suivante.  Sept cents et quelques autres cas d'incidents possibles, répertoriés par la voix instructrice : Ça fait beaucoup, pour un esprit dodelinant comme le sien. Réfléchir, dans ce vacarme, ça ne convient pas. Ce n'est pas son boulot. Où sont encore passés ceux dont c'est le métier ?

Et le voilà, l'œil de plus en plus rond, le cou de plus en plus dodelinant, accroché à la pince, accrochée à la pièce, accrochée au moule, aux rebords de plus en plus rouges et baveux. Il lorgne à droite. Il lorgne à gauche. Il force tant qu'il le peut. La tête en avant. La tête en arrière.

Mais l'agglomérat d'acier résiste dans le moule.

Toute sa force, toute sa hargne, devant ce machin collé là-dedans, excroissance tuméfiée qui ne ressemble à plus rien, juste collée là-dedans, pour l'embêter. Il tire. Tout à coup, ses traits figés contemplent l'impensable, la mauvaise farce qui, jamais plus, ne s'effacera de sa mémoire. Il ne voit plus son bras droit jusqu'au bout : Le rebord de la presse qui vient de s'effondrer sur son socle a englouti l'agglomérat d'acier, la pince, sa main, son bracelet de bord. Sous la verrière noircie de graisse de l'atelier de la fonderie, le voilà tel un truc lui aussi bon à jeter, affublé, à la place de son bracelet de bord, d'une plaie bouillonnante, baveuse. Quelque chose de très froid s'est infiltré par là, parcourt tout son torse, son crâne, ses jambes. Quelque chose d'intraitable, qui le retire, qui le jette, dès à présent, loin de toute possibilité d'agir, de raconter, de jouir et d'aimer. D'entre ses jambes glacées, de son torse douloureux, un hurlement de pigeon décapité s'échappe. 

09:31 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, oiseau-peintre, solko | | |