jeudi, 06 mars 2014

L'oiseau peintre 19

OISEAUPEINTRESOLKO.gifLe Palais, un peu plus tard :

On ne s’attarde pas longuement sur l’internement du spécialiste de la Natalité, bien que ce soit la première fois qu’un individu de ce rang se retrouve désactivé. Madame la grammairienne, de même, ne mérite qu’un éloge funèbre rondement diligenté ; Ouvrir une enquête approfondie n’intéresse personne.

Ce qui laisse sans voix chacun, et principalement le Chef des gardes et le Doyen, c’est la présentation que le directeur de l’hôpital leur fait du successeur de Pivert, qu’il a nommé en personne, sans l’avis du Conseil, et avec l’aval du Président qu’on voit, assis à ses côtés, opiner du chef à tout ce qu’il dit. C’est la première fois qu’un technicien issu de l’hôpital s’empare d’un tel poste, traditionnellement attribué à un universitaire.

Le débat s’envenime ensuite autour de la disparition des incunables. Le Président a un ton sec :

 - Comment est-il possible, déjà, que les services de l’université ne soient pas capables de fournir une liste exhaustive de leurs titres, de leurs genres, de leur nombre ?

Faisan allègue le fait que, durant des décennies, on ne s’est nullement soucié de ces remarquables parchemins… On a préféré les laisser croupir pendant des siècles dans l’humidité de la vieille capitale :  

- Entre le vagabondage malencontreux des citoyens désemparés qu’on jette dans la jungle par camions entiers, l’appétit des insectes et celui des rats, les vents, les pluies, et les destructions volontaires qui ont été opérées jadis, comment peut-on, un seul instant, imaginer que mes services ont les moyens objectifs de les recenser à présent ? 

- Et les nombreuses patrouilles qui ont été dépêchées là-bas ? Qu’ont-elles déniché ? Comment peut-on tolérer la maigreur rachitique de leur butin ?

Faucon, une fois de plus, expose le contenu de toutes ses fiches :

- Soixante trois disparitions – ou assassinats – de gardes à déplorer dans la jungle.

- Soit, soit ! Et combien de livres saufs au final ?

- En tout, dix-sept exemplaires…

- Maigre butin !

- Auxquels il faut retrancher les quatre, dérobés la veille, Monsieur le Président.

Patrick fronce les sourcils. L’image inclinée de Béatrice, presque aspirée par la chaleur du foyer où se fendillent et se craquellent encore deux ou trois bûches lui traverse l’esprit. Il revoit les planches enluminées : Rien d’autre que de la pornographie antique ; Truche a bien raison. Au fond, l’espèce étant ce qu’elle est, cela seul a véritablement  le pouvoir de traverser le temps.

- Cela fait quatorze…, dit-il d’un air absent, en observant Maxime.

- Dix-sept moins quatre, treize, Monsieur le Président, corrige Faucon

- Treize, en effet !

Patrick se racle la gorge. Il songe au ton du Vieux, lorsqu’il siégeait sur le fauteuil qu’il occupe à présent. Il jette à nouveau un coup d’œil agacé sur Maxime qui, depuis tout à l’heure, feint de l’ignorer totalement. Monsieur le Chef des gardes note : Bref clin d’œil exaspéré du Président sur le Directeur de l’hôpital. Truche, qui ne se sent guère concerné par cette affaire de disparition d’incunables déboutonne sa veste.

Patrick reprend :

- Eh bien, bravo, Messieurs ! Quand saurons-nous où sont passés les quatre dérobés ?  Et les autres ! Et tous les autres ! Enfin ! Une bibliothèque de la taille de celle de nos anciens rois ! Elle ne s’est tout de même pas volatilisée ! D’accord, d’accord… Les rats… Les insectes… L’humidité…  Les ans… La jungle… Qui donc assassine vos gardes, les rats ? Les insectes ? L’humidité ? Faut-il vous y diligenter vous-même, dans la jungle ? Dois-je moi-même m’y rendre ? Il nous faut tous les incunables, entendez-vous bien, Monsieur le Chef des gardes ? Et vous, Monsieur le Doyen, il faudra tous les décrypter un à un. Et si les assassinats des gardes sont, comme je le suppose, en rapport avec la disparition des incunables, il faudra envoyer plus de patrouilles dans la jungle, mieux aguerries, mieux formées…

- Monsieur le Président, proteste le Doyen, tout cela n’est pas réalisable en quelques jours. Vous parlez, ni plus ni moins d’une totale re-programmation.

- Eh bien reprogrammez ! Reprogrammez ! 

Sans plus de ménagement, il se tourne vers Eclectus :

- Et vous ? Où en êtes-vous, vous avec vos réseaux ? Saturés ? Débordés ? Comme d’habitude … 

- Si je puis me permettre, Monsieur le Président, interrompt Truche.

Tous les regards se tournent vers le Gouverneur de la Ville de Plaisirs. L’un de ses bras repose sur le dossier vide du siège d’à côté, qu’il s’amuse à balancer nonchalamment. L’autre est posé sur la table. De deux doigts nerveux, il pianote le plateau de la table.

- Il me semble que la vraie question n’est pas le vol de ces livres, si estimables soient-ils, mais bien plutôt les problèmes de sécurité qui affleurent partout…Car les désactivés finiront par être si nombreux qu’ils nous foutront inévitablement sur la gueule !

Les Gouverneurs des autres villes, qui n’osaient pas trop intervenir dans le débat jusqu’alors, opinent du chef sentencieusement. Guacaro, surtout, dont les services ont constaté qu’un certain nombre de désertions se produisaient dans la Ville de la Marche, comme si l’étendue du désert enrobant les déambulatoires n’étaient plus suffisamment dissuasive. Pélican lui-même affirme que depuis peu, les gardes trouvent certaines cases de sa ville vides ; les citoyens, aussi incroyables que celui puisse paraître, s’arrachant d’eux mêmes au sommeil avant la fin de leur cycle pour prendre la poudre d’escampette.

- Les désactivés, comme vous le dites tous, ne sont qu’un symptôme, lance soudainement Maxime. Quand comprendrez-vous que le mal vient d’ailleurs ? Que vos problèmes de sécurité et la disparition des incunables sont liés ?

 Regard cette fois-ci  très irrité du Président sur son dauphin, note Faucon sur son calepin.

- Il faudrait nous expliquer de quelle manière, réplique Truche, qui joint solennellement les mains sous son menton en dévisageant Maxime.

- Bonne idée, rajoute Eclectus, en dévisageant littéralement Maxime.

Le Président reprend la parole :

- C’est un dossier absolument confidentiel que Monsieur le Directeur de l’Hôpital ignore et dont je n’ai pas à rendre compte ici. Sachez tous qu’il y a effectivement un lien, et que la meilleure façon de régler les problèmes que vous rencontrez chacun à vos niveaux est de mettre un frein à cette hémorragie simultanée d’incunables et de citoyens. Et cela au plus vite !

- Je crois qu’il nous faudrait pour ça fabriquer de nouveaux gardes de toutes pièces, déclare froidement Maxime en défiant Patrick du regard. Des gardes fiables et efficaces à cent pour cent.

Le président le regarde, interloqué :     

- Le centre des naissances n’a-t-il pas fait ses preuves ? Non ?  rajoute Maxime, d’un air imbu. Il suffit à présent de mettre en route de nouveaux programmes pour qu’il devienne plus performant. Des années en couveuse, c’est une durée préhistorique, non ? Peut-être qu’en quelques mois, à partir d’un cheveu de Monsieur de Chef des gardes, nous pourrions lui fournir l’ensemble des troupes dont il a besoin. Le matériel n’est-il pas disponible ? Qu’en pense notre spécialiste de la Natalité ? 

Ce dernier sourit à son tour. Il soupèse du regard tous les dignitaires présents autour de la table, tous les Faucon, Faisan, Pélican, Bouvreuil, Flamant, Eclectus, Guacaro, Casoar estomaqués :

- C’est le Président la seule autorité en la matière, conclut-il simplement.

Les participants se jaugent, ne sachant trop quelle attitude adopter. L’intervention de Maxime était si inattendue que même Patrick n’a pas eu le temps de réagir.

- Ces messieurs plaisantent naturellement, rajoute ce dernier à l’attention de tous ses autres collaborateurs.

Faucon note qu’à cet instant précis, le Président a l’air décontenancé.

- Permettez-moi, Monsieur le Directeur du Centre de Naissances, de ne pas trouver votre plaisanterie d’un si bon goût…

Le Chef des gardes n’a pas le loisir de terminer sa phrase.

C’est la première fois depuis la fin de sa croissance, se dit Patrick sans plus rien écouter. Une odeur de chiens frénétiques emplit de loin ses narines. Un parfum entêtant de ginkgos. Porteur des multiples, des accablantes senteurs de l’Est.

- La séance est ajournée ! déclare le Président

Pas d’autre mot, pas un seul n’est tombé, ce jour-là, de ses lèvres figées.

Dans la salle du Conseil, on entendrait voler une mouche. Les dignitaires, debout, rangent dans leur serviette fiches et documents.

Le Chef des gardes, à l’oreille du Doyen :

- Vous y comprenez quelque chose, vous ? Ce lien entre le présent et ce que racontent ces fameux incunables, vous le faites, vous ?

- Je ne sais pas si cela a un rapport. Je n’en sais rien. Mais il me semble que son prédécesseur ne s’est pas suicidé tout seul. Comprenez-vous ?

Faucon scrute son collègue dans le blanc des yeux :

- Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?

- Des preuves… Non. Mais une intuition…

- Laissez tomber l’intuition… L’heure n’est plus aux intuitions, je crois.

 

A la suite des autres, Faucon et Faisan quittent ensemble la salle du Conseil.

01:52 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : oiseau-peintre, solko, littérature | | |

lundi, 03 mars 2014

L'oiseau peintre 18

Un pas feutré derrière la porte, quelques coups réguliers. Le président émet un soupir. Monsieur Merle ! Il étend le bras pour se saisir de la clochette en bronze posée sur le guéridon à ses côtés. Le majordome entre, s'assoit à sa place habituelle, sur le tabouret en bois doré qui lui est spécialement réservé, à deux mètres environs de la paire de clubs. Sans un mot, il ouvre le livre et reprend le récit à la ligne où ils l'ont abandonné la veille :

Hélas, exaltés par l'exercice absolu de leur pouvoir,  adulés plus encore que des dieux, nos rois ont oublié la vertu. Ils ont méprisé l'estime qu'ils devaient à leurs sujets. Ils se sont détournés de celui qui les avait investis. Ils ont considéré leur propre cœur comme menu fretin et, dans leurs propres esprits, creusé de vastes abîmes.

Ce fut la honteuse débâcle de la dynastie qui suivit. Une succession de rois faibles, capricieux, entretenant une Cour d'oisifs et de précieux. Dans sa souffrance, le peuple a pris en haine tout principe de commandement issu de cette élite dévoyée. Pilleurs, escrocs, charlatans pullulent dans les rues de la superbe capitale. Chaque jour, des cartomanciennes et des astrologues prédisent le pire à une population inculte et déboussolée. Considérant cela, le dieu des marécages intervient.

Il leur lègue son plus tendre fidèle, son plus exact compagnon. Il exhibe sa table où l'ancien commandement était gravé : souviens-toi de l'Oiseau magnifique.

-  Telle est la Loi que vous avez ignorée, leur dit-il. A l'image de cet oiseau embellissant constamment sa robe de sa substance intérieure, souvenez-vous de la Cité qui peut être la vôtre, si vous cessez de vous haïr et de vous combattre.

N'adorez pas cet oiseau, qui n'est qu'un volatile semblable à ceux que vous entendez pépier dans les branches. Mais faites en sorte de lui ressembler, afin que votre cité soit prospère, paisible et belle à contempler par ceux qui la traverseront après chacune de vos morts

Chant XVIII

 

Le président saisit au vol l'instant où la main de monsieur Merle, dans la compilation jaunâtre et brune des pages du parchemin,  allait en tourner une : 

- Excusez-moi, René, dans toutes ces dynasties, je m'égare. Nous en sommes à laquelle, à présent ?

- La troisième, Monsieur le Président. La troisième… Celle qui suit la première étape de civilisation de la planète, après l'épisode du marécage. La troisième dynastie fut une période de terrible décadence, de retour épouvantable vers la barbarie initiale.

-Très franchement, René, toutes ces vieilles chroniques ne vous ont-elles jamais un peu barbé ? 

René fixe le président droit dans les yeux. C'est très rare que le président l'interpelle ainsi. Très rare que, pour s’adresser à lui, il utilise son prénom. Très rare, également, qu’il lui demande une opinion.

- Ces chronologies de règnes, ces successions d’événements similaires à peu de choses près…

René referme le livre, non sans avoir pris soin de marquer sa page. Il le dépose sur ses genoux. Comme d’habitude, il pourrait ne rien répondre, éluder, ou même acquiescer. Mais le déchiffrement des incunables a transformé l'existence de ce petit être d'une manière que ni le président, ni Béatrice n'ont les moyens de comprendre. A présent que la plupart des titres de la bibliothèque des anciens rois sont en sécurité dans un endroit où jamais Patrick ni Faucon ni Truche, ni aucun de leurs sbires, n'auront l'idée d'aller les rechercher, que risque-t-il à répondre ?

Sur ce tabouret inconfortable, il fait dos au vide, alors que le président, calé dans la généreuse coquille de son vieux club, jouit au contraire de l'aisance qu'il tire de son statut, et adopte une posture aussi confortable et que très décontractée.

 

Le tout premier incunable sur lequel le regard de René est tombé fut un Traité d'architecture, datant probablement de la quatrième ou de la cinquième dynastie : leur émoi, à tous les compagnons du houppier, alors… Leur émoi !

Le doigt de l'un, puis le doigt de l'autre, posé sur ces traits aux abords indéchiffrables qui, dans les ténèbres et le fouillis de la jungle, retraçaient pour eux un premier plan vague et fascinant de l'Ancienne Capitale. Depuis, d'autres, beaucoup d'autres ont suivi. D'autres et d'autres encore, de mains en mains, de sacoches en sacoches !

Tant et tant qu'ils ont eu l'impression que se réveillait du fond des âges une force aussi active que sagace. Depuis que patiemment, René a infiltré les allées du Pouvoir, et que l’équipe du houppier s’est mieux structurée, d’autres ont emboîté le pas. D'autres ont suivi. Pour donner le change, il  en a fournis quelques-uns au pouvoir : ceux qui ne contenaient pas de renseignements cruciaux d’ordre historique ou politique.

Au fond, que l'Oiseau Peintre existe réellement ou non, René est l'un des rares à avoir vraiment compris que cela n'a qu’une importance stratégique. Au fond, le projet de substitution progressive des individus par des clones, le remplacement programmé sur la planète de tous les originaux par des copies, René sait qu'il n'est pas en son pouvoir  de le combattre : à chacun son travail, dans le tourbillon de ce siècle dément. René a compris depuis longtemps que l'essentiel, au centre de l'ouragan, c'est de connaître l'intégrité de la légende. Ce qui compte, c'est de l'avoir lue.

Et parce qu’il l’a lue entièrement il est, depuis la veille, pleinement rassuré. On n’aura bientôt plus besoin de ses services au Palais.

Pourtant,  au-delà de son histoire privée, de sa vie personnelle, il sait aussi que la légende de l’Oiseau peintre est véritablement celle de l’espèce toute entière. Face à lui se tient celui entre les mains duquel repose sa destinée : ce président, dandy désinvolte et un peu mélancolique… René hésite.

- L'original, dit-il, est en langue versifiée. La traduction, bien sûr, peut paraître ennuyeuse… Ce n'est qu'une copie, et l'on sait ce qu'il en est des copies, face à des originaux. Il y a pourtant un rythme qu'on peut percevoir. Une poésie qu'on peut apprécier. Une vérité qui se dégage…

-Bien sûr, bien sûr, renvoie Patrick, qui observe son majordome en tapotant narquoisement le rebord de son club.  Ça reste quand même très cousu de fil blanc, non ? Cet oiseau magnifique…  Une faribole, vous ne trouvez pas ?

Patrick, qui rigole d'ordinaire très peu, est saisi tout à coup d'une crise qui secoue sa poitrine et emplit la pièce de sonorités pointues : Une vérité ! Un principe transcendant ! Une âme immatérielle ! Qu'en dirait-il, le Vieux, s'il était encore de ce monde, assis à sa place dans le club à la moleskine élimée, qu'en penserait-il, de l’Oiseau magnifique des antiques incunables ?

- Mon brave René, fait le président, vous devriez m’accompagner parfois le soir, auprès des ginkgos ! Connaissez-vous leur vertu millénaire ?

- Je sais qu’ils protègent des incendies.

- De tous les incendies ! Y compris celui de la folie !

La Vérité ! L’oiseau Magnifique ! Patrick ricane : René n’a-t-il pas admis que tout ce qui n'est pas opératoire n'est jamais magnifique ? Que seule, la Loi seule qui tient le monde est opératoire ? Qu'elle seule est donc, magnifique… Encore qu'il faille veiller à son strict déroulement sans cesse, comme un alchimiste penché sur son four… Encore faut-il qu'elle ne développe pas trop de ratés… car elle non plus, elle n'est plus une vérité !

René n'a pas toujours le rire éclatant de Lucie. C'est son point faible. Elle le lui a souvent fait dire, Lucie :

- Avec eux, il faut rire, tout le temps, de tout. Ce sont des cyniques !

Dans la capitale des plaisirs… Oui, c'est peut-être faisable. Mais depuis qu'il vit dans ce Palais, depuis qu'a débuté la guerre des incunables, René a perdu une bonne partie de son sens de l'humour. René est grave et silencieux, tout le temps. Susceptible, parfois. Et, si l'on s'en prend trop ouvertement, trop bêtement à ce qu'il aime, René peut même être insolent :

- Comprenez-le comme étant la meilleure part de vous-même. Il doit bien en exister une… Vous êtes bien encore un original, monsieur le Président ! 

La réponse cingle, comme toujours avec Patrick :

- Vous avez beau être un excellent majordome, René, je ne vois rien de magnifique en vous ! Vous me faites penser à Sissi et à sa sublimité ! Il n'y a plus rien de magnifique dans l'espèce. Il n'y a jamais rien eu de magnifique. Le magnifique est un leurre qui ne résiste pas devant le grand nombre que nous sommes. Tous ces Anciens étaient de sacrés manipulateurs ! Ils ont pu se le permettre, parce qu'ils étaient peu nombreux. Tout cela, c’est terminé à présent.

- Justement ! Ne vous dispersez plus. Pas de découragement. Songez que la clé de votre réussite politique doit se trouver là-dedans, plus loin… Même pour gérer le grand nombre, surtout pour gérer le grand nombre, vous aurez besoin de comprendre la nature du magnifique

Patrick fixe son majordome dans les yeux : il fronce le sourcil on croirait entendre Béatrice !

 

RenéRené… Le président devient songeur. René ! Une drôle d'idée lui affleure tout à coup l'esprit, comme portée par des senteurs troublantes de fleurs exotiques, ou bien par la frondaison d'un grand ginkgo, il ne sait plus trop. Maxime ne l’a-t-il pas souvent mis en garde contre ce René ?

- René, dit-il : Mais d'où vous vient ce prénom bizarre ? Qui donc vous a suggéré de porter celui-ci ?

- Il me vient de Madame, vous ne pouvez l'ignorer, réplique le petit monsieur Merle du tac au tac.

De Madame ? Il lui faudra en toucher mot, tantôt, à Béatrice.

L’entretien est clos. Monsieur Merle se lève, son exemplaire de la légende sous le bras. Parce qu’il l’a lue intégralement, il est le seul dans le Palais à savoir que Patrick a déjà perdu la partie. Jusqu’au dernier moment, il était en droit de douter de Béatrice. Après tout, elle aurait pu être trompée à son insu. Mais depuis qu’ils ont parlé ensemble du roi Maxime, il a compris que les dés étaient bel et bien jetés ; que le plan de Patrick était à l’eau ; que sa mission au palais est achevée.

Monsieur Merle fait donc sa révérence. Quelques secondes plus tard, il a quitté le bureau du président qui demeure perplexe, les traits sont figés.

Il est las, devant cet autre club vide, devant ce tabouret vide. Il se lève tout de même. Il fait quelques pas, le cœur lourd, jusqu'à la baie de son bureau, qu'il entrouvre.

La vue sur la ville. Un décor diffus, ronronnant, presque le même que celui dont ils disposaient alors, parmi les arbres nains de la terrasse de l'hôpital. Dans ce mauve épais, volumineux, des lumières scintillent, clignotent, en quelque direction qu'il se tourne. C'est vrai, il est encore un original. Une sorte de dernier étalon, faible et cerné par tout ce qui écrase durement le monde.

Que serait-il advenu si, face aux propositions du Vieux, il s'était alors, comme Béatrice l'espérait, rangé de son côté à elle, s'il avait tout de go refusé l'application de ce programme de clonage « démentiel » ?

La Capitale n'est jamais assoupie. Ces lumières scintilleraient de la même façon. Ces lumières vives et agressives troueraient de la même manière le mauve volumineux qui pèse. La rumeur de la Capitale ronronnerait pareillement. Un autre que lui l'aurait réalisé à sa place, ce programme incontournable. Tout simplement. Comme, à la place de Béatrice, une autre avait été clonée.

 

Un individu, fût-il président, n’a aucun poids face à la Loi.

00:11 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : oiseau-peintre, solko, littérature | | |

jeudi, 27 février 2014

L'oiseau peintre 17

ittérature,solko,oiseau-peintreComme il l’a initiée aux secrets des arbres, Merle s’est mis un jour à lui parler de l’intimité des oiseaux : la pirole verte, le paroaire huppé,  l'agami bruyant, le tangara doré, le manakin à queue d'aronde, le continga pompadour… Des noms ici inconnus, et qu’aucun dignitaire du Régime n’oserait porter. Presque, il la ferait sourire, esseulée dans son Palais immense.

De ces oiseaux multicolores, pourtant, une légende prodigieuse a surgi jadis. Leurs ancêtres se la sont répétée de bouches à oreilles durant des générations. Ils en ont même rempli des pages et des pages de parchemins. Elle aime, le ton qu'il prend pour lui dire :

- Vous et moi sommes des êtres humides. Nous descendons des frondaisons sauvages.

Un jour, il l’a tout de go questionnée :

- N’avez-vous jamais entendu parler de l’Oiseau Peintre ?

- L’Oiseau ?

Béatrice l’a regardé, fort intriguée.

- Cet Oiseau, dont le vieux président était obsédé ? N’est-ce pas à lui que vous pensiez, lorsque pour la première fois, vous avez dansé ?

- Mais, René, le connaissez-vous… ?

Il rosit. C’est la première fois que Béatrice l’appelle par son prénom. Comme Lucie.

- Lui ? Non… Je ne l’ai jamais rencontré, lui. Mais sa légende… Celle qui traverse tous les incunables…

Il ment. Il ment, bien sûr. L’important n’est-il pas qu’elle le croie ?

 

Cela a débuté avec une tribu, tout au plus… Une tribu apprenant tout juste à se tenir debout au-dessus des grandes herbes, pour guetter l'horizon. Avec cette histoire de Table, de Table de la Loi, balancée par un dieu au fond des marécages. Avec ce commandement elliptique, « se souvenir de l’Oiseau magnifique. »

 C’est-à-dire, commente Merle, agir avec la meilleure part  de soi-même.

Le dieu, nous apprennent les premières lignes de la légende, a gravé aux côtés de son inscription l'effigie d'un oiseau. Un oiseau fort quelconque : ce n’est qu’une simple et naïve illustration ; il n’est question de rien de plus. De tous les oiseaux de la forêt, ce dernier n'est d'ailleurs ni le plus beau, ni le plus gros : un volatile ordinaire, à qui, leur dit-il, il a personnellement confié une mission.

Laquelle ? Son commandement, d’une façon indéniable, l’indique.

Ceux-là n'en sauront jamais plus, car ils voient disparaître en glougloutant la table immense dans la boue et n'osent interroger davantage leur dieu qu’ils craignent par-dessus tout. Avant de les quitter, celui-ci consacre néanmoins un peu de son temps pour élire, parmi leur troupe, celui d’entre eux qu’il juge le plus dévot, celle d’entre elles qu'il estime la plus douce : ainsi est désigné le premier couple royal, les deux seuls à qui fut révélé, fugitivement, le secret de l'Oiseau. On peut penser, affirme René en souriant, que ce dieu fut quelque peu négligent… Des commentateurs ultérieurs l’ont dit. C’est possible.  Les tout premiers incunables n’en rapportent rien de plus.

Deux dynasties s'écoulèrent dans la prospérité. La tribu était devenue une véritable petite ville. On vivait intelligemment des richesses du sol et on honorait, sans excès, le culte de son dieu. Hélas, poursuit la chronique, les rois faibles et capricieux de la troisième dynastie brisèrent la loyauté du pacte passé par leurs ancêtres avec le dieu primitif. Pour conserver leur pouvoir, les élites parièrent sur la nature corrompue de l’espèce. C’est le fait, martèlent les vieux auteurs, de toutes les périodes de décadence. Durant plusieurs règnes, on se souvint davantage de l’oiseau pourri que de l’oiseau magnifique. On cultiva le goût pour la ruse, la trahison, la petitesse, la domination. Toutes les fables, toutes les scènes, toutes les anecdotes de ce temps se ressemblent. Tandis qu’au fond de sa vase, la Table croupissait, bien oubliée, l’Oiseau, lui, ne cessait pas de se peindre, au milieu d’une indifférence générale pour la justice, la loyauté et la beauté.  Ces rois de la troisième dynastie n'étaient même pas des tyrans. A vrai dire, ils n'étaient que de simples jouisseurs vaniteux.

Béatrice tourne tristement les yeux vers l’âtre.

- Racontez, René, racontez, murmure-t-elle.

Le peuple, qu'ils laissèrent crever de faim, mit à sac leurs palais, que leurs courtisans, frivoles et coquets, n'avaient plus le courage de défendre. Les histoires de guerres civiles ne sont pas agréables à entendre : c'est à ce moment-là que l'Oiseau revint au premier plan.

Le dieu irrité exhiba en effet sa table des marais en priant chacun de se souvenir de la meilleure part de lui-même, à l'image de cet Oiseau, les sermonna-t-il, qui n’avait pas failli ; qui n'avait cessé, lui, durant tout ce temps qu'avaient duré leurs guerres fratricides, de peindre sa propre robe et de s'embellir de jour en jour, indifférent à l’espèce de société qu’ils avaient fabriquée.

Et, pour symboliser le danger où tous se trouvaient de perdre la meilleure part d’eux-mêmes, il plaça aux côtés de l’oiseau un chat. Un simple chat empli de sournoiserie et de convoitise, à qui il promit que si, une seule seconde, cet oiseau oubliait sa mission, cet oiseau serait à lui.

Cela devint pour un temps un enjeu captivant de surveiller ce couple insolite, et de parier sur la persévérance de l’un, la vigilance de l’autre : l’oiseau, condamné à se peindre chaque seconde, au risque d’en mourir ; et le chat, condamné à ne pas quitter cet oiseau des yeux une seule seconde, au risque de perdre une occasion unique... Car l’oiseau tenait bon. L’oiseau, bien que le chat ne baissât jamais la garde, oeuvrait jour et nuit, indécrottable. Cela, pour un temps, intéressa l’étrange espèce que nous sommes, qui aime les duels, les défis, les combats. Tout le temps de la quatrième dynastie fut le temps d’une incroyable émulation qui vivifia tous les secteurs, toutes les activités.

C'est de cette époque que date le plus somptueux de l'Ancienne Capitale. Placée entièrement sous le signe de l'Oiseau Peintre, cette dynastie érigea en loi absolue l'exigence de perfection. Les arts, les sciences, les techniques progressèrent de façon spectaculaire. Le nombre de parchemins en tous genres, issus de cette époque, est proprement incroyable. Traités de géométrie, d'astronomie, de mécanique, de mathématiques, de politique, de tissage, de grammaire, de cuisine, et même d'érotisme ! L’effigie de leur champion trônait partout, reproduite à toutes les échelles, dans tous les matériaux.

Si vous découvrez, au fond d'une crypte ou d'une cave éboulées, une statuette de l'Oiseau, vous pouvez être certain qu'elle date de ces temps-là. Les chefs militaires reproduisaient son image sur leurs étendards ; les jeunes mariés accrochaient une statuette de lui au-dessus de leur lit de noces ; les paysans plantaient sa silhouette au centre de leurs champs, les commerçants de leur boutiques, les artisans de leur atelier. On le trouve n’importe où : sur la vaisselle, le butoir des portes cochères, le devant des berceaux, les vases, les monnaies, les colliers et les urnes funéraires, le pommeau des cannes soutenant les vieillards ou portant la signature du dandy…

L'imitation sotte conduisant aux pires extrémités, on décréta que le dernier chic, le dernier cri de la mode, réellement, c'était de se tatouer le corps ou, comme lui, de s'enduire de la tête aux pieds de pigments colorés : on alla même jusqu'à confectionner de véritables habits de plumes qui couvrirent d'abord le chef, puis tout le tronc ; c’est ainsi que les courtisans de ces temps, qui auraient fait n'importe quoi pour ressembler à l'Oiseau, devinrent la terreur des perroquets et des aras de la jungle.

Des prêtres fanatisés organisèrent des sacrifices en son nom. Là se trouvait le revers de la médaille, l'aspect sombre et cynique de cette dynastie : on tortura en son nom. On pilla en son nom. On massacra en son nom.

La quatrième dynastie finit par égarer sa route dans une forêt de signes froids, dans une construction ésotérique sans chair ni âme, dans une superstition barbare et ténébreuse. Car l'Oiseau Peintre n'a jamais été un Phénix d'essence surnaturelle, doté de pouvoir occultes ou paranormaux ! Il n'appartient pas même à la famille royale des rapaces. C'est au fond un oiseau terriblement ordinaire, un énergumène de notre genre, sans doute, une créature quelconque qui fait bien ce qu’elle sait faire, et ne se soucie pas du reste.

Sa constance est son unique atelier.

La couleur dont il s’enduit, qu’est-elle, sinon lui-même ?

Qui peut dire, s’il cessait de se peindre,

S’il serait longtemps sauf, le monde ?

 

Là se trouvait le hic. A force de n’offrir ni péripéties, ni rebondissements, le spectacle de ce duel figé entre un chat et un oiseau finit par lasser ; l’un tirant de sa propre gorge des couleurs sans cesse renaissantes les enduisait d’un bout d’aile sur son plumage, indifférent à ce qui l’entourait ; l’autre, tapi à quelques pas les yeux mi-clos semblait prêt à bondir et ne bondissait jamais, insensible à toute autre passion. Éternels ex æquo, ces deux adversaires mythiques suscitèrent de moins en moins d’engouement. Il ne resta que bien peu de naïfs pour continuer à penser que, sur l’effort quotidien de l’oiseau et sa résistance à toute distraction reposait véritablement l’équilibre du monde entier  Quant aux symboles, aux gloses, aux commentaires dont on avait recouvert leur duel presque statique et indéfiniment prolongé, on finit par les juger inopérants, emphatiques, ennuyeux.

Il parut raisonnable de les oublier.

 

Pour l'avoir adoré outre mesure, et pour ce qu'il n'était pas, la quatrième dynastie, s'effondra, entraînant dans son déclin cet icône frigide et torturé qu'elle avait inventé…

La Loi des Cycles naquit alors progressivement, du cerveau malade et dérangé de dignitaires qui fondèrent une cinquième dynastie. Dans le vide laissé par la précédente, ils trouvèrent un moyen d'assurer leur pouvoir. Il ne faut pas regretter le culte quasiment religieux, auquel cette dernière s'était livrée, puisqu'il ne reposait que sur une ferveur bien factice. Mais que dire de celle-ci qui engendra peu à peu la situation dans laquelle nous sommes à présent ?

La table et le commandement du dieu furent abandonnés au fond d’une oubliette, parmi d’autres objets de culte. Les dignitaires de la cinquième dynastie, qui avaient retiré l’oiseau peintre des yeux de tous, l’enfermèrent dans leur palais. Ils savaient le goût pour le bonheur, la variété, l’autonomie qu’a notre espèce. Ils savaient que ce goût-là, à sa façon, l'oiseau l'encourageait. Car l'Oiseau, pour sa part, n'avait jamais ni commandé, ni conseillé personne. Il s’était contenté d’être. Alors ils ont réfléchi longtemps au moyen, non pas de réprimer la liberté, mais de dissoudre lentement son goût, inhérent à notre espèce, dans un mode de vie détraqué. Pour cela, il fallait que les gens oublient complètement la légende de l'Oiseau. Tout le monde avait parlé en son nom. Tout le monde avait déclamé un morceau de sa chanson. Tout le monde l'avait pris pour modèle. Tout le monde l’avait mis à sa sauce : chacun s’empressa de l’oublier.

 

Béatrice écoute le majordome, captivée. Plus que la légende, c’est la confiance qu’il lui accorde qui la séduit. Elle, la propre épouse du Président ! Comment ose-t-il ? Quel risque prend-t-il !  Sous quel charme tombent-ils, tous deux ?

La pierre de taille de la Loi fut donc de ne jamais laisser l’individu livré à lui-même et à sa nature, déclarée, pour le coup, irrémédiablement mauvaise. De leur naissance jusqu’à leur mort, les générations à venir seraient donc désormais prises en charge par la Loi seule. C'est bien sur ce point que le bât blesse.

Car plutôt que d’accomplir, comme ses pères, les gestes de sa vie selon son bon et naturel plaisir, le citoyen devrait les accomplir dans l’ordre instauré par la Loi qui était : manger, dormir, marcher, parler, travailler, souffrir, jouir et mourir.

Huit cycles, pour lesquels il fallut aménager huit villes. Telle fut l’œuvre des deux dynasties qui suivirent. Telle fut l’œuvre, surtout, à la croisée des sixième et septième dynasties d’un certain roi Maxime. C’est lui qui dénicha au fond de l’oubliette où elle avait croupi la stèle du dieu antique ; c’est lui qui décida que pour jamais, il fallait qu’on oubliât son commandement.

Lui, enfin, qui, pour marquer sa haine à l'égard de l'Ancien Monde, décida que le plus abominable des cycles, celui de la solitude, se déroulerait dans les vestiges de sa capitale que la jungle se mit alors à recouvrir. Les trois autres dynasties qui ont précédé la réforme de l'empire n'avaient fait que développer le processus, et le Régime qui en a découlé que le maintenir en état. Doter la planète du fonctionnement de cette loi unique qui la régit dans l'intérêt du plus grand nombre coûta beaucoup d’efforts. Beaucoup d’efforts pour, au final, apporter une satisfaction relative à quelques-uns uns seulement. Et le bonheur véritable à personne. Bien au contraire.

Maxime… A ce nom qui d’ordinaire l’épouvante, Béatrice a frissonné de langueur. Elle n’écoute plus la voix de René. Toute l’histoire qu’il raconte, elle la connaît, étrangement. Son regard se fige. Que sont-ils donc, Patrick et elle, venus réparer sur Mauveterre? Quelles erreurs, quelles malédictions, issues d’un passé enfoui ?

Venues de l’Est, elle hume aussi, les incroyables senteurs qui bouleversent chaque soir son époux. Le mariage du roi Maxime… Une histoire des siècles passés, qui pèse de tout son poids : Béatrice s’accroupit devant l’âtre, tandis que fusent tout autour de son corps, des éclats de jungle, incandescents.

07:45 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ittérature, solko, oiseau-peintre | | |

mardi, 25 février 2014

L'ecole, la culture, deux combats opposés

L’uniformité gagne le monde et les pays. J’ai lu l’autre jour, dans un billet de Didier Goux, que le sens de la justice a remplacé celui de l’Histoire dans l’appréhension des événements contemporains par l’opinion. C’est très frappant. Ce qu’on raconte de l’Ukraine en ce moment en est un exemple éclairant. Ce que les oligarchies européennes proclament juste est juste pour l’opinion, dans le système tautologique qui est le leur. C’est le fruit d’une propagande globale, qui intègre l’école, les médias et chacun de nous, à moins de se retirer vraiment dans des lectures privées, voire sacrilèges, de fermer toutes les écoutilles.

Nous sommes dirigés par des gens que nous n’avons pas choisi, dont les politiciens élus sont les valets de pieds. L’information est totalement à la botte du pouvoir, c’est sidérant. L’inversion des valeurs est sidérante, spécialement chez les gens de gauches dont certains, que je rencontre, ont l’esprit critique totalement anesthésié, et la pensée naufragée.

Reste la culture. J’en parlais avec « une prof », l’autre jour. Elle me disait que dans sa jeunesse, la culture n’était pas accessible à tous, et que maintenant, tout le monde peut entrer au lycée, alors… Voyez où elle voulait en venir. En disant cela, elle prit un air si niais, si niais…

La niaiserie, c’est la conviction affirmée dans la chose fausse.

Le lycée, un lieu de culture ? On a fait vivre, et on continue encore, à faire vivre les gens dans de telles superstitions. Le lycée n’est qu’un banal lieu de socialisation, imprégné comme rarement il le fut d’une idéologie contemporaine qui vomit le fait culturel et s’en tient garde à la fois. C’est curieux à observer.

La superstition de la culture a pris la place de la culture véritable. Cette culture française, qui s’acquérait par l’apprentissage du grec et du latin, des auteurs classiques, de la lecture des philosophes européens et des Pères de l’Eglise, de l'apprentissage des sciences et de la logique n’est certes pas morte. Mais l’Education Nationale qui avait charge de la transmettre, n'est pas dépassée, comme la propagande le fait croire: elle est dirigée d’une main de fer par les maîtres de l’OCDE, et s’est donnée pour mission, depuis l’après-guerre sans doute, de la liquider. Les trente-cinq dernières années furent, de ce point de vue, avec ce qu’on appelle la massification, une entreprise particulièrement efficace, autant que consternante. A croire - et c'est le phénomène d'inversion le plus stupéfiant, que l'école et la culture mènent désormais deux combats opposés.

23:22 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (2) | | |

lundi, 24 février 2014

L'Oiseau peintre 16

OISEAUPEINTRESOLKO.gifPatrick gravit à pas très lents chacun des degrés du somptueux escalier en marbre blanc qui le mène à Béatrice. L'air est chargé de parfums étourdissants. Mais le nez du président résiste, tout empli encore de l'odeur de ses chiens.

Il frappe pourtant délicatement à la porte de Béatrice. Qu’espère-t-il ?  Il ouvre. C'est toi ? murmure une voix lointaine, par une porte entrouverte. Le président répond que c'est bien lui,

Béatrice contemple les bûches plus ou moins carbonisées, quelques morceaux se dissociant dans l'âtre de sa cheminée :

-Nous avons besoin (la voix du président) de quelque chose qui trouble et colorie un peu cette existence routinière

Béatrice ne dit rien. Quels récits lui narrent flammes et flammèches, quelles fables, la chaleur déclinante qui souffle jusqu'à ses mains ? Une histoire d'êtres intrépides, un conte d'autrefois, traversé de vaillance, de rougeur inscrite sur des joues, des fronts furieux.

Muet à ses côtés, le président. Il soupèse la coupe emplie de liquide couleur de miel. De multiples étoiles fines gagnent la surface lentement, puis s'égarent dans les blocs épaissis de la mousse. Son front, ça et là ridé, partout tanné. Quel souci le rend ce soir si abordable ? 

- Merle a eu la gentillesse de nous apporter un incunable. Il l'a déposé sur la console de l'entrée. 

Les braises cuisent son visage. Elle ne rajoute rien de plus. Le président tourne lentement les feuilles de parchemin veinées. Les enluminures sont magnifiques. La ligne est sure et précise, le dessin onirique à souhait, le pigment tout en nuances chatoyantes. Merle, encore une fois, en prenant tous les risques pour satisfaire sa requête, lui adresse une nouvelle preuve irréfutable de son dévouement et de sa loyauté. Cela sera le cadeau de mariage le plus adéquat pour Maxime.

Il sent sur sa nuque l'haleine de Béatrice qui lui murmure à l'oreille à nouveau qu'en s'appuyant trop sur la Loi des cycles, tous leurs prédécesseurs ont égaré leur souffle, qu'ils se sont trop coupés de leur peuple, du grand rut de leur peuple et de celui de leur nature.

- C'est pour cela que le vieux a fini par se suicider, n’est-ce pas ? Et nous ? Qu’allons-nous faire ? 

Patrick blêmit. Béatrice s'éloigne de quelques pas. Si d'un baiser, d'un seul… Mais il leur faudrait plus de temps que celui dont ils disposent. Il faudrait être capable de revenir au début de toute la partition. Il faudrait oublier la politique.

- Presque quatre ans après, son esprit empeste encore les couloirs et les murs du Palais, tu ne trouves pas ?

Elle retourne auprès de l'âtre, la gorge aride :

- Je me sens si lasse de tout !

- Tu aurais dû, toi aussi, accepter l'expérience…

- Je ne veux plus entendre parler de ça.

- Il va bien falloir pourtant décider d'une autre épouse pour Maxime… 

Et voilà qu'elle grelotte à nouveau, accroupie sur ses genoux au bord du peu de feu qui perdure.

-D’une autre épouse, rajoute-t-il, d’une autre épouse que…

 Patrick serre les poings pour comprimer un mouvement de colère soudain. Non seulement rien n'aurait cessé entre eux deux, mais encore ils auraient duré, duré. Les anciens rois inscrivaient leur histoire sur des parchemins. La leur aurait été gravée dans la continuité de leur chair. Pour toujours.

Elle tourne vers lui son visage, dans la lueur de ce feu prêt à périr, déconfit :

- L'idée venait du Vieux. Ça ne m'a pas plu.

- Et si elle n'était venue que de moi, cette idée ? Si c'était mon idée…

Elle éclate de rire.

- Je crois même que l’idée vient, de par derrière lui, de sa favorite qui haïssait notre espèce … 

Elle se tait. Elle écoute le pas morne du président qui s'éloigne, le claquement feutré de la porte, le silence du Palais. Combien de soir encore lui faudra-t-il danser ? A moins qu’il soit dit dans quelque incunable qu’ils approchent bel et bien de leur fin, et que tout, tout ce qui fut joué sur Mauveterre depuis le commencement n’ait pour visée finale que l'ultime poussière blanche de ce bois qui fuse. 

 

Patrick a regagné son bureau ovale. Les rapports s’y entassent. D’après Faucon, de dangereux activistes sont infiltrés désormais dans plusieurs villes. Des hordes d'affranchis, dont Caracara ne contrôle plus du tout les propos, sillonnent illégalement les pistes de sable de Blablaville, et répandent des rumeurs qui terrorisent la population des parloirs. Les grandes raffineries du sud de la Capitale côtoient chaque jour la catastrophe, tant ceux qui y travaillent, les consignes qu'ils suivent, le matériel qu'ils utilisent sont surannés. Dans la ville de Truche, les concerts en plein air se déroulent à présent dans de véritables camps retranchés, tant le souvenir du massacre perpétré par Lola a infligé au système au traumatisme profond.  La plupart des cycloques de la ville du plaisir sont si résignés qu’ils acceptent de faite la fête sous surveillance. Mais d’autres s’y refusent et se retrouvent, de fait, désactivés. Comment faire cohabiter sécurité et plaisir ?

N'est-ce pas le boulot de Truche de remettre un peu de peps dans tout cela ? « S'ils doivent croire que leur seul et vrai paradis, c'est nous, dit-il, il faudrait que votre sécurité soit dissimulée avec plus d'habileté, c'est indispensable » ! Soit, réplique Faucon. Soit ! Mais ses gardes ne sont pas destinés, par le système de conditionnement qui a été le leur, à être habiles ou transparents. Il en revient à la nécessité de formations plus opératoires. Les universitaires sont-ils prêts à se métamorphoser ?

Mais Faisan rame pour faire évoluer ses troupes obnubilées par leur foutu savoir, qui raisonnent encore selon des schémas archaïques. Le terme de troupes, déjà ! Dans ce milieu, plus habitué à se considérer comme une caste, règne la plus grande fatuité. Agir est presque une insulte : Depuis que la refonte des programmes a été décidée, combien de bandes ont-elles été réellement révisées ? Cela demeure, tristement, un mystère.

 

Patrick plonge ses lèvres dans un nouveau verre de bière. Qu’en retenir : presque vingt cinq pour cent de la planète désactivée ! Dire que le Vieux prétendait que la Loi des cycles se confondait si bien avec leur nature que tous les individus ne distingueraient plus leur propre bien-être de son fonctionnement ! Leur propre santé de celle du système ! La chose publique tournerait désormais toute seule, Béatrice et lui pourraient vivre à la coule en laissant leurs doublures le devant de la scène leurs doublures, passer du bon temps sur la terrasse du Palais ! Puis les doublures des doublures prendraient le relais. Les technologies de pointes maîtriseraient définitivement les convulsions du passé ! L'Histoire était achevée.

Patrick commence à en douter sérieusement. Le Vieux a-t-il tout prévu ? Depuis longtemps décroché de la branche de son hévéa nain, son temps à lui est passé entièrement, et leur monde glisse d’ores et déjà vers un chaos imprévisible

« Phase transitoire, ton chaos, aurait dit le Vieux, en se frottant l'arête du nez pour raviver son esprit : existe-t-il une âme immatérielle plus puissante, plus influente, plus performante que les données biologiques qui déterminent l'espèce ? Non, bien sûr. Alors, de quoi me parles-tu ? La réorganisation du chaos est l’affaire du politique. Il faut laisser monter les générations les plus récemment formatées. De la drénaline à tout va, comme s'il en pleuvait, nom de Dieu ! - Les dignitaires t’emm… - Qu'ils aillent se faire f… » aurait rugi le vieux, affaissé dans son club.

Patrick quitte le siège de son bureau. son esprit revient un fois encore à ces disparitions mystérieuses d'incunables, à ce passé lointain qui résiste bien plus qu'ils ne l'avaient imaginé. Ca, le vieux n’y avait pas songé.

Maxime, sur ce point, a peut-être eu raison de sauter déjà le pas en nommant ce nouveau spécialiste de la Natalité… Encore que ce gaillard, dans la toute première phase du projet, n'ait été conçu qu'à partir de la molécule d’un simple majordome… Le nommer à ce poste, c'est le flatter beaucoup. N'est-ce pas aussi lui laisser entrevoir de hautes perspectives ?

Patrick n'était pas d'accord avec cette promotion. Maxime a refusé d’en tenir compte. Maxime n'en a une fois de plus, fait qu'à sa tête. Il a sans doute raison de chercher à hâter le processus, encore faudrait-il le faire avec les bons spécimens ! Le clone d'un majordome est-il bien qualifié pour occuper la place d'un spécialiste de la Natalité?

 

Au même moment, les deux coudes appuyés sur son bureau en bois de violette, Faisan sursaute soudainement : elle est, ce soir, en majesté ! Il semblerait qu’elle tente d'apaiser quelque sort, de conjurer une pesante malédiction. Ses gestes, dirait-on, cherchent à délivrer du sens.

Autour de l'axe formé par son bras levé, c'est de tout son corps qu'elle tourbillonne. Elle tourne, à pas si fins qu'ils sont indécelables, dans le vent mauve qui gonfle sa robe, comme un plumage chatoyant. D'où tire-t-elle ce mouvement violent et voluptueux, comme imité de la genèse perdue d'un monde ancien ? De quelle centre d'elle-même fait-elle soudain le centre de cette terrasse ? Quel être surnaturel la transporte ?

Elle danse, et Faisan qui maintient les jumelles rouges d'une main, porte, instinctivement, l'autre sur son cœur, qu'il entend battre. Elle danse, sure de n'être aperçue que du vent, de n'être comprise que des lointaines dunes, de n'être aimée que de la lune. Elle danse, ignorant tout des arbres qui la ceignent de leurs puissantes frondaisons.

Elle danse longtemps, le corps excité de tremblements presque effrayants. Elle danse, aussi frêle, aussi têtue, aussi belle qu'un oiseau rare, sur le toit du Palais.

Et tandis qu’elle danse, Faisan transpose chacun de ses mouvements sur la toile. D’où lui vient cette intuition, en admirant Béatrice qui danse, que l’ancien président, non, on dirait vraiment que c’est cela ce que tous ces gestes veulent signifier, n’était pas seul, le jour de son suicide, au pied de l’hévéa.

 

 

00:30 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : solko, oiseau-peintre, littérature | | |

jeudi, 20 février 2014

L'oiseau peintre 15

oiseau-peintre,littérature,solkoLe Gouverneur de la Parole raccroche et pointe du doigt l’une des mouettes désœuvrées qui déambulent à moitié nues dans l’alcôve :

- Vous ne pouvez rien faire pour lui, Sissi ?

Elle fait la moue.

- Rien, j’en ai bien peur. Ce Faucon est un psychorigide.

Caracara cligne des yeux. Guacaro, le maître de la Ville de la Marche, s’impatiente à leurs côtés.

- Vous en voulez encore, lui fait Sissi ?

Il opine du chef, en défaisant le nœud de la serviette de toilette qui lui ceint les reins. Sissi caresse le petit bout de Guacaro, qui recommence à enfler, tout en tirant sur une cordelette pour appeler une stagiaire qui finira le travail.

Quand il pénètre dans le Sérail, on se pousse du coude pour admirer la brillance de la soie, noire de la chemise, bleue de la cravate, et on murmure son nom : Monsieur Truche redevient alors Son Excellence Casoar. Ces trois syllabes claironnantes acquièrent une consonance presque magique, lorsqu’elles voyagent d’un rang de mouettes à un autre. Car la Patronne ne plaisante pas avec le respect qu’on doit au Patron. Comme il le susurre lui-même avec délectation, tout en fredonnant l’air du Grand Sortilège « Tout roule pour Casoar ! » : Mises à part quelques rixes inévitables dans les bas quartiers, sa ville reste la mieux tenue de toutes, celle où les « désactivés », pour parler officiel, sont les moins nombreux. Les affaires de tournent

Ce Sérail dans lequel il se dirige à pas sûrs, ce Sérail, avec ses lustres rococos, ses moquettes fuchsia, ses lampadaires à pompons, ses lourdes teintures et son dédale d’alcôves, ses mouettes en porte jarretelles, ce Sérail est trop à l’image du Palais… A bout de souffle, se dit Truche.  L’emblème d’une capitale usée, de l’enlisement du Pouvoir dans sa tragique erreur. Ce minuscule oasis de prostitution rétracté là, dans sa coquille putride, qui cherche encore à avoir l’air, avec ses tapisseries décorées, ses bergères en velours roses, ses bidets en faïence émaillée, ça pue trop sa Délita, il faut de l’air, là-dedans : et l’air, à l’instant où il entre dans l’antichambre de Sissi, la falaise, la mer, le large, justement, c’est lui. Lui, qui lui apporte tout ça comme un joujou bien monté, dans le tissu de son pantalon. Tout le reste : en décomposition. Le reste, c’est du révolu.

- Je ne t’attendais pas, minaude Sissi…

- Convocation exceptionnelle à un Conseil extraordinaire, rugit Truche. Tout juste eu le temps de filer à l’héliport… On m’attend dans une petite heure au Palais. Ça nous laisse peu de temps !

L’évolution véridique et inévitable de l’espèce, il suffit, comme il l’a fait lui-même, d’observer le déplacement des centres de pouvoir durant les siècles pour la comprendre une bonne fois pour toute.

Quand ils ont quitté leur ancienne capitale dans la jungle, les anciens rois ont d’abord fondé la Ville de la Parole, dont ils ont, d’ailleurs, assez vite déguerpi. Ils ont ensuite installé leur Cour dans la ville du Travail, parce qu’ils avaient rudement besoin, à l’époque, de prolétaires dynamiques. Ils en ont fait leur Capitale, et c’est là que les présidents règnent encore. Mais dans une société comme la leur, dans notre société, dit Truche (Il en a, du notre, plein la bouche, sa majesté Casoar, quand il l’ouvre au Palais), la ville qui monte, qui grimpe, qui bouge, la ville qui bande, le Sérail version géant, version méga, la ville incontournable, c’est dorénavant la sienne, celle où on se divertit au grand jour, celle ou on baise hors alcôve, sur les falaises du large comme sur les terrasses des cafés. Au grand jour. Et ça, pour le coup, ça réjouit Truche de voir que ce régime à bout de souffle a saisi tout le parti qu’il peut encore en tirer sur le plan politique.

La politique ! Voilà un truc qui fait vriller sa chignole au bon endroit, comme si toute sa cervelle se logeait dans sa bite, au moment-même où madame Sissi se pâme sous ses va-et-vient.

 

 Sur la terrasse exotique de l’hôpital, Monsieur le directeur de l’hôpital peut bien compulser et re-compulser des fiches, en buvant de la bière ! Eclectus, de son côté, parcourir toute la surface de son disque dur, où sont répertoriés les quelques 247.982 programmes de formation professionnelle délivrés par la voix instructrice, à la recherche de solutions efficaces : Ordre du président ! Le Président, Truche, il s’en balance… Flamant peut bien visionner ses vidéos de propagande et Caracara plancher sur une énième batterie de jeux de langage à soumettre aux habitants de Blablaville pour occuper leur immense vide… Une fois de plus, ils auront bien rigolé, Sissi et lui ! Une fois de plus, ils ont bien failli ne jamais s’arrêter :

- C’est pour quoi cette réunion ? halète Sissi,  les pieds au ciel.

- Top secret, brame Truche, en pleine éjaculation. Dossier les incunables…

 

Ville des plaisirs, au même instant :

Encore une journée sans nouvelle de Merle. Dans ce qu’elle appelle avec malice son petit pavillon écarté, Lucie caresse les pétales de ses roses en bouquets. Elle les touche. Etre cueillie ainsi, oui, et puis se fondre tout entière à ce parfum. Elle enfouit son visage. Elle ressent de l’amour. Encore une journée.

Non loin d’elle, une caisse emplie des incunables que ceux du houppier ont sauvés. Lucie tourne le regard vers la mer. Demain, la caisse rejoindra les autres. A chaque fois qu’un rouleau heurte la falaise en contrebas, un vrombissement presque surnaturel emplit les parois de sa caverne. Puis, comme à la suite fidèle de l’eau, la déflagration se retire. Hélas, combien de temps durera cette guerre ? En quel état en sortiront-ils, tous ? Quand reviendront les beaux jours ?

Elle ne se lasse pas de contempler le flot d’écume qui monte en frises de l’horizon et galope frénétiquement. Le fracas des vagues, au moins couvre-t-il celui, cauchemardesque de la ville sans repos nichée au-dessus de sa tête. Entre ses doigts, le pétale translucide… Elle se récite quelques vers :

« Est-ce la Vérité qu’il trace ?

  On l’a prié de se peindre,

 Et son nom, son titre même

 Livre sa vérité de simple exécutant »

Elle lisse le pétale de rose. Elle contemple l’écume. Du pouvoir de clandestinité, Lucie a fait un mode absolu de transparence.

 

Au début, Béatrice n’écoutait Monsieur Merle que d’une oreille distraite : il entrait, les bras chargés de bûches, qu’il déposait contre l’âtre. Et tandis qu’il débarrassait les restes de son repas, changeait l’eau des fleurs, dépoussièrait les meubles, il lui  enseignait patiemment le nom des arbres dont elles sont issues. Séquoia. Tectona. Lécythis. Palétuviers. Uapaca. Tliparis : tous enfants de la jungle. On peut les identifier à l’odeur, murmurait-il, quand ils flambent. Ficus. Rhododendrons

Elle ne prêtait qu’une attention lointaine : Le royaume sur lequel règne son époux n’est plus, depuis longtemps, celui des arbres. D’ailleurs, que connaît-elle des arbres que dévore sa cheminée, sinon, peut-être le ginkgo ? Et puis l'hévéa, au pied duquel, très tard, elle vient danser le soir, au cœur de cette jungle fantomatique, naine, bruissant d'ombres et de vent, qui surplombe leur capitale ? D’un pas leste et guindé, non sans avoir déposé sur sa console une tasse de tisane d’ellébore, boisson qu’elle préfère, non sans raison, à la drénaline, monsieur Merle se retire. Les battants de la lourde porte se referment derrière sa frêle silhouette, et Béatrice retourne à sa mélancolie.

Ni Bouvreuil, ni Faisan, ni aucun de ceux qui s’inquiètent de l’ascension de monsieur Merle dans l’organigramme du palais ne se doute de sa vraie mission : distraire la présidente. « Je sais que Béatrice s’abîme beaucoup dans la solitude, lui a dit Patrick lorsqu’il l’a nommé Majordome officiel. Sans doute vous contera-t-elle nombre de contes absurdes, mon bon Merle. Il se peut qu’elle ait perdu une partie de sa raison. Si, en l’écoutant, vous parvenez à la soulager ».

Alors Merle écouta.

- Il ne faut jamais tendre l’oreille aux propos d’un fou, lui disait Béatrice. Les fous n’ont jamais besoin de rêver.  Ils ne rêvent pas, ils ne rêvent jamais. Ils écrasent. Ils écrasent tout.

Au commencement, les divagations de la Présidente l’ennuyèrent : cette mission n’était au fond qu’un prétexte pour pénétrer le Palais. Heureusement, pourtant, que René les écouta jusqu’au bout, tous ces récits fantasques qu'elle n'avait osé jusqu'alors murmurer qu'à des braises.

- Le monde est un vaste laboratoire qui appartient aux fous, continuait-elle. Inutile de tenter de jouer avec leurs armes : si un fou vous demande de l’aide, passez votre chemin. Pas de compassion, surtout ! C’est leur venin absolu, la compréhension qu’on peut avoir pour eux : Dès lors qu’ils ont compris qu’ils ont sur vous l’excuse de leur folie, ils s’en donnent à cœur joie… Ils vous détruiront entièrement. C’est comme ça ! Pas de compassion avec les fous !

Elle lui raconta ainsi sa haine pour le vieux président, son mépris pour Délita. Elle en vint à évoquer cette proposition démente que Patrick lui fit un jour. Elle parla de ses craintes, de son indignation. Elle évoquait la terrasse, la joie, la plénitude qu’ils goûtaient auparavant.

. - Alors, fit monsieur Merle un soir, le front plissé, l’œil ravi, alors c'est vous, la première qui avez dansé ? Cette phrase, l'intonation de pur respect et, presque, de naïf émerveillement avec laquelle il la prononce, cette phrase se dépose dans le creux de l’oreille de Béatrice comme quelque chose d'agile et de protecteur. Comme s'il avait prononcé de la neige. Oui, c'est bien elle qui avait dansé ! Le ton de monsieur Merle qui l'écoute raconter, le ton de Merle qui lui dit : « Mais vous êtes, ma dame, plus que reine ! »  Comme si, en prononçant ces mots surgis d'un autre temps, il emplissait chaque soir tout l'espace de son être d'une protection simple, qu'elle a ignorée jusqu'alors, tout juste échappée d'un univers de légendes.

 

Meurtropolis, au même instant :

Les ouvriers sont ici vêtus de combinaisons blanches. Les corps qu’on vide des camions sont tous inanimés. Par les réseaux routiers de la planète, il en arrive incessamment. Quelques campements, qu’on pourrait croire de bédouins, abrite le personnel de la ville. Ils entourent les fours incinérateurs, gigantesques

Le convoi qui transporte le cadavre de madame la grammairienne arrivera dans sept heures environ. Il y a vingt huit heures, celui de madame la cheftaine des prostituées a grillé lentement, dans le même four qui calcinait les restes de l’ancien doyen, et d’autres, tant d’autres encore.

Ainsi le chantaient déjà les vieux incunables :

Sable des vents,

Ô tu es sable,

Et mourant d’heure en heure,

Souviens toi de l’Oiseau Magnifique !

01:13 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : oiseau-peintre, littérature, solko | | |

lundi, 17 février 2014

L'oiseau peintre 14

oiseau-peintre,solko,littératureQue faire ? Avec le conditionnement que j'ai reçu, je n'ai pas de grands besoins. Un coin calme dans la nature, arrosé d'étangs bordés de joncs, cela me suffirait. Un ciel enchanté par les aubes, déchiré par des crépuscules, un climat tempéré… Une plume, du papier…

Tous les chapiteaux de Blablaville m'ouvrent encore leurs toiles. Rien de plus simple que d’aller y rire de moi à satiété, y injurier le système tant que je le désire, me plaindre à l'infini de cette ville qui vient de m'apprendre que je ne possède rien, pas même un simple nom. Mais où écouter ? Où raconter ? Dans la ville de la parole, les législateurs n'ont accordé aux cycloques, pour toute école, toute agora, tout mur des lamentations, que des chapiteaux de cirque. La première de leur ville m'avait déniaisé. La deuxième vient de m'endurcir. Je progresse.

Pas question, cependant, que j’écrive ce qu’ils attendaient de moi : la fameuse sphère de plexiglas que me décrivait la voix instructrice, a volé en éclats, ni plus, ni moins Il me faut cependant conquérir un matricule. Une identité. Sans bracelet de bord, je suis cuit parmi eux.

Un énergumène, non loin de moi, est occupé à se plaindre. Je tends l’oreille. Rien de bien neuf. Rien de bien utile. Je me saisis d’une lourde pierre.

Il reste sur le carreau. Personne ne réagit. Je le tire à l’écart pour dégrafer son bracelet de bord. Ouf ! Je le passe à mon poignet.  Pourvu que mon inconnu soit sur le point d’achever son cycle. J’ai perdu assez de temps dans cette cité insensée. Tornade !

 

Et en effet, après quand même pas mal de mots prononcés pour des nèfles, le bracelet numérique se met à clignoter, bip bip… Je n'ai plus qu’à me rendre à l'extrémité de la ville, où l'on m'attend. Toutes les indications nécessaires apparaissent sur l'écran. Bientôt, je grimpe dans un camion, direction : la Capitale. On me livre comme une marchandise. Ce que je suis, même si je n'ai aucune idée du métier auquel est destiné celui dont j'ai dérobé la place. Va falloir improviser. Je me sens tout ragaillardi à cette idée.

 

« - Allo, Caracara ? N’avez-vous pas constaté la disparition de deux narrateurs dans votre sphère de plexiglas ?

Nerveux comme à son habitude, le Chef des Gardes… se dit Caracara en tirant sur son chewing-gum. Pas le ministère le plus simple, c’est vrai. Pas une raison pour s’exprimer sur un tel ton…

- J’ai sous les yeux un cahier rédigé par un individu suffisamment détraqué pour s’être fourvoyé dans le sujet ce qui nous préoccupe, mais évidemment formé à l’écriture. Alors ?

- Où donc l’avez-vous trouvé, ce cahier ? grommelle Caracara.

- Chez le détenteur de la Chaire de la Natalité hier soir ! Trouvez ça normal, vous ?

- Désolé, vieux, fait Caracara. Ce que les narrateurs de la Sphère publient relève de ma responsabilité, le reste…

- Je sais, je sais. On ne vous reproche rien, on veut simplement savoir si vous avez bien votre compte de narrateurs… Ça, ça devrait être de vos compétences, non ?

- Il se peut que quelques-uns de mes narrateurs n’aient jamais été livrés par vos gardes, mon cher Faucon ! En tous cas pas un de ceux qui ont pénétré la sphère n’en sont ressortis avant la fin de leur cycle, parole de moi-même !  Il tire sur le chewing-gum, le relâche. De moins en moins parfumées, ces saloperies.

- Il se peut ! Il se peut ! Vous ne disposez pas d’inventaire plus précis ?

- Encore une fois, ce n’est pas mes services qui les convoient, mon cher ami. Comment s’est-il procuré ce cahier, votre universitaire ?

- Par l’ancien doyen, probablement. Quant à savoir où ce dernier l’avait déniché…

- L’ancien doyen ? C’est de la compétence de Faisan, alors ! Où se trouve-t-il à présent, votre narrateur ?

- Celui- ci est toujours dans un cachot, probablement ! Il raconte qu’il a été arrêté dans un hangar de la Capitale. Mais un autre court encore…

- Quel autre ?

- Celui dont il parle dans ses écrits. J’en ai marre que vous laissiez traîner vos narrateurs dans toutes les villes, Caracara ! Je vous ordonne de procéder immédiatement à un recensement de tous vos gaillards en cours de cycle. C’est extrêmement important.

-Sur quoi écrivait-il, votre olibrius ?

- Le journal de caisse d’une entreprise de livraison, probablement.

Caracara ricane.

 -Vous faites beaucoup de bruit pour pas grand chose ! Vous aurez votre renseignement au Conseil. A tout à l’heure, mon cher Faucon »

 

Transporteur de palettes dans une fabrique de lait en poudre ! Sans indication, il m’a fallu trouver les bonnes manettes pour conduire ce foutu fenwick et les premières de boites de lait en poudre posées sur ma palette se sont renversées dans la cour dès ma première manœuvre. De la plate forme de livraison, un type en salopette a levé le bras en grognant dans ma direction. Plus le droit à l'erreur. Les bras d'acier du fenwick vont, viennent, bouton vert, bouton gauche, manche en caoutchouc...

Voilà. Je suis dans la ville du travail, aussi incognito que je l'avais souhaité, dans un poste d'observation qui me laisse, finalement, beaucoup de temps pour m'isoler, au volant de ce petit véhicule orangé qu'un autre aurait sans doute conduit, sans rechigner, pendant vingt ans.

Livreur de palettes ! J'écarquille les yeux devant ceux que je croise. Gestes sont d'une méticulosité effrayante. Dans la Ville du Travail, on ressent une espèce de bonhomie à se laisser endormir par la Loi. On bosse. Infime rouage d’un grand organisme, on se raconte comme des niais qu’on sert à quelque chose Toujours actif, toujours volontaire dans une fonction, c’est comme une force d’intimidation qu’on crée en soi-même, avec sa propre énergie, on se dompte soi-même.

La lumière qui tombe illumine les herbes filiformes et poussiéreuses qui tentent de survivre entre les interstices des pavés de la cour. Nous sommes comme ces brins.

Ah j'ai tiré un bon numéro ! Manœuvre ! Condamné aux taches subalternes, un cycle entier dans les soutes de l'immense Capitale.  Cela, c'est le mauvais côté des choses. Le bon, c'est que j’ai tout mon temps pour réfléchir.

Si je pouvais dérober un camion ! Si je pouvais me faufiler dans les bâtiments du quartier résidentiel. Là, j’aurais une chance d’alpaguer un des ces dirigeants. Le mieux, c’est de filer les mains dans les poches. Le plus naturellement possible. Ne pas se cacher.

Après tout, le type dont j'ai usurpé l'identité ne compte pas dans leur système. Un simple pion, qui s’en soucie. Bien visible des contremaîtres, je descends du fenwick, je traverse la cour, comme si j'avais une quelconque livraison à faire. Si on m’arrête je dirai…  On ne m’arrête pas, bonheur ! Je marche lentement, les bras un peu ballants, fixant le sol à un mètre devant moi,  sûr de mon fait, sûr de mon droit : voilà, c’est ça. Tout est affaire d’apparente conviction.

Dans un hangar abandonné, je m’effondre derrière des piles de pneus entreposées. Là, je n'éprouve plus qu'une urgence : volupté ! C’est épuisant de quitter sa route. Jouissif, aussi. Liberté !  Enfin, je m’endors. Rêvant de nouveau à cette oriflamme, à cet oiseau.

 

Comment m'ont-ils finalement découvert ? Je me le demande… Ces mêmes corbeaux toujours rustres, toujours pressées…J'ai senti immédiatement que j'avais intérêt à jouer au placide. S'ils avaient reçu ordre de m'abattre, pourquoi m'avoir alors réveillé ? A leur injonction rudimentaire, je n'ai donc fait que répéter, d'un air hagard et niais, le seul mot que je tenais de leur monde. Avec douceur, je répétais : tornade ! tornade ! L'une des seules choses qu'ils m'ont retirée, après la fouille, c'est le bracelet de bord que j'avais dérobé à Blablaville. Voilà. Une identité usurpée. Dans le bureau de leur chef, je braille encore : tornade ! tornade !

Ils m'ont pris pour un demeuré et n'ont plus insisté. J'ai eu raison de me laisser cueillir ainsi à froid par ces types. Au moins m'ont-ils conduit tout droit à l'une de ces têtes de rats que j'ai tant recherchées ! Ce chef des gardes, pour tout dire, je l'ai photographié, comme il faut ! Un type balaise, carré d'épaules, certes ! Il se tient pourtant un peu voûté. Un regard vif, brun et rusé, soit ! Mais la moustache a beau avoir de longs poils, elle n'est pas si garnie que ça. Intouchable, pour l'instant, derrière sa ribambelle de gardes du corps. Intouchable, mais pas inébranlable ! Patience. Son heure viendra aussi. Elles viennent toutes.

Ce qu'on entend à Blablaville, comparé à tout ce qui s'ânonne dans les geôles lugubres où l'on m'a enfermé, c'est encore du raisonné, c'est encore du poétique. C'est encore du dialogué. Dans les geôles du Pouvoir vient mourir, avec les épaves qui y croupissent, toute espérance d'intégration au monde par la parole. Teigneux, loqueteux, ils vont grommelant, le temps que dure la ronde obligatoire dans la cour murée, puis ils regagnent leurs coquilles, où ils se cloîtrent obstinément. A de rares occasions, ils entrent dans une crise. Alors, la parole, ils la projettent de toutes leurs fibres, de tous leurs nerfs tendus jusqu'à se rompre.

Au contraire des citoyens communs, ce qu'ils disent les tient vraiment debout. Ce qu'ils disent, c'est ce qu'ils sont. Quelle drôle d’espèce sommes-nous, en réalité !

On m'a placé là-dedans auprès d'une vingtaine d'autres, dix-neuf, exactement, j'ai eu le temps de les compter avec exactitude. Dix-neuf neuf plus moi-même, cela fait à chacun un petit bout de paille à même le sol pour tout espace privé. La plupart du temps, ils restent couchés dessus, comme s'ils couvaient leur matelas de fortune. De temps en temps, un se lève, pour se dégourdir les pattes, mais s'il peut faire trois ou quatre pas, à peine davantage, c'est déjà tout un voyage. Quand on a fermé la grille sur moi, j'ai pris ma place dans le coin sombre qu'on m'avait affecté.

Le premier qui m'a abordé m'a fixé longuement dans les yeux, Puis d'un ton fort sérieux, « Lequel d'entre nous pendra bientôt à la branche de l'hévéa ? », m’a-t-il fait. Fichtre ! C'est un détenu pas très haut, la poitrine râblée, très nerveux, avec un nez gigantesque, soutenant des lunettes dont un verre est cassé. Il porte un costume déchiré, qui doit avoir eu, un jour, une belle coupe et une jolie tenue. Comme je ne répondais rien, il m’a ensuite demandé si j’avais croisé madame la grammairienne, dehors. J’ai dit que non. Il a pris une mine triste et déçue.

J’ai vite ravalé l’espèce de sentiment de compassion que je sentais pour lui. L'espace de la sensation, c'est que la Loi brime le plus, outrage en chacun de nous. En pénétrant dans cette geôle de fous, j'ai songé à la plage de Mauvemer que j'avais quittée. A la sphère de plexiglas que, d'un simple coup d'aile, l'oiseau avait fait voler en éclat. Qui sommes-nous, tous ?

 Au moins, là-dedans, même si je ne dispose pas d'une grande liberté de mouvements, ni d'une vraie solitude, au moins suis-je libre de rêver à mon aise ! Au moins ai-je la paix : Je veux dire, je suis casé quelque part et personne ne vient trop m'embêter. J'ai perdu tout l'espace de mes mouvements, au moins n’ai-je plus à simuler le déroulement d'un cycle. Je n'ai plus à faire semblant d'être comme eux, on m'a estampillé désactivé pour le restant de mes jours et je ne sais plus ce que je dois raconter : Je peux creuser la sensation. Ma situation n'est, certes guère reluisante. Au moins suis-je libre d'être ce que je suis....

01:09 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : oiseau-peintre, solko, littérature | | |