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jeudi, 21 janvier 2016

Manifestation (8)

VIII

 

Une première génération de socialistes avait, dans les deux dernières décennies du vingtième siècle, réalisé le rêve de la droite « progressiste » : accoucher de l’Europe libérale sans frontières, sur le modèle américain. La seconde génération était en train de finaliser le projet en en rendant la moindre contestation matériellement et idéologiquement impossible auprès des « opinions » abusées. Tout espoir de changement politique apparaissait donc clos. Renvoyé aux vieilles lunes du passé. Au point que Jérôme connaissait des « gens de gauche » prêts à voter Juppé, après avoir voté Hollande, le tout pour « faire barrage à la haine », comme ils le clamaient fort sérieusement à dates fixes. Hélas, d’Athènes à Paris, la « mort des pauvres » continuerait longtemps de n’être au fond, comme l’avait prophétisé Guilloux,  que « la fin d’une corvée »…

D’autant plus que la seule religion qui eût considéré avec charité leur cause, les lois de la République ne cessaient d’aller contre ses commandements les plus élémentaires, dans le sens de la déchristianisation entamée depuis plus de deux siècles contre l’un des plus vieux pays chrétiens d’Europe. Cette duplicité terrible des Lumières, Musset l’avait déjà analysé en son temps : 

« Les antagonistes du Christ ont dit au pauvre : Tu prends patience jusqu’au jour de justice, il n’y a point de justice ; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance, il n’y a point de vie éternelle ; tu amasses dans un flacon tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter au pied de Dieu à l’heure de ta mort ; il n’y a point de Dieu. Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes, qu’il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui, et qu’il s’est redressé sur la glèbe avec la force d’un taureau. Il a dit au riche : Toi qui m’opprimes, tu n’es qu’un homme ; et au prêtre : Tu en as menti, toi qui m’as consolé ! C’était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.

Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie ; si le pauvre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s’est dit un beau jour : Guerre au riche ! à moi aussi la jouissance ici-bas, puisqu’il n’y en a pas d’autre ! à moi la terre, puisque le ciel est vide ! à moi et à tous, puisque tous sont égaux ! ô raisonneurs sublimes qui l’avez mené là, que lui direz-vous s’il est vaincu ? »

Une ironie satanique voulait que la frange prétendument la mieux éclairée de ces raisonneurs sublimes lui expliquait à présent que, historiquement défait, il devait accepter à présent le mode de vie préconisé par l’Islam, et ce au nom même des Droits de l’Homme ; comme si les considérations de saint Bernard sur la conception et l’animation de Marie, celles de saint Augustin sur la gratuité ou non du salut, ou celles surtout de saint Thomas d’Aquin sur l’accomplissement de l’âme dans la contemplation de la Trinité se révélaient décidément trop complexes pour le vulgum pecus occidental qu’il était, dépouillé par eux jusque de son histoire religieuse la plus intime.

Le pauvre, qu’il redevienne donc un bon unitarien ! Il sera toujours ainsi plus facile à diriger ! Que son Dieu lui soit à jamais non engendré, qu’il demeure en un mot soumis à César, à qui le voici enfin livré nu …

Jérôme comprenait avec effroi que si l’Islam avait ainsi le vent en poupe, c’est que sa théocratie ne servait pas que des intérêts musulmans.

Et qu’elle était paradoxalement bien plus en accord avec les partisans de cet empire démocratique mondialisant qu’une lecture rapide de ses dogmes avait pu le lui laisser supposer. Ses valeurs étaient, certes, incompatibles avec la République. Mais elles apparaissaient comme beaucoup plus solubles dans la démocratie que le christianisme romain et l’histoire de sa royauté spirituelle.

Un choc des civilisations, disaient habilement certains ?

L’instauration pour des décennies d’une dictature mondiale, plutôt, qui aurait besoin pour s’imposer lentement à tous d’un dieu aussi simple et commun que l’était dorénavant sa monnaie, aussi juridique et universel que prétendait l’être sa loi.

(A suivre

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Alfred de Musset, d'après Gonzague Saint-Bris

mercredi, 20 janvier 2016

Actes anti religieux et propagande

- 806 actes antisémites –  5%

- 400 actes antimusulmans   + 35 %

- 810 actes antichrétiens : + 20%

Le ministre de l'intérieur a annoncé les chiffres, et les médias français commentent. Tous titrent sur la progression des actes « anti-musulmans », surfant sur une islamophobie galopante présumée de la population, feignant d’en rechercher les causes (c’est vrai qu’on a besoin d’experts pour cela !) et sermonnant le téléspectateur à coup de micro-trottoirs. Ils se réjouissent du léger recul des agressions antisémites, ce qui est normal, mais ne semblent pas s’alarmer outre mesure de la progression parfaitement irrationnelle des actes antichrétiens sur le sol national. Or si l’on doit s’étonner d’un chiffre, c’est bien de celui-là. On n’a en effet jamais vu « d’organisations terroristes  christiques » commettre le moindre attentat au nom de la Sainte Trinité, et les massacres de Chrétiens en cours au Moyen Orient sont devenus une désolante monnaie courante. Mais l’islamophilie de la classe politique et médiatique prétendument laïque, son anticléricalisme morbide, qui se confondent avec les combats prétendument anti-racistes de ses dirigeants, deviennent vraiment de plus en plus inquiétants, atteignant des sommets d’aveuglement et de mauvaise foi. Ils ne peuvent que nous conduire au pire.

mardi, 19 janvier 2016

Manifestation (7)

VII

 

S’il y a un Dieu pour les ivrognes, comme le chante le proverbe, alors il doit y avoir un Dieu pour tout le monde, puisque tout un chacun se révèle un tant soit peu ivrogne, à mener brutalement sa vie sans prendre le temps, le souci, l’intelligence d’y regarder d’aussi près qu’un but comme le salut de l’âme le mériterait. The time is out of joint depuis plus longtemps qu’Hamlet ne le croit et les choses ne vont pas en s’arrangeant, au contraire. Ce matin, il causait mort de Michel Tournier, et, de là, décrépitude du paysage littéraire contemporain, avec une collègue de travail haute en gueule et en couleurs. Et de fil en aiguille, il avait fini par lui avouer que devant la stupidité de l'ensemble, il était revenu, lui, à la lecture des Evangiles. Elle, alors, haussant l’épaule, le chignon un peu défait et la dégaine fièrement bancale avait rigolé qu’elle lisait ça quand elle était petite, ni plus ni moins, quand elle était petite, et qu’elle se lançait dorénavant dans l’œuvre complète de Nicolas Bouvier. Que répondre à cela ? Bonne route, alors, bonne aventure... Et rien de plus. Une ivrogne, s’était-il dit dans son propre marasme, une ivrogne parmi des milliards… Puis il s’était souvenu de cette formule de Rebatet, dans Les Deux étendards,  « J’ai perdu la foi comme mes dents de lait » Sans doute est-ce qu’elle voulait dire, la collègue. Une victime de plus de cette catéchèse trop précoce, de ces Bibles à colorier niaiseuses, de ces hallucinantes Vies de Jésus en bande dessinée et autres alibis de la bonne éducation.

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Ivrogne, non, certes Bricard ne l’était pas… Enfin, pas totalement,  malgré la phonétique anisée de son patronyme… Mais croyant ? Jérôme n’avait jamais rencontré l’horloger-bijoutier à l’église. Mais qu’est-ce que ça pouvait signifier ? Beaucoup de baptisés se passaient des sacrements depuis Vatican II. Et même depuis plus tôt. Depuis que Quatorze Dix-huit avait soufflé son haleine de diable sur la foi des Français, comme en témoignent l’inachèvement des statues de Fourvière, et tant d’autres renoncements par tout le pays. Un vrai bal des ivrognes, ce pays, et la planète qu’ils se refilaient de père en fils et de mère en fille, une véritable boule de poison, à bouffer cru les meilleures bonnes volontés et n’en laisser qu’un squelette façon Auschwitz, goulag ou Nagasaki… Comment cela ne sautait-il pas aux yeux de tous que cet humanisme absolu, cette fascination de l’individu pour l’espèce et de l’espèce pour l’individu, ne réglait pas le problème du Mal, mais au contraire, l’avait empiré durant tout le vingtième siècle, jusqu’à sa version post moderne de la guerre de chacun contre chacun ? Mais le Mal leur était tabou. Le Mal, avez-vous dit ? 

Que se passait-il pourtant, dans la cervelle et dans le cœur de Bricard lorsque, dans le silence de son atelier, sa loupe œil sur le nez, il observait de son vivant le mécanisme des montres de jadis que les vieux du quartier lui donnaient à réparer ? Qui le savait ? Qui s’en souciait ? L’enquête à mener ne se situait-elle pas cependant de ce côté-là ? Jérôme empoigna son dizainier puis entama un Credo. Christ le Doux n’était-il pas mort et ressuscité aussi pour ce Bricard ?

(A suivre

mercredi, 13 janvier 2016

Manifestation (6)

VI

« Ne vous modelez pas sur le temps présent » : l’exhortation de saint Paul aux Romains ne pouvait mieux résumer ce besoin de mise à l’écart qu'il ressentait par rapport aux fous furieux qui dirigeaient le pays.  La légèreté avec laquelle la « laïcité à la française » traitait le fait religieux depuis quelques mois le laissait en effet pantois. Un tel aveuglement pouvait-il être involontaire ?

Un président qui, le même jour  (le 11 janvier 2015), dresse le panégyrique de la République pour finir la soirée dans une synagogue et qui, un an plus tard, après avoir dénoncé les méfaits d’un état islamique radical, va boire le thé dans une mosquée tout en se prétendant « père de la nation » (le 11 janvier 2016), courant les religions comme autant de marchés électoraux, c'était non seulement inconséquent, stupide, mais surtout dangereux au plus haut point. Car ce président irresponsable engageait non seulement sa parole, mais celle aussi du pays ; sa sécurité, mais aussi celle du peuple qu’il représentait si mal depuis quatre ans sur la scène internationale. Il serait temps de le démissionner Seigneur, songea Jérôme, en poussant la poste de son modeste appartement.

Il préférait, et de loin, la posture lucide de son prédécesseur qui, dans son discours du Latran avait déclaré en décembre 2007 que « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Sarkozy, lui, avait au moins compris en quoi le républicanisme ne peut être une religion. On peut reprocher beaucoup de choses à la droite française, mais pas au moins cette posture clownesque de curé laïc, adoptée par les Cazeneuve, Taubira, Valls, Belkacem, et autre Tartuffe inconditionnels du vivre ensemble. Il ne leur manquait à tous, décidément, qu'un nez de clown pour ressembler à Bozo, pensa-t-il en se servant un verre de muscadet. Méritaient-ils sa fureur ? Non pas... Mais ils étaient dangereux. Fous dangereux. Là était tout le problème. Et lui, que pouvait-il, sinon subir, subir et subir ?  « La mort des pauvres est la fin d’une corvée », écrivait Louis Guilloux dans Les Batailles Perdues.

C’était certes un vœu pieu de désirer que toutes les religions cohabitent, mais il aurait fallu pour cela une théologie plus sérieuse que la ribambelle de lieux communs, érigés en loges, que leur servaient matin, midi et soir les médias à la botte du régime. Il aurait fallu plus de culture véritable que n’en avaient ces pitres formatés par les grandes écoles, plus de réelle ouverture à l’autre que ces discours de façade rédigés par des communicants, plus de courage, enfin, que n’en avaient ces girouettes qui passent d’un discours à un autre comme on change de préservatifs. Car non, marmonnait Jérôme en vidant son muscadet, la vie des pauvres ne peut être une corvée.

Saint Paul, évidemment parlait d’or lorsqu’il invitait les Romains à ne pas se modeler au temps présent, mais à se laisser transformer par le renouvellement de l’intelligence afin de discerner la volonté de Dieu : « ce qui, disait-il, est bon, agréable et parfait ». Au fond, c'est tout le Régime qui était corrompu, qui prétendait assurer la protection et la sécurité en faisant régner l'arbitraire et la terreur, rien de neuf sous le soleil, de Pilate à Hollande...

« Les Lumières, professait jadis Kant, c’est la sortie de l’homme de sa propre minorité, dont il est lui-même responsable ». Version décalquée et dégradée de ce que Christ le Doux avait inauguré en inventant l’homme libre : « «Le salut, c’est la sortie de l’homme de son propre péché, dont il est lui-même responsable. » De toute évidence, l'athéisme post-moderne niait l’une et l’autre proposition : l’homme devait demeurer dans sa propre minorité et dans son péché à la fois. Plus d'issue par la verticalité, et plus non plus par l'horizontalité : La preuve ? Tout ce que le locataire autiste de l'Élysée trouvait à proposer face au « malaise de la jeunesse » était … Un livret de citoyenneté ! Le collège à vie, autrement dit, et le droit d'élire tous les cinq ans son délégué... Mais il est vrai que ce président-là n'avait pour seul charisme que celui d'un principal de collège.

-(A SUIVRE)

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CONVERSION DE PAUL

 

mardi, 12 janvier 2016

Sondages

Après ça :

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Les Français veulent-ils vraiment ça ... ?

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14:29 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : sondages, présidentielles, primaires, juppé | | |

dimanche, 10 janvier 2016

Manifestation (5)

Jérôme longeait le quai Romain-Rolland, mi-joyeux mi-désemparé : Une rue pavée humide non loin d’une cathédrale, un horloger assassiné devant son échoppe, un assassin en cavale : Simenon, en quelques jours, aurait troussé une intrigue sacrément haletante ! Mais l’époque tournait le dos à Simenon depuis lurette. Et puis le père de Maigret fût-il encore au goût du siècle, soixante à quatre-vingts pages par jour semblait au besogneux Jérôme un cap infranchissable ! Pour finir, le polar avait changé d’ingrédients. Les flics de 2016 boulottaient tous en équipe : un black, un blanc, un beur, si possible supervisés par une quadragénaire dynamique. Le recours aux tests ADN supplantait le flair ancestral du limier, le profilage à l’américaine la déduction psychologique, et la coordination des services le solitaire obstiné. Bref, Simenon, c’était mort.

De toutes ces réflexions sur la matière dorénavant frelatée du roman de naguère aurait pu jaillir un corps narratif sanguinolent : mais l’entrain pour les contemporains capitaux s’était épuisé ; usé jusqu’à la corde, le « J’écris Paludes » de Gide fleurait dorénavant mauvais son atelier d’écriture du mercredi après-midi pour madame l’Agrégée de Lettres modernes. Et la libération textuelle ne passionnait plus grand monde parmi le Grand Show des images pour Indignés : Rien à tirer de ce meurtre, donc, qui ne pouvait servir dans les medias mainstream la cause d’une minorité discriminée. « Ren de chez Ren !» aurait dit Barnabé ! Le fuyard n’avait pas non plus hurlé Allah akbar, signant ainsi son appartenance à la race banale des petits casseurs de bijouteries mal grandis du dimanche… restait qu’à abandonner l’affaire à la page quartier du journal local.

Paul Ricard rejoindrait donc inévitablement l’innombrable foule des disparus sans cause, sans plaque et sans hommage présidentiel dont on retire le nom des logiciels, à la banque, à la poste et aux impôts,  une fois réglées les affaires courantes, et pour lesquels très rapidement plus personne ne prie. Leur destin commun, dans cette France tristement déchristianisée.

Un coup de pot : à peine parvenu à l’arrêt, un bus surgit du carrefour, qui fonçait à présent, presque vide, par les virages des ruelles désertes : Nous sommes, se disait-il, collectivement et depuis trop longtemps, engagés dans l’erreur : or les individus sont capables, grâce à la raison, de rebrousser chemin lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils ont fait fausse route. C’est même la preuve la plus jolie de leur intelligence. Mais les sociétés ? Les sociétés vont de leur allure erratique par les voies que leurs dirigeants leur fixent, et la moindre reculade, une fois les lois votées, les décrets publiés, les traités signées, se révèle impossible, surtout dans leur terrifiante démocrassouille où le poids des décisions prises par quelques-uns au nom de la majorité endoctrinée doit ensuite être porté et subi par tous. Une seule solution donc pour l’individu dissident : se dissocier du groupe, par la mise à l’écart ou le combat. Et comme il avait passé l’âge du combat, ne restait que la mise à l’écart.

Le bus arrivait devant son immeuble. Considérant les méandres de son existence, ses multiples échecs, il cherchait ses clés dans son trop grand manteau, se demandant s’il n’avait jamais disposé véritablement d’une autre solution…

(A suivre)

15:17 Publié dans Manifestation | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : littérature, simenon, gide, maigret, paludes | | |

samedi, 09 janvier 2016

Le trop œcuménique François

Mais de quelle religion François est-il le pape ?


 

17:27 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pape françois, œcuménisme, religion, bouddhisme, islam, catholicisme, bible, thora, vatican, vatican ii | | |

vendredi, 08 janvier 2016

Manifestation (4)

IV

Décidément, le père Julius ne craignait donc pas les voleurs ! Ça n’était pas la première fois que Jérôme trouvait son magasin vide. Il se résignait tout juste à rebrousser chemin, quand une pétarade retentit au-dehors. Un type vêtu de noir et encagoulé filait et se retourna en défouraillant avant de s’engouffrer dans un break garé sur la place.

Jérôme quitta en hâte le magasin. Comme lui, d’autres curieux passaient le nez par leurs portes ou leurs fenêtres. Un corps gisait dans une flaque de sang à une dizaine de mètres de là sur le trottoir: à sa corpulence, et surtout à ses larges bretelles à pois noirs, Jérôme reconnut Paul Bricard, l’horloger-bijoutier du n°14. Déjà, Madame Lacourt prenait son pouls à son chevet, et son fils jappait à son portable. À l’air consterné de la charcutière – mais cet air-là, aussi, lui était si habituel !–, Jérôme se dit que les carottes devaient être cuites pour l’horloger, et se signa. Nom de nom, il n'avait pas même eu le temps de relever la plaque du break ! Pour le coup, ça s’appelait avoir l’esprit d’escalier…

Par curiosité, il fut tenté de lorgner dans la boutique de Bricard dont la porte était encore grand’ ouverte, mais se ravisa. Mieux valait faire le planton devant en attendant la police, pendant que Madame Lacourt veillait sur le corps, en attendant des secours. Ces derniers ne tardèrent pas – heureusement, car le cercle des badauds s’élargissait. A la première question qu’on lui posa, Jérôme s’étonna du calme qu’il avait conservé durant tout ce temps. On confirma que Paul Bricard était bien mort. Il dut décliner son identité, son adresse, puis on lui posa les questions de routine. Il s’étonna une nouvelle fois que le père Julius n’ait pas réapparu entre temps, mais par respect pour le vieux qui devait avoir de bonnes raisons, n’en souffla mot à la police.

Madame Lacourt déposa aussi, très calmement. A la première détonation, elle avait entrevu par sa vitrine l’individu tout en noir qui s’enfuyait, poursuivi par l’horloger gesticulant. L’autre avait tiré de nouveau, et c’est alors qu’il s’était effondré sur les pavés, d’un seul coup. Alors, elle était sortie avec son fils qui faisait ses devoirs dans l’arrière boutique, mais ne put fournir aucune précision sur le braqueur, sinon qu’il était encagoulé et tout de noir vêtu, ce que confirma le gamin rougeaud de quatorze ans qui pianotait de nouveau sur son portable comme si rien ne s’était passé. On leur demanda à tous de se tenir à disposition, comme d’usage.

Dans le soir tombé, les gyrophares des voitures et du camion de pompiers commençaient à donner à la scène un air cinématographique qu’elle n’avait pas jusqu’alors. A quoi bon s’attarder parmi les curieux ? Jérôme ne connaissait ce Bricard que de vue, n’ayant que rarement besoin de faire affaire avec des horlogers. Il avait une réputation de noceur qui cadrait mal avec l’idée de vieux garçon méticuleux qu’on se fait de la profession. En tout cas cette fois-ci, son compte était réglé. Et Julius ? Fourrant les paluches dans son manteau, il rebroussa chemin.

Au tintinnabulement de la porte, le pâtissier parut cette fois-ci, vif dans son tablier bleu, comme de coutume. Tout occupé à lui raconter ce qui s’était passé plus haut dans la rue, Jérôme n’évoqua point sa disparition de tout à l’heure et le vieux enveloppa sa tarte à l’abricot, sans non plus y faire allusion.

- On te voit dimanche au Cercle ? demanda-t-il, au moment où Jérôme allait pousser la porte.

- Ça se peut, éluda-t-il. À moins que les Gauchers aient besoin de moi.

Julius haussa les épaules. Toujours les Gauchers !

- Et sinon ? Madeleine ?

- Rien de neuf.

- Donne-lui mon bonjour si tu la vois.

L’espace de quelques secondes, la monotonie de son existence avait repris le dessus sur les événements survenus, que les gyrophares du dehors lui jetèrent de nouveau à la figure. Tout paraissait si irréel, depuis peu : à quoi la couverture du Charlie, toujours punaisée sur la pancarte du bureau de tabac, donnait un sens tout à coup bien réel : L’assassin, oui, l’assassin courait toujours.

(A suivre)

17:52 Publié dans Des nouvelles et des romans, Manifestation | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature | | |

mercredi, 06 janvier 2016

Manifestation (3)

III.

En guise d’événements spirituellement vains qui encombraient l’actualité, ils étaient copieusement servis ! Un débat sur la déchéance de la nationalité occupait la politicaille, comme seuls les chiffonniers de la gauche bourgeoise, habitués à se jeter leurs principes et leurs valeurs à la figure, les aimaient. Tandis que le régime tentait de sauver ce qui lui restait de tête en organisant, au nom d'un «devoir de mémoire» instauré en quasi religion d'Etat, des commémorations solennelles que relayaient tous les médias, plus de 3,5 millions de chômeurs trainaient la savate dans un pays plus que jamais clivé. L'hiver, heureusement, se révélait plus clément que les précédents pour les sans-abris. Mais la douceur de cette température n'apaisait pas les tensions dans toutes les couches de la société. On battait des records en matière d’insécurité, durant un état de siège en voie de généralisation…  on pouvait d'ailleurs légitimement se demander si le président normal aurait pu se maintenir au pouvoir sans cette dérive sécuritaire qu'autorisaient les attentats islamistes importés en plein Paris quelques mois auparavant.

Jérôme fit une moue, glissant trois doigts contre sa joue. A elle seule, cette polémique suscitée par laCX0ZmrsWYAAFB48.jpg
couverture du dessinateur rescapé résumait impeccablement le misérabilisme de la vie intellectuelle ainsi que le vide spirituel dans lesquels tout le pays était plongé : niveler tout et tout réduire à la même enseigne, abolir toute distinction et toute hiérarchie, voilà quatre années qu'on ne faisait que cela à tous les étages d'une République en décomposition, et c’était à pleurer, vraiment, ou à souhaiter prendre la poudre d'escampette.

Mais cette perte, cette dissolution du Bien commun au profit d'un tiède et mou communautarisme s'étaient déroulées d'une manière si progressive qu'il était incapable d'en retracer précisément le cheminement, ni d'en dater non plus le commencement. C'est d'ailleurs ce qui permettait à chacun des responsables d'en rejeter la faute sur d'autres, et d'autres encore : lui-même, qu'avait-il engagé de ses forces pour résister à l'apparente fatalité de ce mouvement de décomposition ?  Il n'avait fait durant toutes ces années, parmi la majorité silencieuse, que plier, s'incliner, laissant filer les jours de soleil comme ceux de pluie, ceux de paix comme d'inquiétude, ceux de fête comme d'ennui.

Alors, assassin, le bon Dieu ? Seul responsable de toutes les folies humaines ? Comme si les politiques, les industriels, les spéculateurs, les idéologues, les sportifs et les artistes milliardaires, et la masse grouillante des soumis de son acabit qui formaient l'opinion publique étaient linge blanc dans cette affaire...

L’antienne était antique ! Celui-ci, avec ses sandales de moine aux pieds, sa kalachnikov dans le dos, sa barbe et ses cheveux blancs, son troisième œil et son triangle maçonnique sur la tête tenait de la chimère ou du monstre grec. Ne lui manquait en réalité que le turban du Prophète – mais sans doute avait-on estimé qu'il ne fallait pas trop jeter d’huile sur le feu, alors que chiites et wahhabites continuaient de s’entredéchirer d'Iran en Arabie Saoudite, et que Paris venait de trembler sous les assauts des petits envoyés de Daech. Diluer la partie dans le tout en accusant un vague dieu composite alors que c’est clairement l’Islamisme le Mal Absolu devant lequel ceux que le Christ appela un jour « les hommes de bonne volonté » devraient lutter, qu’ils fussent ou non croyants, était-ce la bonne stratégie ? Pas d'amalgame, clamaient-ils tous en chœur pourtant. Pas d'amalgame...

Jérôme prit faim. Restaient quelques tartes dans la vitrine du père Julius. Il poussa la porte, ragaillardi au spectacle de celles à la pomme et de celles à l'abricot que le vieux pâtissier réussissait tout particulièrement depuis plus de quarante ans. A se demander laquelle il choisirait ce soir, il laissa filer quelques secondes, et ne s'inquiéta pas de suite de ne pas entendre son pas trainant et familier dans l'arrière-boutique. A l'abricot sans doute, se disait-il, tandis que le seul tic-tac de l'horloge mécanique frappait son oreille.

(A suivre)

08:56 Publié dans Des nouvelles et des romans, Manifestation | Lien permanent | Commentaires (0) | | |