jeudi, 27 février 2014

L'oiseau peintre 17

ittérature,solko,oiseau-peintreComme il l’a initiée aux secrets des arbres, Merle s’est mis un jour à lui parler de l’intimité des oiseaux : la pirole verte, le paroaire huppé,  l'agami bruyant, le tangara doré, le manakin à queue d'aronde, le continga pompadour… Des noms ici inconnus, et qu’aucun dignitaire du Régime n’oserait porter. Presque, il la ferait sourire, esseulée dans son Palais immense.

De ces oiseaux multicolores, pourtant, une légende prodigieuse a surgi jadis. Leurs ancêtres se la sont répétée de bouches à oreilles durant des générations. Ils en ont même rempli des pages et des pages de parchemins. Elle aime, le ton qu'il prend pour lui dire :

- Vous et moi sommes des êtres humides. Nous descendons des frondaisons sauvages.

Un jour, il l’a tout de go questionnée :

- N’avez-vous jamais entendu parler de l’Oiseau Peintre ?

- L’Oiseau ?

Béatrice l’a regardé, fort intriguée.

- Cet Oiseau, dont le vieux président était obsédé ? N’est-ce pas à lui que vous pensiez, lorsque pour la première fois, vous avez dansé ?

- Mais, René, le connaissez-vous… ?

Il rosit. C’est la première fois que Béatrice l’appelle par son prénom. Comme Lucie.

- Lui ? Non… Je ne l’ai jamais rencontré, lui. Mais sa légende… Celle qui traverse tous les incunables…

Il ment. Il ment, bien sûr. L’important n’est-il pas qu’elle le croie ?

 

Cela a débuté avec une tribu, tout au plus… Une tribu apprenant tout juste à se tenir debout au-dessus des grandes herbes, pour guetter l'horizon. Avec cette histoire de Table, de Table de la Loi, balancée par un dieu au fond des marécages. Avec ce commandement elliptique, « se souvenir de l’Oiseau magnifique. »

 C’est-à-dire, commente Merle, agir avec la meilleure part  de soi-même.

Le dieu, nous apprennent les premières lignes de la légende, a gravé aux côtés de son inscription l'effigie d'un oiseau. Un oiseau fort quelconque : ce n’est qu’une simple et naïve illustration ; il n’est question de rien de plus. De tous les oiseaux de la forêt, ce dernier n'est d'ailleurs ni le plus beau, ni le plus gros : un volatile ordinaire, à qui, leur dit-il, il a personnellement confié une mission.

Laquelle ? Son commandement, d’une façon indéniable, l’indique.

Ceux-là n'en sauront jamais plus, car ils voient disparaître en glougloutant la table immense dans la boue et n'osent interroger davantage leur dieu qu’ils craignent par-dessus tout. Avant de les quitter, celui-ci consacre néanmoins un peu de son temps pour élire, parmi leur troupe, celui d’entre eux qu’il juge le plus dévot, celle d’entre elles qu'il estime la plus douce : ainsi est désigné le premier couple royal, les deux seuls à qui fut révélé, fugitivement, le secret de l'Oiseau. On peut penser, affirme René en souriant, que ce dieu fut quelque peu négligent… Des commentateurs ultérieurs l’ont dit. C’est possible.  Les tout premiers incunables n’en rapportent rien de plus.

Deux dynasties s'écoulèrent dans la prospérité. La tribu était devenue une véritable petite ville. On vivait intelligemment des richesses du sol et on honorait, sans excès, le culte de son dieu. Hélas, poursuit la chronique, les rois faibles et capricieux de la troisième dynastie brisèrent la loyauté du pacte passé par leurs ancêtres avec le dieu primitif. Pour conserver leur pouvoir, les élites parièrent sur la nature corrompue de l’espèce. C’est le fait, martèlent les vieux auteurs, de toutes les périodes de décadence. Durant plusieurs règnes, on se souvint davantage de l’oiseau pourri que de l’oiseau magnifique. On cultiva le goût pour la ruse, la trahison, la petitesse, la domination. Toutes les fables, toutes les scènes, toutes les anecdotes de ce temps se ressemblent. Tandis qu’au fond de sa vase, la Table croupissait, bien oubliée, l’Oiseau, lui, ne cessait pas de se peindre, au milieu d’une indifférence générale pour la justice, la loyauté et la beauté.  Ces rois de la troisième dynastie n'étaient même pas des tyrans. A vrai dire, ils n'étaient que de simples jouisseurs vaniteux.

Béatrice tourne tristement les yeux vers l’âtre.

- Racontez, René, racontez, murmure-t-elle.

Le peuple, qu'ils laissèrent crever de faim, mit à sac leurs palais, que leurs courtisans, frivoles et coquets, n'avaient plus le courage de défendre. Les histoires de guerres civiles ne sont pas agréables à entendre : c'est à ce moment-là que l'Oiseau revint au premier plan.

Le dieu irrité exhiba en effet sa table des marais en priant chacun de se souvenir de la meilleure part de lui-même, à l'image de cet Oiseau, les sermonna-t-il, qui n’avait pas failli ; qui n'avait cessé, lui, durant tout ce temps qu'avaient duré leurs guerres fratricides, de peindre sa propre robe et de s'embellir de jour en jour, indifférent à l’espèce de société qu’ils avaient fabriquée.

Et, pour symboliser le danger où tous se trouvaient de perdre la meilleure part d’eux-mêmes, il plaça aux côtés de l’oiseau un chat. Un simple chat empli de sournoiserie et de convoitise, à qui il promit que si, une seule seconde, cet oiseau oubliait sa mission, cet oiseau serait à lui.

Cela devint pour un temps un enjeu captivant de surveiller ce couple insolite, et de parier sur la persévérance de l’un, la vigilance de l’autre : l’oiseau, condamné à se peindre chaque seconde, au risque d’en mourir ; et le chat, condamné à ne pas quitter cet oiseau des yeux une seule seconde, au risque de perdre une occasion unique... Car l’oiseau tenait bon. L’oiseau, bien que le chat ne baissât jamais la garde, oeuvrait jour et nuit, indécrottable. Cela, pour un temps, intéressa l’étrange espèce que nous sommes, qui aime les duels, les défis, les combats. Tout le temps de la quatrième dynastie fut le temps d’une incroyable émulation qui vivifia tous les secteurs, toutes les activités.

C'est de cette époque que date le plus somptueux de l'Ancienne Capitale. Placée entièrement sous le signe de l'Oiseau Peintre, cette dynastie érigea en loi absolue l'exigence de perfection. Les arts, les sciences, les techniques progressèrent de façon spectaculaire. Le nombre de parchemins en tous genres, issus de cette époque, est proprement incroyable. Traités de géométrie, d'astronomie, de mécanique, de mathématiques, de politique, de tissage, de grammaire, de cuisine, et même d'érotisme ! L’effigie de leur champion trônait partout, reproduite à toutes les échelles, dans tous les matériaux.

Si vous découvrez, au fond d'une crypte ou d'une cave éboulées, une statuette de l'Oiseau, vous pouvez être certain qu'elle date de ces temps-là. Les chefs militaires reproduisaient son image sur leurs étendards ; les jeunes mariés accrochaient une statuette de lui au-dessus de leur lit de noces ; les paysans plantaient sa silhouette au centre de leurs champs, les commerçants de leur boutiques, les artisans de leur atelier. On le trouve n’importe où : sur la vaisselle, le butoir des portes cochères, le devant des berceaux, les vases, les monnaies, les colliers et les urnes funéraires, le pommeau des cannes soutenant les vieillards ou portant la signature du dandy…

L'imitation sotte conduisant aux pires extrémités, on décréta que le dernier chic, le dernier cri de la mode, réellement, c'était de se tatouer le corps ou, comme lui, de s'enduire de la tête aux pieds de pigments colorés : on alla même jusqu'à confectionner de véritables habits de plumes qui couvrirent d'abord le chef, puis tout le tronc ; c’est ainsi que les courtisans de ces temps, qui auraient fait n'importe quoi pour ressembler à l'Oiseau, devinrent la terreur des perroquets et des aras de la jungle.

Des prêtres fanatisés organisèrent des sacrifices en son nom. Là se trouvait le revers de la médaille, l'aspect sombre et cynique de cette dynastie : on tortura en son nom. On pilla en son nom. On massacra en son nom.

La quatrième dynastie finit par égarer sa route dans une forêt de signes froids, dans une construction ésotérique sans chair ni âme, dans une superstition barbare et ténébreuse. Car l'Oiseau Peintre n'a jamais été un Phénix d'essence surnaturelle, doté de pouvoir occultes ou paranormaux ! Il n'appartient pas même à la famille royale des rapaces. C'est au fond un oiseau terriblement ordinaire, un énergumène de notre genre, sans doute, une créature quelconque qui fait bien ce qu’elle sait faire, et ne se soucie pas du reste.

Sa constance est son unique atelier.

La couleur dont il s’enduit, qu’est-elle, sinon lui-même ?

Qui peut dire, s’il cessait de se peindre,

S’il serait longtemps sauf, le monde ?

 

Là se trouvait le hic. A force de n’offrir ni péripéties, ni rebondissements, le spectacle de ce duel figé entre un chat et un oiseau finit par lasser ; l’un tirant de sa propre gorge des couleurs sans cesse renaissantes les enduisait d’un bout d’aile sur son plumage, indifférent à ce qui l’entourait ; l’autre, tapi à quelques pas les yeux mi-clos semblait prêt à bondir et ne bondissait jamais, insensible à toute autre passion. Éternels ex æquo, ces deux adversaires mythiques suscitèrent de moins en moins d’engouement. Il ne resta que bien peu de naïfs pour continuer à penser que, sur l’effort quotidien de l’oiseau et sa résistance à toute distraction reposait véritablement l’équilibre du monde entier  Quant aux symboles, aux gloses, aux commentaires dont on avait recouvert leur duel presque statique et indéfiniment prolongé, on finit par les juger inopérants, emphatiques, ennuyeux.

Il parut raisonnable de les oublier.

 

Pour l'avoir adoré outre mesure, et pour ce qu'il n'était pas, la quatrième dynastie, s'effondra, entraînant dans son déclin cet icône frigide et torturé qu'elle avait inventé…

La Loi des Cycles naquit alors progressivement, du cerveau malade et dérangé de dignitaires qui fondèrent une cinquième dynastie. Dans le vide laissé par la précédente, ils trouvèrent un moyen d'assurer leur pouvoir. Il ne faut pas regretter le culte quasiment religieux, auquel cette dernière s'était livrée, puisqu'il ne reposait que sur une ferveur bien factice. Mais que dire de celle-ci qui engendra peu à peu la situation dans laquelle nous sommes à présent ?

La table et le commandement du dieu furent abandonnés au fond d’une oubliette, parmi d’autres objets de culte. Les dignitaires de la cinquième dynastie, qui avaient retiré l’oiseau peintre des yeux de tous, l’enfermèrent dans leur palais. Ils savaient le goût pour le bonheur, la variété, l’autonomie qu’a notre espèce. Ils savaient que ce goût-là, à sa façon, l'oiseau l'encourageait. Car l'Oiseau, pour sa part, n'avait jamais ni commandé, ni conseillé personne. Il s’était contenté d’être. Alors ils ont réfléchi longtemps au moyen, non pas de réprimer la liberté, mais de dissoudre lentement son goût, inhérent à notre espèce, dans un mode de vie détraqué. Pour cela, il fallait que les gens oublient complètement la légende de l'Oiseau. Tout le monde avait parlé en son nom. Tout le monde avait déclamé un morceau de sa chanson. Tout le monde l'avait pris pour modèle. Tout le monde l’avait mis à sa sauce : chacun s’empressa de l’oublier.

 

Béatrice écoute le majordome, captivée. Plus que la légende, c’est la confiance qu’il lui accorde qui la séduit. Elle, la propre épouse du Président ! Comment ose-t-il ? Quel risque prend-t-il !  Sous quel charme tombent-ils, tous deux ?

La pierre de taille de la Loi fut donc de ne jamais laisser l’individu livré à lui-même et à sa nature, déclarée, pour le coup, irrémédiablement mauvaise. De leur naissance jusqu’à leur mort, les générations à venir seraient donc désormais prises en charge par la Loi seule. C'est bien sur ce point que le bât blesse.

Car plutôt que d’accomplir, comme ses pères, les gestes de sa vie selon son bon et naturel plaisir, le citoyen devrait les accomplir dans l’ordre instauré par la Loi qui était : manger, dormir, marcher, parler, travailler, souffrir, jouir et mourir.

Huit cycles, pour lesquels il fallut aménager huit villes. Telle fut l’œuvre des deux dynasties qui suivirent. Telle fut l’œuvre, surtout, à la croisée des sixième et septième dynasties d’un certain roi Maxime. C’est lui qui dénicha au fond de l’oubliette où elle avait croupi la stèle du dieu antique ; c’est lui qui décida que pour jamais, il fallait qu’on oubliât son commandement.

Lui, enfin, qui, pour marquer sa haine à l'égard de l'Ancien Monde, décida que le plus abominable des cycles, celui de la solitude, se déroulerait dans les vestiges de sa capitale que la jungle se mit alors à recouvrir. Les trois autres dynasties qui ont précédé la réforme de l'empire n'avaient fait que développer le processus, et le Régime qui en a découlé que le maintenir en état. Doter la planète du fonctionnement de cette loi unique qui la régit dans l'intérêt du plus grand nombre coûta beaucoup d’efforts. Beaucoup d’efforts pour, au final, apporter une satisfaction relative à quelques-uns uns seulement. Et le bonheur véritable à personne. Bien au contraire.

Maxime… A ce nom qui d’ordinaire l’épouvante, Béatrice a frissonné de langueur. Elle n’écoute plus la voix de René. Toute l’histoire qu’il raconte, elle la connaît, étrangement. Son regard se fige. Que sont-ils donc, Patrick et elle, venus réparer sur Mauveterre? Quelles erreurs, quelles malédictions, issues d’un passé enfoui ?

Venues de l’Est, elle hume aussi, les incroyables senteurs qui bouleversent chaque soir son époux. Le mariage du roi Maxime… Une histoire des siècles passés, qui pèse de tout son poids : Béatrice s’accroupit devant l’âtre, tandis que fusent tout autour de son corps, des éclats de jungle, incandescents.

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mardi, 25 février 2014

L'ecole, la culture, deux combats opposés

L’uniformité gagne le monde et les pays. J’ai lu l’autre jour, dans un billet de Didier Goux, que le sens de la justice a remplacé celui de l’Histoire dans l’appréhension des événements contemporains par l’opinion. C’est très frappant. Ce qu’on raconte de l’Ukraine en ce moment en est un exemple éclairant. Ce que les oligarchies européennes proclament juste est juste pour l’opinion, dans le système tautologique qui est le leur. C’est le fruit d’une propagande globale, qui intègre l’école, les médias et chacun de nous, à moins de se retirer vraiment dans des lectures privées, voire sacrilèges, de fermer toutes les écoutilles.

Nous sommes dirigés par des gens que nous n’avons pas choisi, dont les politiciens élus sont les valets de pieds. L’information est totalement à la botte du pouvoir, c’est sidérant. L’inversion des valeurs est sidérante, spécialement chez les gens de gauches dont certains, que je rencontre, ont l’esprit critique totalement anesthésié, et la pensée naufragée.

Reste la culture. J’en parlais avec « une prof », l’autre jour. Elle me disait que dans sa jeunesse, la culture n’était pas accessible à tous, et que maintenant, tout le monde peut entrer au lycée, alors… Voyez où elle voulait en venir. En disant cela, elle prit un air si niais, si niais…

La niaiserie, c’est la conviction affirmée dans la chose fausse.

Le lycée, un lieu de culture ? On a fait vivre, et on continue encore, à faire vivre les gens dans de telles superstitions. Le lycée n’est qu’un banal lieu de socialisation, imprégné comme rarement il le fut d’une idéologie contemporaine qui vomit le fait culturel et s’en tient garde à la fois. C’est curieux à observer.

La superstition de la culture a pris la place de la culture véritable. Cette culture française, qui s’acquérait par l’apprentissage du grec et du latin, des auteurs classiques, de la lecture des philosophes européens et des Pères de l’Eglise, de l'apprentissage des sciences et de la logique n’est certes pas morte. Mais l’Education Nationale qui avait charge de la transmettre, n'est pas dépassée, comme la propagande le fait croire: elle est dirigée d’une main de fer par les maîtres de l’OCDE, et s’est donnée pour mission, depuis l’après-guerre sans doute, de la liquider. Les trente-cinq dernières années furent, de ce point de vue, avec ce qu’on appelle la massification, une entreprise particulièrement efficace, autant que consternante. A croire - et c'est le phénomène d'inversion le plus stupéfiant, que l'école et la culture mènent désormais deux combats opposés.

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lundi, 24 février 2014

L'Oiseau peintre 16

OISEAUPEINTRESOLKO.gifPatrick gravit à pas très lents chacun des degrés du somptueux escalier en marbre blanc qui le mène à Béatrice. L'air est chargé de parfums étourdissants. Mais le nez du président résiste, tout empli encore de l'odeur de ses chiens.

Il frappe pourtant délicatement à la porte de Béatrice. Qu’espère-t-il ?  Il ouvre. C'est toi ? murmure une voix lointaine, par une porte entrouverte. Le président répond que c'est bien lui,

Béatrice contemple les bûches plus ou moins carbonisées, quelques morceaux se dissociant dans l'âtre de sa cheminée :

-Nous avons besoin (la voix du président) de quelque chose qui trouble et colorie un peu cette existence routinière

Béatrice ne dit rien. Quels récits lui narrent flammes et flammèches, quelles fables, la chaleur déclinante qui souffle jusqu'à ses mains ? Une histoire d'êtres intrépides, un conte d'autrefois, traversé de vaillance, de rougeur inscrite sur des joues, des fronts furieux.

Muet à ses côtés, le président. Il soupèse la coupe emplie de liquide couleur de miel. De multiples étoiles fines gagnent la surface lentement, puis s'égarent dans les blocs épaissis de la mousse. Son front, ça et là ridé, partout tanné. Quel souci le rend ce soir si abordable ? 

- Merle a eu la gentillesse de nous apporter un incunable. Il l'a déposé sur la console de l'entrée. 

Les braises cuisent son visage. Elle ne rajoute rien de plus. Le président tourne lentement les feuilles de parchemin veinées. Les enluminures sont magnifiques. La ligne est sure et précise, le dessin onirique à souhait, le pigment tout en nuances chatoyantes. Merle, encore une fois, en prenant tous les risques pour satisfaire sa requête, lui adresse une nouvelle preuve irréfutable de son dévouement et de sa loyauté. Cela sera le cadeau de mariage le plus adéquat pour Maxime.

Il sent sur sa nuque l'haleine de Béatrice qui lui murmure à l'oreille à nouveau qu'en s'appuyant trop sur la Loi des cycles, tous leurs prédécesseurs ont égaré leur souffle, qu'ils se sont trop coupés de leur peuple, du grand rut de leur peuple et de celui de leur nature.

- C'est pour cela que le vieux a fini par se suicider, n’est-ce pas ? Et nous ? Qu’allons-nous faire ? 

Patrick blêmit. Béatrice s'éloigne de quelques pas. Si d'un baiser, d'un seul… Mais il leur faudrait plus de temps que celui dont ils disposent. Il faudrait être capable de revenir au début de toute la partition. Il faudrait oublier la politique.

- Presque quatre ans après, son esprit empeste encore les couloirs et les murs du Palais, tu ne trouves pas ?

Elle retourne auprès de l'âtre, la gorge aride :

- Je me sens si lasse de tout !

- Tu aurais dû, toi aussi, accepter l'expérience…

- Je ne veux plus entendre parler de ça.

- Il va bien falloir pourtant décider d'une autre épouse pour Maxime… 

Et voilà qu'elle grelotte à nouveau, accroupie sur ses genoux au bord du peu de feu qui perdure.

-D’une autre épouse, rajoute-t-il, d’une autre épouse que…

 Patrick serre les poings pour comprimer un mouvement de colère soudain. Non seulement rien n'aurait cessé entre eux deux, mais encore ils auraient duré, duré. Les anciens rois inscrivaient leur histoire sur des parchemins. La leur aurait été gravée dans la continuité de leur chair. Pour toujours.

Elle tourne vers lui son visage, dans la lueur de ce feu prêt à périr, déconfit :

- L'idée venait du Vieux. Ça ne m'a pas plu.

- Et si elle n'était venue que de moi, cette idée ? Si c'était mon idée…

Elle éclate de rire.

- Je crois même que l’idée vient, de par derrière lui, de sa favorite qui haïssait notre espèce … 

Elle se tait. Elle écoute le pas morne du président qui s'éloigne, le claquement feutré de la porte, le silence du Palais. Combien de soir encore lui faudra-t-il danser ? A moins qu’il soit dit dans quelque incunable qu’ils approchent bel et bien de leur fin, et que tout, tout ce qui fut joué sur Mauveterre depuis le commencement n’ait pour visée finale que l'ultime poussière blanche de ce bois qui fuse. 

 

Patrick a regagné son bureau ovale. Les rapports s’y entassent. D’après Faucon, de dangereux activistes sont infiltrés désormais dans plusieurs villes. Des hordes d'affranchis, dont Caracara ne contrôle plus du tout les propos, sillonnent illégalement les pistes de sable de Blablaville, et répandent des rumeurs qui terrorisent la population des parloirs. Les grandes raffineries du sud de la Capitale côtoient chaque jour la catastrophe, tant ceux qui y travaillent, les consignes qu'ils suivent, le matériel qu'ils utilisent sont surannés. Dans la ville de Truche, les concerts en plein air se déroulent à présent dans de véritables camps retranchés, tant le souvenir du massacre perpétré par Lola a infligé au système au traumatisme profond.  La plupart des cycloques de la ville du plaisir sont si résignés qu’ils acceptent de faite la fête sous surveillance. Mais d’autres s’y refusent et se retrouvent, de fait, désactivés. Comment faire cohabiter sécurité et plaisir ?

N'est-ce pas le boulot de Truche de remettre un peu de peps dans tout cela ? « S'ils doivent croire que leur seul et vrai paradis, c'est nous, dit-il, il faudrait que votre sécurité soit dissimulée avec plus d'habileté, c'est indispensable » ! Soit, réplique Faucon. Soit ! Mais ses gardes ne sont pas destinés, par le système de conditionnement qui a été le leur, à être habiles ou transparents. Il en revient à la nécessité de formations plus opératoires. Les universitaires sont-ils prêts à se métamorphoser ?

Mais Faisan rame pour faire évoluer ses troupes obnubilées par leur foutu savoir, qui raisonnent encore selon des schémas archaïques. Le terme de troupes, déjà ! Dans ce milieu, plus habitué à se considérer comme une caste, règne la plus grande fatuité. Agir est presque une insulte : Depuis que la refonte des programmes a été décidée, combien de bandes ont-elles été réellement révisées ? Cela demeure, tristement, un mystère.

 

Patrick plonge ses lèvres dans un nouveau verre de bière. Qu’en retenir : presque vingt cinq pour cent de la planète désactivée ! Dire que le Vieux prétendait que la Loi des cycles se confondait si bien avec leur nature que tous les individus ne distingueraient plus leur propre bien-être de son fonctionnement ! Leur propre santé de celle du système ! La chose publique tournerait désormais toute seule, Béatrice et lui pourraient vivre à la coule en laissant leurs doublures le devant de la scène leurs doublures, passer du bon temps sur la terrasse du Palais ! Puis les doublures des doublures prendraient le relais. Les technologies de pointes maîtriseraient définitivement les convulsions du passé ! L'Histoire était achevée.

Patrick commence à en douter sérieusement. Le Vieux a-t-il tout prévu ? Depuis longtemps décroché de la branche de son hévéa nain, son temps à lui est passé entièrement, et leur monde glisse d’ores et déjà vers un chaos imprévisible

« Phase transitoire, ton chaos, aurait dit le Vieux, en se frottant l'arête du nez pour raviver son esprit : existe-t-il une âme immatérielle plus puissante, plus influente, plus performante que les données biologiques qui déterminent l'espèce ? Non, bien sûr. Alors, de quoi me parles-tu ? La réorganisation du chaos est l’affaire du politique. Il faut laisser monter les générations les plus récemment formatées. De la drénaline à tout va, comme s'il en pleuvait, nom de Dieu ! - Les dignitaires t’emm… - Qu'ils aillent se faire f… » aurait rugi le vieux, affaissé dans son club.

Patrick quitte le siège de son bureau. son esprit revient un fois encore à ces disparitions mystérieuses d'incunables, à ce passé lointain qui résiste bien plus qu'ils ne l'avaient imaginé. Ca, le vieux n’y avait pas songé.

Maxime, sur ce point, a peut-être eu raison de sauter déjà le pas en nommant ce nouveau spécialiste de la Natalité… Encore que ce gaillard, dans la toute première phase du projet, n'ait été conçu qu'à partir de la molécule d’un simple majordome… Le nommer à ce poste, c'est le flatter beaucoup. N'est-ce pas aussi lui laisser entrevoir de hautes perspectives ?

Patrick n'était pas d'accord avec cette promotion. Maxime a refusé d’en tenir compte. Maxime n'en a une fois de plus, fait qu'à sa tête. Il a sans doute raison de chercher à hâter le processus, encore faudrait-il le faire avec les bons spécimens ! Le clone d'un majordome est-il bien qualifié pour occuper la place d'un spécialiste de la Natalité?

 

Au même moment, les deux coudes appuyés sur son bureau en bois de violette, Faisan sursaute soudainement : elle est, ce soir, en majesté ! Il semblerait qu’elle tente d'apaiser quelque sort, de conjurer une pesante malédiction. Ses gestes, dirait-on, cherchent à délivrer du sens.

Autour de l'axe formé par son bras levé, c'est de tout son corps qu'elle tourbillonne. Elle tourne, à pas si fins qu'ils sont indécelables, dans le vent mauve qui gonfle sa robe, comme un plumage chatoyant. D'où tire-t-elle ce mouvement violent et voluptueux, comme imité de la genèse perdue d'un monde ancien ? De quelle centre d'elle-même fait-elle soudain le centre de cette terrasse ? Quel être surnaturel la transporte ?

Elle danse, et Faisan qui maintient les jumelles rouges d'une main, porte, instinctivement, l'autre sur son cœur, qu'il entend battre. Elle danse, sure de n'être aperçue que du vent, de n'être comprise que des lointaines dunes, de n'être aimée que de la lune. Elle danse, ignorant tout des arbres qui la ceignent de leurs puissantes frondaisons.

Elle danse longtemps, le corps excité de tremblements presque effrayants. Elle danse, aussi frêle, aussi têtue, aussi belle qu'un oiseau rare, sur le toit du Palais.

Et tandis qu’elle danse, Faisan transpose chacun de ses mouvements sur la toile. D’où lui vient cette intuition, en admirant Béatrice qui danse, que l’ancien président, non, on dirait vraiment que c’est cela ce que tous ces gestes veulent signifier, n’était pas seul, le jour de son suicide, au pied de l’hévéa.

 

 

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jeudi, 20 février 2014

L'oiseau peintre 15

oiseau-peintre,littérature,solkoLe Gouverneur de la Parole raccroche et pointe du doigt l’une des mouettes désœuvrées qui déambulent à moitié nues dans l’alcôve :

- Vous ne pouvez rien faire pour lui, Sissi ?

Elle fait la moue.

- Rien, j’en ai bien peur. Ce Faucon est un psychorigide.

Caracara cligne des yeux. Guacaro, le maître de la Ville de la Marche, s’impatiente à leurs côtés.

- Vous en voulez encore, lui fait Sissi ?

Il opine du chef, en défaisant le nœud de la serviette de toilette qui lui ceint les reins. Sissi caresse le petit bout de Guacaro, qui recommence à enfler, tout en tirant sur une cordelette pour appeler une stagiaire qui finira le travail.

Quand il pénètre dans le Sérail, on se pousse du coude pour admirer la brillance de la soie, noire de la chemise, bleue de la cravate, et on murmure son nom : Monsieur Truche redevient alors Son Excellence Casoar. Ces trois syllabes claironnantes acquièrent une consonance presque magique, lorsqu’elles voyagent d’un rang de mouettes à un autre. Car la Patronne ne plaisante pas avec le respect qu’on doit au Patron. Comme il le susurre lui-même avec délectation, tout en fredonnant l’air du Grand Sortilège « Tout roule pour Casoar ! » : Mises à part quelques rixes inévitables dans les bas quartiers, sa ville reste la mieux tenue de toutes, celle où les « désactivés », pour parler officiel, sont les moins nombreux. Les affaires de tournent

Ce Sérail dans lequel il se dirige à pas sûrs, ce Sérail, avec ses lustres rococos, ses moquettes fuchsia, ses lampadaires à pompons, ses lourdes teintures et son dédale d’alcôves, ses mouettes en porte jarretelles, ce Sérail est trop à l’image du Palais… A bout de souffle, se dit Truche.  L’emblème d’une capitale usée, de l’enlisement du Pouvoir dans sa tragique erreur. Ce minuscule oasis de prostitution rétracté là, dans sa coquille putride, qui cherche encore à avoir l’air, avec ses tapisseries décorées, ses bergères en velours roses, ses bidets en faïence émaillée, ça pue trop sa Délita, il faut de l’air, là-dedans : et l’air, à l’instant où il entre dans l’antichambre de Sissi, la falaise, la mer, le large, justement, c’est lui. Lui, qui lui apporte tout ça comme un joujou bien monté, dans le tissu de son pantalon. Tout le reste : en décomposition. Le reste, c’est du révolu.

- Je ne t’attendais pas, minaude Sissi…

- Convocation exceptionnelle à un Conseil extraordinaire, rugit Truche. Tout juste eu le temps de filer à l’héliport… On m’attend dans une petite heure au Palais. Ça nous laisse peu de temps !

L’évolution véridique et inévitable de l’espèce, il suffit, comme il l’a fait lui-même, d’observer le déplacement des centres de pouvoir durant les siècles pour la comprendre une bonne fois pour toute.

Quand ils ont quitté leur ancienne capitale dans la jungle, les anciens rois ont d’abord fondé la Ville de la Parole, dont ils ont, d’ailleurs, assez vite déguerpi. Ils ont ensuite installé leur Cour dans la ville du Travail, parce qu’ils avaient rudement besoin, à l’époque, de prolétaires dynamiques. Ils en ont fait leur Capitale, et c’est là que les présidents règnent encore. Mais dans une société comme la leur, dans notre société, dit Truche (Il en a, du notre, plein la bouche, sa majesté Casoar, quand il l’ouvre au Palais), la ville qui monte, qui grimpe, qui bouge, la ville qui bande, le Sérail version géant, version méga, la ville incontournable, c’est dorénavant la sienne, celle où on se divertit au grand jour, celle ou on baise hors alcôve, sur les falaises du large comme sur les terrasses des cafés. Au grand jour. Et ça, pour le coup, ça réjouit Truche de voir que ce régime à bout de souffle a saisi tout le parti qu’il peut encore en tirer sur le plan politique.

La politique ! Voilà un truc qui fait vriller sa chignole au bon endroit, comme si toute sa cervelle se logeait dans sa bite, au moment-même où madame Sissi se pâme sous ses va-et-vient.

 

 Sur la terrasse exotique de l’hôpital, Monsieur le directeur de l’hôpital peut bien compulser et re-compulser des fiches, en buvant de la bière ! Eclectus, de son côté, parcourir toute la surface de son disque dur, où sont répertoriés les quelques 247.982 programmes de formation professionnelle délivrés par la voix instructrice, à la recherche de solutions efficaces : Ordre du président ! Le Président, Truche, il s’en balance… Flamant peut bien visionner ses vidéos de propagande et Caracara plancher sur une énième batterie de jeux de langage à soumettre aux habitants de Blablaville pour occuper leur immense vide… Une fois de plus, ils auront bien rigolé, Sissi et lui ! Une fois de plus, ils ont bien failli ne jamais s’arrêter :

- C’est pour quoi cette réunion ? halète Sissi,  les pieds au ciel.

- Top secret, brame Truche, en pleine éjaculation. Dossier les incunables…

 

Ville des plaisirs, au même instant :

Encore une journée sans nouvelle de Merle. Dans ce qu’elle appelle avec malice son petit pavillon écarté, Lucie caresse les pétales de ses roses en bouquets. Elle les touche. Etre cueillie ainsi, oui, et puis se fondre tout entière à ce parfum. Elle enfouit son visage. Elle ressent de l’amour. Encore une journée.

Non loin d’elle, une caisse emplie des incunables que ceux du houppier ont sauvés. Lucie tourne le regard vers la mer. Demain, la caisse rejoindra les autres. A chaque fois qu’un rouleau heurte la falaise en contrebas, un vrombissement presque surnaturel emplit les parois de sa caverne. Puis, comme à la suite fidèle de l’eau, la déflagration se retire. Hélas, combien de temps durera cette guerre ? En quel état en sortiront-ils, tous ? Quand reviendront les beaux jours ?

Elle ne se lasse pas de contempler le flot d’écume qui monte en frises de l’horizon et galope frénétiquement. Le fracas des vagues, au moins couvre-t-il celui, cauchemardesque de la ville sans repos nichée au-dessus de sa tête. Entre ses doigts, le pétale translucide… Elle se récite quelques vers :

« Est-ce la Vérité qu’il trace ?

  On l’a prié de se peindre,

 Et son nom, son titre même

 Livre sa vérité de simple exécutant »

Elle lisse le pétale de rose. Elle contemple l’écume. Du pouvoir de clandestinité, Lucie a fait un mode absolu de transparence.

 

Au début, Béatrice n’écoutait Monsieur Merle que d’une oreille distraite : il entrait, les bras chargés de bûches, qu’il déposait contre l’âtre. Et tandis qu’il débarrassait les restes de son repas, changeait l’eau des fleurs, dépoussièrait les meubles, il lui  enseignait patiemment le nom des arbres dont elles sont issues. Séquoia. Tectona. Lécythis. Palétuviers. Uapaca. Tliparis : tous enfants de la jungle. On peut les identifier à l’odeur, murmurait-il, quand ils flambent. Ficus. Rhododendrons

Elle ne prêtait qu’une attention lointaine : Le royaume sur lequel règne son époux n’est plus, depuis longtemps, celui des arbres. D’ailleurs, que connaît-elle des arbres que dévore sa cheminée, sinon, peut-être le ginkgo ? Et puis l'hévéa, au pied duquel, très tard, elle vient danser le soir, au cœur de cette jungle fantomatique, naine, bruissant d'ombres et de vent, qui surplombe leur capitale ? D’un pas leste et guindé, non sans avoir déposé sur sa console une tasse de tisane d’ellébore, boisson qu’elle préfère, non sans raison, à la drénaline, monsieur Merle se retire. Les battants de la lourde porte se referment derrière sa frêle silhouette, et Béatrice retourne à sa mélancolie.

Ni Bouvreuil, ni Faisan, ni aucun de ceux qui s’inquiètent de l’ascension de monsieur Merle dans l’organigramme du palais ne se doute de sa vraie mission : distraire la présidente. « Je sais que Béatrice s’abîme beaucoup dans la solitude, lui a dit Patrick lorsqu’il l’a nommé Majordome officiel. Sans doute vous contera-t-elle nombre de contes absurdes, mon bon Merle. Il se peut qu’elle ait perdu une partie de sa raison. Si, en l’écoutant, vous parvenez à la soulager ».

Alors Merle écouta.

- Il ne faut jamais tendre l’oreille aux propos d’un fou, lui disait Béatrice. Les fous n’ont jamais besoin de rêver.  Ils ne rêvent pas, ils ne rêvent jamais. Ils écrasent. Ils écrasent tout.

Au commencement, les divagations de la Présidente l’ennuyèrent : cette mission n’était au fond qu’un prétexte pour pénétrer le Palais. Heureusement, pourtant, que René les écouta jusqu’au bout, tous ces récits fantasques qu'elle n'avait osé jusqu'alors murmurer qu'à des braises.

- Le monde est un vaste laboratoire qui appartient aux fous, continuait-elle. Inutile de tenter de jouer avec leurs armes : si un fou vous demande de l’aide, passez votre chemin. Pas de compassion, surtout ! C’est leur venin absolu, la compréhension qu’on peut avoir pour eux : Dès lors qu’ils ont compris qu’ils ont sur vous l’excuse de leur folie, ils s’en donnent à cœur joie… Ils vous détruiront entièrement. C’est comme ça ! Pas de compassion avec les fous !

Elle lui raconta ainsi sa haine pour le vieux président, son mépris pour Délita. Elle en vint à évoquer cette proposition démente que Patrick lui fit un jour. Elle parla de ses craintes, de son indignation. Elle évoquait la terrasse, la joie, la plénitude qu’ils goûtaient auparavant.

. - Alors, fit monsieur Merle un soir, le front plissé, l’œil ravi, alors c'est vous, la première qui avez dansé ? Cette phrase, l'intonation de pur respect et, presque, de naïf émerveillement avec laquelle il la prononce, cette phrase se dépose dans le creux de l’oreille de Béatrice comme quelque chose d'agile et de protecteur. Comme s'il avait prononcé de la neige. Oui, c'est bien elle qui avait dansé ! Le ton de monsieur Merle qui l'écoute raconter, le ton de Merle qui lui dit : « Mais vous êtes, ma dame, plus que reine ! »  Comme si, en prononçant ces mots surgis d'un autre temps, il emplissait chaque soir tout l'espace de son être d'une protection simple, qu'elle a ignorée jusqu'alors, tout juste échappée d'un univers de légendes.

 

Meurtropolis, au même instant :

Les ouvriers sont ici vêtus de combinaisons blanches. Les corps qu’on vide des camions sont tous inanimés. Par les réseaux routiers de la planète, il en arrive incessamment. Quelques campements, qu’on pourrait croire de bédouins, abrite le personnel de la ville. Ils entourent les fours incinérateurs, gigantesques

Le convoi qui transporte le cadavre de madame la grammairienne arrivera dans sept heures environ. Il y a vingt huit heures, celui de madame la cheftaine des prostituées a grillé lentement, dans le même four qui calcinait les restes de l’ancien doyen, et d’autres, tant d’autres encore.

Ainsi le chantaient déjà les vieux incunables :

Sable des vents,

Ô tu es sable,

Et mourant d’heure en heure,

Souviens toi de l’Oiseau Magnifique !

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lundi, 17 février 2014

L'oiseau peintre 14

oiseau-peintre,solko,littératureQue faire ? Avec le conditionnement que j'ai reçu, je n'ai pas de grands besoins. Un coin calme dans la nature, arrosé d'étangs bordés de joncs, cela me suffirait. Un ciel enchanté par les aubes, déchiré par des crépuscules, un climat tempéré… Une plume, du papier…

Tous les chapiteaux de Blablaville m'ouvrent encore leurs toiles. Rien de plus simple que d’aller y rire de moi à satiété, y injurier le système tant que je le désire, me plaindre à l'infini de cette ville qui vient de m'apprendre que je ne possède rien, pas même un simple nom. Mais où écouter ? Où raconter ? Dans la ville de la parole, les législateurs n'ont accordé aux cycloques, pour toute école, toute agora, tout mur des lamentations, que des chapiteaux de cirque. La première de leur ville m'avait déniaisé. La deuxième vient de m'endurcir. Je progresse.

Pas question, cependant, que j’écrive ce qu’ils attendaient de moi : la fameuse sphère de plexiglas que me décrivait la voix instructrice, a volé en éclats, ni plus, ni moins Il me faut cependant conquérir un matricule. Une identité. Sans bracelet de bord, je suis cuit parmi eux.

Un énergumène, non loin de moi, est occupé à se plaindre. Je tends l’oreille. Rien de bien neuf. Rien de bien utile. Je me saisis d’une lourde pierre.

Il reste sur le carreau. Personne ne réagit. Je le tire à l’écart pour dégrafer son bracelet de bord. Ouf ! Je le passe à mon poignet.  Pourvu que mon inconnu soit sur le point d’achever son cycle. J’ai perdu assez de temps dans cette cité insensée. Tornade !

 

Et en effet, après quand même pas mal de mots prononcés pour des nèfles, le bracelet numérique se met à clignoter, bip bip… Je n'ai plus qu’à me rendre à l'extrémité de la ville, où l'on m'attend. Toutes les indications nécessaires apparaissent sur l'écran. Bientôt, je grimpe dans un camion, direction : la Capitale. On me livre comme une marchandise. Ce que je suis, même si je n'ai aucune idée du métier auquel est destiné celui dont j'ai dérobé la place. Va falloir improviser. Je me sens tout ragaillardi à cette idée.

 

« - Allo, Caracara ? N’avez-vous pas constaté la disparition de deux narrateurs dans votre sphère de plexiglas ?

Nerveux comme à son habitude, le Chef des Gardes… se dit Caracara en tirant sur son chewing-gum. Pas le ministère le plus simple, c’est vrai. Pas une raison pour s’exprimer sur un tel ton…

- J’ai sous les yeux un cahier rédigé par un individu suffisamment détraqué pour s’être fourvoyé dans le sujet ce qui nous préoccupe, mais évidemment formé à l’écriture. Alors ?

- Où donc l’avez-vous trouvé, ce cahier ? grommelle Caracara.

- Chez le détenteur de la Chaire de la Natalité hier soir ! Trouvez ça normal, vous ?

- Désolé, vieux, fait Caracara. Ce que les narrateurs de la Sphère publient relève de ma responsabilité, le reste…

- Je sais, je sais. On ne vous reproche rien, on veut simplement savoir si vous avez bien votre compte de narrateurs… Ça, ça devrait être de vos compétences, non ?

- Il se peut que quelques-uns de mes narrateurs n’aient jamais été livrés par vos gardes, mon cher Faucon ! En tous cas pas un de ceux qui ont pénétré la sphère n’en sont ressortis avant la fin de leur cycle, parole de moi-même !  Il tire sur le chewing-gum, le relâche. De moins en moins parfumées, ces saloperies.

- Il se peut ! Il se peut ! Vous ne disposez pas d’inventaire plus précis ?

- Encore une fois, ce n’est pas mes services qui les convoient, mon cher ami. Comment s’est-il procuré ce cahier, votre universitaire ?

- Par l’ancien doyen, probablement. Quant à savoir où ce dernier l’avait déniché…

- L’ancien doyen ? C’est de la compétence de Faisan, alors ! Où se trouve-t-il à présent, votre narrateur ?

- Celui- ci est toujours dans un cachot, probablement ! Il raconte qu’il a été arrêté dans un hangar de la Capitale. Mais un autre court encore…

- Quel autre ?

- Celui dont il parle dans ses écrits. J’en ai marre que vous laissiez traîner vos narrateurs dans toutes les villes, Caracara ! Je vous ordonne de procéder immédiatement à un recensement de tous vos gaillards en cours de cycle. C’est extrêmement important.

-Sur quoi écrivait-il, votre olibrius ?

- Le journal de caisse d’une entreprise de livraison, probablement.

Caracara ricane.

 -Vous faites beaucoup de bruit pour pas grand chose ! Vous aurez votre renseignement au Conseil. A tout à l’heure, mon cher Faucon »

 

Transporteur de palettes dans une fabrique de lait en poudre ! Sans indication, il m’a fallu trouver les bonnes manettes pour conduire ce foutu fenwick et les premières de boites de lait en poudre posées sur ma palette se sont renversées dans la cour dès ma première manœuvre. De la plate forme de livraison, un type en salopette a levé le bras en grognant dans ma direction. Plus le droit à l'erreur. Les bras d'acier du fenwick vont, viennent, bouton vert, bouton gauche, manche en caoutchouc...

Voilà. Je suis dans la ville du travail, aussi incognito que je l'avais souhaité, dans un poste d'observation qui me laisse, finalement, beaucoup de temps pour m'isoler, au volant de ce petit véhicule orangé qu'un autre aurait sans doute conduit, sans rechigner, pendant vingt ans.

Livreur de palettes ! J'écarquille les yeux devant ceux que je croise. Gestes sont d'une méticulosité effrayante. Dans la Ville du Travail, on ressent une espèce de bonhomie à se laisser endormir par la Loi. On bosse. Infime rouage d’un grand organisme, on se raconte comme des niais qu’on sert à quelque chose Toujours actif, toujours volontaire dans une fonction, c’est comme une force d’intimidation qu’on crée en soi-même, avec sa propre énergie, on se dompte soi-même.

La lumière qui tombe illumine les herbes filiformes et poussiéreuses qui tentent de survivre entre les interstices des pavés de la cour. Nous sommes comme ces brins.

Ah j'ai tiré un bon numéro ! Manœuvre ! Condamné aux taches subalternes, un cycle entier dans les soutes de l'immense Capitale.  Cela, c'est le mauvais côté des choses. Le bon, c'est que j’ai tout mon temps pour réfléchir.

Si je pouvais dérober un camion ! Si je pouvais me faufiler dans les bâtiments du quartier résidentiel. Là, j’aurais une chance d’alpaguer un des ces dirigeants. Le mieux, c’est de filer les mains dans les poches. Le plus naturellement possible. Ne pas se cacher.

Après tout, le type dont j'ai usurpé l'identité ne compte pas dans leur système. Un simple pion, qui s’en soucie. Bien visible des contremaîtres, je descends du fenwick, je traverse la cour, comme si j'avais une quelconque livraison à faire. Si on m’arrête je dirai…  On ne m’arrête pas, bonheur ! Je marche lentement, les bras un peu ballants, fixant le sol à un mètre devant moi,  sûr de mon fait, sûr de mon droit : voilà, c’est ça. Tout est affaire d’apparente conviction.

Dans un hangar abandonné, je m’effondre derrière des piles de pneus entreposées. Là, je n'éprouve plus qu'une urgence : volupté ! C’est épuisant de quitter sa route. Jouissif, aussi. Liberté !  Enfin, je m’endors. Rêvant de nouveau à cette oriflamme, à cet oiseau.

 

Comment m'ont-ils finalement découvert ? Je me le demande… Ces mêmes corbeaux toujours rustres, toujours pressées…J'ai senti immédiatement que j'avais intérêt à jouer au placide. S'ils avaient reçu ordre de m'abattre, pourquoi m'avoir alors réveillé ? A leur injonction rudimentaire, je n'ai donc fait que répéter, d'un air hagard et niais, le seul mot que je tenais de leur monde. Avec douceur, je répétais : tornade ! tornade ! L'une des seules choses qu'ils m'ont retirée, après la fouille, c'est le bracelet de bord que j'avais dérobé à Blablaville. Voilà. Une identité usurpée. Dans le bureau de leur chef, je braille encore : tornade ! tornade !

Ils m'ont pris pour un demeuré et n'ont plus insisté. J'ai eu raison de me laisser cueillir ainsi à froid par ces types. Au moins m'ont-ils conduit tout droit à l'une de ces têtes de rats que j'ai tant recherchées ! Ce chef des gardes, pour tout dire, je l'ai photographié, comme il faut ! Un type balaise, carré d'épaules, certes ! Il se tient pourtant un peu voûté. Un regard vif, brun et rusé, soit ! Mais la moustache a beau avoir de longs poils, elle n'est pas si garnie que ça. Intouchable, pour l'instant, derrière sa ribambelle de gardes du corps. Intouchable, mais pas inébranlable ! Patience. Son heure viendra aussi. Elles viennent toutes.

Ce qu'on entend à Blablaville, comparé à tout ce qui s'ânonne dans les geôles lugubres où l'on m'a enfermé, c'est encore du raisonné, c'est encore du poétique. C'est encore du dialogué. Dans les geôles du Pouvoir vient mourir, avec les épaves qui y croupissent, toute espérance d'intégration au monde par la parole. Teigneux, loqueteux, ils vont grommelant, le temps que dure la ronde obligatoire dans la cour murée, puis ils regagnent leurs coquilles, où ils se cloîtrent obstinément. A de rares occasions, ils entrent dans une crise. Alors, la parole, ils la projettent de toutes leurs fibres, de tous leurs nerfs tendus jusqu'à se rompre.

Au contraire des citoyens communs, ce qu'ils disent les tient vraiment debout. Ce qu'ils disent, c'est ce qu'ils sont. Quelle drôle d’espèce sommes-nous, en réalité !

On m'a placé là-dedans auprès d'une vingtaine d'autres, dix-neuf, exactement, j'ai eu le temps de les compter avec exactitude. Dix-neuf neuf plus moi-même, cela fait à chacun un petit bout de paille à même le sol pour tout espace privé. La plupart du temps, ils restent couchés dessus, comme s'ils couvaient leur matelas de fortune. De temps en temps, un se lève, pour se dégourdir les pattes, mais s'il peut faire trois ou quatre pas, à peine davantage, c'est déjà tout un voyage. Quand on a fermé la grille sur moi, j'ai pris ma place dans le coin sombre qu'on m'avait affecté.

Le premier qui m'a abordé m'a fixé longuement dans les yeux, Puis d'un ton fort sérieux, « Lequel d'entre nous pendra bientôt à la branche de l'hévéa ? », m’a-t-il fait. Fichtre ! C'est un détenu pas très haut, la poitrine râblée, très nerveux, avec un nez gigantesque, soutenant des lunettes dont un verre est cassé. Il porte un costume déchiré, qui doit avoir eu, un jour, une belle coupe et une jolie tenue. Comme je ne répondais rien, il m’a ensuite demandé si j’avais croisé madame la grammairienne, dehors. J’ai dit que non. Il a pris une mine triste et déçue.

J’ai vite ravalé l’espèce de sentiment de compassion que je sentais pour lui. L'espace de la sensation, c'est que la Loi brime le plus, outrage en chacun de nous. En pénétrant dans cette geôle de fous, j'ai songé à la plage de Mauvemer que j'avais quittée. A la sphère de plexiglas que, d'un simple coup d'aile, l'oiseau avait fait voler en éclat. Qui sommes-nous, tous ?

 Au moins, là-dedans, même si je ne dispose pas d'une grande liberté de mouvements, ni d'une vraie solitude, au moins suis-je libre de rêver à mon aise ! Au moins ai-je la paix : Je veux dire, je suis casé quelque part et personne ne vient trop m'embêter. J'ai perdu tout l'espace de mes mouvements, au moins n’ai-je plus à simuler le déroulement d'un cycle. Je n'ai plus à faire semblant d'être comme eux, on m'a estampillé désactivé pour le restant de mes jours et je ne sais plus ce que je dois raconter : Je peux creuser la sensation. Ma situation n'est, certes guère reluisante. Au moins suis-je libre d'être ce que je suis....

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jeudi, 13 février 2014

L'oiseau peintre 13

solko,oiseau-peintre,littératurePendant ce temps, monsieur le Chef des gardes a pu regagner sans encombre son domicile. Il s’empresse de retirer les trois incunables de la sacoche dissimulée dans l’un des placards de madame la grammairienne, qu’il est allé rechercher discrètement, après que les corbeaux, les curieux, le doyen ont eu le dos tourné. Trois incunables ! Faucon les lirait bien avant de les brûler, si ce dialecte antique était plus déchiffrable. Quand pourra-t-on compter sur la compréhension de ces foutus ordinateurs, et se passer de ces idiots de grammairiens ?

- Dommage, se dit-il, en regardant la cheminée.

Trois volumes de la prestigieuse bibliothèque des anciens rois, condamnés...

Sur son bureau traînent toutes les fiches qu’il a fait récupérer chez l’ancien Doyen :

Durant les premières années de ma vie, j'ai été alimenté jusqu'à l'écœurement le plus nauséeux par des sondes impitoyables, jusqu'à ce qu'ayant pris son plein essor, mon corps repu n'ait plus eu besoin d'aliments. Comme un lent et minutieux déplacement de comètes, j'ai perçu la savante et fonctionnelle mutation des lipides et des glucides, des protéines et des sels minéraux. En même temps, je sentais la tristesse la plus inexplicable gazer littéralement tout mon sommeil. Avec une méfiance accrue, j'ai écouté une voix d'androgyne me réciter des principes rigides, qu'elle prétendait salutaire. Plus j'apprenais d'elle, plus je la détestais souverainement. J'ai constaté le travail sourd des os, des muscles, et j'ai perdu confiance en ce travail. J'ai subi, sans désirer y participer le moins du monde, la lente maturation des organes et des tissus, le développement du squelette, la descente des testicules, l'étirement de la peau et l'apparition de la pilosité. Aussi, lorsqu’avec d'autres, un petit matin dont j'ai perdu la trace, je me suis retrouvé face aux déambulatoires de la Première Ville, le corps engoncé dans leur combinaison comme dans un sac, j'ai marché sans rien dire. Puis on m'a jeté dans la Deuxième Ville. Puisque j'avais là, aux dires de la voix instructrice, le droit à la parole, j'ai tenté de la prendre, et ma conscience a mûri un petit peu. Mais devant le désordre conceptuel qui régnait dans cet endroit, la gorge incompréhensiblement nouée de chagrin, je n'ai très vite plus su quoi dire. C'est pourquoi je me suis tu.

Dernières paroles consignées. Cas inexplicable d'autisme profond.

 

Je suis né. Le contraire aurait tout aussi  vraisemblablement pu advenir. Je n'ai connu ni mon père, ni ma mère. De quoi suis-je, au fond, l'enfant ? Je suis l'enfant de la technologie de cette planète, du truchement bénin de quelques molécules, d'une loi barbare et mécanique. En marge de mon silence, de mon repos, de quelque chose qui était jadis vraiment mien, j'ai toujours été contraint d'exister, violé dans ma pensée la plus intime par une conviction qui ne fut jamais absolument mienne. Je n'ai rien entendu d'autre, que la voix nauséeuse qui m'entretenait de l'accomplissement irréel des cycles de ma vie future. Je n'ai jamais eu de frères. Je fais souvent ce rêve étrange : un oiseau millénaire, délivré de cet enfer, me tire à lui, dans le domaine étincelant où il se peint. J'ai bien compris qu'il n'y avait, ici-bas, d'autres réalités que la succession des cycles et des villes, où les camions bâchés nous transportent comme de vils objets. Et qu'enfreindre la loi constituait une grave faute, susceptible de provoquer des déséquilibres patents et dans mon organisme, et dans ma raison, puisque j'ai été programmé, corps et âme, pour la suivre et que je n'ai aucun souvenir antérieur à sa psalmodiante récitation. Oui, oui ! J'ai bien compris cela. Mais je prends le risque. Je me soucie si peu de ma pathologie que je ne suis même pas sûr que ce monologue soit de ma main.

Contremaître dans une fonderie. Refus absolu de poursuivre son travail

 

Plus intéressant, ce cahier noir subrepticement glissé sous sa veste lors de l’inspection de la cellule de Pivert.

- Ça, lance-t-il à Jappo, c’est déjà plus contemporain. Et ça doit être bigrement instructif !

Le Chef des gardes se rengorge sur son siège : le président souhaite de l’efficacité ? Il ne se doute pas, le président, à quel point il va en avoir, à présent que le voilà en poste : qu’en pense donc Jappo ?

Jappo ne répond rien Cela fait longtemps que Jappo demeure ainsi, posément contemplatif, l’âme austère, comme hanté par un esprit ancien. Une question, malgré tout, taraude l’esprit du chef de la sécurité, tandis qu’il se plonge dans la lecture du cahier : qui donc a pu subtiliser  l’Art d’Aimer 

JOURNAL D’UN CYGNE NOIR 

Tornade ! Faut bien être mauveterrien pour oser appeler ça une ville ! De larges pistes sablonneuses, bordées d'ornières arides et creuses, entourées sur toute leur longueur de troncs d'arbres morts grossièrement taillés en bancs inconfortables, et qui relient, dans un coin de steppe aride, des centaines d'immenses chapiteaux, ça et là rapiécés, répartis en districts. Voilà donc un sacré bon moment que j’raconte n'importe quoi. Tout ce qui me passe par la cervelle entre ces chapiteaux de toile multicolore, dans la poussière orangée des pistes et sous ce ciel dément dé zébrures, c'est bien égal. Tout. Sans réserve, sans retenue, sans vérité. J’raconte comme ça vient, labiales, palatales, dentales, facile !

Mes lèvres remuent t’seules dans le désordre l’plus glouton. Ici, n'mporte quoi peut s’changer en soliloque. N'm’porte quoi. Ma voix qui fil ‘et s’fond parmi les aut’voix qu'épinglent leurs gueules ouvertes à mes oreilles. Ma voix, comme décollée du reste, parle tout’seule, parl’de rien. S'agit qu’d’simuler, secoué, dérobé, happé, toute réflexion décimée par le muscle extraordinaire de la prononciation, toute syntaxe foutue en l’air tête à cul. Une drôle de pauvr ‘langue brûlée viv’ au milieu d’leur désert vif, leur foutue gueule ouverte et piaillant sur les pistes encombrées et les bancs de bois secs : telle est Blablaville.

Ce mot simple qui me hante et me dévaste, depuis mon arrivée dans cette ville ahurissante, pour dire tout ce qui transperce mon tympan : Tornade ! Ce mot, il suffirait que je le braille à tue-tête durant des années, et voilà ! Aux yeux de la Loi, j'aurais dit juste ! J'aurais parlé vrai ! Et mon cycle serait accompli ! On pourrait passer au suivant ! Tout, à jamais, serait dit ?

A moi seul, contre cette Loi qui nous humilie tous, je me sens un véritable cyclone errant sur mes deux pattes par le sable orange et caillouteux, parmi tous les causeurs que j'ai envie de saisir aux épaules, je me sens, oui, diminué jusqu'au ridicule, tornade ! Aussi ai-je bien vite compris mon erreur : Mauvemer… ces pas sur le rivage : Ma liberté, tout ce que j'aurais à dire si… Dans la cacophonie érigée en civisme qui règne en ce lieu, chacun est si bien occupé à couver son propre verbe pour le garder le plus longtemps possible en vie sous son croupion que personne ne porte plus la moindre attention à ce que l'autre a dit. J'ai quand même écouté. J'ai écouté tant que j'ai pu : Je n'ai rien entendu.  Il m'a dit que… Je lui ai dit que… Alors il m'a dit… Et puis l'autre, il a fait… Alors j'ai fait… Les paroles des uns… Les paroles des autres… C'est saisissant. Ici, personne, absolument personne ne se comprend. Je suis revenu pour rien sur les terres !

Chacun, sommé de délivrer une opinion, son opinion, doit avoir sur tout un mot à dire,  hors du temps, hors de l'espace, hors de soi. Soliloques d’épuisés que je croise partout. Salive. Des kilos, des tonnes de salive. Effort incessant de millions de petites glandes phréatiques jamais à court, jamais asséchées, torrent ivre que secrète chaque bouche, et qui périt dans le non-sens des postillons, voire des crachats, jusqu'à nous laisser dénués de lyrisme, vides d'idées, dépourvus de sens critique comme de rires ; c'était pourtant, prétendait la voix instructrice, la ville de la communication ; un apprentissage aussi important que celui de la marche :

Vous maîtriserez la parole, alors vous maîtriserez l'espace, le temps. Durant toute la durée de votre séjour sur Mauveterre, vous aurez besoin de manier cet outil sans cesse. Pour devenir un jour quelqu'un, cet entraînement est indispensable. Alors parlez ! Dites, tout ce qui vient ! Videz-vous les tripes ! Tout ce qui sort est beau, juste, bon, bien, exprimez-le ! Et, dès lors que vous aurez conquis la Parole, cette chose magnifique que vous découvrirez durant votre passage dans chaque parloir, ne laissez jamais, ne laissez plus jamais quiconque vous la couper

Nos cerveaux sont donc des inconditionnels du stockage. Nulle part, la moindre trace d'urbanité ! Nulle part. J'ai pourtant recensé quatre types de parloirs, parmi les chapiteaux regroupés en districts : Celui de la Plainte, celui de l'Injure, celui de la Rigolade, celui de la Leçon. Quatre types de discours, pour quatre districts, et des millions de récitants.

Je, me, moi : On n'entend que ça dans le district de la Plainte. Le ton est monocorde. Les sonorités nasales. Et tout y passe, tout défile. Tout y devient malheur. Des chapiteaux entiers, bondés, qui s'étalent partout. Un véritable tintamarre dans les chapiteaux de l'Injure. L'Injure, c'est de la Plainte retournée. Au centre de tous les objets qu'on vomit, la Loi elle-même. C'est véritablement de la flagellation organisée. Les termes fusent. On y vomit sa colère et sa haine. Vomit. Les termes butent contre la toile usée des tentes qui clapotent au vent.

 « Eh, toi, là-bas ! Tu connais la dernière ? Tu la connais, celle-là… » Ceux qui racontent des blagues essaient d'alpaguer tout ce qui passe à portée de mains : Pour claironner leurs histoires, ils donnent de l'organe à tue-tête, l'œil fanfaron. L'histoire d'un type qui… En constante improvisation, en constante quête d'un public vers lequel ils tendent tout, la main, le bras, la langue… Mais l'autre aussi en a une bien bonne à raconter. Une bien bonne… Une dernière… Ils s'énervent. Ils en essaient une autre, des chapelets entiers qui se dévident dans le grinçant cachot de leur solitude. Changement de chapiteaux.

Le lieu commun… on se retrouve dans un autre monde. Tous les slogans de la voix instructrice y  processionnent à la queue leu-leu. Le lieu commun, au début, ça rassure. Vite, ça chloroforme. On l'énonce toujours en trois points. Deux maximes, et on soupire. Ça tourne trop rapidement au vœu pieu : « on devrait comprendre. Il faudrait faire. Quand comprendra-t-on ? Quand fera-t-on ? » La leçon peut se faire contestataire ; elle reste une leçon. Enoncés sans enthousiasme, articulés sans nuance, ces lancinants leitmotive paraissent applicables à n'importe quelle situation. Toujours égrenés sur le même ton. Jugements de valeur. Répétés, sans jeunesse ni conviction. Comme s'ils provenaient d'ailleurs. D'une voix que plus personne n'a envie d'écouter.

Malgré ma déconvenue, malgré des maux de tête effrayants, je te dis, moi, que j'ai pris le soin de visiter les quatre, avant de devenir le fol égaré qui rugit dans la poussière ce seul mot qui les résume tous : Tornade !

Et moi qui hurle, hurle encore : Tornade ! Tornade ! Quel fatras ! Cet unique mot est devenu mon seul abri. Tornade ! L'aurai-je murmuré, chuchoté également, ce mot idiot ! L'aurai-je décliné sur tous les tons de la sensation ! J'ai appris à le mâcher en permanence, à le prononcer sans même m'en rendre compte. Ils veulent qu'on parle. Ils veulent une opinion sur tous les sujets, ils veulent savoir ce que nous avons en tête : tant mieux ! Je me tairai. Je serai un bloc imperméable et dévastateur, maître de toutes les techniques de la dissimulation : tornade. Et, tournoyant comme un dément sur mes pattes, comme si, prononçant, je n'étais plus que prononcé, je le brandis avec fureur devant tous les passants.

 

Un passant, justement :

Tout vêtu de noir, accroupi, fixant nonchalamment la foule l'air attendri, intrigué… En se frappant la tempe de son long doigt osseux, il déclame ce couplet :

Il narre à vie.

Il narre a tort !

Il narre, ravi

Le narrateur… 

 

 Absurde, ce qui se passe en moi... Oubliant l'endroit où je me trouve, je vais vers lui et je lui dis bonjour. Il ne manifeste qu'un petit mouvement de recul, un simple froncement de sourcils. Et puis, à son tour : bonjour ! Je m’accroupis à ses côtés pour observer le flot pépiant de nos contemporains en marmonnant, pour ne pas être en reste, mon terme fétiche. C’est la première fois de ma vie que je parle à quelqu'un !

Il répète sans cesse: ca-la-ca-la, ou ca-ra-ca-ra… Plus distinctement, soudain, je saisis cette bribe de phrase, méfie-toi des corbeaux. Je ne bronche pas. Il ne faut pas qu’on ait l’air d’échanger quelque chose ni de tenir une conversation. 

- Ici, ils se cachent dans la peau des sondeurs, rajoute mon inconnu entre deux marmelades de ses ca-la-ca-la-ca-ra-ca-ra

Les sondeurs, je les ai repérés, bien sûr. Questionneurs ! C'est du personnel de surveillance. Difficile de leur échapper. Ils se répandent partout : Contrôle de la parole dans la cacophonie ambiante. Tout dans la discrétion, tout dans l'efficacité. Dès qu'ils en chopent un à bout de mots, prêt à sombrer dans le mutisme, ces espèces de vautours se jettent sur lui et le bombardent de questions. « Que pensez-vous de ? Etes-vous d'accord avec ? Votre couleur préférée ? Ce que vous aimeriez être ? Le mot que vous adorez le plus au monde ? »

C’est vrai qu’ici, l’avis du moindre quidam compte son pesant d'or : De la forme qu'a une sandale à celle que pourrait avoir une sandale, tout y passe : le confort des sandales. La robustesse des sandales. L'esthétique des sandales. Le sexe des sandales…

Mais lui, qui est-il, tout vêtu de noir ? Je n'ose le lui demander. Il se frappe toujours le front, de son doigt, en observant avec minutie le visage des passants.

- Cycloques, me lance-t-il. Tous des cycloques

Et puis soudain, il me fixe dans les yeux, intensément :

Il narre à vie.

Il narre à tort !

Il narre, ravi

Le narrateur…

Je n'ai pas su réagir. Il avait trop raison, brusquement. Je ne le sais que trop, à présent. Depuis mon arrivée à Blablaville – depuis ma naissance -, je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille : c'était la première fois que quelqu'un m'adressait la parole.

Parler ! C'était la première fois. Nous sommes restés quelques secondes à nous dévisager, l'un et l'autre rudement interloqués. Un éclair de panique a traversé ses yeux quand il a fixé mon poignet. Alors, son grand corps de cygne noir s’est éclipsé très vite, en clopinant, dans la foule. C'est comme ça que je me suis rendu compte que mon bracelet de bord, je l'avais, en effet, égaré.

Il me semblait l'avoir récupéré sur la plage, avec ma combinaison en latex. Cet air horrifié que mon compagnon a pris avant de s'enfuir ! Où l'ai-je bien perdu ? Emporté par les flots ? Enfoui dans le sable ? Impossible de retrouver la trace de cet instant dans mon souvenir. Qu’a-t-il bien pu se passer dans son esprit ? Pour qui m'a-t-il pris ?

Tous les cycloques portent un bracelet de bord. Tous. Aussi vrai qu'ils portent une tête sur les épaules. Alors ? Si je parviens à me balader dans cette ville, le poignet ostensiblement nu, cela en dit long sur l'efficacité réelle des corbeaux ! Mais d'un autre côté, quelle légèreté de ma part. Est-ce mon insouciance qui l'a fait fuir ? S’est-il imaginé que j’étais de l’autre bord ? Tornade !

Lequel a suivi l'autre à son insu ? C'est lui qui m'a retrouvé le premier. Quand j'ai senti sur moi son regard triste, je n'ai pas pu m'empêcher de poser ma paume sur mon poignet. Et voilà que ces paroles incongrues, stupéfiantes, oui, sont tombées dans mon oreille. Il était planté devant moi, sur une piste un peu écartée. Il m'interrogeait, sur un ton presque avenant :

- Comment tu t'appelles ?

Comment tu t'appelles ! Il a répété plusieurs fois sa question sur un air de comptine, afin de masquer l'incongruité d'une telle demande aux oreilles indiscrètes. Comment tu t'appelles ! Le doigt, toujours, frappant sa tempe. Ce mot ! Ce mot qu'il me demandait ! Le seul, peut-être, auquel je n'avais jamais songé ! L'unique mot qui me manquait, au milieu de tout ce tintamarre. Celui que, proprement, je n'avais jamais eu en ma possession. Voilà que c'est celui-là qu'il voulait !

 

Sa requête m'a soufflé à froid. Mon nom ?

J'avais dormi dans leur petite case, mon corps avait ingurgité tout le liquide de leurs perfusions, j'avais tant subi le discours de la voix instructrice qu'elle-même et mon esprit avaient bien failli ne faire qu'un. Sur les sillons de leurs circulatoires, j'avais tracé des courbes et des méandres jusqu'à la pure nausée : Et je n'avais pas de nom !

Autour de nous, des cycloques gueulaient à tue-tête. Depuis un bon moment, j'avais mal à au crâne. Alors j'ai dit simplement, et j'ai répété : Tornade ! Tornade ! Pourquoi n'ai-je rien trouvé d'autre à lui dire ?

 

Il m'a regardé à nouveau intensément. Il a paru déçu. M'avait-il confondu avec quelqu'un ? Je n'en sais rien. De quel nom, de toutes façons, peut se prémunir celui que personne n'a jamais appelé. Il m'a regardé, l’œil embué de larmes. Et puis la foule l'a repris. 

01:53 Publié dans Des nouvelles et des romans | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : solko, oiseau-peintre, littérature | | |

mardi, 11 février 2014

Pas rassurant

Les petits hommes veulent entrer dans l’Histoire. Surtout lorsqu’ils sont au service de plus grands qu’eux. Obama a bien pigé le fait qu’en France (contrairement au Royaume Uni), c’est le président qui décide en matière de politique étrangère, pas le parlement. Alors, quand il s’agit de se réserver une  possibilité de lancer une guerre à peu de frais, il se dit : autant avoir un petit pingouin dans sa poche. Ça peut toujours servir : Aussi, quand Barack loue François, c’est pour ses vertus de-va-t-en-guerre. Pas rassurant.

Pendant ce temps là, à Bruxelles, on ne comprend pas : Les Helvètes ont osé dire non. Les vieux démons de 2005 se réveillent. A chaque fois qu’à travers un référendum on donne la parole au peuple, c’est décidément pour recevoir un camouflet. Des populistes, des xénophobes, Et ce, malgré les « éléments de langage », les «concordances de valeurs » et les campagnes de communication. Les européennes s’annoncent mal pour les technocrates de Bruxelles qui ne pensent qu’à fédérer, fédérer, fédérer. Que vont-ils fédérer pour faire mine de l'emporter une fois de plus  ? Pas rassurant.

Il ne se passe plus rien officiellement en Ukraine. Si ! BHL s’y promène depuis jeudi et en revient demain, après avoir expliqué aux ukrainiens qu’il était ukrainien, et que les vrais européens, c’était les ukrainiens, bref. Il aura, sans doute, de précieuses préconisations sur la vraie civilisation… Ecoutez le.  Pas rassurant non plus.


 

Au même moment, ça glisse à Sotchi. Et Vladimir prend des notes.

 

 

20:47 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : hollande, obama, poutine, bhl, votation, suisse, sotchi, politique, europe | | |