mardi, 08 avril 2014

Redressement, abousement

Le seul pari que fait Manuel Valls est au fond celui que sa rhétorique du redressement trouve encore des oreilles où tomber. Depuis des décennies, nous entendons parler de redressement à chaque déclaration de politique générale d’un nouveau premier ministre. C’est déjà étonnant quand on change de majorité, mais ça l’est encore plus quand on passe de la majorité à la majorité comme c’est le cas dans la comédie qui se joue en ce moment. L’entrant (l’intrus ?) déclare donc trouver le pays dans un état déplorable, « Trop de souffrance, pas assez d’espérance », voilà donc d’après Valls l’héritage de Ayrault, ce qu’aurait pu lire Copé ou Fillon.

J’aurai donc passé ma vie dans un pays qui sera allé de redressement en redressement tout en ne cessant de s’abouser au fil des premiers ministres : en ce sens, Valls est déjà vieux, et l’énergie qu’on feint ça et là de lui trouver, dont certains même vont jusqu’à s’inquiéter comme ils s’inquiétaient de l’impétuosité de Sarkozy, n’est qu’un artifice. Après s’être  trainée sur le ventre durant de longs mois, la politique de Hollande va continuer à le faire durant de longs autres : on remarque que ce catalan plein de ferveur pour la France, qui se fit applaudir pour avoir, « le cœur battant » demandé un jour la nationalité française, n’a pas dit un mot sur la signature imminente du traité transatlantique donnant à des multinationales le droit de traduire en justice des Etats qui n’appliqueraient pas leur politique. En guise de redressement, nous aurons un total abousement !

 

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 Célestin Nanteuil - La descente de la Courtille à Belleville, jour de carnaval

Il me prend souvent le cœur de rêver à ce que serait l’alliance des deux fronts, celui dit de gauche et celui dit national, contre ce projet, qui signera pour un temps indéterminé (s’il aboutit) la fin de la souveraineté politique. Et je dis bien de rêver, comme du temps où le légitimiste Chateaubriand et le républicain Carrel se rendaient tour à tour mutuellement visite, dans les geôles de Louis Philippe. Mais n’est-ce pas  pourtant cette union insolite qui fut à l’origine des 54,68% de Français qui rejetèrent (en vain) le traité constitutionnel de 2005 et dont une sorte de remake risque- on l’espère- de se produire dans le silence des urnes, lors des élections européennes à venir ? Des députés anti-européens, pour ne pas dire frontistes d’un extrême ou de l’autre, pour signifier en grand nombre à la Commission Européenne et à la BCE ce qu’elle mérite d’entendre : que Valls - comme l’italien Renzi - qu’on nous présente comme l’avenir est déjà terriblement vieux, presque autant que ceux qui s'apprêtent à museler le monde et sa jeunesse et son avenir, au nom de la solidarité, au nom de la responsabilité et, pendant qu'ils y sont, au nom de la liberté.

20:26 Publié dans Aventures post-mortem de la langue française, Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (32) | Tags : valls, politique, france, nanteuil | | |

dimanche, 06 avril 2014

Tournez manège

L’oiseau peintre a pris son envol, et moi qui avais l’habitude confortable de faire un billet rapide d’un coup de couper/coller dans un fichier word, je ne sais trop quoi dire ce soir. J’ai eu le temps durant cet hiver d’achever l’écriture d’un autre roman, un roman qui n’est pas de science fiction ni une légende, un roman de la tradition historique bien française, entamé il y a plus d’un an, et dont il va falloir que je m’occupe de lui trouver quelque éditeur ou autre. Je garde ça sous le coude, tandis que revient la saison des examens, des examens tournez manège et que j’ai l’esprit vide et l’être vacant.

Ce n’est pas la propagande politique qui va nous tomber dessus jusqu’aux Européennes qui va le remplir : les europhiles vont mettre le paquet, là aussi tournez manège. L’époque est terne. Il va falloir rebondir, comme ce petit personnage, qui aurait aussi fait un bon premier ministre, au point où nous en sommes, non ? 

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20:48 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : zébulon, pollux | | |

jeudi, 03 avril 2014

L'oiseau Peintre 27

OISEAUPEINTRESOLKO.gifSi j’avais été moins réfractaire à la Loi, ce récit aurait vu le jour pareillement. Mais sous une autre tournure et avec un contenu sans doute bien différent. Certes, le rédiger dans une Sphère de plexiglas, le sommet du crâne juste en dessous du fameux point d’écriture, l’aurait sans aucun doute rendu plus lisse, plus systématique. Il a pris au lieu de cela le tour chaotique de nos nombreux itinéraires.

Mes lignes, en effet, ressemblent aux lattes du plancher déjà ancien, noueux et noir, de la case minuscule où je loge à nouveau : elles ont craqué, lecteur, et craqueront sous tes pas. Si l’encre, que la chaleur ardente de ce lieu assèche à peine étalée sur mes feuillets, parvient encore à couler de ma plume, la marche sur chacun de mes mots de ton regard inquiet sera ma récompense.

 

Dans l’ancienne Ville du Sommeil s’alignent de nombreuses cases, à présent toutes inoccupées. Dans le ciel se débat une lune toujours hautaine. Moi, cygne noir, je n’ai dû ma survie qu’à l’Oiseau qui se peint à mes côtés, et qui à sa façon inimitable me commande ce récit infaisable. Au fil des événements, tant de dossiers, tant de témoignages se sont empilés ! On ne m’a pas appris. Je dois laisser dire. Lui, ce qu’il s’en moque ! Éperdument !

La morne sérénade des moteurs ne perturbe plus à présent la quiétude naturelle de l’oseraie. Sur les étangs, le rougeoiement de la lune dissipe des brumes festives. Chaque aurore, sa lumière colorie mes pages. Tandis que l’Oiseau peint sa robe, je réfléchis :

Les quelques-uns qui partagent avec moi ce territoire apaisé n’imaginent guère ce que seront les jours, les mois, les années qui vont suivre ; ce qui craque sous leurs pas c’est, pour la plupart, un monde dont ils n’ont que fort peu, jusqu’à présent, goûté les privilèges. Si l’avenir leur paraît encore effrayant, au moins n’est-il plus obscur.  Au moins sont-ils libres. Dans la fraîcheur qui va se dissiper, l’oseraie est calme. Ma case est silencieuse, désordonnée. Par la fenêtre, l’air est bon. J’écris. Voici venu, enfin, le temps du récit :

Et tout d’abord, celui de René :

- Depuis le temps que nous nichions au-dessus des ruines, nous avions appris à respirer la sueur des arbres, nous étions devenus des êtres tout humides, nous aussi, aussi obscurs que les vieux incunables dont nous avions appris à déchiffrer le vieil alphabet retors. Sans doute notre enthousiasme, dont seuls quelques singes et quelques perroquets furent les témoins et les complices, pêchait-il par une extrême naïveté ; sans doute l'extravagance de nos projets était-elle excessive. Sans doute, enfin, le manichéisme de notre point de vue, qui avait tôt fait de ranger les bons d'un côté, les mauvais de l'autre, avait besoin de s'affronter plus durement à la réalité des choses et à celle des événements. Il n'empêche : malgré toute notre confusion, nous sentions qu'il nous revenait de nous inscrire dans le prolongement de l’effort des anciens habitants de ce monde, d'écrire, ni plus ni moins, face à l'arrogance d'une loi barbare qui prétendait les avoir effacés de la mémoire du monde, un chapitre, qui fut le nôtre, en propre, de leurs incunables.

Le tombeau des anciens rois est sacrément bien caché. Sans doute existe-t-il d'autres entrées, obstruées, éboulées, que celle que nous lui connaissons. Sans aucun doute, même. On l'appelle un tombeau, mais c'est bien plus que cela : Une véritable cité souterraine, aménagée dans des grottes, des cavités, des galeries, dont on n'a jamais vu le bout ! Il y a des dizaines, voire des centaines de salles. C'est là-dedans qu'on a déniché la plupart des incunables. Là-dedans ! Là-dedans, aussi, que dormaient les momies de leurs vieux rois. Dans certains couloirs, à certains étages – on ne sait pourquoi ceux-là, plutôt que d'autres – elles sont alignées côte à côte, selon l'ordre des dynasties, de la première à la sixième. Il doit y avoir aussi parmi elles des chefs de guerre, des architectes, des artistes. C'est impressionnant de parcourir ces caveaux, le cœur serré, dans le mutisme stagnant des cascades figées en colonnes, de sillonner ces hectares de galeries, de descendre plus bas encore, plus bas : on ne sait même plus si on marche sur de la pierre ou sur de l'eau gelée. C'est de tout ce trésor aussi, voyez-vous, qu'à travers la connaissance des incunables, ils désirent s'emparer.

- Combien, dites-vous, de dynasties ? interroge Pivert, fasciné.

- Six au total, répond Lucie. Six, dans cette extraordinaire nécropole sous la jungle, auxquelles il faut rajouter les deux qui régnèrent, après l'abandon de l'ancienne capitale. L'histoire de l'Oiseau Peintre les traverse toutes, de part en part. Nous les avons occupés un certain nombre d'années avec les récits fondateurs, afin qu'ils aient l'impression de découvrir quelque chose. Mais de ceux-là, ils se moquent, au fond, éperdument. Les chroniques qu'ils recherchent concernent les cinquième et sixième dynasties. Celles-là, avec beaucoup d'autres titres, sont à l'abri, désormais, dans un lieu qu'ils n'auront jamais l'idée d'aller fouiller.

- Mais pourquoi s'intéressent-ils spécialement à ces deux dynasties ?

Le sourire de Lucie perd un peu de sa couleur, de son avenant.

- Pour comprendre cela, il faut revenir à la première ! C'est, nous dit-elle, l'époque des véritables fondements.

Se peindre ! Puisque ce modèle avait échoué, les dignitaires de la cinquième dynastie, bien incapables de percevoir ce qu'indiquait l'Oiseau en réalité, retournèrent contre lui son principe. Ils observèrent sa constance, son goût pour le multiple et le varié, la confiance qu'il plaçait dans la seule voie qu'il indiquait, la foi totale et l'extrême simplicité de son simple geste. Avec acharnement, ils recherchèrent le moyen de museler la multitude et l'altérité, d'asservir, tout en se donnant les moyens de l'organiser, la nature légitime de notre liberté. Aucune de leurs réflexions, pas un seul de leurs travaux, n'auraient été possibles sans le contre modèle qu'incarnait, à leurs yeux, l'Oiseau qu'ils avaient pris en otage dans les rets de leurs stratégies. C'est cela qu'il faut bien comprendre : si cette époque intéresse tellement les dirigeants d'aujourd'hui, c'est qu'ils sont arrivés, pour ainsi dire, à la phase terminale de ce processus. Mais il leur manque à présent le support, l'énergie, la pierre angulaire de ce qu'ils veulent fonder. L’énergie. C'est nous qui possédons les incunables. C'est nous qui cachons l'Oiseau.

Un jour, à la croisée de la sixième et de la septième dynastie surgit le roi Maxime et l'épisode de son couronnement.

- Le roi Maxime ? interrompt Pivert… Si vous saviez quelle étrange ressemblance manifestent le visage du président et celui du directeur de l'hôpital ! A quelques années près, c'est exactement le même visage. Le même ! Vous changez la couleur des yeux, des cheveux… Vous ôtez la moustache…  Dans les allées du Pouvoir, tout le monde l'appelle le clone du président… Ils ne sauraient mieux dire ! Séparation définitive de la sexualité et de la procréation ! Savez-vous ce que cela signifie, des êtres qui n'ont plus la liberté de se reproduire librement ? Cela signifie qu'on se charge d'en reproduire d'autres à leur place, n'est-ce pas ! A la convenance des besoins du système. Leur plan est désormais tout tracé. Quand ils auront laissé crever cette génération, ils n'auront plus qu'à en liquider une ou deux autres, peut-être, et ils auront les mains libres.

- Impossible, reprend Lucie. Impossible ! C’est le sens du combat que nous avons mené depuis. Ils ne fallait pas qu’ils accèdent au contenu de la légende, comprenez-vous ?  Car ce qu'assure l'intégralité la légende, c'est que l'Oiseau ne se peint pas dans un but égoïste ou monomaniaque. Il ne se peint pas, non plus, par plaisir. C'est sa robe, certes, qu'il embellit. Mais si, un jour, l'Oiseau devait pour de bon cesser de se peindre, pour une quelconque raison… S'il devait, rien qu'un instant, suspendre la création de sa toile vivante, alors serait rompu tout l'équilibre qui tient le monde. Ce serait à devenir fou.

Après un bref détour par la Ville de la Parole, les derniers rois de la sixième dynastie ont, donc, quitté l'ancienne capitale, pour établir leurs fastes dans ce qui est aujourd'hui la ville du Travail. Or un jour, tandis que s'ouvrait la cérémonie d'investiture du roi Maxime, tandis qu'il traversait, ayant, au bras, sa jeune reine, la haie d'honneur que les convives leur faisait…

Lucie se lève, se saisit d'un carnet 

- Ecoutez, dit-elle. Ecoutez, j’ai tout recopié mot à mot moi-même, voilà, voilà :

« La haie d'honneur s'est redressée, au signe de la nouvelle reine accoudée au bras du nouveau roi. Plus encore qu'en vaillance, il est supérieur à l'ancien, elle l'est en beauté vis à vis de l'ancienne. On a posé le perchoir de l'Oiseau au bout de la haie d'honneur, devant les trônes où le couple royal va siéger, seul autorisé, parmi cette assemblée, à ne pas poser sur eux son regard, car il doit être attentif aux couleurs qu'il tire de son bec, ce jour de majesté. Tous les regards étincellent et les cœurs se réjouissent devant ce roi, dont le destin est de figer la destinée de chacun dans les cycles impérissables d'une nouvelle dynastie.

C'est alors que le regard du roi Maxime se trouble. Celui de la reine Béatrice s'effarouche. Eux seuls ont remarqué que l'oiseau vient de cesser de se peindre. Il les fixe, à présent, dédaigneux de la couleur qui donne vie, et qu'il a cessé d'aller chercher en lui-même. Une rumeur gagne l'assemblée, car le couple royal s'est immobilisé, à vingt mètres de l'estrade et de leurs trônes qui les attendent. Et puis ce n'est qu'un cri confus, qu'une immense cohue. Car l'Oiseau a maintenant déployé ses ailes et voltige au-dessus de têtes qui remuent en tous sens, parmi les lustres de cristal qu'il secoue violemment. Alors de toutes les robes, de tous les bijoux, des gilets, des foulards, des perruques, de la tenue somptueuse du couple saisi de stupeur, des teintures et des tableaux magnifiques qui parent les hauts murs, des fruits, des viandes, des légumes, des pâtisseries disposés sur les tables, on vit ce prodige étonnant : toute couleur se retira pour rejoindre la robe de l'Oiseau. Quand son habit les eut toutes absorbées, on le vit décrire un nouveau tour dans la salle du Palais, au risque de décrocher tous ces lustres sur leurs têtes. Puis il traversa la baie qui vola en mille éclats de verre et disparut, laissant cette assemblée dans une affliction inconnue jusqu'alors : celle d'avoir, pour jamais, perdu les couleurs de l'Ancien Monde. »

                                                    Chant CLIV.

 

- Et comment, demande Pivert, la suite de la chronique décrit-elle le règne de ce couple ?

- Fort heureusement, répondit Lucie, l'Oiseau n'avait pas quitté la planète. Il a simplement regagné le tombeau des anciens rois, là où nous l'avons retrouvé nous-mêmes. Comme si rien n’avait d’importance, au fond, que de toujours continuer à vivre, il se peignit pendant leur règne, il s'y peignait toujours, quand nous avons poussé la porte de son logis.

- Mais vous ne nous dites pas, poursuit Pivert de plus en plus curieux, où vous cachez cet oiseau fabuleux ?

Lucie le regarde d'un air à nouveau plus malicieux :

Je vous l'ai déjà dit, monsieur Pivert. Je vous l'ai déjà dit : Si vous servez sa cause, votre vie va prendre des tournures colorées que vous êtes bien incapable, à l'heure qu'il est, d'imaginer.

Durant tout le moment qu'a duré ce long récit, je n'ai cessé d'entendre le roulis de Mauvemer, en contre bas de l'habitat troglodyte. C'est la première fois qu'une parole abolissait en moi tout souvenir de la voix instructrice. Les phrases qu'elle a lues se sont inscrites définitivement dans ma mémoire, à la place des slogans rudimentaires de mon temps. Depuis, j'ai vécu de longues heures dans leur ressassement. Et j'ai compris qu'il était sans limites. Avant de les écrire sur le papier, j'ai pris tout le temps de les réécouter, comme un rêveur d'infini aurait écouté une fois encore le roulis de la mer. Jusqu’au dernier mot de Lucie :

- Nous ne risquions rien, si nous suivions le conseil formel des incunables : « Evitez à jamais qu’un nouveau roi Maxime épouse au palais une fois de plus une reine Béatrice… »

C’est vraiment comme si elles s'étaient enregistrées dans mon esprit. Oui, comme l'Oiseau se peint indéfiniment, comme chaque vague se rompt sans limite devant celle qui la suit, et comme la couleur sur son plumage, et comme l'empreinte de la vague effondrée sur le sable, les phrases de Lucie en ma mémoire et sur ce papier, balayant l'éphémère, laissent des traces bien moins anodines que je ne peux l'imaginer. 

« Les copies ont été conçues pour reproduire éternellement l'univers de leurs originaux. En vérité, ils ne pensaient qu'à se substituer à eux, à les remplacer. Conquérir un poste honorifique n'était pour eux qu'un prétexte. Les plaisirs de la table, de la chair, de l'apparat, ils s'en moquaient éperdument. Tout ce qui pour nous constitue une fin n'était, à leurs yeux, qu'un moyen. Ce qu'ils souhaitaient obstinément, c'était devenir un original à leur tour. Mais nous avons vite compris qu'il était inutile de combattre leurs dirigeants. Inutile, également, de tirer sur des foules ou d'abattre des bâtiments publics. Il suffisait de sauver les incunables, de lire jusqu'au bout la légende complète de notre espèce, afin de bien la comprendre, de laisser faire la prophétie. Il suffisait de libérer l'Oiseau ».

 

Le paon bleu est désormais solitaire. C’est l'heure, enfin, du Grand Sortilège.

Sur tout ce qui l'entoure, les fioles, les bocaux, les containers en acier, les portes des casiers réfrigérés, son œil cerné de duvet blanc pose successivement  un air courroucé, mais résolu. Sur le carrelage en grès dur bruissent les pans languides de sa traîne. Ses pattes griffues y produisent un son furtif et régulier, comme celui une goutte perlant d'un robinet puis s'écrasant sur la faïence, tandis qu'une autre approche.

 

Il tend son poitrail vers la lumière clignotante des néons du plafond. Tout son plumage, tout son duvet, d'un bleu profond et inspiré, se gonfle. Il baisse ses ailes, rejette en arrière sa tête. Ouvrant soudain son bec osseux, il émet alors un cri horrifiant, rauque comme le miaulement du chat en rut, strident comme un cor aux touches grippées. Son cri abominable s'élance dans les couloirs, parcourt toutes les salles du bâtiment assoupi, cingle toute la ville et pousse très haut au ciel, comme pour se faire entendre de plus loin encore, dans l'espace et dans le temps de l'Est antique et reculé.

En entendant le coup de feu, Faucon s'est faufilé dans la pièce et a découvert le président, une arme fumante à la main, devant le cadavre couché sur le dos, les pattes repliées, du petit spécialiste de la Natalité. S'il s'attendait en effet à devoir affronter un ennemi inattendu pour assurer la protection du grand hôpital, il ne se doutait certes pas que le rival qui se dresse à présent devant lui serait d'une telle envergure.

Le président, heureusement, ne l'a pas encore repéré. Faucon décide de le pourchasser, tandis qu'il prend la route des sous-sols. Nous devons l'imaginer, cette scène, l'imaginer seulement, puisque nul d'entre nous n'y a assisté. Et qu'hormis la parole écrite des vieux incunables, nul ne l’a garantie :

 

« Le président de ce temps-là devra finalement comprendre quelle est l'exacte qualité de sa  nature précise, ainsi que celle qui gouverne encore, malgré la folle Loi des cycles, toute son espèce. Le long des carrelages en grès dur de l'hôpital, il lui faudra voyager à rebours de toutes ses erreurs, de toutes celles de ses prédécesseurs également. Il lui faudra considérer les événements qui meurtrissent son peuple d'un panorama beaucoup plus vaste que celui de la seule et simple durée de sa vie, et remettre solidement en cause toutes les études, toutes les statistiques, toutes les fiches, tous les nombres, tout ce que les spécialistes attitrés du Régime ont si longtemps confondu avec la connaissance, l'expérience, le savoir et la réalité. Il lui faudra vaincre son propre dépit. Car le clone en qui il avait placé sa confiance l'a trahi en catimini. Telle était sa nature de clone. Il s'était déjà largement multiplié. Après avoir abattu le faucon fourvoyé, le paon bleu aura donc besoin de toutes ses forces pour se livrer, seul, entièrement seul, car c'est sur lui que tout repose en cet instant, à la destruction entière de toutes les créatures en devenir dont les sous-sols de l'hôpital sont emplis. Il lui faudra casser tous les flacons, fracturer tous les nids électriques, et briser sur le sol tous les œufs par milliers, sans exception. Il lui faudra se prémunir également de tout effroi devant le nombre insoupçonné et la forme hideuse des embryons et des fœtus qu'il découvrira, de toute peur devant leurs cris insolents et furieux. de toute pitié devant leurs plaintes et leurs gémissements, de tout regret au souvenir du reflet de lui-même, qu'il aura stupidement tant adoré. C'est à ce prix seul qu'il sera digne de ressentir l’estime de l’Oiseau magnifique, le lieu même que colore l'oiseau peintre, inlassablement, l'acte par lequel il conquiert sans répit le bonheur d'être libre. Quittant ce costume de Patrick qui lui sied si mal, l'oiseau de Junon déploiera alors enfin les plumes mouchetées d'ocelles multicolores de sa large roue, et l'espèce tout entière pourra ouvrir les yeux sur le moyen le plus simple dont elle dispose pour recouvrir sa totale liberté. Débuteront alors des heures inoubliables, qui empliront le ciel de couleurs, et que tous ceux qui les attendent ont déjà baptisé le temps du Grand sortilège. »

                                                          

Chant MCVIV

 

Cela a démarré sur les rochers des bas quartiers de la Ville des plaisirs, où l'on a vu l'impensable se produire : des centaines de mouettes, quittant les volets clos des bouges et du grand dortoir où elles s'entassaient, d'un simple cou de bec, ont ôté toutes en même temps les bagues qui serraient leurs pattes jusqu'au sang depuis des années. Puis elles se sont regardées, les unes, les autres, d'un air fauve, étonnées de la facilité d'un tel exploit.

Alors sur les pavés ronds des rues pentues qui descendent vers la mer, elles se sont mises toutes à trotter d'un pas d'abord menu, puis plus rapide, guettant l'espace vif et salé d'un œil rond et malicieux. Au signal de l'une d'entre elles, une sterne huppée une peu plus dodue, un peu plus effrontée que les autres, toutes ont pris brusquement leur envol jusqu'aux criques dorées, au pied des falaises qui bordent la cité. Elles ont picoré un instant ce sable fin empli d'éclats de coquillages, dans lequel leurs fines pattes laissaient le désordre touffu de leurs fines empreintes. Puis elles se sont tournées d'un seul coup vers les rouleaux gigantesques et tonitruants, qui s'abattaient du large.

A cet instant, les escouades de corbeaux qui sillonnaient la place des Terrasses, d'autres encore, qui filaient dans les camions bâchés, d'autres, dans chacune des villes du Régime, ont accompli sans aucune raison apparente le même geste. Et, par toute la planète, ont retenti les croassements de rappel. Des convois entiers de camions se sont immobilisés, et l'on a vu s'envoler de leurs bâches toutes sortes d'oiseaux, loriots, tourterelles, colibris, perruches, chouettes, fauvettes, mésanges, canards, d'autres encore, de toutes les espèces, par milliers, par millions, qui désertaient à présent les bâtiments de la Capitale, les chapiteaux de Blablaville et les circuits encore debout de la Ville de la marche.

Le Grand Sortilège : l'heure quand l’original se délivre des copies.

Depuis longtemps, Flamant avait repéré sur l'une de ses vidéos, l'emplacement d'une lagune reculée dans laquelle il se répétait chaque jour qu'il ferait sans nul doute bon vivre. Assis devant l'écran où défilait encore le reflet de paysages enchanteurs, il a posé la télécommande sur le siège. Une sorte d'ivresse s'est emparée de son plumage :

- Et pourquoi pas, se dit-il…

Le Grand Eclectus, même, le superbe perroquet rouge, surprenant de sa fenêtre un ciel peuplé d'ailes battantes et colorées, le Grand Eclectus non plus n’a pas pu se retenir. Il n’a pris la peine ni de sauvegarder son application, ni d'éteindre son ordinateur. Le Grand Eclectus, laissant en suspens tous les programmes de formation des citoyens de Mauveterre, a laissé le vent du Grand Sortilège se saisir de son plumage éclatant.

Et Grue, et Caracara, et Guacharo ont fait de même. Et Bouvreuil, chef incontesté, maître respecté du Protocole.

Personne n'est à même de transformer notre espèce. Personne ne le sera jamais. Personne ne trafiquera l'espèce, sans son consentement. Personne, fût-il aigle criard ou paon bleu. Le Grand Sortilège ne fut pas uniquement un moment de bonheur. Recouvrant une liberté si longtemps bâillonnée, certains oiseaux, beaucoup, même, en ont profité pour régler des comptes.

Il y a eu des querelles entre certaines espèces, de violentes prises de bec entre certains individus. Les problèmes sont loin d'être réglés. Sans doute faudra-t-il du temps pour que se réinstalle un équilibre et une harmonie entre l'instinct blessé de chacun d'entre nous, et une vie sociale apaisée. Mais si l'avenir nous réserve encore bien des obscurités, au moins n'est-il plus effrayant.

Le grand hôpital et le palais sont déserts. Les déambulatoires et les grandes raffineries sont vides. Y nichera qui l’entend. L'avenir est entre les mains des originaux, des vivants. Au risque du pire, comme l’exige la loi de la nature,  les originaux sont enfin libres.

 C'est Lucie qui, la première, je crois, m'a parlé d'un programme dont ils avaient prévu l'application : Puisque les Anciens avaient leurs scribes pour consigner leurs exploits, afin d'édifier la mémoire des générations à venir, eux avaient formaté des narrateurs qui feraient de même avec les Temps Nouveaux. Elle m'a suggéré d'en toucher quelques mots à René, afin d'en avoir le cœur net.

- Oui, me dit-il, le président en causait quelquefois. Quelques individus ont en effet  subi, un conditionnement de ce genre. Ils ont été dressés pour raconter. Comme tout ce qu'ils fabriquaient, c'était encore plus ou moins du prévisionnel : les cygnes noirs, une fois bouclé leur cycle de la Marche, étaient censés échapper à Blablaville et être tous emportés je ne sais où, ma foi, dans une Sphère de plexiglas, où leur parole mortifiée serait devenue un instrument de travail. Ils auraient alors chanté la gloire des clones et les fortunes figées du système et de la Loi gouvernant le monde.

Ils auraient glorifié la mémoire du Vieux, celle de Patrick, et les nombreux hauts faits de Maxime. Mais avec tout ce qui a surgi de nous tous pour contrer leurs projets, de façon si multiple, diverse et simultanée, ils ont vite eu d'autres chats à fouetter !

Un rôle parfaitement secondaire ! Du moins ai-je enfin appris qui je suis, qui était véritablement mon cygne noir de Blablaville. Ecrire, dans un tel monde, c'est jouer, assurément, un rôle restreint. Insignifiant. J'ai cédé, pourtant, à je ne sais quel appel, plus profond qu'un simple conditionnement.

Ma plume frémit encore de se sentir aussi vivante, malgré la brutalité et parmi le désordre du monde qui m’entoure. Je suis heureux. Je dois cela à l’oiseau, têtu, immobile et courageux appliqué, dans le silence de son destin, à seulement enduire sa robe de peinture. Écrire, m'avait suggéré Lucie un jour, un chapitre, qui fut le nôtre, en propre, de leurs splendides incunables.

Au lieu de composer l'Epopée des Temps Nouveaux, je récite donc la Légende de l'Oiseau Peintre. De loin, où qu'il demeure, je sens ce dernier qui jette de temps en temps sur mes papiers un œil aimant, presque intrigué. Diable ! Après tout, je n'ai fait que passer, simplement, d'un commanditaire à un autre. Tels furent le bonheur inexprimable, la joie sans pareille de ma dissidence

Tout ça n’a pas été facile. Il m’a fallu retrouver de mémoire le contenu du premier cahier noir, qui m’avait été dérobé dans ma cellule. Grâce à Pivert, j’ai pu savoir ce qu’il était devenu, mais nous n’avons jamais retrouvé sa trace. Même si j’ai pu recomposer l’action de certains chapitres à partir des témoignages de ceux qui l’avaient vécue, j’ai dû parfois, inventer un peu. Le lecteur me pardonnera, comme on disait parfois dans les préfaces de certains vieux incunables.

Peu importe, de toute façon. J'ai enfin retrouvé la langue humide, celle de la jungle souveraine, de l’inaliénable liberté. L'heure viendra bientôt, pour moi aussi, d'oublier à jamais mon sot conditionnement de narrateur. Il ne me reste donc qu'à conclure ce récit, même s'il n'est pas tout à fait conforme, ni fidèle, à celui qu'on attendait de moi dans le monde des cycloques.

Il est rare, dans notre espèce, que deux familles se mélangent. Le paon et le faisan, en l'occurrence, bien que membres cousins de la sous-classe des galliformes, ne s'accouplent jamais. Il fallut toutes les péripéties qu'ils traversèrent ensemble, pour que Béatrice et Faisan, malgré leurs traits de nature parfois dissemblables, en vinssent à rompre d'avec une tradition millénaire. C'est à l'instant du Grand Sortilège qu'ils tombèrent nez à nez avec Bastien, qui était venu dans la Capitale chercher René en camion.

La mission de René avait été un succès. Certes, pour gagner la confiance du président, il avait dû sacrifier la vie de l’ancien doyen. Il a toujours refusé de m’en dire plus sur cet aspect sombre de l’entreprise. Tous les incunables avaient été regroupés ensemble à l’intérieur de caisses étanches. Tous les incunables avaient été jetés à la mer, là où le Pouvoir n’aurait jamais songé à les chercher.

- Il n’y a pas une bribe de terre ferme où ils auraient été en sécurité, me confia René tandis que nous allions, caisse par caisse, les repêcher. Les rapporter dans la jungle eût été une entreprise trop coûteuse. Les conserver au Palais une autre sans réel intérêt. Désormais, ils sont saufs, dans un lieu protégé que René, Lucie et quelques autres, seuls, connaissent.

Nous n'avons pas de nouvelles de Patrick. Béatrice doit songer souvent à ce paon magnifique dont elle fut si longtemps l'amoureuse, à qui, finalement, le monde a dû de rentrer dans ses gonds. Je ne pense pas qu'il soit mort. Je l'imagine plutôt, dans une vallée humide et assez écartée des villes, réfugié, solitaire, faisant, tel Narcisse, le soir, la roue devant la surface sans rides d'un vieux lac. On ne se remet pas facilement de tout ce qu'il a vécu et assumé durant tout le temps qu'il a été au pouvoir. Contre toute attente, il aura été un bon dirigeant.

Pour toutes les espèces, le Grand Sortilège a été un moment magique de redistribution. Chacun est redevenu soi-même, parfois, à sa grande surprise. Les migrations ont été nombreuses. Le ciel a battu comme jamais de claquements d'ailes libres et colorés. Quel nouveau trouble risque à présent notre espèce ? Quel nouveau commandement cherche déjà à s'emparer de sa liberté ? Dans nos difficultés, dans nos hésitations, dans nos doutes, il faudra que nous demeurions fermes et réunis, sourds à tout ce qui divise.

Pivert, Fali, Bastien et moi, avons trouvé refuge non loin de l'oseraie et des étangs de l'ancienne Ville du Sommeil. De toutes les villes de Mauveterre, c'est finalement celle où nous avions été le plus heureux, chacun endormi et rêvant à son royaume dans sa petite case. C'est celle qui nous rappelle le moins de mauvais souvenirs. Dans un monde semblable à celui que nous venions de connaître, dormir, c'était la seule chose qui ne faisait jamais de tort, jamais de mal à personne. Rêver, c'était la seule activité capable de nous édifier à nous-mêmes.

Il y a, pas loin, un parc de broussailles assez touffues, d'où émergent de grands bouleaux entourés de jonquilles. Le climat y est assez tempéré, malgré parfois de brusques assauts de chaleur. Ce lieu convient bien aux quatre oiseaux que nous sommes, et qui avons appris à nous apprécier au fil des événements : Un pic-vert, un martin pêcheur, un canard, un cygne noir. Les amitiés les plus inattendues naissent souvent des événements les plus insensés.

Pivert passe son temps à taper du bois, agrippé à un bouleau. Il a retrouvé, par hasard, un hibou qui, comme lui, occupait autrefois un poste à l'université. A deux pas de là, Fali survole les étangs dans lesquels il plonge quelquefois. De temps en temps, il esquisse quelques pas de danse pour dérider Rémi, toujours silencieux, qui se délasse de longues heures sur la grève, en contemplant le moignon racorni de son aile brisé. Fali, de temps en temps, nous parle de Lola : Dans un corps fin de grand engoulevent, elle abritait l'organe de rossignol le plus accompli qu'il ait jamais entendu.

Quelquefois, Bastien, qui ne cesse plus de voyager à travers la planète, nous rend visite dans sa tenue blanche et mouchetée de noir de fou de Bassan. Grâce à ses nombreux périples, nous recevons de bien étranges nouvelles, les uns des autres. Il paraît que Cigogne et Casoar ont réalisé le projet qui leur tenait à cœur : Même s'ils n'osent plus trop se toucher depuis le Grand Sortilège, ils nichent toujours ensemble, dans ce qui reste encore debout de la somptueuse résidence des Palmiers.

En regagnant la jungle, René et Lucie ont enfin recouvré toutes leurs couleurs. Même si, pour les besoins de leur cause, l'une avait revêtu une robe d'alouette, l'autre de merle, ni l'un ni l'autre n'appartient véritablement à ces familles de quelconques passereaux. Ils sont affiliés, tous deux, à l'espèce du manakin, un oiseau plutôt rare, au plumage bleu et à la tête rouge, hôte toujours rieur des jardins suspendus de l'Ancien Monde. Ses couleurs sont si vives qu'il est possible que l'un de ses lointains ancêtres ait donné naissance à son insu à la légende de l'Oiseau Peintre. Et je ne connais pas de plus belle légende que la sienne. C'est un habitant des très hautes cimes, où il se plait exclusivement. Toutefois s'il descend, à l'occasion, un peu plus bas, il ne s'égare jamais dans les étages inférieurs du sous-bois.

 

FIN

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mardi, 01 avril 2014

Dans le vide mais jusqu'où?

C’est incroyable comme ce type qui vient subitement parler à 20 heures, assigner « trois objectifs » et, à un pacte « de responsabilité » en adjoindre un autre « de solidarité », n’est plus crédible, et semble appartenir à un autre temps, un ordre déjà décomposé, un temps fini. Comme s’il sonnait le glas de sa propre présidence, d’un ton morne et haché, récité sans joie, comme s’il était déjà politiquement mort, et le combat qu’il veut mener avec lui, combat somnambulique d’apothicaire. Je ne rêve pas, il ânonne  « Je Je », comme jadis il jetait son  « Moi Moi » à la gueule du téléspectateur. Mais comment peut-il imaginer qu’on croit encore en son Je ? « Il aime être le seul qui ne prend aucune décision », dit de lui un proche. Terrible. Comment a-t-on pu élire un con pareil à un tel poste ?   « L’électorat de droite te hait, une partie de la gauche te déteste », lui aurait dit un autre proche. Terrible.  Il est certain que ce type est carbonisé.

Les Verts se sont barrés du gouvernement pour sauver leurs scores aux Européennes, et c’est vrai qu’ils peuvent espérer passer en 3ème position, même devant le PS, s’ils ne grimpent pas sur la barque de « l’équipe resserrée, cohérente, soudée »,  déjà en plein naufrage. Les gens de gauche, les Besancenot, les Mélenchon sont effarés : « A un désastre électoral, Hollande répond par un suicide politique », dit ce dernier. David Assouline, en bon petit apparatchik, parle « de la gravité et de la sincérité » de Hollande. Je l’ai connu, ce type, lorsqu’il était à Jussieu, militant dans les coordinations lycéennes en 1986, déjà beau parleur dans des haut-parleurs, déjà programmé pour une carrière de sénateur. Et Fillon, rusé, matois, expérimenté aussi sans doute, souhaite bonne chance à Valls, entrevoyant déjà l’échec dans quelques mois. « Manuel de survie, Vals mène la danse, Ayrault valse », la presse française n’a rien à en dire, parce qu’il n’y a rien à en dire, sinon quelques pirouettes verbales elles aussi convenues, usées, avant les échanges de fauteuils et les chaises tournantes. C’est l’état de ce pays, où il n’y a plus que la bonne bourgeoisie de Paris, Lille ou Lyon pour souhaiter poursuivre le malentendu avec ce PS quand le reste du pays vote FN, UMP, ou s’abstient. Une sorte de société inversée, finalement, et qui tourne toute seule, dans le vide, mais jusqu’où ? Et derrière ce vide, ce blabla sidérant,, quelle dissolution sans fin pour le pays ?

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Trente ans en 93

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lundi, 31 mars 2014

L'oiseau Peintre 26

solko,littérature,l'oiseau peintreQuand Patrick se rend dans les appartements de Béatrice, son œil s’attarde sur un foyer vide, des monticules de cendres épars, sur lesquels des fourmis maladroites crapahutent en silence. Comment retrouver le cœur de le rallumer ? La chaleur n'enroberait que son corps à lui. La lueur n'apaiserait que son seul esprit.

Quand il regagne les siens, il répugne à s’asseoir dans le club à la moleskine élimée. Le club reste sans cesse inoccupé, désormais, comme l'était depuis longtemps celui qui forme la paire avec lui, et où jadis se tenait le Vieux. Patrick ne sirote plus de bière. Les problèmes qu'il lui faut affronter proviennent d'un passé bien trop lointain. Ils étaient toujours deux à s'en entretenir. Il n'est plus sûr, du tout, de posséder les bonnes clés. 

Quand il se contemple par hasard dans un miroir, au sortir de son bain, il lui semble que son reflet est devenu incolore, inodore, sans reliefs ni couleurs, sans mystère aucun. Terne. Soumis tel un pantin aux grimaces qu'il lui lance avant de s'habiller, son reflet est mort, aussi. Même la cellule du majordome est déserte. Le grand ginkgo odorant et les chiens furieux, à présent, le désolent. Patrick est seul dans son palais.

Alors le soir, il gravit les marches qui le conduisent à la terrasse. Un tapis ondulant de lumières indénombrables : la Capitale, comme toujours, bruit autour de lui, de cette rumeur qu'il n'aime pas. Les dunes, pour en ressentir encore la présence au-delà du halo sale qui recouvre la ville, il faudrait une qualité d’imagination qu’il n’a plus. Les dunes lui demeurent inaccessibles. Comme, tout autour, la planète et ses habitants, dont le sort attend, figé entre ses mains. Le corps pelotonné au pied de l'hévéa, il grelotte, même par soirée caniculaire.

C'est vers les cris de la jungle, vers l'Ancienne Capitale, vers le tombeau des anciens rois qu'il tente de se faire toute ouïe. Les jours passent. Personne ne comprend ce qu'il attend, ainsi muet sur sa terrasse. Faucon s'impatiente. Et il n'est pas le seul. Qui prendra la succession de Maxime ? Qui sera le nouveau Faisan ? Tous aux aguets. Tous, des incapables. Il attend un signe qui tarde à venir. Alors il frémit. Parfois même, il tremble de honte.

Il ne sait où est passée Béatrice. Ni ce qu’elle a découvert.

De lointains moments de jouissance, irréels comme une fumée, lui laissent un goût délictueux : pas même, pour rasséréner le Régime, la présence du moindre héritier dans le Palais. Et Maxime… Et sa Délita, au jeune prince Maxime !… Il éclate de rire. Elles sont complètement foutues, ses créatures, bonnes pour la casse, l'une sans tête, l'autre pendue. Le plan du Vieux est à l'eau. Patrick se recroqueville jusqu'à ne former qu'un tas de chair dérisoire, monticule infime au pied de l'hévéa sinistre.

 

Il lève les yeux sur la branche noueuse, une branche assez solide encore. Il lève les yeux. C'est une branche expérimentée. Ses yeux s'embuent.  Il se dit qu'il ne reverra jamais plus Béatrice. Il espère qu'elle sera sauve. Qu'elle ira bien. Quand il tend le cou là-haut, à travers une éclaircie fort étroite dans la frondaison, vers la branche, haute et robuste, Patrick est ridicule.

Des stries colorées glissent sur le fond mauve du ciel. Les dignitaires peuvent bien échafauder toutes les théories qui leur plaisent. En s'écoulant, le temps fera le reste. Au bout du compte, à quoi leur aurait servi une intervention de sa part ? Que sait-il, lui-même ? Que connait-il de la légende de l’Oiseau Peintre ?

Il avait cru les protéger. Il avait cru sauver le Régime en leur cachant que le cercueil de Délita, la mouette, la favorite du Vieux, ne contenait lui aussi qu'un tronc au cou sanglant lorsqu'il était parti pour le crématoire. Décapitée. Décapitée elle aussi, de la même façon que vient de l’être Maxime. Comme si un monstre s'était abattu sur elle, la tête de Délita avait volé en éclat, bien avant celle de Maxime, et de la même façon. Et la tête de Délita, aussi, bien avant celle de Maxime, malgré toutes leurs recherches, avait également disparu. Le Vieux et lui avaient fouillé les alcôves du Sérail, les taillis, les buissons du parc, dans les coins les plus incongrus des alentours. En vain.

Patrick était rentré seul avec le Vieux, en silence.

Le Vieux, qui, quelques heures plus tard s'était pendu. Patrick tremble.

 

Lorsqu'il avait accroché à plusieurs tours sa corde après la branche, est-ce vraiment l'Oiseau que le Vieux avait senti planer autour de lui ? Patrick est terrorisé. Qu'a-t-il pu voir venir de l'Est, également, qu'il pressentait lui aussi si fort, le Vieux ? Car c'est bien évidemment pour toute autre chose que les beaux yeux de Délita qu'il avait finalement noué la corde, le vieil aigle criard. Ceux qui ont forcé les autres à gober une telle baliverne, ils n'y croyaient, eux-mêmes, qu'à moitié. Un aigle ne fait pas le grand saut pour une mouette, même sacrément rusée, tout le monde sait ça. Non, ce n'était pas pour Délita. C'était en raison de Délita, du moins en raison de sa mort fantastique, inexpliquée. En raison de ce que cette mort signifiait, pour lui seul.

Ce que le vieux président avait vu alors dans un puissant éclair de lucidité, cheminant dans le ciel lentement jusqu’à lui, c’est la même chose, exactement, que ce que Patrick voit à présent, qui est là, qui voltige autour de lui. Il vient de l’Est, toujours. Il vient toujours en formant les mêmes cercles de lumière concentriques. Et plutôt que d'obtempérer, et plutôt que de se rendre à ces cercles de couleurs qui voltigent, tout puissants, le vieil aigle avait préféré la corde qui se balance et les rumeurs d’un suicide passionnel. Son choix, ce choix qu’il est à présent en devoir de corriger.

L'Oiseau… Cela n'a pas de forme, en réalité. Pas de nom, pas d'existence. Voir, est-ce même le mot ? Peindre ? Le ciel, sur sa tête, n'est plus qu'une oriflamme qui tournoie, rode, exténue toute force et menace. Qui colorie. Le faible corps de Patrick est trop étroit pour contenir une telle vision, faire face à un tel panorama. Mais il sait, désormais. Il sait : l'oiseau ne s'était attaqué à Maxime que pour lui adresser un signe ultime, un signe à lui. Il est inutile d’espérer le moindre délai désormais. La branche de l'hévéa paraît flamber, au centre de cet aréopage de plumes et de couleurs qui voltige au-dessus de la tête du président, dans le vent terrible et furibond qui vient de l'Est. Puis peu à peu tout se dissipe.

Patrick est seul dans son Palais.

 

Faucon vient d’enfiler ses gants. L’effroi considérable, provoqué par la découverte du tronc mutilé du directeur du Centre des naissances dans le gynécée de Béatrice, est déjà oublié.  La nouvelle de la disparition de la Présidente, gardée secrète le plus longuement possible, est passé par-dessus : l’effondrement du Grand Déambulatoire, venu « clore la séquence », comme ils disent au Palais, occupe à présent tous les esprits.

Un attentat ? Mais effectué par qui ? se dit-il. Et avec quels moyens ? Des milliers de cycloques désemparés auraient, murmure-t-on, fui dans le désert, désactivés sous l’effet de la panique proprement traumatisante qu'ils ont subie. A peine un tiers de la population de la ville de la Marche demeurerait en état de poursuivre normalement son cycle, encore qu'il soit difficile d'évaluer jusqu'à quel point ces individus n'aient pas été, non plus, gravement endommagés dans leurs structures mentales.

Et, comme le lui rappelait madame Grue tout à l’heure, c’est proprement incroyable. Tout cela ayant beau se passer fort loin, derrière la barrière des hautes dunes, dans ce Grand Nord où ils ne mettront plus jamais les pieds. Tous ces oiseaux des déambulatoires ayant beau ne pas être gens de leur caste, « ça fait pitié tout de même », disait-elle.

Non loin de là, Faucon, lui aussi, se masse les tempes avec énergie, juste avant de claquer la porte de son logis. Une dernière nouvelle vient encore de tomber : la récente épouse de feu Maxime, venant d’apprendre la nouvelle de sa mort, s’est pendue à la même branche d'hévéa que le Vieux, autrefois.

Qui songe encore, dans ce fatras d'événements, à l’assassinat de Madame la grammairienne ? Oubliée, avalée, broyée, la petite hirondelle en tenue noire qui aimait tant les mythes et les langues anciennes. C'est vrai que Faucon comptait sur le fait qu’un événement en chasse toujours un autre pour que son crime passât inaperçu, mais à ce point-là ! Il ne l’aurait imaginé, lorsqu’il s’était introduit dans le petit réduit universitaire avec son passe de sécurité.

Il se faufile à travers les couloirs souterrains qui permettent l’évacuation en cas d’incendie du centre de naissances. Tout en marchant, il se souvient des formes rondes et luettes, de la voix limpide de madame la grammairienne :

 - Vous disposez, vous autres privilégiés, de sauf-conduits dont ceux des bâtiments en contreplaqué sont privés, et vous le savez très bien ! Ne cherchez pas à m'éprouver, Monsieur le Chef de la Sécurité, je suis un être loyal, moi ! 

Et puis ce rire, toujours perspicace : si elle se permettait, en toute occasion, de rire si joyeusement, si lucidement était-elle autant contrainte qu'elle le prétendait ? Ne pouvait-elle pas lui accorder la petite faveur dont il lui causait ?

- Les courtisanes du sérail, vous savez…

- Quoi, les courtisanes du sérail ?

-… n'ont, vraiment, pas la moindre culture… Elles sont instruites seulement de la mécanique de nos corps. C'est maigre. Cela ne me suffit plus !

Ce rire, encore ! Ce rire argentin, effronté de la petite grammairienne… Comme il lui était facile de rire de tout, de lui, d'elle-même !

- Les courtisanes du Sérail sont effrayantes de vulgarité. Que risquez-vous tant, vu ma fonction, à venir me retrouver parfois, à quitter votre étroit réduit pour ma résidence au luxe moins étriqué ?  Que risquez-vous donc ? …. 

Et bavant tout ridicule, il avait fini par lâcher comme dernier argument : « Ne suis-je pas le chef de la Police ? »

Alors elle avait ri, une fois de trop. D'un rire trop pénétrant. Les faucons portent leur nom en raison, dit-on, de leurs becs en forme de faux. Il gardait toujours sur lui un poinçon de métal dur, un vrai bec de faucon, avec lequel il la frappa un coup, puis deux, même pas sauvagement.

Il le sait depuis que le coup est tombé et qu'elle s'était affaissée, légère, sur les pages de l'incunable ouvert devant elle, que c'était - oui, et que ce sera toujours- l’erreur, son erreur : celle fatale, qui le lie à présent à l'obscurité.

Faucon n’avait jamais eu auparavant l’occasion de pénétrer dans l’enceinte du centre de naissances. Depuis la mort extraordinaire du directeur de l’hôpital, tout, dans ses réflexions, le reconduisait sans cesse en ces corridors, qu’il parcourt désormais à pas feutrés, l’œil orangé aux aguets.

En consultant une à une les fiches de son prédécesseur, Faucon s’était rendu compte à quel point l'action politique de l’ancien président avait été principalement la promotion de ce poste de directeur de l’hôpital, et de tous les enjeux qui dépendent de lui: durant la durée du mandat du Vieux, une garde spéciale avait été détachée des services généraux de la sécurité à ceux, plus confidentiels, de l'hôpital. Puis la gestion exclusive des bracelets de bord lui avait été également confiée, de même que la responsabilité de l'approvisionnement en nourriture de la Ville du sommeil. Quelle politique suivait-on alors, en concentrant de plus en plus de pouvoir à l'hôpital ? 

Il avait donc depuis lurette orienté ses soupçons sur Maxime, son directeur : mais voilà qu’on venait de le  « décapité » ! Patrick, qui l’avait précédé à ce poste, détenait à présent tout le pouvoir : « que mijote ce président lunatique ? » C’est bien ce que Faucon allait chercher dans ces sous-sols, fermement résolu  à percer ce mystère.

 

Le nouveau détenteur de la Chaire de Natalité peut regarder les choses de haut : Après la disparition du doyen de l’université, avec la mort de Maxime, deux postes de dignitaires   demeurent vacants. N’est-il pas le seul clone activé encore opérationnel sur la planète ? Logiquement, le président devrait se soucier de sa personne. Il peut regarder là où ses espérances les plus folles, quelques jours auparavant, n'auraient jamais osé le porter. Ce n'est même plus une absurdité. N'assume-t-il pas, dans cette période intermédiaire où l'on attend une décision du Président, l'intérim du numéro deux du Régime, autrement dit de celui qui est le dauphin en personne ?

Aussi, lorsque celui que nous appellerons pour la commodité du récit Pivert II voit entrer à l'improviste le président dans son bureau, il a toutes les raisons de songer que son heure est enfin venue.  Pivert II ne possède aucune expérience de la rouerie politique. Pivert II ne comprend pas que le président ne lui accordera jamais sa confiance, même pour un poste de majordome. Pivert II ne devine pas que le seul but du président est de sonder jusqu’à quel point s’étendent et son insolence et sa prétention.

Il ferait bien pourtant de se rappeler son origine : cloné à titre expérimental, à partir du majordome du vieux président, peu de temps avant Maxime et Délita. Il n'est qu'un simple merle.

Le président lui explique que la fonction que Maxime lui a confiée est déjà exceptionnelle en soi, puisque c'est celle qui revient en principe à un pic-vert, alors qu'il n'a hérité, lui, que de l'ADN et du conditionnement d'un simple merle. Pour qui se prend-il, à présent ? Pour un clone, à l'égal de Maxime, songe-t-il naïvement en toisant Patrick et en lui disant tout de go :

- Chez le peuple des clones, il n'y a plus de races ni de classes, Monsieur le Président. Nous sommes tous égaux, parce que nous sommes tous des copies : Copie d'un aigle royal, d'un paon, d'un cygne ou d'un simple merle, qu'est-ce que cela change ? Nous sommes des clones.

 

Alors, Patrick dégaine son revolver. Patrick tire. Le coup de feu qui résonne dans tout le bâtiment parvient jusqu’aux oreilles de Faucon, à plusieurs étages de là, qui tâte sa crosse, et presse le pas.

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vendredi, 28 mars 2014

Des nouvelles de l'Ukraine

Quelques bonnes nouvelles de l'Ukraine, à lire ICI  ...

 Nausée, oui, devant la perpétuation d'une même histoire qui recommence

 

ukraine,obama,politique

 Un G8 sans la Russie

10:27 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ukraine, obama, politique | | |

jeudi, 27 mars 2014

l'oiseau peintre 25

oiseau-peintre,solko,littérautreQuinze jours il erre parmi leur foule exaltée, l'esprit hanté par le sacrifice inutile de Lola. Et parfois, derrière la muraille illuminée des cinémas, des bordels et des casinos, il contemple du haut de la falaise les murs de vagues se rompant en contrebas. Parfois, jaillissante et comme crue de vérité, une lame plus vorace heurte plus violemment encore un rocher, qu'elle éclabousse de tout son corps éphémère : Alors il songe une nouvelle fois à ce tout dernier geste de Lola, la main levée vers le lointain, comme pour saluer la venue imminente d'un jour contre lequel elle se fracasse volontairement pour mieux le faire advenir.

Quinze jours !

- C’est un coup de pot que j’aie rencontré Bastien ! Un sacré coup de pot, insiste-t-il. J’aurais pu devenir n’importe quoi, c’est sûr. Faire n’importe quoi…

Bastien lui a touché deux mots de Lucie, et puis l’a conduit à l'habitat troglodyte vers lequel il dirige à présent son camion, empli des évadés que nous sommes. Le plancher de nos aventures est peuplé de zones d'ombre où convergent des traces, tandis que, sur la route du littoral défoncée par le sel et par l'érosion, dans la chaleur figée qui la coiffe, se détache la lointaine silhouette de la Ville des plaisirs.

Pivert, qui est assis à mes côtés dans la cabine, paraît soudain faussement exalté : est-ce le sentiment d'être devenu un hors-la-loi définitif, irrécupérable, qui le ronge ? Le plaisir a été longtemps pour lui une nourriture interdite : Est-ce la peur de tout le plaisir qui règne là-bas, dont il ne sait si, dans la situation précaire où il se trouve, il pourra lui aussi profiter impunément ? Songe-t-il au rire de madame la grammairienne ? Est-il impatient de rencontrer Lucie, d'en savoir davantage sur la légende ?

Fali aussi a les traits tirés. Et moi, je commence à avoir un nœud au ventre. Nous ne savons quelle action est la nôtre, vers quelle liberté nous entraîne ce camion sale et pétaradant.

 

De nombreux affranchis, nous explique Fali, se sont dispersés au fil du temps dans les autres villes, en usurpant l'identité de gardes assassinés. Des affranchis de tous genres, qui ont mené des actions en tous genres.

Ceux vers lesquels il nous conduit sont pacifistes. Ce sont, nous dit-il avec un accent respectueux, presque comique, des érudits. Ils vivent dans la clandestinité la plus totale. Leur chef – s’il peut dire ainsi car il n’y a pas de chef parmi eux -, leur chef loge dans cet habitat troglodyte, où nous allons, à deux pas de la Ville des plaisirs.

Nous roulons sans cesse depuis plusieurs jours. La mer n'est plus qu'à quelques kilomètres. Ni à Pivert, ni à Rémi, ni à Fali, je n'ai encore raconté mon périple sur la plage, plus au Nord de la planète. Leur en parlerai-je un jour ? Rien ne m’y oblige, et c’est bon aussi de ne pas raconter.

A ce propos, une question me brûle les lèvres : parmi tous les rebelles, les affranchis, les insoumis que Fali a pu croiser sur sa route, ou dont on lui a parlé, n'y a-t-il jamais rencontré un énergumène à peu près de ma taille, de mon espèce, qui toujours se frappe la tempe de son long doigt osseux ?

Du mieux que je le peux, je lui décris l'aspect du passant mystérieux de Blablaville qui fut sur Mauveterre mon premier interlocuteur. En questionnant Fali, je revois mon énergumène. L'effroi, sur son visage, quand il s’est aperçu que mon poignet était nu… Etait-il l’un des leurs ? Si c’est le cas, il a dû trembler pour mon sort.

Fali ne voit-il pas ? Bastien ne lui en a jamais parlé ?

Comment tu t'appelles… Comment tu t'appelles ?…  Et ce charabia qu'il répétait, l'air de rien, ca-ra-ca-ra… Le nom du dignitaire responsable de la Ville de la parole ! Cherchait-il à m'informer ? A me tester ? Il a finalement compris que je n'étais alors qu’un franc-tireur. Que je n’étais affilié à aucun groupe. La foule a repris sa silhouette insolite. Je suis demeuré seul.

 

Non, Fali, qui tient son volant et ne lâche plus la route des yeux ne voit pas. Ils sont si nombreux, dans tant de villes… Il y a beaucoup d'électrons libres, là-dedans. Beaucoup d’illettrés qui ne connaissent rien à la légende et font n’importe quoi. De nombreux paumés, que le Régime a engendrés, par milliers. Ceux qu’il a rencontrés, et que connaissait Lola, sont des rebelles à part. Ils pensent que le régime s’écroulera un beau jour de lui-même, comme un fruit pourri. Leur seul but, c’est de sauvegarder les incunables. Rien de plus. Le monde ancien. Leur espèce, dans son inaliénable totalité. Ils sont hantés par l’Oiseau.

Je suis à présent brûlant d'impatience de rencontrer celle qui détient le fin mot de la légende : Lucie. Je suis tout aussi impatient de rencontrer René, dont nous ne savons alors, ni les uns ni les autres, qu'il vient d'être démasqué dans la Capitale. Pivert et Bastien fronce le nez devant les premiers embruns qu'ils respirent.

- La guerre des incunables, le Régime est en train de la perdre, murmure Fali entre ses dents. Et ça, croyez le ou pas, c’était écrit dans les incunables !

 

 

 

Des prisonniers, le Chef des gardes en a vu défiler dans le bureau étroit du bagne de la Capitale. Des prisonniers, il en a interrogé, lui-même… Trop, sans doute. Grâce à son intelligence du concret, il avait été l’un des premiers à pressentir que, derrière le malaise du politique, se dissimulerait une proie d'importance ; mais pouvait-il imaginer ?

Monsieur Merle ! Le propre majordome du président ! Faucon grignote une première olive. Le noyau parfaitement lisse de toutes fibres, il le recrache et le dépose dans la coupe de gauche. Dans la coupe de droite, il se saisit d’une nouvelle olive, les narines toutes gonflées d’indignation.

Ses doigts glissent sur la surface inerte, froide et rugueuse du dos de Jappo. Brave petit ! Il convoquera donc sans plus tarder toute la vénerie de son état-Major. Il faudra mettre le paquet, certes ! En attendant, un dernier noyau bien épluché, Faucon se dit que la chimie réparatrice d’un bon bain ne lui fera pas de mal.

Perché sur le rebord du bureau, Jappo contemple d’un œil terne les chemises cartonnées où sont classées les fiches du prédécesseur de son maître. Si on ne l'avait pas tenu autant éloigné de l'enquête qui a suivi l'assassinat de l'ancien président, lui ! S’il avait pu consulter le dossier de ce curieux petit majordome classé secret Défense derrière son dos !

Seulement voilà, se dit Faucon en laissant l’eau étreindre son grand corps, tandis que ses corbeaux épuisés fouilleront chaque ville de Mauveterre - et dans tout le désert, s’il le faut - les moindres recoins, les moindres repaires, qu’on n’attende pas de lui qu’il se laisse à nouveau distraire : la chasse au René sera ouverte, oui. Son portrait robot placardé à tous les carrefours. Son œil brun et perçant cligne. Qu’on n’attende pas de lui, pourtant, qu’il soit dupe à nouveau. Pour qui le prend-on, une fois de plus ? Avec quoi songe-t-on le divertir, à présent ! Sait-on bien ce qu’est un simple merle, au regard d’un faucon ?

C'est alors qu'un nouveau groom vient sonner à la résidence de Faucon : une catastrophe est survenue dans la Ville de la marche ; on l’attend au Palais de toute urgence. Tout dégoulinant, il se dresse sur ses ergots. Un groom ? La voie directe ! Entre le président et lui, plus la trace, même, d'un moindre bout de papier ! Sans prendre le temps de s’essuyer, il s’empare de son costume gris bleuté. Tous ces événements excitent de plus en plus le vigile qui sommeille en lui. Dans l'action, il se sent revivre, assuré qu’enfin, il tient son avenir entre ses mains.

La réunion est sur le point de commencer. On attend encore quelques minutes le directeur du Centre des naissances et le doyen de l'université, dont nulle part, on ne trouve, paraît-il, la trace.

 Encourageant : Faucon découvre sans déplaisir l’air ténébreux du président. Tourmente intérieure, griffonne-t-il sur son calepin. Truche, toujours fringuant dans ses vêtements, essaie en vain de rasséréner Guacharo. Depuis que le Grand Déambulatoire s’est replié sur lui-même d’un coup, soufflé de l’intérieur comme par un ouragan, le front de Guacharo est zébré de trois profondes rides, qui ne le quittent plus. Cette réunion à peine terminée, il doit rejoindre en catastrophe sa ville à l’autre bout du désert. Il a beau être tenu au courant en permanence du déroulement des événements, il n’en mène pas large. Pas large du tout : des milliers de victimes, semble-t-il. Une panique indescriptible. Les premières équipes de secours viennent d’arriver et sont déjà totalement dépassées.

- Il paraît qu’on retrouve des débris à plus de cinq cent mètres, susurre Flamant.

- Il paraît qu’on aurait entendu le souffle d’une explosion juste avant qu’il ne s’effondre, souffle Pélican.

- Du jamais vu, cette catastrophe abominable… Peut-être un attentat. C’est totalement inexplicable ! répond en geignant Guacaro.

Patrick s’impatiente. La plume du chef des gardes crisse sur la feuille du calepin : Tourmente intérieure qui paraît se révéler en raison des faits contemporains, mais qui ne date pas d’aujourd’hui. Non… Soudain, raide dans son costume tiré à quatre épingles, monsieur Bouvreuil fait son entrée dans la salle du Conseil, flanqué de son secrétaire personnel. Leurs petits pas ont l’air de glisser sur la moquette verte, comme s'ils avaient peur d'en froisser le poil propre et ras. Sans saluer personne, Bouvreuil se dirige d'un trait vers le fauteuil du président, et, protégeant sa bouche de sa petite main, chuchote quelques paroles à l'oreille de ce dernier. L'échange est bref. Le président se lève, muet, blême, presque terrorisé.

- Messieurs, dit simplement, monsieur Bouvreuil pendant que le président se retire, la séance est ajournée…

Et sans rien ajouter à ces paroles énigmatiques, il quitte la pièce pour rejoindre le président. 

Alors le secrétaire du Chef du Protocole annonce à tous les dignitaires abasourdis qu'il est en effet inutile d'attendre plus longtemps Monsieur le Directeur du Centre des naissances. Monsieur le directeur du Centre des naissances vient de périr dans des circonstances indescriptibles. Inutile, également d’attendre le doyen qui a disparu mystérieusement. Et il leur demande à chacun de respecter en la mémoire de feu le Dauphin Maxime une minute de silence avant de regagner chacun leurs responsabilités.      

 

Pendant ce temps, dans les hangars de divertissement qui bordent la falaise de la Ville des plaisirs, la fête file bon train. Monsieur Truche a reçu pour unique consigne de mettre le paquet, et le paquet, ce zélé serviteur l’a fait mettre bien comme il faut, avant de rejoindre l’héliport : le Grand Déambulatoire peut s'effondrer là-bas, très loin, dans le Nord ! Pour rien au monde, un cycloque prendrait le risque de rater la première gerbe d'un feu d'artifices dans sa ville, la première note d'un concert, le coup d’envoi d’un matche. Personne ne laisserait sa place à une table de poker ou à celle d'un festin. Personne n'abandonnerait le théâtre d'une orgie. Ils en sont là. La parade va son train. La parade les tient aux tripes, et la ville que je découvre de la cabine du camion m'offre le spectacle chaotique de toutes les névroses engendrées par le système.

Pivert, non plus, n'en croit pas ses yeux. Le boulevard interminable que nous longeons n'est qu'une immense sculpture d'enseignes recouvrant durant des kilomètres des constructions précaires alignés à l'identique, ces fameux hangars à divertissement. Ici il faut rire, disent néons. Le plus étonnant, c'est que parmi la foule délirante que nous traversons, personne ne semble se soucier de la colonne de fumée qui traverse le ciel, à quelques kilomètres de là.

-Putain s’exclame-Fali, en la désignant du bras, ils ont foutu le feu à la résidence du gros Truche  !

 

 

Brusquement, Fali tourne dans une petite rue adjacente, gare notre camion en bordure d'un stand et, sans un mot, en descend. Au bout de trois minutes, il nous a rejoints, les bras chargés d'accessoires. En quelques secondes, nous voilà tous affublés d'un bonnet à tête de bite, en train de souffler dans des langues de belle-mère en faisant des grimaces aux passants.

- Si des corbeaux nous arrêtent, nous dit-il, vous sortez les confettis et les bombes de couleurs. Et quoi qu'ils fassent, vous rigolez !

 La foule des boulevards que nous traversons transpire d'un besoin si frénétique de jouir qu'elle en paraît proprement insatiable. Tous les trottoirs en sont remplis. Une véritable meute.

- Ils sont tous pleins de drénaline, murmure Fali, les dents serrés.

Les tenues des passants vont de la plus totale nudité à la plus extrême des sophistications. Nous croisons des engins et des véhicules de toute sorte, des deux-roues, des tricycles, des automobiles, des cars, des camions. Tout ça fait un boucan infernal et, devant tout ça, Pivert comme moi-même, nous demeurons aussi muets que Bastien. Nous essayons seulement d'avoir l'air un peu joyeux.

- On en a pour deux heures avant de gagner le centre ! nous lance Fali.

Rien de ce qui l’entoure  ne paraît l’étonner.

En rigolant comme un bossu, il nous fait part de la fin de son plan. Le plus dur, selon lui est accompli, puisque nous sommes arrivés sains et saufs dans cette ville de fous. Rejoindre à présent l'habitat troglodyte, dans lequel lui-même avait séjourné après sa rencontre avec Bastien, sera un jeu d'enfants.

Nous y laisserons nos infortunés compagnons, puis nous tenterons de contacter Lucie, qui loge dans un pavillon fort commode et nous nous mettrons ni plus ni moins à son service. Car la cause, comme il le dit, a besoin de bras et de cerveaux en tous genres. Les deux yeux de Pivert  cessent de crépiter d'étonnement devant le boulevard informe et bruyant, s’embuent brusquement de larmes :

- Si vous saviez, nous dit-il, avec quelle passion elle les recopiait, ligne à ligne ! Elle a payé le prix fort…

- Je sais,  répond Fali. Lola a payé le même prix. Mais elle, elle a foutu en l'air l'organisation de leur sécurité dans la ville.

Je n'ai rien à dire pour ma part, et le silence qui suit est imposant dans toute la cabine. On leur a tué chacun leur amour. Pour moi, cette notion là ouvre encore dans mon cœur et dans mon esprit un espace absolument vierge. Peut-être appartiens-je à l'espèce si particulière et si peu protégée de ceux pour qui aimer, c'est avant tout raconter.

Il n'y a plus de récits dans notre monde. J'ai pu constater, en visitant Blablaville, à quel degré le statut de la parole y avait été endommagé par la politique désastreuse de tous les Caracara qui se sont succédé. Le président peut bien se targuer, en effet, d'avoir désamorcé le pouvoir de subversion inhérent à toute parole. La parole, qui depuis longtemps n'est plus ici ni une arme ni une école, mais tout juste une soupape de prévention que le cycle de Blablaville ouvre quelques années dans une existence, ne constitue plus une menace pour son régime. Mais il n'a sans doute pas mesuré à quel point le silence de quelques-uns uns, bien plus que le verbiage contrôlé de tous, peut être dangereux pour l'équilibre de sa politique insensée.

Plus nous nous avançons vers le centre, plus la colonne de fumée noire s'impose à notre vue. A l’endroit où Fali croyait pouvoir enfin bifurquer, nous apercevons de loin un barrage de corbeaux qui ferme l'accès à la place des Terrasses.

- C'est bien la résidence du gros Truche qui flambe ! Le problème, c'est que je ne sais pas bien comment nous allons rejoindre les rochers ! Pas question d'y aller à pieds avec notre cargaison.

Alors nous avons vadrouillé un bon moment dans des écheveaux de rues pour tenter de contourner la zone protégée. Dans le centre, on ne trouve plus ces hideux hangars à l'usage des masses. Les façades des divers lieux de plaisirs sont en briques. Les toits sont en ardoise. Les maisons ont des portes cochères et des rideaux à leurs fenêtres. Au contraire de la ville de la marche, cette ville, visiblement, a dû être un jour une vraie ville. Dans le secteur des hauts quartiers que nous sillonnons, on voit beaucoup moins de monde qui titube ou qui gueule sur les trottoirs. Le tout présente donc un aspect plus raffiné. Mais on sent bien que la nécessité de jouir qui tétanise cette ville est tout aussi tyrannique. Ici comme là-bas, la grimace est toujours latente derrière le sourire, et l'épuisement, derrière la rigolade.

 

Ce qu'ignoraient tous ces malheureux cycloques, ce que ce monsieur Truche qui les faisait danser à la baguette et quelques autres dignitaires seulement étaient les seuls à savoir  - et que René nous a appris par la suite - c'est que dans la ville du grand Sud où finalement les corbeaux les emporteraient tous une fois leurs cycles entièrement accomplis, avec cette même soumission à la Loi, avec ce même rut déchaîné, ceux qui auraient tenu le coup jusqu'au bout en seront réduits à s'égorger à mains nues devant des mitraillettes, à deux pas des crématoires géants de Meurtropolis. Mais, pour l'heure, ils s'amusaient vaillamment, le cortex envahi des lumières et traversé des sons qui foisonnent d'un bout à l'autre de la ville, balancés comme les singes de la jungle au gré des amusements les plus divers.

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