jeudi, 15 mai 2008

Les chagrins de Mercure

7dffbc6d49e863bbb53b59f38f295b9b.jpgDieu des messagers, mais également des menteurs et des commerçants Mercure est un hôte régulier de la Banque de France depuis ses premiers filigranes. Prince des éphèbes, patron des contrats, porteur de tous les messages, qu'ils soient ou non codés, Hermès est un ambigu notoire. Du chapeau rond (pétase) dont il est parfois affublé, il n'a gardé sur la reproduction très années trente ci-contre que les ailes. Fragiles, pas très développées, presque ridicules, ces ailes. Mais admirez au passage la droiture du nez. Cela voyez-vous, c'est du profil commercial, où l'on ne s'y connaît pas. Du profil poétique également. La vigueur de ce Mercure-là, que Valéry ne renierait pas, nous fait aussi penser à quelques fragments du Narcisse :

" ..... Le bruit
Du souffle que j'enseigne à tes lèvres, mon double,
Sur la limpide lame a fait courir un trouble !
Tu trembles !...." 
 

Cette vignette est le verso du trois cent francs Clément Serveau, une valeur qui aujourd'hui se négocie très cher en salon numismatique, lorsque le billet a pu conserver sa blancheur d'ivoire et et son craquant d'origine. Fort cher... Au recto, le visage de Cérès. Entendons-nous bien, une Cérès des années trente également, une Cérès qui ressemble vaguement à Beauvoir. et dont il fut question ici. Une Cérès, vraie pendant féminin de ce Mercure-là, lequel n'a, lui, pas grand chose à voir avec Sartre, convenons-en, mais plus avec quelque Jean Marais qui poursuivrait sa lecture des Fragments du Narcisse, glissant à l'oreille d'une dame mure :   

O visage ! ... Ma soif est un esclave nu ...
Jusqu'à ce temps charmant je m'étais inconnu,

Unique coupure de trois cent francs, qui ne circula que quelques mois, après la seconde guerre. A la base du cou sur la droite, se devinent les chiffres mauves, et de l'autre côté au sommet, la somme en toutes lettres. Mauve ? Eh! Pour quelle raison cette couleur ? Qui fut celle du souvenir furtif, celle de la mélancolie... Mercure, me direz-vous, comme Narcisse, Mercure ne peut, en ce vingtième siècle, qu'habiter en mélancolie, et dans l'alcove fanée de quelque appartement parisien, charmer comme Paul une femme lettrée, rieuse, en déshabillé élégant. Colette, par exemple. Colette qui mourut en 1954, tint ce billet en main. Rien que de penser à cela aiguise je ne sais quel appétit d'art émoussé, quelle réverbération intolérable du souvenir : Oui, la moue de Mercure est emprunte, oui, d'une sorte de mélancolie spirituelle et méditative, moue de chat qui me fit penser à Colette, à Valéry, parce qu'elle recèle de la bouderie. Et combien songe-t-on, combien longtemps et insolemment bouderaient un tel Mercure, une telle Cérès, devant la laideur exceptionnelle des billets européens sur lesquels plus un humain ne parait, plus la moindre véritable arabesque, plus le moindre chagrin et plus le moindre doute. George Steiner a souvent rendu de lucides hommages à la mélancolie. Je veux dire la mélancolie intelligente, celle qui donne à penser, celle sans laquelle il n'existe d'ailleurs pas de Véritable Pensée, digne de majuscules. Cette face de Mercure pourrait ainsi être l'allégorie d'une dernière réflexion, d'un dernier songe, avant l'abandon définitif du monde par les dieux.

 

vendredi, 22 février 2008

Cinq cents francs...

Le cinq cents francs, dit Rose et Bleubf54a46ec0e0f728f1757fa04d5bc389.jpg, demeure l'un des billets les plus larges qu'on n'ait jamais imprimé. A ma connaissance, il n'y a que le Flameng 5000 francs qui fut plus gourmand que lui en papier. La première fois que j'en ai tenu un exemplaire entre les mains  ( car c'est malgré tout un billet assez courant, consultable dans l'album de n'importe quel numismate courtois) j'ai pensé immédiatement à ces armoires en bois, hautes et cirées, qui emplissaient naguère les chambres de nos aïeux dans les épaisses bâtisses de nos provinces. Un cliché - un lieu commun - prétend que l'homme du début du siècle - du vingtième, s'entend - y planquait là sa fortune, sous des piles de draps rugueux, plutôt que de la confier à ces voleurs de banquiers. L'heureux bougre, que personne n'obligeait à ouvrir un compte à la Société Générale ou ailleurs pour toucher le fruit de son travail quotidien !  L'heureux bougre, qui n'était jamais tenu à glisser une carte VISA - ou autres -, comme un zombie, dans un distributeur des coins des rues. Homme sans codes et sans reproches ! Portez à vos narines ce type de billet : il sent encore le thym ou la lavande de l'armoire ancestrale, qui savait bien des secrets et geignait lorsque s'ouvrait ses larges portes. Des billets comme celui-ci, mon voisin me disait l'autre jour qu'il doit s'en tapir encore quelques-uns sous des lattes de parquets ou bien des faux plafonds. Je voyais son regard s'éclairer. Avait-il quelque lieu en tête ? Vu la dégringolade puis l'agonie du franc, la banque de France vous en donnera 0,76 euro l'exemplaire. Pas de quoi aller bien loin, quand on sait qu'il y a un siècle, on pouvait s'acheter une voiture avec deux comme celui-ci. Pour intéresser un collectionneur à un prix conséquent, le billet de cinq cent francs rose et bleu doit avoir conservé avec lui un peu de son craquant d'origine. Peu de chance qu'après de longs séjours dans l'humidité de telles caches ce soit le cas. Alors que faire de ce genre de trouvailles ? Les encadrer dans le salon, entre deux estampes japonaises. Les figures allégoriques roses et bleues qui s'y profilent n'ont-elles pas fière allure? N'aguichent-elles donc pas l'oeil aussi bien que des geishas, telles des madones de squares de sous-préfectures ? A bien y regarder, il y a du rimbaldien dans ce billet défunt, "square où tout est correct, les arbres et les fleurs..."

jeudi, 14 février 2008

Mais où sont les polémistes d'antan

Le 9 novembre 1944, Georges Bernanos rédige un article, "La France dans le monde de demain", que je relisais ce matin. (1) Et tandis que le bus tournait dans les rues sombres de la ville où ne se distinguait vraiment que le rond des lampadaires dans une brume sale et de pollution, je me disais que les polémistes de naguère croyaient encore à la possibilité de bousculer la société par le moyen d'un livre. ("J'ai la conviction de parler au nom d'un grand nombre de Français" écrit Bernanos) . De quelque bord qu'ils fussent, ils croyaient à  leur cause. ("O vous qui me lisez, commencez par le commencement, commencez par ne pas désespérer de la Liberté") Tels les anciens soldats, ils allaient, armés de figures, de lyrisme et de naïveté dans le sillon de leurs lignes. S'ils n'étaient pas tous prets à "mourir pour des idées", du moins croyaient-ils que la parole avait encore le pouvoir d'alerter les hommes, qu'il suffisait pour cela de mettre le paquet, voire d'en rajouter une louche. Extrait de cet article de Bernanos, contre la "civilisation des machines" à laquelle il oppose ce qui reste de la civilisation des Droits de l'Homme :

"L'énorme mécanisme de la Société moderne en impose à vos imaginations, à vos nerfs, comme si son développement inexorable devait tôt ou tard vous contraindre à livrer ce que vous ne lui donnerez pas de plein gré. Le danger n'est pas dans les machines, sinon nous devrions faire ce rêve absurde de les détruire par la force, à la manière des iconoclastes qui, en brisant les images, se flattaient d'anéantir aussi les croyances. Le danger n'est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d'hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. Le danger n'est pas que les machines fassent de vous des esclaves, mais qu'on restreigne indéfiniment votre Liberté au nom des machines, de l'entretien, du fonctionnement, du perfectionnement de l'Universelle Machinerie. Le danger n'est pas que vous finissiez par adorer les machines, mais que vous suiviez aveuglément la Collectivité  - dictateur, Etat ou Parti - qui possède les machines, vous donne ou vous refuse la production des machines. Non, le danger n'est pas dans les machines, car il n'y a d'autre danger pour l'homme que l'homme même. Le danger est dans l'homme que cette civilisation s'efforce en ce moment de former".

Où en sommes nous, soixante quatre ans plus tard ? A lire le bouquin d'Olliver Dyens, La condition inhumaine, qui se veut une réflexion critique sur ce même sujet, nous serions en plein marasme. Nous serions devenus, au centre des machines qui nous font naître, nous surveillent, nous guérissent, nous alimentent, nous instruisent, construisent nos villes et nos maisons, "une machine qui palpite"...  La polémique s'arrête sur cette belle vue de l'esprit. En comparant l'écriture de Bernanos et celle de Dyens. on voit à quel point la technique (contre laquelle pestait Bernanos) a intégré, via la promotion de la linguistique et celle des sciences humaines, l'espace de la littérature comme celui de l'édition. Si bien que, ô vaste ironie, ô vaste fumisterie, même la pensée critique- même la polémique-, est devenue une technique. Je ne suis pas en train de dire que les polémistes du passé écrivaient sans technique : ils maîtrisaient évidemment toutes les règles de l'éloquence. Mais ils ne se laissaient pas, du moins les meilleurs d'entre eux, maîtriser par elle. Leur démonstration donnait encore à entendre la voix de leur passion, celle de leur désir, celle de leur colère. La sincérité de Bloy, malgré -et même contre le langage-, est, par exemple, évidente. Celle de Bernanos ne l'est pas moins. Si je trouve, dans l'édition contemporaine, si peu de polémistes dignes de ce nom, n'est-ce donc pas à cause "de cet homme habitué dès son enfance à ne désirer que ce que les machines peuvent donner", cet homme que cette civilisation s'est efforcé, depuis une cinquantaine, d'années de former ?

(1)Il se trouve en annexe dans l'édition de poche de La France contre les robots.

mardi, 12 février 2008

Saturation d'écrits

L'écrit se perd. C'est un constat effectué par tous ceux dont le métier est de se pencher sur des copies. Et pourtant, direz-vous, la société dans laquelle nous vivons est saturée de toute sorte d'écrits. Ecrits lapidaires, approximatifs, fautifs autant que multiples et bariolés.  Ecrits identitaires ou communautaristes, brandits sur des écrans ou du papier, comme le sont de simples images. Ecrits pub, écrits slogan, écrits gros-titres...  Partout, des écrits ; des écrits, cependant, que plus personne de visible ni d'incarné ne produit jamais sous nos yeux. Je me souviens, il y a déjà une bonne dizaine d'années de cela, m'être fait arracher un chèque des mains par la caissière d'une pizzeria qui - au demeurant - n'était pas des meilleures : "ne le remplissez pas, la machine s'en chargera...." Impression bizarre d'avoir presque pissé contre l'autel ou enfreint le protocole de je ne sais quelle cérémonie de fourmis. Etait-il désormais obscène d'écrire en public ? Et la machine s'est chargée d'écrire, en effet, le montant du chèque à ma place. Rien que du banal.

Rien que du banal que les enfants voient sans cesse se produire autour d'eux. Qui écrit encore, de façon réelle et régulière, de vrais textes dignes d'intéret dans sa vie quotidienne ? Dans la saturation d'écrits qui nous environne, nous perdons collectivement l'écriture. Il n'y a bien que les collégiens, les lycéens et les étudiants auxquels d'indélicats conservateurs demandent encore de produire du texte écrit, et encore, pas toujours de façon manuscrite. Les résultats, maintes fois décrits autant que décriés, sont des résultats le plus souvent catastrophiques. Et le mouvement est irréversible. Car nous avons quitté la civilisation de l'écrit : l'écrit avait besoin d'espace, de temps, de nature, d'individus libres, autonomes, conscients, cultivés et singuliers. L'espace se restreint, le temps coagule, la nature se transforme, la culture se massifie, que dire des individus libres, autonomes, conscients, singuliers ? L'écrit ne pouvait se maintenir que dans un monde nuancé - où sont les nuances, dans la civilisation techno-médiatique de masses dans laquelle nous sommes entrés. Notre perception du monde est à la fois trop lourde et trop rapide pour l'écrit. Bien sûr, demeurent les irréductibles dont je fais partie - pour combien de temps, ou plutôt pour combien de générations ? Maîtriser correctement la langue écrite est encore perçu par beaucoup d'hommes et de femmes comme un acte encore nécessaire, certes. Mais nécessaire à sa survie, pas à sa vie. Un acte certes encore nécessaire, mais, déjà, un acte qui n'est plus du tout fondamental. Or un acte qui n'est plus perçu comme fondamental, dans quelque civilisation que ce soit, est condamné, à plus ou moins long terme, à disparaitre : "a quoi ça sert?" s'interrogent en effet en choeur les plus nombreux, qui sont toujours ceux que Bernanos appelait "les imbéciles."  Ainsi s'effaça de la mémoire du peuple l'habitude de croire et de prier, lorsque le système imposé à tous l'exigea de chacun. Car je suis convaincu que, de la même façon qu'on m'ôta le chèque à remplir des mains, on retira le livre de prières de celles de mes ancêtres. Avec de semblables arguments. Ainsi va la civilisation. Tant qu'à la fin elle se brise.  

samedi, 09 février 2008

Paul Lintier

Il est dans le deuxième arrondissement de la bonne ville de Lyon une petite rue assez courte et peu connue, dans le quartier de Bellecour. C'est la rue Paul Lintier. Ce dernier est à présent presque complètement oublié. Pour acquérir  ses ouvrages, il faut veiller à l'affût sur ebay, ou les commander sur un site de bouquinistes.  Paul Lintier, critique d'art dans le civil puis artilleur sur le front, est l’auteur de deux journaux de guerre importants : Le tube 1233 (1917) et Ma pièce (1918). L'Académie couronna le premier, l'Humanité publia le second en feuilleton. Dans le premier, Lintier a cette 176d16bd81fd06c2c811915226160d59.jpgexpression pour désigner la guerre moderne dont il découvre l'horreur sur le front : "la guerre n'est rien d'autre que l'absurde victoire du fer sur l'esprit" Sensation insupportable de compter pour du beurre, dans l'héroïsme autant que dans la lâcheté : « Pourquoi, au lieu de nous leurrer de victoires imaginaires, ne pas nous avoir dit : Nous avons affaire à un ennemi supérieur en nombre. Nous sommes obligés de reculer en attendant que notre concentration s’achève et que les renforts anglais arrivent ? Avait-on peur de nous effrayer par le mot retraite, alors que nous en connaissions la réalité ? Pourquoi ? Pourquoi nous avoir trompés, nous avoir démoralisés ? »  Ecrit à froid, au jour le jour, sans complaisance, sans emphase, sans plainte, Lintier, un jeune homme cultivé, tolérant, énonce cet effroi, ce cafard qui s'est saisi de lui devant l’énigme moderne de la machine mise au service de la destruction.  Jean Norton Cru (1), on le sait, ne fut pas tendre avec les romanciers de la guerre, du type de Roland Dorgelès ou d'Henri Barbusse  : « Ceux qui souhaitent que la vérité de la guerre se fasse jour regretteront qu’on ait écrit des romans de guerre, genre faux, littérature à prétention de témoignage, où la liberté d’invention, légitime et nécessaire dans le roman strictement littéraire, joue un rôle néfaste dans ce qui prétend apporter une déposition. Tous les auteurs de romans de guerre se targuent de parler en témoins qui servent la vérité, qui révèlent au public la guerre telle qu’elle fut. ils s’indignent si on élève un doute sur le moindre détail de leurs récits. Comment concilier cette prétention avec la liberté d’expression et l’indépendance de l’artiste ? En fait les romans ont semé plus d’erreurs, confirmé plus de légendes traditionnelles, qu’ils n’ont proclamé de vérités, ce qui était à prévoir. » Or les seuls écrits qu'il sauve, dans son petit opuscule Du Témoignage, sont précisément ceux de Paul Lintier.

De même Henri Béraud, qui écrit dans la préface du journal de 1917 : « Et le dernier fut Paul Lintier, l’auteur de Ma Pièce et, de loin, le plus grand écrivain de la guerre, l’espoir assassiné de notre génération (…) Il fut tué le 15 mars 1916 sur l’Hartmanswillerkopf, en laissant deux livres pétris de la terre des morts et du sang des soldats. Sur la manche gauche de sa vareuse, il avait fait tailler une poche et, dans cette poche, il y avait un carnet de notes où ses compagnons de pièce lurent à travers leurs larmes : Je vais mourir. Sur les perspectives de l’avenir qui toujours sont remplies de soleil, un grand rideau tombe. C'est fini. Cela n'aura pas été long. J’ai vingt ans. » Béraud et Lintier s'étaient bien connus à Lyon. Ils étaient amis des mêmes peintres. Lintier avait réalisé une étude sur Adrien Bas (2) , dont Béraud avait déjà signé la préface.  « Je fus probablement le seul confident littéraire de Paul Lintier, le seul écrivain qui l’eût connu, fréquenté, encouragé durant son éphémère et charmant passage (…) Nous nous aimions comme s’aiment deux poètes dans les romans de 1830», écrit-il. Et, plus loin : « Très tôt, il avait compris que la plus haute tâche du romancier a pour fins la notation des grands rythmes humains et de l’âme complexe, convulsive et décevante des foules. Il accumulait les observations sans rien noter, riche d’une extraordinaire mémoire. Surtout, il regardait. Et il savait voir. C’est le don le plus rare chez l’écrivain autant que chez le peintre. Il mourut quand il atteignait à peine vingt trois ans – un âge où la plupart n’ont guère dépassé les projets, les doutes et les intentions. Et, déjà, il projetait des grands livres. Si l’on en publie un jour les plans, les ébauches, les fragments, nous connaîtrons que Lintier eût porté l’un des plus beaux noms des lettres françaises modernes. »(3) Tout cela n’a pas empêché Lintier d’être foudroyé par un obus, alors qu’il était en train d’écrire, précisément. Écrire : « Ceux qui viendront ici, et qui verront le grand geste uniforme que tracent sur la terre les croix, lorsque le soleil roulant dans le ciel fait bouger les ombres, s’arrêtent et comprennent la grandeur du sacrifice. C’est cela que veulent nos morts. C’est cela que nous voulons, nous qui demain, serons peut-être des morts. »  (Paul Lintier, Ma Pièce )


1. Jean Norton Cru, Du Témoignage, Ed. Allia, Paris, 1990. Notons également que Dorgelès, lui-même, évoque  allusivement dans la dernière phrase de son de son roman  le remords « d’avoir ri de vos peines » et « le pipeau » qu’il aurait « taillé dans le bois de vos croix ».

2. Un peintre, Adrien bas, Paul Lintier, L’œuvre nouvelle, 1913

3. "Souvenirs sur Paul Lintier", préface de Le Tube 1233, Paul Lintier, Paris, Plon, 1917

mercredi, 30 janvier 2008

Décasyllabe

Est-ce une plaisanterie ? Devant la craie brève du poème qu'à peine j'achève de tracer sur les dalles de la rue Berger vient de passer un individu aussi encravaté que pressé et qui poussait son sosie assis sur un fauteuil roulant.  Le fait peut, certes, aisément s’expliquer : les jumeaux, comme d'ailleurs les handicapés, sont de plus en plus voyants dans les couloirs et les niches de la société. Personne, cependant, n’arrêtera jamais aussi longtemps son regard sur eux deux que je ne le fis. Etrangeté. C’était un couple de trentenaires, tous deux vêtus d'un costume de marque, l’un poussant, l’autre assis, nimbés également dans une  citoyenneté rigide et triste, déjà fanés parmi la foule de l'après-midi : Celui qui était assis portait sur la sienne et sur ses genoux la malette de celui qui poussait, comme s'il était sa seule famille sur Terre. Quoi d'essentiel dedans ? Ils n'avaient plus la même chevelure, et je ne saurais dire lequel des deux s'était teint. Comment, non plus, déceler lequel était l’original et lequel la copie ? Relevant les yeux sur la foule, je découvris alors que tous, en la rue Berger jadis si ensoleillée, avaient l’air de faire tout de même,  véhiculant contre soi, ou bien en soi, ou bien au pire au dedans de soi, la lourdeur empesée de son propre sosie, handicapé. Sosie comme préventif, contemplant la lointaine sécheresse et la fadeur martiale d'une aventure ici-bas déjà numérisée, et dont les mains posées sur les genoux n’oseraient plus ni bâtir, ni caresser, ni gifler, ni voler, ni mendier. Et lequel tirant ? Et lequel poussant ?  Mon trouble passé, je reprenais là où je les avais laissés le lent cheminement et la patiente répartition sur le sol des lettres du décasyllabe du matin, du soir ou de la nuit, que sais-je ? Mais qui creusa ma paume, ô ! si peinée ?

samedi, 26 janvier 2008

Si Cérès m'était contée...

Cette coupure demeure aujourd'hui l'une des plus recherchées par les collectionneurs, en raison, disent-ils, de sa valeur faciale assez unique, il est vrai, dans l'histoire du billet français (300 francs). Elle représente sous un jour pour le moins moderne le visage de la déesse CERES, déesse latine des moissons, du blé, mais également de la semence, de la prodigalité, de la fécondité et de la jouissance féminine, comme le rappelle en souriant le bon vieux Saint Augustin de La Cité de Dieu.  Bien connue des philatélistes, CERES l'est aussi des numismates : la Banque de France, en effet,  la pratique depuis le dix-neuvième siècle, et l'on trouve son portrait en filigrane sur de nombreux billets antérieurs à celui du Cléme82312eaa47fdde3775e4e78b96b715d5.jpgnt Serveau mis en circulation à l'occasion de l'échange de billets de 1944. Mère au coeur inconsolé, qui perdit à jamais son enfant, Cerès est devenue pourtant la figure de la mère nourricière universelle, adorée et célèbrée à Eleusis. Pourquoi La Fontaine, dans le Pouvoir des Fables, la fait-il aller si bon train, en compagnie d'une anguille et d'une hirondelle ? Le peuple tout entier, en tout cas, se demande comme elle passera le fleuve, quand le fabuliste interrompt son récit pour amener sa morale :

Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Pour en revenir au billet, j'ai toujours trouvé dans son dessin ce qu'il faut de sensualité et de sévérité pour former ce qu'on appelle un beau visage : cet ovale assez long et rond, ma foi, cette chair rosée sur fond d'écran blanc, bien que saisi de trois-quarts; ces fossettes, ces lèvres pulpeuses, ce regard marron, la ligne de ce  cou puissant et fin. Un accessoire, surtout, attire l'oeil, ce foulard fait d'épis de blés, dont au centre repose une sorte de coquillage nacré. Octobre 1945 :  Jean Paul824b631dd075b05af5f4bc80cdafb25e.jpg Sartre et Maurice Merleau Ponty enfilent la rue des Saints-Pères en débattant du premier numéro d'une revue de gauche qu'ensemble ils viennent de fonder. En se dirigeant vers la rue Sébastien Bottin, ils passent devant une photo de Clark Gable et Vivien Leigh : Six ans après sa sortie aux Etats-Unis, Autant en emporte le vent arrive à Paris. Le temps est un temps d'octobre, un ciel un peu venteux, gris et filandreux sur une capitale pas encore remise des traces les plus douloureuses de la guerre...  Non loin d'eux, le deuxième sexe trottine à bons pas, et ses talons pas encore plats claquent l'asphalte fraîchement humide : une Cérès aux Temps Modernes, ce billet en main... Je l'imagine fort bien, Simone, se faufiler vers une boutique de Saint-Germain située entre deux cinémas - on jouerait dans l'un La Belle et la Bête de Jean Cocteau et dans l'autre Les Enfants du Paradis de Marcel Carné. Elle  aurait donc ce billet à la main et pour trois cent francs s'offrirait l'un de ces foulards à la Cérès, puis le nouerait sur sa brune chevelure. Ne trouvez-vous pas cette ressemblance éloquente ? Pas plus qu'on ne nait Cérès, en des temps antiques comme en un siècle plus moderne, "on ne naît pas femme, on le devient". Il ferait beau voir le contraire.

 

samedi, 19 janvier 2008

L'écorché des marées

L’écorché des marées demeure, devant le ressac, tel le guide attentif des dunes : tout inquiet qu’un froncement d’algues le découvre parfois, la vigilance pourpre de son corps veille à la coulure apaisée des signes, jamais cédant à l’horizon douanier. L’écorché des marées possède la filante et secrète botte d’un calendrier pour lui indiquer et la fréquence et le tumulte des charges carillonnantes contre la peau vermoulue de son corps. Il connaît par cœur la surface restreinte de sa durée et ne se languit que de notes authentiques, devant la ligne de fuite des futurs comprimés. C’est pourquoi lui convient fort, comme une très vieille bruine qui s’accroche à l’habit, l’humidité de sa très vieille langue avec laquelle il n'a appris qu'à durer malgré la véhémence et le tort, car à aucun moment, il ne constata dans l’algue leste de ses strophes le soupçon même du plus infime dépérissement.  Avec parcimonie et d’une voix discrète, l’humide parole indique la provenance de sa liquide matière, tout empreinte des marées. Elle rappelle le temps et le lieu et l’issue : Elément, jamais davantage, de ce qu’une simple mélodie peut affirmer de soi :

Goutte, elle demeure en attente

Puis glisse mais sur la margelle

Se défait avant de filer

Dans la malice d’un vieux puits 

Du tiret fin, qu’elle offre d’elle

 

lundi, 14 janvier 2008

L'ancêtre laboureur

Ses ancêtres poussaient la charrue. Etrange, cette envie, qui leur fit quitter leur sillon. Une lueur au loin : c'était la ville. Là-bas, des sourires carnivores. Sourires quand même, se dirent-ils. Et, bien que les pantalons de velours leur usassent l'intérieur des cuisses, ils se mirent en route. C'était, pour certains, il y a deux ou trois siècles... Souci de prospérité ? Envie de foutre le destin sens dessus-dessous ? De dire son mot dans l'Histoire ? L'homme, tout compte fait, n'est-il pas un animal mimétique ?

On s'est retrouvé entassé à plusieurs générations dans des lieux exigus, poussés au sens propre hors de nous-mêmes par une force tenace qui ne voulut plus voir dans le troupeau que des individus, force qui devint tant bien que mal une tradition démocratique. Certains carreaux de la cuisine étaient alors branlants et nous n'avions pas de chauffe-eau pour se laver. Quand les filles se dénudaient, il fallait faire le pied de grue à la porte. Mais le progrès filait sa route, et nous la sienne. La liberté guidait le peuple.

A force d'être tournés vers l'avenir, nous oubliâmes le passé. Des brocanteurs ont vidé de nos greniers les épaves qu'on y laissait, et les ont vendues fort cher à des collectionneurs de passage. Les étagères de nos armoires furent dépossédées des mouchoirs en dentelles brodées aux initiales d'antan qui sentaient les herbes de Provence. Nos mouchoirs usagés, à présent, nous les jetons.

Puis nous vendîmes nos greniers et nos armoires à tant le mètre carré. De ponts en ponts, nous parvînmes enfin à la capitale. Sur ses affiches électorales, un président de la République - je ne sais plus lequel, c'est si commun, un président de la République - souriait à pleines dents. Beaucoup de papier monnaie passant par nos poches, quand nous songions à l'ancêtre laboureur, nous pouvions songer sans frémir de ridicule que nous étions devenus des êtres civilisés. Qu'il pourrait être fier de nous.

Un jour pourtant, tandis que nous vieillissions, il revint hanter nos traits peu à peu. Je ne sais quel fut le premier d'entre nous dont il se saisit. Sous le galurin posé de guingois, la ressemblance avec sa photo écornée et jaunie - encore que nul parmi nous n'était encore capable de dire si c'était bien lui qui figurait dessus, ou bien un petit-fils ou un voisin, qu'importe en la maison commune - la ressemblance était si frappante qu'on en restait tous au perron comme saisis, hésitants à l'inviter à prendre place au repas de famille.

A quelques mètres sous le carreau, là, sous nos pieds, c'était encore la terre, son domaine, son sillon. La terre, qu'il pointait du doigt. Deux ou trois siècles étaient passés, guère plus. Suffisamment pour balayer tous nos savoirs et de vent établir nos domaines. Son regard était, malgré cela, et malgré la grande fatigue, et toute sa vieillesse, demeuré confiant et droit.  Nous n'eûmes plus, dès lors, qu'à attendre (attendre, nous avions perdu, entre autres, cette habitude...) qu'il ouvrît la bouche, nous demandant plein d'effroi en quel patois il articulerait son premier mot, de quel geste il accompagnerait sa première sentence.

 

 

 

mercredi, 09 janvier 2008

La mode était aux fraises

de8c45ab6aeb64d4004c847ecc29abb2.jpg"C'était tout juste après la guerre,
Dans un petit bal qu'avait souffert.
Sur une piste de misère,
Y'en avait deux, à découvert.
Parmi les gravats ils dansaient
Dans ce petit bal qui s'appelait...
Qui s'appelait... qui s'appelait... qui s'appelait..."


Bourvil : "Le petit bal perdu" (1961)
Cela ne vous dit rien ? Je ne sais pas pourquoi, la chanson de Bourvil "C'était bien" (1961) me fait penser à ce billet de cent francs 1940. Bizarre association d'idées. Mais il se trouve que Bourvil partage avec Gabin la tête d'affiche d'un film où l'on retrouve le Paris de la guerre et celui du marché noir, vous connaissez, bien a580769a569dd3d3d79d3f7722e85764.jpgsûr, "la traversée de Paris"de Claude Autant Lara. La traversée de Paris, c'est aussi l'un des motifs de ce billet : regardez bien, derrière cette femme en péplum et l'enfant, et derrière les caractères rouge cerise de la somme de cent francs, le dessin d'après une photo prise d'avion de Paris. Cette photo de Paris... A l'époque, Paris vu d'avion, c'est une nouveauté. De ces avions dont on largue aussi des parachutes ou des bombes, voici qu'on tire des perspectives insolites, tiens, par exemple, ce Paris que traversent André Bourvil et Jean Gabin, durant une nuit d'Occupation, ce Paris encore en noir et blanc. Dans les valises de ces deux personnages, du cochon découpé en morceaux ( excusez-moi, fonddetiroir, encore du cochon). N'a-t-on pas dit de ce billet cent francs Sully qu'il avait été le billet de marché noir? Ah, cette scène où Gabin hurle sur De Funès, lequel refuse de lui livrer son cochon! Et, de trottoirs déserts en bars fermés, cette déambulation à deux dans un Paris perdu qui, comme le p'tit bal, a lui aussi souffert. Pour combien de centaines de Sully, dans ces quatre valises ? Sully... lui qui prétendait que "labourage et paturage"... Maximilien de Béthune, duc de Sully, mort à quatre vingt un an en 1641...

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La mode était alors aux fraises. Avec ses plis et ses godrons, au moins cet ustensile évitait -il les problèmes de torticoli et, assurant le maintien du menton, mettait-il hardiment en valeur le visage de celui qui la portait. Marqueur de la classe sociale et du statut de qui fièrement l'arborre, la fraise, en d'autres termes, mieux encore que la cravate, le noeud pap' ou la lavallière, la fraise fut injustement reléguée dans les poubelles du prêt à porter. La fraise doit donc, en ce jeune millénaire qui voit un audacieux président désirer mener une politique de civilisation, la fraise doit être réhabilitée; et je connais certains élégants capables de s'en ceindre au matin le col pour offrir ce plaisir-ci à tous ses contemporains, au nom d'une réaction vive et sans concession devant la vulgarité dudit président. Contemplez un instant le profil du hautain Sully : ressemble-t-il pas à un grisonnant Grand Meaulnes, le regard figé dans le lointain sur quelque doux clapotis de la Loire, entre deux prairies ondoyantes de lumière ? Derrière lui, les reliefs charmants du village et du massif château de Sully-sur-Loire, dont un quidam aujourd'hui, pour la modique somme de 6 euros, peut faire la visite non-guidée ( avec un guide, ce sera un euro de plus). Sully mourut à quatre vingt-un-an en 1641, après avoir été surintendant de tout ce qui nécessite une surintendance, survécu à l'assassinat de deux rois Henri, s'être converti au catholicisme et avoir amassé une fortune considérable. Beau palmares en ces temps réputés de tourment. C'est ce fameux porteur de fraise (au singulier) qui entreprit la construction d'une capitale, Henrichemont, en l'honneur du bon roi Henri, celui dont Alceste, dans sa chanson, aimait tant les moeurs et la franchise. Le bon roi Henri à qui la BdF fit aussi l'hommage d'un billet - on aura donc dans ce blog l'occasion certaine d'en toucher mot un jour ou l'autre. Pour en revenir à la coupure de son ministre, il en a été tiré tant d'alphabets, du 19 mai 1939 au 23 avril 1942, que c'est désormais, hélas! un billet très quelconque : En farfouillant dans le tiroir de quelque vieux buffet de campagne, vous aurez peut-être une chance d'en dénicher un, tout froissé, tout taché. Dites-vous qu'il ne vaut, certes, pas grand chose sur le marché de la numismatique contemporaine. Pourtant son aptitude à éveiller, comme une chanson des rues, je ne sais quelle nostalgie d'un pays ou d'une époque, d'une campagne verte sous des cieux non pollués,  et de quelque aïeul porteur de fraise, de la chanson d'un moderne misanthrope qui s'appelait... qui s'appelait... qui s'appelait...