jeudi, 10 juillet 2008

Le Bât d'Argent (Joseph Jolinon)

         

« Moins de dignité, un peu plus de fric » : La formule résume la triple crise, économique, morale  et religieuse, qui cingle de plein fouet la bourgeoisie lyonnaise au cours des années trente, et dont témoigne le cycle des trois romans que le romancier Joseph Jolinon consacre à la décomposition d’une famille, les Debeaudemont. La question romanesque de la transmission (celle de l’argent, celles des sentiments, des comportements, des valeurs) est au centre crucial des enjeux sur lesquels reposent les intrigues entremêlées : Tout comme la mère, fille de financiers « apparentée à ce que Lyon compte de bourgeoisie ancienne restée pure de mésalliance », a tenté comme elle le pouvait, durant les deux premiers tomes, de concilier adultère et catholicisme,  le fils va longtemps hésiter entre sa passion, qu'il croit sincère, pour une dactylo de la Guillotière et la dot, qu'il sait nécéssaire, que lui tend un des partis les plus intéressants de la ville :

 "Les heures se succèdent, sonnées avec lenteur par les églises de la ville ancienne, aux cloches différentes, éveillant les souvenirs de combien de générations retournées en poussière, parmi lesquelles combien de fils de familles tombés dans les bras de filles du peuple ! Pathétiques nuits lyonnaises au bord de la Saône au calme plat, fenêtres closes et feux éteints, toutes barques amarrées Nuits en mouvement perpétuel d'eau qui coule des collines et des brumes qui renaissent pour s'évanouir, vouées à la vie secrète"

Quant au père, on sait depuis la fin de L'Arbre sec qu'il a fini suicidé dans la Saône.  A la fin de ce tome III (Le Bât d’Argent), son digne rejeton qui finit marié à une femme qu'il n'aime pas s’exclame :  « ça m’est égal,, pourvu que ça dure autant que moi » : Moi ! Tel sera donc le mot de la fin de la trilogie, et on sait combien, dans un roman bien ficelé, ce dernier mot compte. Comment mieux mettre l’accent sur cette montée en puissance des divers individualismes qui structurent l’ensemble des conflits présents, conflits que ni l’époque ni la ville n’ont les moyens d’absorber ? La scène durant laquelle est estimée à son juste pesant d’or la valeur de l’héritage qui a survécu aux affres de quatorze-dix-huit,  mille neuf cent dix-sept et mille neuf cent vingt-neuf est, à ce titre, éloquente :

« Emprunt de l’Etat Russe, à quatre et demi Obligations de cinq cent francs...

-          Combien ?

-          Cent soixante.

-          Quatre-vingt mille francs qu’il a mis là ! Une part de la dot de ta mère Ca vaut quinze cents francs le tout, à l’heure actuelle. C’est quand même foutant ! Continue !

-          Cinquante emprunts à Saint-Pétersbourg, 1912

-          Même chose. Passons !

-          Brazil Railway Company, six pour cent, 1913. Vingt obligations ...

-          Ce n’est plus côté depuis cinq ans il y a un procès… »

Cela se poursuit durant des pages : moment pathétique durant lequel le Bât d’Argent, point encore absolument vide, se découvre tout de même pathétiquement bien entamé : « La génération qui borde le ciel de nuées tragiques n’est pas celle qui reçoit l’averse », en conclut le fils de famille  à une autre page du roman. Belle formule, et comme vouée à être répétée fort amèrement par chaque génération qui suit l'autre : « Tout nous dit que nous ne vieillirons pas comme vous, derrière des banques et des frontières barbelées, jouissant à loisir du droit de cultiver les arts, de gominer nos phrases et nos cheveux blancs ». Tandis, donc, que le fils se console dans les bras de sa maîtresse, une fille du faubourg avec lequel il apprend durant quelques jours à regarder le monde d’en bas, et pour laquelle il vendra tout de même, avant qu'elle ne meure, "la moitié de son paquet de titres", sa digne mère - à qui tout le monde répète que le deuil lui va bien - contemple inlassablement des paysages :  « Que de laideurs démocratiques », soupire tristement la dame de Lyon, sur le point d’arranger le mariage du dernier représentant des Debeaudemont  du haut du fort de Loyasse,  «que de laideurs », comme « une offense à sa jeunesse »,  «les  jardins ouvriers »  et  «les habitations à bon marché » qui fleurissent et sur la colline et la défigurent...

Avec ce mariage final, chacun peut penser que tout va rentrer dans l’ordre, la loi voulant que 1934 suive harmonieusement 1933, lequel se serait en toute simplicité substitué à 31-32, avec la même allégresse qu'un pas de danse sur un parquet ciré  ; le père aurait remplacé le fils et la dame de Lyon pourrait retourner prier à Fourvière en compagnie de sa bru, en toute tranquillité. Mais le romancier nous rappelle discrètement qu'entre 1931 et 1935, des événements se sont déroulés en Europe : mines qu'il dépose, en quelque sorte, sous les pas de personnages moins avertis qu'il ne l'est. On comprend que ce mariage sera le commencement d'une autre dégringolade. Certes, Joseph Joninon n'a pas ce style claironnant, parfois famboyant qu'on reconnait - et moi le premier - à Henri Béraud. C'est un auteur au verbe plus neutre, qui décline son phrasé un ton en-dessous. Il a cependant une façon malicieuse de travailler le cliché, en artisan de la langue conscient et soucieux du bel ouvrage. Cliché, mis au service de la lucidité. La critique de l'époque l'a souvent comparé à Montherlant (en raison, sans doute, de son discours récurrent sur l'avénement du sport). Ce qui m'intéresse chez lui, c'est sa façon de tirer un parti romanesque de la crise insoluble que traverse la société bourgeoise des années trente. Avec cette trilogie qui mériterait une ré-édition, il brisait, pour ses contemporains qui se croyaient "à l'abri", une illusion très vivace dans la France de son temps - et qui l'est certainement dans celle du nôtre  (Ah, les bo-bos!, droitistes comme gauchistes)  : celle  qu’on pourrait, au nom du droit magique que confère la "mondanité", échapper aux violences des remous de l’Histoire, au nom des droits de l'homme et de ceux du chrétien, courcircuiter comme par enchantement ceux, toujours prégnants en littérature et ailleurs, du Destin.

dimanche, 04 mai 2008

Bérégovoy : Derniers sursauts du romanesque

Un romanesque à la Simenon presque trop criard : ce canal où flotte de la brume, ce camping non loin, dont les discours fleurent bon encore les comices agricoles flaubertiens, la haute silhouette des arbres de Nevers, cette province toute modelée à l’ancienne, où tout chemine lentement,  d’une part ; et d’autre part l’or et les scandales des palais de la république, les ponts et les quais striés des lueurs de la capitale, où siègent dans la nuit les silhouettes des bâtisses  des chaînes de télés et de radios, des ministères et des banques et, pour faire le lien entre ces deux contrées que tout paraît opposer -  la province et la capitale - , une voiture de fonction dont la boite à gants  recèle une arme de fonction, roulant à toute vitesse sur des bretelles d’autoroutes quasi désertes d’une part, d’autre part un hélicoptère rapatriant à l’heure du vingt heures le cadavre encore chaud d’un ancien premier ministre au crâne fracassé, de l’hôpital de Nevers où les médecins sont silencieux à celui du Val de Grâce où les médecins se taisent, comme dans une série d’Urgences : un romanesque décalé, pourtant. Un romanesque fané, même, auquel on fait mine de ne plus se prêter.  Un romanesque dont plus personne ne veut. Car 1993, ce n’est pas seulement la fin du roman de la rose, c’est également  la fin du roman d’un siècle et de celui d’un pays ; sous ce régime mitterrandien en pleine décomposition, la fin non romanesque d’un peuple, pour faire court.

En d’autres temps, en d’autres lieux, cette affaire Bérégovoy aurait suscité davantage d’engouement et provoqué de franches polémiques au sein de ce même peuple. Mais la France de 1993, déjà abrutie, déjà abâtardie, ne bronche pas. Ne bronche plus. La France de 1993 a déjà tourné sa page Simenon et laisse sur les canaux de Nevers flotter de la brume qui demeure silencieuse;  vers un siècle qui arrive à grand pas, la France de 1993 est toute arcboutée, toute tendue ; les affairistes pullulent. Vite. Comme elle a depuis longtemps pollué ses rivières, vendu ses paysans et liquidé une bonne partie de son patrimoine, la France de 1993 se fout de Bérégovoy comme elle se fout de Simenon, tous deux d’un autre siècle, déjà, pour ne pas dire d’une autre civilisation. Vite. Drapée dans son émotion à l’heure du petit noir, l’opinion publique se contente d’un mensonge proprement présenté par les manchettes des journaux de la cohabitation : Dans ce pays fatigué, cette opinion n’a pas plus d’intelligence que la fumée qui flotte sur les canaux de Nevers, guère plus de consistance que celle qui s’échappe de la pipe de Maigret – pardon, de Bruno Crémer jouant Maigret.  Vite. Tout le monde sent bien qu’un mensonge latent entoure cette mort, mais tout le monde a d’autres chats à fouetter. 1993, cela fait presque vingt ans que le chômage et que la crise économique sévissent. Alors, passé le week-end du Premier mai, la mort de Bérégovoy indiffère assez vite. La mort de Bérégovoy, malgré son romanesque flagrant, ne réveille pas le pays. Et c’est bien cela, le pire. Le  vrai drame. Le vrai assassinat ou le vrai suicide, comme on l’entend : car quinze ans plus tard,  la mort de Bérégovoy laisse entrevoir à quel point, dans un pays jadis si littéraire, tout romanesque est désormais d’un autre siècle. Ainsi va, ainsi file, désormais, le monde. A rebours du romanesque, ou du cadavre de sa lenteur « suicidé ». Vite.

 

dimanche, 19 août 2007

Le dernier franc

 Un matin du 15 janvier 1960, madame Pluche passa chez le charcutier du bas de la rue Romarin pour retirer le poulet qu’elle avait commandé trois jours auparavant.

« Je n’ai qu’un billet de mille. Je vous devrai quatre vingt francs….

-Vous inquiétez donc pas, madame Pluche, fit le commerçant. On aura bien le temps ! » Il se saisit du morceau de papier rose et rectangulaire que lui tendait madame Pluche. L'effifigie du rusé cardinal fila retrouver celles de ses pairs dans un compartiment du tiroir-caisse. Cela faisiait une bonne pile. Un joli tas, cramoisi et gondolé, une recette e0784a00ef281b340b2c884ddb23fb93.jpgrondelette. Sur chacun d’entre eux, la patine de plusieurs années de circulation : Certains rigides de graisse, d’autres fendillés, d’autres scotchés... Quelques -uns seulement, quelques-uns, dont celui que Madame Pluche venait de lui tendre, étaient flambant neufs. C’étaient les nouveaux, ceux que la Banque de France émettait depuis le début du mois. Madame Pluche disait toujours un billet de mille, le charcutier également. Ils n’étaient pas les seuls. En nouveaux, ils  auraient dû prononcer dix. Mais ils avaient bien le temps ! Après avoir installé son poulet dans son cabas, madame Pluche tourna à droite au sortir du magasin et commença à grimper d’un pas leste la pente de la rue.  Elle ne s’aperçut pas que, du coin de la place des Terreaux, un inconnu l’observait en souriant. Il portait un pantalon et une veste de flanelle, un pull-over en laine noir, des chaussures italiennes. Il glissa la main dans la poche de sa veste, la retira d’un air irrité, chercha dans l’autre poche : Il n’avait plus de cigarettes.  Dans le tabac qui faisait face à la charcuterie, l’étranger tendait maintenant un magnifique rectangle jaune d’où se détachait, d’après une esquisse de David d’Angers, un portrait de Bonaparte, et en chiffres majuscules dix-mille. La buraliste considéra ce rectangle avec b8c796693c82a7faae5c25ce97734aef.jpgmauvaise humeur et déclara, d’un ton peu amène :  « Sept cents soixante quinze francs ! Et vous n’avez même pas l’appoint ?"  L’étranger fit signe que non, en glissant dans sa poche le paquet de gauloises qu’elle venait de lui présenter. 

  « Voilà déjà qui font mille! conclut-elle en lui tendant quelques pièces. Et voilà qui font cinq mille! Et voilà qui font dix mille! » Insistant, à chaque fois, sur la finale mille afin de bien marquer sa contrariété, elle avait extirpé quatre Richelieu et dix coupures à l’effigie de Victor Hugo, plus ou moins neuves également, et plus ou moins nouvelles, qu’elle empilait une à une devant lui avec lenteur exaspérée, afin qu’il comprît bien à quel point se trouver, pour un simple paquet de cigarettes, dépossédée par lui en un seul coup d’un nombre tel de ces petites coupures lui paraissait inconvenant. Il les plia soigneusement, les glissa dans la poche de sa veste. Il s’en fut en remerciant.

Grande avait été la surprise de madame Pluche de trouver dans sa boite aux lettres une enveloppe à son nom contenant un billet de dix-mille francs tout neuf, accompagné de quelques lignes  :  Faites en l’usage qui vous conviendra. Je ne vous demande en retour que de me dire ce que vous vous serez offert avec  

On s’apprêtait à passer de l’ancien au nouveau franc, quelques deux semaines plus tard. Elle avait donc cru tout d’abord à un faux, une réclame de la Banque de France, et failli le jeter à la poubelle. Et si c’était un vrai ? Ce toucher, fin et craquant, cette odeur inimitable… Sur le recto figurait bien Buonaparte, dans son uniforme bleu au col rouge rehaussé, gravé de décorations qui ressemblaient à des feuilles dorées. C’était bien, derrière lui, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, vu de trois quart. Tout autour un ensemble de frises, auxquelles elle n’avait jamais prêté attention. Une pomme, par exemple, dans la frise du dessus. Deux pommes. Elle en découvrait même quatre, ainsi qu’une grappe de raisins, et cela la fit, du même coup, douter de son billet : Des fleurs, il lui semblait bien, oui, de mémoire…  Mais ces pommes, ces raisins, n’était-ce point finalement une farce ? Une idée lui vint à l’esprit. Elle fourgua donc ce matin-là l’enveloppe dans son sac et se rendit, comme d’habitude, à son travail en bicyclette.

On n’avait guère le temps de discuter quand on était, comme madame Pluche ou Patricia, ouvrières-conditionneuses : D’allées en allées, s’étalaient sur les tables des piles de paquets et des rangées de biscottes… C’est pourtant à Patricia, sa plus proche voisine sur la chaîne, que s’adressa naturellement madame Pluche ce jour-là, lui demandant d’un ton badin ce qu’elle ferait elle-même si d’aventure un inconnu lui offrait un billet de dix mille dans la rue. « Eh bien, ma foi, répondit-elle, si un inconnu m’offrait un billet comme ça dans la rue, je le prendrais, tiens ! ». « D’un inconnu ? ». Patricia haussa les épaules d’un air  dédaigneux comme pour dire  et alors, et  puis la sonnerie de la reprise écourta leur entretien, laissant la réflexion de madame Pluche seule avec son billet de dix mille francs.

Elle se rendit plus tard dans un magasin de Villeurbanne où personne ne la reconnaitrait, et acheta quelques bricoles qu’elle se proposa de payer avec son billet. L’épicier s’en saisit le plus naturellement du monde et s’apprêtait à lui rendre sa monnaie lorsque, jouant l’étourdie, elle fit semblant de la retrouver par hasard. Elle récupéra son billet, satisfaite de constater qu’il n’avait pas eu l’air plus troublé que cela par les quatre pommes et la grappe de raisins sur la frise supérieure du recto. Alors elle osa se rendre à la caisse d’épargne la plus proche, afin de retirer un billet du même type et se dépêcha de regagner son domicile.

Ils étaient à présent côte à côte sous la lampe à suspension, celui de la caisse d’épargne et celui de la boite aux lettres, sur la table rustique de sa cuisine. Et c’est en vain qu’armée d’une loupe, elle cherchait à déceler la moindre différence entre eux-deux. Après avoir examiné les motifs du recto et du verso, des filigranes, la forme des lettres, des numéros, des signatures, la seule conclusion à laquelle elle parvenait, c’est que l’un était neuf et, ma foi, l’autre pas ; ce qui à la fois la réjouissait et l’inquiétait : Qui pouvait bien avoir glissé une telle somme dans sa boite aux lettres ? Et, mon Dieu, dans quel but ? Elle relisait ces quelques lignes rédigées à l’encre fine sur la page arrachée d’un calepin. Après une nuit courte, le lendemain, elle dévala rapidement les étages de son petit immeuble jusqu’à sa boite aux lettres. A l’intérieur, il n’y avait  rien. Et le soir, en rentrant, non plus.

Ce n’est que la semaine suivante, dix jours avant Noël exactement, qu’elle en retira une enveloppe, avec cette fois-ci trois billets neufs, identiques au premier, mais sans aucun mot d’accompagnement. Le lendemain, elle en découvrait six, et le surlendemain douze.

Madame Pluche se dit qu’elle ne faisait de mal à personne en conservant cette petite fortune dans sa boîte à chaussures, dès lors qu’elle ne la dilapidait malhonnêtement et demeurait en mesure de la restituer à la police, si son origine se révélait frauduleuse. En ces fêtes de 1960, on ne causait un peu partout que de ces nouveaux francs dont le cours officiel débuterait le quatre janvier ; à partir de cette date, il ne leur resterait que quelques mois pour écouler les anciens ; c’est ce jour-là, précisément, qu’un premier élément d’éclaircissement apparut : de la même écriture fine et inclinée, sur une feuille de calepin toute semblable à la première, l’inconnu s’invitait chez madame Pluche le dimanche 16  janvier, afin qu’elle lui montre ce qu’elle s’était offert ; il lui proposait de lui confirmer son accord par poste restante.

D’aucuns, qui la croisaient dans la cage d’escaliers, lui auraient sans doute conseillé de confier tout cela à un commissaire avant qu’il ne soit trop tard : Madame Pluche, tout bien pesé, pouvait-elle prendre le risque de devenir la complice d’un malfaiteur ? Ne réponds  pas au diable qui sonne, chantait-elle lorsqu’elle était petite, dans le préau de son école.  Ni à tout ce qui t’étonne… Oui, mais c’était des ritournelles, un vieil air pas sérieux, que la tante Marcelle lui avait appris… Elle n’était alors qu’une enfant.

Lorsque, ce dimanche 16 janvier, l’inconnu entra chez madame Pluche, il jeta un œil sur le bouquet de fleurs qu’elle avait choisi, et qui trônait au centre de la table. Il remarqua qu’elle avait déposé tout autour une corbeille de pommes, une autre de raisins. En cette saison, c’était un bel effort ! Il glissa sa veste sur le dossier d’une des chaises qui entourait la table, puis s’assit et alluma une cigarette :

« Votre confiance me touche et ne m’étonne pas, Solange, fit-il. Vous méritez bien plus que ces quelques Bonaparte.Ah, si le monde était mieux fabriqué… »

Elle prit place en face de lui. Le poulet était au four.

« Vous souvenez-vous de ce billet, Solange ? dit-il sur un ton triste. Et de ces autres ? »

Il venait de poser entre leurs deux assiettes le billet de mille francs qui circulait quelques années  avant le Richelieu, ainsi que toute une série d’autres, de valeur moindre : « -Avez-vous déjà regardé un billet de mille autrement que comme un morceau de papier permettant d’acquérir ce dont vous avez besoin? Moi, j’ai passé des heures ainsi. » Elle se saisit de la bouille joufflue du paysan blondinet à la pioche,  ainsi que du Neptune filiforme assis sur ses dauphins.

« -Je les avais oubliés... Cela fait combien de temps ? 

- Quatre, cinq ans, pas davantage, fit l’inconnu en tirant sur sa gauloise. Si je vous demande combien il y a  de personnages sur cet ancien billet de mille, combien me diriez-vous, Solange ? Deux, n’est-ce pas ? Vous me diriez : il y a un homme, et puis il y a une femme, n’est-ce pas ?

C’est en effet ce qu’aurait dit Solange Pluche.

6d62056e3c19b1c74ab53a77d52b2e1c.jpg- Vous oublierez ce petit cheval qui est là, dans la corne d’abondance, voyez-vous ? Je suis sûr que des milliers de gens n’y ont jamais fait attention au petit cheval qui sort de la corne. Et là ? Vous les avez repérés, ceux-là, ces trois oiseaux ? »

Son doigt circulait lestement sur le billet comme sur le plan d’un quartier, et Solange Pluche, debout derrière lui, suivait des yeux l’itinéraire, passant d’un motif à l’autre.

- Cela ferait donc six figures, six petits personnages à reproduire, poursuivit l’inconnu. Voyez : Ici, Minerve. Et là Hercule. Là, un cheval. Et trois oiseaux. Si je vous demande à présent combien il y a de fleurs dans le fond de la vignette? De fruits ? La tête tourne, n’est-ce pas. Et combien de pétales à chaque fleur ? De grains à chaque épi ? De fruit à chaque grappe ? Et si je vous demande de quelle façon chacun est disposé, pourquoi celui-ci est un peu tourné vers l’avant, celle-ci légèrement en retrait ? Pourquoi cette taille ? Pourquoi cette rondeur ? Il y a des proportions dans tout cela, une proportion, voyez-vous. Ça devient un métier, un billet de mille, à regarder, à analyser ! 

Solange ne répondait pas. Elle débouchait une bouteille de vin, en servit deux verres et s’assit auprès de l’inconnu. L’inconnu reprit :

 « Quand les guerres militaires s’achèvent, reprennent les guerres économiques. C’est alors qu’il faut savoir créer soi-même ses propres munitions. Faux-monnayeur  est un mot qui ne veut rien dire. Car les vrais n’existent pas. Et puis, appelle-t-on un homme qui entretient son potager un faux jardinier ? Franc ne signifie-t-il pas libre, non ? Croyez-moi, il vaut mieux fabriquer ses billets soi-même que de devoir aller bêtement comme tout un chacun les chercher à la Banque.  » 

Solange ne dit rien. Ne réponds pas au diable qui sonne…  La tante Marcelle, c’est en étendant ses draps dans son jardin, ses draps de coton qui gouttaient sur l’herbe, qu’elle fredonnait cet air joyeux.

- Nos vieux, nos ancêtres, ont-ils lutté contre toutes les formes d’impôts, de contrôles et de gabelles, pour en arriver à ça ? Mais ce n’est pas tout…

Sur les billets, il pointa du doigt le récurrent BANQUE DE FRANCE :  " Ces billets sont la meilleure publicité qu’elle se fait ! " Il était plongé dans une rêverie sans fin devant ces coupures. Il parlait,  Solange lui servait du vin.  Il parlait comme un qui n’avait que rarement eu l’occasion d’expliquer cela. Et elle le laissait faire. Elle buvait elle aussi, sachant qu’il viendrait fatalement à prononcer un mot, un seul, le mot qu’elle attendait.  Le poulet était cuit. Il se proposa pour le couper, tandis qu’elle rinçait la salade. Une affaire de faux, continuait-il..

« Une affaire de faux a failli faire couler la B.d  .F en 1888.  C’est alors qu’ils inventèrent le fond rose de sécurité, les filigranes, puis l’impression en taille douce et en polychromie. Comme l’argent vient à l’argent, la beauté appelle la beauté, l’élégance la distinction, la liberté désire la liberté et l’art n’appelle auprès de lui que l’art. C’est pour contrer nos offensives qu’ils ont dû faire les billets si beaux. C’est nous qui les avons forcé à aller là. Toujours de plus en plus de beauté. Nous sommes des esthètes, nous. Lorsque l’imitation est parfaite, les secrets d’un art tout entier se révèlent d’eux-mêmes. Ça vient tout seul, dirait-on. Presque, croyez-moi ! La Banque de France le sait très bien, qui copie la première. Voici un David, voici un de Philippe de Champaigne : Les originaux sont au Louvre, que croyez-vous, leurs billets sont déjà des faux ! Et nous, de véritables artistes. »

Il la dévisagea :

« D’authentiques résistants

Ce mot. Celui qu’elle attendait et craignait. Ce mot. Il était venu. Elle lui sourit.  Il y eut un long moment de silence.

- C’est avec Marcelle, que j’ai commencé à regarder les billets. Pas mal de billets ont passé entre nos mains, dans le maquis. Voyez celui-ci, d’une valeur de cinq cents francs ; c’était le billet du loyer dans un meublé avant la guerre. Qu’avions nous à faire d’un loyer dans le maquis, nous autres ?  La jeune femme du recto présente un rameau d’olivier. C’est une allégorie de la Paix  : ne fallait-il pas tout l’humour de la Banque de France, pour éditer un tel billet en 1939 ?

- Voyez encore ce dernier dont je possède une espèce de collection, puisqu’il ne vaut plus un clou depuis Clermont et Neuvic, les hold-up de 1944. Déméter, la mère, Hercule, l'enfant. C’est le billet de la Résistance , vous savez, pas seulement à c46b509eb9c25234eebc715598b93be3.jpgcause des affaires. Les tons camaïeu, les yeux sans orbes : Déméter, regardez ces lourdeurs très terrestres. Ce sont les tons de la terre. Marcelle avait les mêmes. Les  rondeurs lourdes de la vie lourde, terrestre. Moi, il me semble que c’est la Terre qui résistait en moi, de toute sa densité, de toute sa lourdeur, de toute sa vérité, contre l’armée de fer qu’était l’armée allemande. Contre Hitler, contre les faussaires de tous poils, partout. La Terre qui tenait bon. La nature dans laquelle nous vivions comme des forcenés, comme des amants parfois heureux. La nature. Cette terre ocre du billet, ce retour nécessaire et résistant à la terre. Ce Mercure tout seul, assis sur sa roche, son caducée négligemment tenu à la f17d7d1fd6160b86caea17b09aa877a9.jpgmain, croit-on pas qu’il y pense, non ? 

- Et mon père ?  s’enquit Solange, à voix basse.

- Elle t’aimait bien, Marcelle. Elle t’appelait sa petite. Ils étaient frère et sœur, alors forcément... Vus de près, les événements sont toujours aveuglants, tu sais bien. Le pays a été fendu en deux, tu sais bien. Alors Marcelle a pris le sentier qu’il fallait, ton père celui qui déviait. Il a payé le prix lors de l’épuration. Il a payé. Ils avaient grandi ensemble, là, pas loin de cette rue.. Voilà ce qu’il faut retenir Solange, en contemplant tous ces billets que je te laisse. "

Ils avaient fini de manger. Il était sur l’entrebâillement de la porte.

« Tu te dis que sans cette foutue guerre, ton père serait encore vivant. Et Marcelle également, hein ? Tu penses au gâchis. Tu songes qu’à chaque Noël, on se serait tous fait plein de cadeaux, hein ? On aurait été une famille… Moi, il faut que je me dise que sans cette guerre, je n’aurais jamais rencontré Marcelle au maquis, ni toi ici. Sans le maquis, je n’aurais jamais été faussaire, non plus. Je ne serais pas là, à te dire bonne chance avec tous ces billets. Tu as encore quelques mois, écoule-les sans crainte, et profite sans honte, parole d’oncle et parole de maquisard !… Moi, je file à l’étranger. Ma messe est dite, alors, amen. C’est une grande puissance, la France , qu’on clamait partout, autrefois. Beaucoup de blablas. Ça retombera comme un soufflé sur les épaules des gosses à venir, dans une ou deux générations. Déjà que nous étions, nous, de sacrés mutants ! Eux ne pourront être que de fameux mutés ! Qu’il vive sans mézigue, leur putain de nouveau franc : Il leur faudra les reins solides, je te le promets. »

6a572f74bcd399c83dbe4638f75d74ee.jpgQuelques jours plus tard, Solange Pluche sortait un nouveau poulet du four et débouchait une nouvelle bouteille de vin. René, le fiancé de Patricia, avait pour une fois accepté de dîner en leur compagnie. C’est que Solange avait un sacré truc à leur montrer, à tous les deux, bien mieux que l’électrophone qu’ils s’étaient payé récemment. Alors, en reluquant du coin de l’œil le poste encore éteint dans un coin de la cuisine, ils se demandèrent en bavant comment elle avait bien pu, la garce, se démerder pour être la première du quartier à s’offrir la télé.