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mardi, 11 novembre 2008

La guerre a pour elle l'antiquité

La guerre a pour elle l'Antiquité ...

Citation de La Bruyère ( Les Caractères) qu'on trouve dans le chapitre "Du souverain ou de la république":  J'ai toujours beaucoup aimé cette citation lapidaire, car je n'ai jamais vraiment compris ce qu'elle signifiait, en réalité :  Est-ce une reconnaissance admirative de l'autorité de l'Art militaire sur tous les autres, comme on dirait : « Socrate a pour lui l'Antiquité... »  Est-ce un constat désolé ? Une sorte de maxime ironique et critique, comme le roué moraliste en a produit tant et tant...  Ou bien les deux à la fois, dans un effet de polysémie fort efficace ? Difficile à dire. Nous sommes si éloignés de la rigueur souveraine des classiques et de leur morale, celle du Grand Siècle. J'ai toujours pensé qu'il était fort facile pour les générations contemporaines de la dissuasion nucléaire d'être contre la guerre ou anti-guerre, mais que celles d'avant, à fortiori celles de l'Ancien Régime, que rien de technique ni de technologique  ne protégeait des caprices ni des foudres de Mars, ne pouvaient adopter une telle posture sans être carrément irresponsable ou puérile. Il y a dans la morale raisonnée et toujours distanciée de La Bruyère une façon de soulever ce type de questions, de mettre en tension l'éthique et le pragmatique, de solliciter l'intelligence tout en la mettant en échec, qui me séduit vraiment.

 

00:48 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : la bruyère, commémoration, 11 novembre | | |

dimanche, 09 novembre 2008

Lui, l'Antique

Avec ses gradins découverts depuis peu, vides et courbés contre le flanc de la colline, gradins si hauts pour des jambes d'enfants qu'elles pendent et se balancent,

Avec cette résonance, jeu d'échos de tous ceux qui le connurent en culottes courtes, lui aussi, et jouèrent avec le son, la magie du son,

Le mur de scène évaporé, lui aussi, comme l'amphithéâtre de Condate, comme si à travers ce mur de scène évaporé, au loin par-dessus la plaine, on cherchait du regard par-delà cette fuite de l'horizon vers les Alpes -

Et l'on on a beau chercher - or, il y a en ce temps-là bien moins de pollution qu'à présent - on a beau cligner des yeux, et placer sa main en visière contre son front, cette fuite de l'horizon, cette fuite là-bas, un peu dodelinée entre plaine et bleu du ciel, Rome est si proche pourtant, que le vieux forum où l'on se trouve lui ressemble, lui ressemble, n'est-ce-pas ? on a beau chercher, on ne le voit jamais, on ne la voit jamais la Capitale du monde, là où tout se tient, ni quand on est enfant, ni quand on est grand, parce que, parce que,

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Vit-on jamais Rome de Lugdunum ? Paris de Lyon ? Vit-on jamais ?

Et c'est ainsi que la province, conquise et calfeutrée à jamais dans les bras de plus puissant qu'elle, demeure à jamais femme ou à jamais enfant, c'est ainsi,

On ne peut, de ses frêles doigts de chair qui déjà ont compris qu'ils mourront, que  toucher la pierre et d'une paume aplatie contre elle, la chaleur somptueuse et ferme de la pierre quand on est petit garçon et que dans le théâtre, dans la pierre du théâtre on ne comprend pas comment peut se mirer là l'Arc du cercle de tout l'Univers, cette chaleur, s'en saisir et l'absorber,

Moi, l'Enfant,

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J'imaginai là, du règne d'Auguste jusqu'à celui d'Hadrien, tous ces gradins soudainement rugissant de la clameur et des cris de 10 000 spectateurs amassés, et tout aussitôt silencieux, pénétrés de toute leur attention et de leur surprise devant la grimace comique, le masque tragique,

Quoi ? - Quoi donc se dit, - Quoi donc se joue là, sur la scène ?

- quidcur ? - ubi sunt ? - ubi sunt ?

Qu'il est dur de commencer à comprendre, à pressentir,

Qu'en reste-t-il ? Qu'en reste-t-il ?

Sa muette réponse.

Lui. L'Antique.

Mais

Voilà que

La lumineuse trace des absents pèse trop sur ce vers que j'étends.

 

00:15 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : lyon, odéon, théâtre romain, fourvière, archéologie | | |

samedi, 08 novembre 2008

Le Top 20 des messes médiatiques

Il me semble - mais je me trompe peut-être- que ça a commencé avec la Chute du Mur de Berlin. Et que l'exécution du couple Ceausescu, en direct quasiment sur tous les écrans, fut l'une des premières superproduction parfaitement achevée de la série. Quelque chose comme l'Autant en emporte le vent de la télé mondialisée. Depuis, ça n'a plus arrêté. L'histoire au rythme de l'info, l'info au rythme de l'histoire : voici un top 20 des grandes messes médiatiques que les fidèles sympathiques que nous sommes devenus avons subies depuis vingt ans. Libre à vous d'en évoquer d'autres, que j'aurais oubliées.

1 : Novembre 1989 : On casse les murs à Berlin. On chante que “we are the world. » Francis Fukuyama déclare que, ça y est,  c'est la fin de l'Histoire.

2 : Decembre 89 :  Scènes de guerre civile en Roumanie en direct, chars d'assaut et police secrète, découverte annoncée puis démentie puis annoncée puis dément... de charniers à Timisoara (ville martyre), un dictateur et sa femme sont exécutés devant la dinde aux marrons et les Français s'initient à la solidarité internationale en envoyant tous leurs encombrants pour ces malheureux roumains délivrés enfin du joug de Dracula.: premier épisode, Ceausescu, Bucarest

3 : Février 91 : Feux d'artifices à Bagdad, première partie « Tempête sur le désert » (Bush père). Au pays de l'or noir, Tintin n'en croit plus ses yeux : Les puits de pétrole illuminent le désert, le Koweït est en flammes.

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 4 : Mai 93 : Mort de Pierre Bérégovoy, l'un des derniers socialistes à n'avoir qu'un CAP en poches, et l'œil un peu luisant de sincérité derrière de grosses lunettes. Suicidé en bordure d'un canal brumeux, comme dans un roman de Simenon. Assassiné, peut-être...  Les heures glauques à l'Elysée, début d'un long feuilleton.

: Janvier 1996 : « Je reste avec vous en esprit » (François ou Comment s'en débarrasser, dernier acte) Le coup de Jarnac et de Mazarine. Illusionnés depuis deux septennats, des millions de Français découvrent que Tonton n'était pas Dieu.

6 : Juillet 1998 : La France vide la Coupe du monde de foot d'un seul trait, Zidane bouffon de la Nouvelle République : we are the world aussi en France, le football, même Pivot s'en étonne, devient un art à part entière et les footballeurs des héros nationaux.

: Août 99 : Eclipse totale de soleil en France. Tous les Gogols qui n'achèteront pas ces lunettes à la con auront les yeux cramés et feront la prospérité des marchands de cannes « pour non-voyants », qu'on dit comme cela maintenant en novlangue.

8 : Décembre 2000 : Les ratés du grand bug, passage dément au nouveau millénaire, les nouvelles technologies, si, si ! vont changer la face du monde, vous verrez... Début de l'implantation des prothèses sécuritaires à la foule avec l'apparition progressive d'une génération portable.

9 : Septembre 2001 : Deux tours percutées par deux avions, série américaine achetée par toutes les chaines du monde. Ouf ! Francis Fukuyama s'était foutu le doigt dans l'œil... Le plan Vigipirate devient la nouvelle Bible dans toutes les préfectures. Comme le dit un certain Colombani, nous sommes tous américains.

10 : Novembre 2001 : Ben Laden introuvable. Tintin, au secours !

 

 

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11 : 21 avril 2002 : Jospin à l'île de Ré, Le Pen au 2ème tour, Chirac à l'Elysée pour 5 ans de plus : En France, on est tous des gens exemplaires, des gens comme il faut. Le dernier à avoir fair un score pareil pour loger à l'Elysée, c'est Louis Napoléon  ... Depuis peu, Ingrid Bétancourt est otage des FARC. Début d'une série à rebondissements qui ne cessera qu'en juillet 2008

12 : Mars 2003 : Feux d'artifices à Bagdad, deuxième partie « Opération libération de l'Irak » (Bush fils) Les plus vieux font des réserves d'eau minérale dans les supermarchés, les plus jeunes s'en foutent et ne quittent plus la téle. Nous sommes tous irakiens.

13 : 26 décembre 2004 : Tsu... Tsu... Tsunami... La rue tourne. Nous sommes tous indonésiens.

14 : Mai 2005 : La France dit non au projet constitutionnel européen. C'est le grand retour du politique, paraît-il. Nous redevenons tous français.

15 : Juin 2005 : On est tous heureux pour elle... - Libération de Florence Aubenas. Serge July est content, ça fait un peu remonter les ventes de son canard qui n'arrête pas de se casser la gueule depuis que les jeunes qui se torchent le cul chaque jour avec l'œuvre de Jean Sol Partre Jean Paul Sartre ne lisent plus que la presse gratuite. Libé, c'était quand même chouette, putain !

16. 30 décembre 2006 : Un dictateur exécuté devant la dinde aux marrons : deuxième épisode, Saddam Hussein est pendu à Bucarest. Les ados montrent des extraits de l'exécution à leurs parents sur leurs portables. Il parait qu'au moyen âge aussi, ça se faisait bien d'aller regarder les condamnés qu'on pendait;

17  Janvier 2006 : La grippe aviaire arrive, ça sera pire que la grippe espagnole de 1918, on va tous y passer...  En plus la banquise fond à un rythme plus soutenu que prédit, le réchauffement de la planète est en cours : Tintin, que fais-tu ?

 

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18 : Mai 2007 : Par inadvertance, un joggeur est entré à l'Elysée. Il n'en sortira pas facilement. Entre temps, Ségolène Royal s'est prise pour Jeanne d'Arc et la Madone. A la fin, la grenouille a fini par exploser. Tout va bien. Mon grand père Jean Marie et ma grand mère Arlette partent à la retraite. Ils vont me manquer. Marine et Olivier savent pas faire la tambouille aussi bien.

19 : Octobre 2008 : De faillite en faillite, le bruit court sur la planète que la fin du capitalisme serait imminente. Vous y croyez, vous ? J'achète tous les journaux et je sais plus quoi penser. Alors, elle est morte ou pas l'Histoire ? Il parait que Fukuyama, le salaud libéral et japonais, a quitté Bush et soutient Obama. Quel bordel !

20 : Novembre 2008Tintin euh  Zorro  Obama est arrivé : Un Noir est élu à la Maison Blanche. C'est vachement sympa, non ? Du coup, la fin du capitalisme ainsi que celle du monde est reportée à une date ultérieure. Il parait que la Banquise a cessé de fondre. Because Yes. We can !

10:53 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : chute du mur, élection d'obama, yes we can | | |

vendredi, 07 novembre 2008

Cinq cents francs pour deux

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Au premier plan, Maria Sklodowska, née un 7 novembre 1867. A l'arrière Pierre Curie, né au 15 mai 1859. 

C'est le seul couple d'humains que la Banque de France a "encarté" : Ce n'est ni Tristan et Iseult, ni Romeo et Juliette, ni Tite et Bérénice : Ils se marient à Sceaux le 26 juillet 1895. La même année, Pierre est devenu docteur ès-sciences physiques (thèse sur les propriétés magnétiques des corps à diverses températures, pressions et intensités de champ magnétique). L'année suivante, elle est reçue première à l'agrégation de physique le 6 mars, 1896. Chez les Curie, ça ne plaisante pas : ça bosse. Le 18 juillet, Pierre et Marie annoncent la découverte d'un nouvel élément radioactif, le polonium. Le 26 décembre, en collaboration avec Gustave Bémont, ils annoncent la découverte du radium. Le 10 décembre, Pierre et Marie Curie, associés à Henri Becquerel, obtiennent le prix Nobel de physique, pour la découverte de la radioactivité naturelle. On connait la suite. En avril 1906, Pierre Curie est renversé par un cheval. Le 4 juillet, 1934, Marie Curie meurt des suites d'une leucémie au sanatorium de Sancellemoz (Haute-Savoie). Les cendres de Pierre et Marie Curie sont transférées au Panthéon, le 20 avril 1995. Depuis un an, les Français d'alors ont dans leurs poches ce billet verdâtre, dernier de la série des 500 francs, qui n'est pas le plus beau, mais qui reste célèbre parce qu'il est le premier où figure une femme.

Une femme, une vraie personne, cette fois-ci, pas une allégorie mythologique comme CérèsPerséphone. La seule femme admise au Panthéon de la Banque de France fut donc une scientifique : après le scientifique inconnu en blouse blanche, après François Debat, Le Verrier, Pasteur, Marie Curie. Et ce fut une femme mariée. Pour accueillir le sexe on peut remarquer que l'Institution avait placé la barre très haut. Pourquoi pas une femme de Lettres, et pourquoi pas une célibataire ?   (Allez, au hasard, pourquoi pas George Sand )? J'aurais bien vu, sur fond de mare au Diable d'un côté, de loge aux Italiens de l'autre, les cartouches de George... Mais non! George n'aura donc pas eu son billet en francs. Alfred non plus, me direz-vous, et pas davantage Alphonse, Honoré ou Henri (y) ? On ne va pas dresser la liste des absents, mais tout de même, vous ne trouvez pas qu'il auraient mieux représenter la passion à la française, Sand et Musset, couple romantique, tumultueux, à la fois fugace et, d'une certaine façon, éternel, que ce duo un peu livide et très besogneux de Pierre et Marie ? Cela aurait pu aussi être un solo de Louise Michel : Imaginons ensemble, cinq minutes, la Banque de France concevant un billet à l'effigie de Louise Michel, militante anarchiste, elle aussi femme de lettres (on l'oublie trop souvent) morte d'une pneumonie en 1905 à Marseille au service de la cause ( pas scientifique, révolutionnaire) . Ou bien un billet à Olympe de Gouges...  

Mais non, La Banque de France, comme elle l'a fait avec Hugo ou Bonaparte, préfère consacrer l'icone Marie Curie : épouse et mère de famille, deux fois nobélisée (en physique et en chimie) et martyr irradiée de sa propre découverte : « La maladie qui l'a emportée est une anémie pernicieuse aplasique à marche rapide, fébrile. La moelle osseuse n'a pas réagi, probablement parce qu'elle était altérée par une longue accumulation de rayonnements » a écrit le Dr Tobé, responsable du sanatorium de Sancellemoz, en Haute-Savoie, où elle avait été transportée, quelques jours auparavant. C'est ainsi que la scénographie du billet représente sur une face Marie en compagnie de son mari, sur l'autre, une salle de l'Institut du radium vide, comme après leur mort à tous deux. Je ne sais si les Français, à l'époque où déjà la monnaie numérique était bien implantée dans le pays, et l'usage de la carte bleue systématisée pour les fortes sommes, eurent le temps de se familiariser autant avec ce billet qu'avec les coupures de moindre importance. La "grosse coupure" de la dernière série des francs rendait l'âme sans fracas lors du passage à l'euro, comme les autres. Laissant, sur les billets qui sont les nôtres aujourd'hui, un espace absolument vide d'hommes et de femmes, comme après la déflagration, l'explosion ...

 

17:18 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : anciens francs, pierre et marie curie, société, uranium | | |

In Girum imus nocte

En 1978, peu de temps avant sa mort, Guy Debord proposait ce long métrage qui débute ainsi  "Je ne ferai dans ce film aucune concession au public..."  La voix de Guy Debord lisant son texte (on le trouve dans l'In quarto de Gallimard) s'égrène alors, tandis qu'en plan fixe se justaposent des images en noir et blanc.  "Guy Debord a inventé le film sans fin" écrira Maltin Peltier dans le Quotidien de Paris. C'est que le spectacle du monde et le monde du spectacle apparissent sans fin, en effet, pour qui cherche là dedans un commencement, une histoire, son histoire. A l'occasion du billet d'hier sur la fabrication du héros électoral et de l'allusion de Bertrand Redonnet à Guy Debord, l'amie Frasby m'a laissé en lien cet extrait que sa sagacité est allée dénicher sur Daily Motions. Merci à elle, et merci à tous les commentateurs qui passent sur ce blog. Pour mémoire, Guy Debord s'est suicidé le 30 novembre 1994 dans sa maison à Champot.

http://www.dailymotion.com/video/xfnaq_guy-debord-in-giru...

Nous tournons en rond dans la nuit,et sommes dévorés par le feu
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16:30 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (21) | Tags : debord, société du spectacle, in girum imus nocte, société, cinéma | | |

jeudi, 06 novembre 2008

La fabrique du héros électoral

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Ségolène en madone des déshérités, Sarko en justicier des banlieues, Betancourt en miraculée de Lourdes, Obama en sauveur des minorités : sous la poussée du grand vent de la démesure, les médias n'en peuvent plus de fabriquer des héros. L'élection, censée favoriser dans une démocratie mure le temps du débat, est devenue le moment où se manufacture une nouvelle autorité médiatique. Le processus, purement rhétorique, n'est pas nouveau : Rabelais et ses Géants l'a initié, à l'aube des Temps Modernes, avec de simples mots, figures de style et lieux communs. Sauf que Gargantua et Pantagruel, clairement définis comme personnages fabuleux, évoluent dans l'univers exubérant de la fiction clairement définie, revendiquée par leur auteur. Ces héros électoraux, confectionnés par les medias à partir d'images tirées du monde réel, ressemblent de plus en plus, eux, à ces héros que le cinéma nous propose en parallèle, eux aussi tirés de la réalité de façon schématique et rapide : W en névrosé, une classe de quatrième en emblème des quartiers difficiles, les médecins d'Urgences... L'écran (et non plus le livre) est la demeure symbolique dans laquelle ces figures hâtives rencontrent notre imaginaire, le sourire et le signe de la main, fugitifs, leur seul alphabet autorisé, le seul signe de complicité admis entre nous : ce qui est stupéfiant, c'est que cela fonctionne. Le candidat élu et sa satisfaction ressemblent de plus en plus au footballeur qui a passé un tour : l'un regagne son vestiaire, l'autre son bureau, jusqu'à la prochaine compétition. Fasciné par l'exploit, le public va se coucher. No comment. Si, tout de même :

 Le point commun entre tous ces héros n'est pas seulement d'être dotés de qualificatifs, tous plus fabuleux les uns que les autres - voir comment, de la Madone au Messie, tout le lexique du religieux y passe - devant des adeptes transcendés par la contemplation de leurs idoles-; ils doivent aussi être dotés, non plus d'une naissance merveilleuse (on se souvient que Gargantua était sorti de façon dérisoire de l'oreille de sa mère), mais de la naissance et de l'origine les plus communes possibles. Il faut, pour que le résidu de mythe démocratique (ou du rêve américain) fonctionne -appelez ça comme vous voulez-  que la matrice du peuple l'ait enfanté. Car le peuple, aliéné dans la pratique par ce système, est aussi souverain en théorie dans ce système : ne l'oublions pas. En une clameur monstrueuse qui fait de lui un simple public, ses applaudissements bien réglés et ses yeux brillants enfantent sur un plateau télé tout autant une Ségolène qu'un Nicolas, un John qu'un Barack. Aussitôt ces braves gens, complaisants avec leur notoriété comme n'importe quelle star, deviennent vite des prénoms, qu'on consomme à grands coups de slogans ou de produits dérivés, sur des badges ou des écharpes. La main qui zappe est donc aussi la main qui vote : terrible loi qu'on intériorise en famille, dès la prime adolescence, en regardant la Star'Ac ou en répondant à des sondages d'opinion bidons.

 

Effrayant ? Même pas. Stupéfiant, plutôt. Cela porte un nom : le divertissement. « Un roi sans divertissement disait Giono (reprenant Pascal) est un homme plein de misères ». Emplis de misères, le sommes-nous ? Pas trop, depuis que nous sommes emplis de divertissements. Méfions-nous cependant : la réalité est là, à la porte de nos écrans, si j'ose dire. Rabelais affirmait, à propos d'une affaire de mariage : « Si les signes vous fâchent, combien vous fâcheront les choses signifiées ». Tous ces héros électoraux qui sortent de l'enthousiasme des urnes et  se reproduisent sur des écrans ne me disent vraiment rien qui vaille. Car si les signes nous trompent, combien nous tromperont les choses signifiées ?

08:40 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (34) | Tags : élection d'obama, star-système | | |

mercredi, 05 novembre 2008

Ces lieux communs venus d'Amérique

Nous vivons dans un système qui se nourrit d'images simples et de lieux communs. Nos cervelles en sont imprégnées. Nos neurones imbibés. Ceux qui veulent prendre la mesure des lieux communs venus d'Amérique peuvent circuler sur la blogosphère en ce moment : ils en recueilleront en quelques clics un beau panier !  Cela dit, la France et l'Europe ne sont pas en reste. Ces images prémâchées et ces lieux communs rabâchés sont finalement fort commodes : agglomérés les uns aux autres, ils donnent le sentiment que le monde humain possède une cohérence, là où il n'y a que vide et réelle absurdité. Ils donnent l'impression qu'une réflexion est en cours, là où tout est tragiquement incomplet. Ils offrent l'illusion d'une histoire réelle, là où ne se trouve qu'une histoire racontée. Ils procurent aux gens le sentiment qu'ils sont une collectivité, là où il ne résident, au fond, que solitudes économique et morale. Car la force du lieu commun découle de là : asséner une vérité abrupte et sans complément aucun. Exemple : Le monde bouge : Où ? Comment ? Pourquoi ? On s'en fout. L'essentiel est que ça bouge. On en frétille de bonheur ! Le point commun le plus visible entre Sarkozy le Français et Obama l'Américain, c'est qu'ils doivent l'un et l'autre leur victoire à un véritable torrent de lieux communs déversés à coups de milliards.

Pour valider son existence, le lieu commun a certes besoin de ces foules avides et fanatisées qui, littéralement, le tètent, comme bébé au sein de l'image souriante qui rassure. Et pour fanatiser les foules, il lui faut ce système binaire qui est en train de mettre la planète entière au pas en reprenant un à un tous les symboles les plus beaux de son Histoire. En France, nous avons le PS (parti refondé à Epinay il y a déjà longtemps pour porter un président à l'Elysée) et l'UMP (parti conçu plus récemment pour en porter un autre). Là-bas, démocrates / républicains, fonctionnent pareillement. En terme de carrières politiques, de pragmatisme idéologique, pas de salut hors de ces deux systèmes commerciaux qui font travailler des milliers d'experts et vendent des marques : Sarko pouvoir d'achat,  Obama lave plus blanc, etc.. Ce système a sa fonction : gérer les masses (leur vie, leurs économies, leurs espérances, leurs déplacements, leurs loisirs... ) et quoiqu'en montrent ses manifestes et ses campagnes humanitaires, il n'a aucun scrupule et aucune autre morale, sinon la loi du plus fort : le plus fort étant un point dans l'infini du fantasme de chacun, point qui oscille entre le plus riche et le plus nombreux, ou le plus beau, c'est selon. Comment s'étonner que, soumis à ce système binaire, la société vive dans un état de crise permanent : on lui annonce sans cesse du nouveau, de l'historique, du changement, et la crise ne fait évidemment que s'amplifier, le nivellement des cultures du monde ne cessant non plus de s'opérer, sous le rouleau compresseur de ce schéma que médiatisent câbles, satellites et réseaux, de l'igloo de l'esquimau jusqu'à la grotte du yogi en passant par la hutte du nomade, le duplex de centre ville, l'immeuble de banlieue, le taudis des favelas.  La question au fond la plus angoissante posée par la réussite de ce système, à l'œuvre depuis déjà plusieurs décennies, au vu de ce qui se passe sur Terre est finalement la suivante : méritons-nous mieux que cela ? 

En tant que personnes humaines, toute la civilisation dont nous nous prévalons les héritiers postule que oui. En tant que population, masse, peuple, je ne sais trop quel mot utiliser, le doute finit par être permis...

 

20:08 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : obama, usa, actualité, politique, élections américaines, société | | |

Une élection américaine comme une autre

Le dernier sondage donnait le score du challenger de plus en plus rapproché de celui du favori, si bien que, si la tendance s'était accentuée, il aurait fort bien pu le battre. Dès l'aube du jour de l'élection, le sondage Reper donnait 55,3 % à l'un, 44,8% à l'autre, soit une approximation de 1/2% de ce que devait être le résultat réel lorsqu'il fut finalement proclamé. Le soir de l'élection, après un souper pris debout au cottage de Mme Roosevelt, nous nous rendîmes en auto, à travers les bois de Hyde Park jusqu'à la demeure principale que le Président aimait tant, où nous voulions écouter les résultats du scrutin. Dans une petite pièce à gauche du grand hall se tenait la mère du Président en compagnie de quelques vieilles dames de ses amies qui cousaient, tricotaient ou bavardaient. La radio marchait en sourdine, et elles ne semblaient d'ailleurs y prêter que peu d'attention. Dans le grand salon, où fonctionnait un autre poste, se pressait une foule curieusement bigarrée. Roosevelt, lui, était dans la salle à manger sans veston entre ses fils, son oncle Fred Delano et quelques collaborateurs. Des graphiques géants encombraient la table et dans l'office cliquetaient des téléscripteurs. Mme Eléanor Roosevelt allait d'une pièce à l'autre, attentive aux besoins

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de ses invités et ne paraissant jamais s'arrêter pour écouter les résultats. Si on lui demandait son avis, elle répondait d'un air détaché : « Il paraît que Wilkie (1) est en excellente posture dans le Michigan. »  C'était dit exactement sur le ton dont elle aurait usé pour remarquer : « Le jardinier m'a prévenue que les soucis fleuriront un peu en retard, cette année. »  En compagnie de ma femme et de George Backer, j'allai rejoindre Hopkins (2) dans sa chambre. Il avait un petit poste de radio à 15 dollars, semblable à celui qu'il devait offrir plus tard à Churchill. Avec quelques résultats, il avait commencé un graphique, mais son papier était presque entièrement couvert de dessins. A cette heure, la position de Willkie paraissait beaucoup plus forte qu'on aurait pu s'y attendre. On m'a raconté qu'au début de la soirée, Roosevelt lui-même doutait  de l'issue de la consultation. A partir de 10 heures, sa victoire apparut cependant si certaine qu'il fallut renoncer à marquer les points avec exactitude. Un peu plus tard, le Président et tous les invités sortirent sous la véranda pour assister au défilé des gens de Hyde Park , dont l'un portait une pancarte sur laquelle on avait hâtivement écrit : Bon pour le troisième. Et Roosevelt était tout particulièrement heureux d'avoir triomphé dans sa circonscription natale, fief républicain, par 376 voix contre 302 : ce fut son plus grand succès électoral à Hyde Park.

Photo :  Anna Eleanor Roosevelt (1884 - 1962) Texte : Robert E. Sherwood - Le Mémorial de Roosevelt, d'après les papiers de Harry Hopkins, "la campagne pour le troisième mandat", Paris, Librairie Plon, 1950

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(1) Wendell Willkie, candidat républicain face au Président Roosevelt lors de sa ré-élection pour son troisième mandat, en novembre 1940

(2) Harry Hopkins, bras droit de Roosevelt, conseiller auprès de lui lors de l'élaboration du New Deal, patron de sa diplomatie durant la Seconde Guerre Mondiale. C'est d'après les nombreux documents qu'il laissa à sa mort en 1946 que l'un de ses adjoints, R.E. Sherwood, composa Le Mémorial Roosevelt. 

09:04 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : élection d'obama, eléanor roosevelt | | |

mardi, 04 novembre 2008

Archéologiquement vôtre

Je dis souvent à mes amis que Lyon est une ville croustillante, au sens qu'on emploie en parlant d'une simple pate feuilletée. Avant d'être celle de la gastronomie, Lyon fut, au seizième siècle, la capitale de l'archéologie. Le Petit Robert date de 1599 la naissance de ce  terme et en donne la définition suivante : « science des choses anciennes, des arts et des monuments antiques ».

Avant sa création, les érudits lyonnais disaient plus simplement : histoire. On se souvient peu que c'est le lyonnais Jacob Spon qui fut l'inventeur de ce mot. Spon, l'amoureux « des pierres qui parlent dans tous les coins de nos rues », du « Lyon romain retrouvé », de « l'antique grandeur enfouie sous nos pas », le médecin des hommes (comme Rabelais) et des pierres, qui consacra sa vie à l'exégèse de leurs étonnantes épigraphes latines. J'eusse aimé me promener en ce temps-là sur le site encore en grande partie livré aux caprices de Nature, comme disait alors Belièvre ou Champier.

Le Lyon moderne et industrialisé, celui que nous connaissons, a totalement éclipsé cette perspective. Elle se rappelle pourtant à lui à chaque fois qu'à l'occasion de la percée d'un tunnel ou de la creusée (c'est ce mot qui me vient, et non pas le plutôt laid creusement - qu'importe !) d'un parking souterrain, son passé antique et préhistorique vient cogner à ses tempes : les ancêtres sont têtus, et refusent que leurs opéra s'éclipsent si facilement devant les nôtres. L'Amphithéâtre des Trois Gaules possédait à ses côtés un Sanctuaire, lequel a littéralement disparu. Ne restent que ces piliers qui soutiennent la basilique d'Ainay.

On suppose une gigantesque terrasse, longue de cent mètres, au niveau de l'actuelle rue des Tables Claudiennes (nom rappelant justement les Tables de l'empereur Claude), avec des rampes d'accès donnant sur d'autres, étagées par en-dessous. Le souvenir de cette architecture antique transpire justement sous cette topographie si caractéristique des pentes de la Croix-Rousse, qui fait de la ligne 6 qui la parcourt en esses une des plus pittoresques du réseau TCL. 

Les pierres du Sanctuaire ayant servi de vaste carrière au Lyon médiéval, elles furent donc éparpillées telles de gigantesques dominos par toute la cité. La nature aura donc repris ses droits pendant plusieurs siècles, effaçant le souvenir de Condate. Ceignant de murailles et de hautes grilles leurs enclos et leurs potagers, les couvents qui s'y installèrent ont longtemps protégé la physionomie de ces lieux de tout ce qui aurait pu la corrompre. Après la Révolution, les marchands les plus fortunés ayant acquis ces terrains, ils y firent bâtir les hauts immeubles de rapport qu'on voit aujourd'hui, où s'entassèrent les canuts du dix-neuvième siècle, sur ces terrasses qui faisaient face aux monts alpins, et qu'on avait conçues pour des empereurs romains. Le bistenclac de leurs métiers retentit ainsi durant des décennies, comme le cri de leurs révoltes, juste au-dessus du vieux sanctuaire dont les mânes veillaient encore, enfoui sous leurs caves, sur les amours de ce malheureux prolétariat. Est-ce la saison, qui me rend l'âme toute archéologique ? Lorsque je traverse ce vieux et cher quartier, j'aime bien que grimpent à mes narines, depuis les temps d'Auguste et de Claude, et à travers ceux de jacob Spon puis de Louis Philippe, les effluves d'un lancinant parfum, qui, parcourant toute la ville, m'en rappellent toute l'histoire en un seul geste, de mon enfance à ce jour.

 

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Le sanctuaire des Trois Gaules, à Condate, aujourd'hui

15:02 Publié dans Des inconnus illustres | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : littérature, archéologie, condate, jakob spon | | |