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mercredi, 27 février 2008
Notre société
C'est la nôtre! Et elle est rien qu'à nous. A nous ! Notre société, c'est la plus belle des sociétés, comme notre maman est la plus belle des mamans. Là ! Notre société : lieu commun qui atteint le bel âge depuis peu. Au XVII ème siècle, La Bruyère parlait dans ses Caractères du "dédain de la société" ou "du plaisir de la société" dans un chapitre entièrement consacré au sujet ("De la société et de la conversation") Et sous la plume de son rêveur de père, Alceste ne songeait qu'à fuir "la société des hommes", c'est-à-dire leur commerce, leur compagnie, leur conversation, en effet. Société : nom commun, normalement déterminé par un article défini. On trouve dans Le lys dans la vallée de Balzac les bienveillantes recommandations d'Henriette de Morsauf à Felix de Vendenesse : "Acceptez la société comme elle est, et ne commettez point de fautes dans la vie". A la fin des Illusions Perdues, ceux de Vautrin à Lucien de Rubempré : "Le grand point est de s'égaler à toute la société." Et lorsque le même Vautrin, déguisé en abbé espagnol, emploie un déterminant possessif (votre société), c'est pour évoquer péjorativement auprès du jeune imbécile qu'il a sous les yeux cette société dans laquelle il n'est plus qu'un forçat évadé. De La Bruyère à Balzac, le sens du mot s'est infléchi (on passe de compagnie des hommes à corps social). Mais cela serait pareillement une faute de français (et une faute de goût) de s'attribuer à soi-même la société en la disant "nôtre". L'emploi du possessif ne se justifie que dans le cas où on veut opposer la société contemporaine aux sociétés précédentes (notre société par rapport à celle des Anciens) ou bien la société française aux sociétés étrangères, les bas-fonds aux beaux salons. "Ce que les artistes appellent intelligence semble prétention à la société élégante" ecrit encore Proust au début du vingtième.
Une société commerciale peut en revanche devenir mienne de façon métonymique, pour peu que j'aille y user le fond de mes culottes un nombre d'heures conséquent chaque jour. Ma société, ma boite... Notre société, notre entreprise : nous touchons à la racine du lieu commun, à l'instant pivot. A ce moment satanique (vers le milieu des années 80 ) où il est apparu, lorsque la publicité est devenue "une culture", et "la société" "notre société". Que n'a-t-on pas écrit à propos de cette libéralisation de l'espace public, de cette lente dilution des frontières entre le public et le privé, du rachat progressif du premier par le second, de l'envahissement de la sphère social par le moi prédateur... La res publica, la chose commune, celle qui justement, n'appartenant à personne, ni aux "nouveaux arrivants" ni à ceux qui sont sur le départ, est disponible à tous, devient comme un produit, une marchandise ou un divertissement, quelque chose de nôtre. Notre société! Insignifiante et sordide faute de grammaire qui, l'air de rien, transforme le citoyen averti en consommateur abruti. Alors que l'intégration est un échec patent, un simple déterminant pour en donner l'illusion et discréditer toute critique, toute opposition : Car de même que tu n'as pas intérêt à toucher à ma mère, tu ne touches pas à ma société...
15:57 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : société, littérature, critique, langue française
lundi, 25 février 2008
Profiter de la neige
C'est la saison. Ce lieu commun fait office de version hivernale pour "profiter du soleil", plus ancien que lui. Dans la bouche des premiers vacanciers, "profiter du soleil", cela se concevait par rapport à une conception éprouvée du temps qui passe. De la même façon, on profitait aussi du jour, par rapport à la nuit, de l'été, par rapport à l'hiver, de sa jeunesse, avant la décrépitude ... Profiter relève donc d'une conception épicuriste et bon enfant de l'existence, sorte de carpe diem économique dont Léon Bloy dirait qu'il est le propre de la satisfaction bourgeoise, et aussi d'un certain renoncement spirituel. Il rappelerait aussi que ce profit de jouissance, ce carpe diem anodin, a forcément aussi un coût de souffrance pour un salaud de pauvre, et d'argent pour un quelconque exploiteur. Qui profite en vrai du soleil ? Le touriste qui se fait bronzer par lui, ou les métiers du tourisme que ce dernier fait vivre en profitant ? Accorder à un seul verbe (profiter) un champ sémantique susceptible de se déployer tout aussi bien dans le domaine du pragmatisme que dans celui de l'hédonisme, la langue du bourgeois a de ces capacités !
Mais laissons cela. En février, c'est de la neige, donc, qu'on profite. Avec le développement du tourisme de masses, selon le point où l'on se situe, on tire de la neige toutes sortes de profits : un profit en terme de jouissance du côté du touriste, un profit en terme de pognon du côté des stations, sauf que certains consommateurs (on ne dit pas profiteurs ?) se plaignaient ce matin d'avoir trouvé des remonte-pentes fermés pour cause de grève. On aura bien tout vu, n'est-il pas ? Pour que la France entière puisse sans encombre profiter de la neige, l'Etat Providence a donc créé ces trois zones ( A,B,C) qui relèvent du n'importe quoi le plus pédagogique. Mais que font les Sciences de l'Education ? La neige, dite aussi poudreuse ou (métaphore plus significative du profit qu'on peut tirer d'elle) or blanc, la neige, donc, a le mauvais goût (avec le réchauffement climatique) de se faire (à certains endroits) tirer l'oreille pour tomber de façon juste et égalitaire, comme tout flocon devrait pourtant le faire en démocratie. Les stations de moyenne et basse altitudes emploient par conséquent des "re-enneigeurs" ( métier d'avenir ? ) pour répartir de façon plus plus conforme au droit de l'homme et du touriste la précieuse matière. Je ne sais pas s'il existe un BTS de ré-enneigement. Ce serait fort bon : Sigismond Bétéhesse se porterait sans doute volontaire pour enseigner à ces étudiants-là le charme des très beaux poèmes qu'Yves Bonnefoy a consacrés à la neige en train de tomber durant des nuits et des nuits, sur des plaines et des plaines. Ce n'est pas "du mouvement et de l'immobilité de la neige", mais ça lui ressemble. Bref, avec la poésie- vers laquelle mon coeur ne peut s'empêcher de revenir -, je quitte le lieu commun.
Profiter de la neige, c'est pourtant tout un programme : 1. prendre son pied en prenant le moins de gammelle possible sur des pistes encombrées de ses congénères - 2 payer au prix fort des locations de meublés pourris dans des stations de moyenne altitude ré-eneigée chaque nuit par les étudiants de Sigismond. 3. Vendre aux touristes les tomates, le café et tout le troin-tsoin trois fois plus cher que le restant de la saison 4. Tant qu'il y a encore de l'or blanc et avant que la planète ne soit en surchauffe toute l'année, apprécier en poète (que le bourgeois est toujours à ses heures perdues) les courbes et les arabesques de chute et de dépot d'une blancheur éphémère sur le paysage. Enfin, profiter, dans la société de consommation, c'est aussi détruire... Mais ça, le lieu commun ne le signifiera jamais explicitement.
19:12 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : société, vacances, bonnefoy, bloy, littérature, lieu commun
samedi, 23 février 2008
Mai 68 et le Schmilblick
En feuilletant le n° de Libération consacré à mai 68 dans un bar ce matin, je découvre que la vraie trouvaille de 1969, serait le Schmilbilck. "Un mot inventé par l'humoriste Pierre Dac à partir de rien (...)." note le journaliste qui fait de l'évenement un exemple de libéralisation de la parole, fruit du beau mois de mai ! Or dans sa chronique 225, datée du 14 mai 1957, ALexandre Vialatte évoquait déjà "la civilisation du Schmilblick", sorte d'appareil présenté par Francis Blanche et Pierre Dac, "qui tient de la machine à laver, de la locomotive atomique, du dromadaire, de la pantoufle brodée et de l'usine à tailler les crayons". Pierre Dac, faut-il le rappeler, fut le créateur de l'Os à Moelle et de la Société des Loufoques et ce trente ans tout juste avant 1968 ! Quant à Francis Blanche, il chantait Ploum ploum tralala alors que les soixante huitards en étaient à leurs premiers biberons. La faculté que cette génération aura eu à brouter dans la paume de ses aînés et à couper l'herbe sous les pattes de ses successeurs est proprement sidérante. Les éditions Climats ont publié en 2001 un ouvrage de François Ricard, La génération lyrique, essai sur la vie et l'oeuvre des premiers-nés du baby-boom. Ce petit frère des soixante-huitards y analyse finement l'opportunisme, l'inconscience et l'égoïsme assez sidérants de cette génération qu'on voit partir à la retraite depuis quelque temps, les poches pleines et l'air sully-prudhommesque. C'est vrai qu'à part quelques specimen, je n'aime pas trop ces gens : Mais où sont les petits vieux d'antan ?, est-on tenter de leur sussurer à l'oreille. Quant à leur parole, prétendument libérée, il me semble qu'elle tienne surtout de l'avalanche de lieux communs qu'ils ont proféré à qui mieux mieux durant des décennies; de ceux-ci qui fondent la civilisation des loisirs, une civilisation emplie de retraités dont la sagesse extrême consiste désormais à s'en aller photographier l'Ile Maurice ou bien la Sierra Leone avec un appareil numérique. Robbe Grillet, qui depuis peu a finalement quitté son chateau, en savait quelque chose, lui dont les bouquins jamais lus jusqu'au bout faisaient naguère encore partie du voyage. Le legs de cette génération n'aura été rien d'autre que l'institutionnalisation forcenée et à tous prix de la consommation, et de tous les pseudo-droits qui en découlent (- tiens, saviez-vous pas que le crédit était un droit ? ) Droit
aux trois zones de février, par exemple, pour partir en vacances et, comme le dit délicieusement Claire Chazal avec un air tout spécialement niais, "profiter de la neige" ( beau lieu commun, n'est-il pas ?) Les forcenés de la montagne de ces trois zones, donc, se croisent ce week-end à Lyon, qu'ils bombardent de pollution -merci les vacanciers, mais c'est leur droit ! Comme tout bipède normal, malgré le conditionnement médiatique, hésite tout de même à trouver enchanteur le fait d'être coincé dans un bouchon de trente kilomètres, on passe à la radio et à la TV des messages d'encouragement : c'est le prétexte à voir défiler la gueule de tous ces automobilistes aussi débiles que ravis dans leurs bagnoles "on est à la queue leu leu, mais c'est très bien", récite une grosse quinquagénaire, tandis que son compagnon tout pâlichon nous montre le trou qu'il a dans la dentition en nous expliquant qu'il "faut bien aller chercher un peu de soleil". Qu'en aurait pensé Francis Blanche, tiens ? Qu'il est beau, l'héritage de 68! Deux phrases de lui, pour finir, tirées de "Mon Oursin et moi" . «Pour le week-end, nous avons voulu faire les Châteaux de la Loire. Malheureusement, ils étaient déjà faits.». Et puis. "«La ville d’Antibes et la ville de Biot vont fusionner. Leurs habitants s’appelleront désormais les Antibiotiques.»
16:55 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Pierre Dac, Francis Blanche, société, schmilblick, mai68
vendredi, 22 février 2008
Cinq cents francs...
Le cinq cents francs, dit Rose et Bleu
, demeure l'un des billets les plus larges qu'on n'ait jamais imprimé. A ma connaissance, il n'y a que le Flameng 5000 francs qui fut plus gourmand que lui en papier. La première fois que j'en ai tenu un exemplaire entre les mains ( car c'est malgré tout un billet assez courant, consultable dans l'album de n'importe quel numismate courtois) j'ai pensé immédiatement à ces armoires en bois, hautes et cirées, qui emplissaient naguère les chambres de nos aïeux dans les épaisses bâtisses de nos provinces. Un cliché - un lieu commun - prétend que l'homme du début du siècle - du vingtième, s'entend - y planquait là sa fortune, sous des piles de draps rugueux, plutôt que de la confier à ces voleurs de banquiers. L'heureux bougre, que personne n'obligeait à ouvrir un compte à la Société Générale ou ailleurs pour toucher le fruit de son travail quotidien ! L'heureux bougre, qui n'était jamais tenu à glisser une carte VISA - ou autres -, comme un zombie, dans un distributeur des coins des rues. Homme sans codes et sans reproches ! Portez à vos narines ce type de billet : il sent encore le thym ou la lavande de l'armoire ancestrale, qui savait bien des secrets et geignait lorsque s'ouvrait ses larges portes. Des billets comme celui-ci, mon voisin me disait l'autre jour qu'il doit s'en tapir encore quelques-uns sous des lattes de parquets ou bien des faux plafonds. Je voyais son regard s'éclairer. Avait-il quelque lieu en tête ? Vu la dégringolade puis l'agonie du franc, la banque de France vous en donnera 0,76 euro l'exemplaire. Pas de quoi aller bien loin, quand on sait qu'il y a un siècle, on pouvait s'acheter une voiture avec deux comme celui-ci. Pour intéresser un collectionneur à un prix conséquent, le billet de cinq cent francs rose et bleu doit avoir conservé avec lui un peu de son craquant d'origine. Peu de chance qu'après de longs séjours dans l'humidité de telles caches ce soit le cas. Alors que faire de ce genre de trouvailles ? Les encadrer dans le salon, entre deux estampes japonaises. Les figures allégoriques roses et bleues qui s'y profilent n'ont-elles pas fière allure? N'aguichent-elles donc pas l'oeil aussi bien que des geishas, telles des madones de squares de sous-préfectures ? A bien y regarder, il y a du rimbaldien dans ce billet défunt, "square où tout est correct, les arbres et les fleurs..."
16:20 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture, littérature, société, culture, billets français, rimbaud
mercredi, 20 février 2008
Le foot, c'est que du bonheur...
"Fuyez le lieu commun" : tel était le conseil de James Joyce aux jeunes écrivains. "Dès que vous entendez quelqu'un en proférer un auprès de vous, fuyez". Facile à dire ! Mais fuir où et par où ? Et où aller ? En quel lieu de la Terre, Seigneur, en quel lieu de l'esprit ? Léon Bloy n'essaya pas de fuir ceux de son temps, lui. Au contraire, il les regardait bien en face, yeux dans les yeux, et en dressa une éxégèse méticuleuse qui parut en deux tomes. Petite pioche dans l'index : Dieu n'en demande pas tant ; les affaires sont les affaires ; les enfants ne demandent pas à venir au monde ; tout le monde ne
peut pas être riche ; bien faire et laisser dire ; être poète à ses heures : Les "locutions patrimoniales" de la Belle Epoque étaient des "formules bourgeoises", dixit Bloy dans sa préface. A l'époque, ces formules circulaient de bouches en bouches ; de boutiques en boutiques et de paillassons en paillassons. On ramassait les premiers à l'école. On en trouvait aussi dans les colonnes des journaux, certes. Et dans les pages des meilleurs romanciers sans doute aussi. Cependant, la vitesse de propagation du virus demeurait sans doute raisonnable. Aujourd'hui, le lieu commun est d'origine essentiellement médiatique. En bonne place, on trouve evidemment les lieux communs politiques, et nous connaissons tous certains candidats de second tour qui eurent récemment l'art et la manière d'en gaver les Français pour une saison. Les lieux communs journalistiques. Les lieux communs du show-business, et ceux du monde économique. Les lieux communs cinématographiques. Ecrans, véhicules commodes. Ne pas se laisser contaminer par eux, depuis que la libre expression de tout un chacun et l'égalitarisme souverain les ont faits se répandre avec une même audace dans tant de bouches, c'est une entreprise quasiment aussi impossible que de respirer de l'air pur dans une métropole un jour de pic de pollution. Tiens, ce soir, Lyon-Manchester, Ligue des champions à Gerland. A la limite, on s'en fout de qui va gagner, parce que de toute façon, depuis déjà une bonne dizaine d'années, non, "Le foot, c'est que du bonheur"! Remarquez comment on a ôté le "ne" et gardé le "que", histoire de donner un air positif à ce qui reste en grammaire, même restrictive, une négative. La phrase a du coup l'air positif qui convient à l'époque ( le foot c'est du bonheur). Pourtant ce n'est pas que ça, mais cela il ne faut pas le dire. Chacun sait que c'est aussi des magouilles, par exemple. Et puis du fric - oh beaucoup de fric - Mais dans le stade, comme dans l'église, non, ça ne se dit pas. On dira donc que c'est le jeu, rien que lui qui (n)'est que du bonheur. Du coup des tas de petits gamins essayent de trouver le bonheur en tapant le plus jeune possible dans le ballon. Taper dans le ballon le plus jeune possible, c'est un peu comme sucer le micro dès son plus jeune âge, ça laisse quelques espoirs à des parents de s'assurer une retraite paisible. J'ai écrit une connerie ? Oui. Parce que l'argent, bien sûr, ça ne fait pas le bonheur. L'exploit sportif, si. Le foot, c'est que du bonheur...
19:00 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Société, foot, football, lyon, actualité, lieu commun, léon bloy
mardi, 19 février 2008
Soi-même
Joseph Kessel pour La Liberté (journal de droite) et Henri Béraud pour L'oeuvre (journal de gauche) se rencontrent en septembre 1919 à Dublin, où ils sont les deux seuls reporters français à rendre compte des événements qui ensenglantent alors l'Irlande. Que se passe-t-il exactement dans l'Ile Verte ? Le reste de l'Europe l'ignore. Pour la propagande anglaise, d'ailleurs, il ne se passe rien. A peine sait-on que Sinn Fein signifie Soi-même. Les deux reporters, l'un maigre et long, l'autre plus petit et rond, arpentent donc les rues de Dublin à la recherche d'une nouvelle à sensation susceptible de faire une manchette. Et de fait, à première vue, il ne découvrent pas grand chose, ni bandes, ni tranchées, ni barricades. Rien. Il bruine. Il pleut. "Cependant, note Béraud, on tue, on meurt à quelques pas de vous".
Dans une maison en briques rouges d'un faubourg cossu de Dublin, les deux compères se mettent en relation avec Desmond Fitzgerald, le doux poète militant qui, devenu un peu plus tard ministre du Gouvernement de l'Etat Libre, proposera après avoir lu Ulysse que James Joyce soit désigné pour le Nobel. Fitzerald les guide alors à travers la clandestinité de ce mouvement, leur présente certains chefs, les informe de certaines opérations. Kessel et Béraud découvrent alors la réalité des Sinn feiners fusillés dans une chambre d'hôtel ou bien pendus dans une arrière-cour sans autre forme de procès, celles des quartiers incendiés par les "Blacks and Tans", troupes de chocs anglaises circulant à bord de camions en tôle recouverts de treillages métalliques "meutes de choc et de proie, gens de sac et de corde malgré leur uniforme anglais", résume pour sa part Joseph Kessel. Grâce aux deux témoins, le sac de Balbriggan, ses républicains fusillés, ses maisons et usines réduites en cendres est rendu public : "Ce que j'ai vu est affreux, témoigne Béraud. J'ai vu des autos portant des hommes véritablement ivres et lâchant, au hasard, des coups de fusil dans les fenêtres. La pauvre ville était comme blottie sous les coups, et c'étaient, après le passage des soldats anglais dans les rues dévastées, ces mêmes visages de femmes étonnées et de vieillards douloureusement pensifs, que nous voyons là-bas, dans les villages martyrs des Vosges et de la Meuse."
Analogie frappante, qu'au-delà de toutes les causes, on peut faire entre toutes les dévastations. Le 23 mai 1943, Kessel compose avec Druon le célèbre Chant des Partisans. "Jef, rapporte Anna Marly, trouvait les idées et Maurice les mettait en vers" Ce chant des partisans, des maquisards, des clandestins, ce chant du peuple de l'ombre et de la nuit ("ami si tu tombes / un soldat sort de l'ombre / à ta place ") contre les nazis, comment ne pas se dire que ses racines profondes, Kessel les puisa dans le souvenir de cette résistance irlandaise à l'anglais ? La lutte des Irlandais contre les Anglais, puis celle des Français contre les Allemands, lutte universelle, emblématique et nécessaire de tous les inconnus illlustres qui voulurent demeurer "soi-même" envers et contre tous.
08:15 Publié dans Des inconnus illustres | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Sinn Fein, Irlande, culture, kessel, béraud, journalisme
lundi, 18 février 2008
20 frs Science et Travail
« La monnaie des pays que l’on veut connaître et comprendre en dit bien souvent plus que les peuples eux-mêmes sur leurs chefs, leurs aventures, leurs aspirations, leurs soucis, leur orgueil. La monnaie, c’est l’histoire qui court les rues, c’est un témoignage involontaire des pensées secrètes et communes, que les hommes se passent de main en main» (1) C'était encore le temps où les petits garçons souhaitaient tous que le Père Noël leur offrît un microscope et rêvaient tous de devenir aviateurs ou physiciens quand ils seraient grands. Le chimiste qu'on voit sur l'une des faces du billet fut dessiné par Clément Serveau en hommage à l'un de ses amis, François Debat. Ainsi penché contre son instrument de prédilection, l'homme en blouse blanche symbolise la recherche mise au profit de l'industrie. Cela fleure bon son scientisme des années trente. Juste derrière le savant, un pont métallique enjambe la Seine, et des usines fumantes déploient leurs tentacules orangées, comme en certains poèmes de Verhaeren, les villes elles-mêmes :
L' orde fumée et ses haillons de suie
ont traversé le vent et l' ont sali :
un soleil pauvre et avili
s' est comme usé en de la pluie.
Et maintenant, où s' étageaient les maisons claires
et les vergers et les arbres allumés d' or,
on aperçoit, à l' infini, du sud au nord,
la noire immensité des usines rectangulaires..
Voici pour 20 francs de l'époque (20 francs, c'est pas beaucoup) de la belle propagande fiduciaire, en effet ! La science et la technique, bon peuple, vous sortiront de votre mouise ! Elles manufactureront un monde tout à votre convenance ! De l'autre côté du billet, l'enfant paysan, enfin raisonné par le vieux scientifique à barbiche grise, l'ancien et le nouveau monde conciliés idéalement : tous deux, tels pères et fils, nous fixent dans les yeux, confiantes figures résolument tournées comme deux icones soviétiques, vers l'avenir... Science et travail : classes laborieuses, toutes solidaires, n'oubliez jamais que vous oeuvrez pour l'avenir et soyez unies dans le giron de votre mère BdF. La réalisation de ce billet date de la funeste année 1940. Une année durant laquelle il fallut se tenir droit (comme le doigt du chercheur qui longe sa joue) et raide (comme la nuque de ce garçon aux traits efféminés) . Le billet ne vit définitivement le jour qu'un an plus tard, et ce en pleine Occupation. Il ne circula d'ailleurs pas très longtemps et fut le dernier billet de 20 francs d'une telle largeur. Restriction et vaches maigres obligent, le suivant fut de moitié moins large, de sorte que pour le mettre en poche, il ne fut plus nécessaire de le plier en quatre.
(1) Henri Béraud, Ce que j'ai vu à Rome -1929
07:35 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, numismatique, billets, francs, culture, histoire, monnaie.
samedi, 16 février 2008
Reporters des années trente
« Trop souvent, j’ai écrit trop vite, pour de l’argent » regrettera Joseph Kessel (1) lorsque, couvert d’honneurs, il sera en 1963 élu à l’Académie Française. Singulier aveu, qui rejoint le regret constant d’Albert Londres de n’avoir pu trouver, entre deux reportages, le temps d’écrire autre chose … que des reportages. Un roman, déclare-t-il publiquement ? « Cela suppose qu’on s’arrête un moment, et j’ai bien peur de ne m’arrêter jamais ».(2) Dans une France où la presse demeure le seul accès à l’information, où le champ de la curiosité populaire augmente incessamment, les opportunités fourmillent pour qui a du talent, des idées, du culot. Sur le monde des Lettres, règnent les lois de la vitesse, de l'opportunisme, de l’argent. « La guerre avait appris à lire aux Français … Cet accroissement imprévu du nombre des acheteurs de livres explique les rapports nouveaux qui s’établirent entre auteurs, éditeurs et librairies. » raconte Galtier Boissière.(3) Dans les quotidiens dont les tirages impressionnent aujourd’hui (Le Petit Parisien, par exemple, tire à deux millions d’exemplaires), "une plume qui marche" est un produit providentiel, que s’arrachent les directeurs. La parole devient une forme de marchandise. Le phénomène n'est certes pas nouveau : Henri Béraud cependant, le constate avec ironie (4) :
« Lousteau vivait d’écrire un article par semaine. Tant de facilité émerveillait et effrayait Barbey d’Aurevilly. Un article par jour ne suffit plus à nourrir son auteur. Il lui faut, à présent, se colleter avec l’idée qui s’échappe ; il doit saisir à la gorge sa propre pensée. Il se règle lui-même comme un luminoir à écrits. Il s’use. Il jette au vent le meilleur de lui-même. »
Joseph Kessel, Albert Londres, Henri Béraud : trois reporters de l'entre deux-guerres, dont les destins divergents prennent chacun racine sur ce même Vieux Continent, celui d'après le Traité de Versailles et d'avant le Rideau de Fer. Une terre véritablement engloutie, à présent. Continent sillonné par des express aux couleurs rouges et bleues, aux couloirs déserts et tapissés sous les lampes en veilleuses par les portes de sleepings aux judas bien clos. Europe à multiples langues et multiples monnaies. De l'Arc de Triomphe à la porte de Brandebourg, c’est alors l’affaire d’une petite journée pour un train hennissant sur ses rails. Albert Londres n'est jamais revenu de son voyage en Chine en 1932. Henri Béraud est mort tristement, après son long et scandaleux emprisonnement au bagne de l'île de Ré, en 1958. Kessel, quant à lui, s'est éteint progressivement en 1979, au coin de son feu et les pieds dans ses pantoufles. Quant à cette Europe, leur Europe, elle a donné naissance au mythe du petit reporter dont le trop lisse Tintin demeure de nos jours une sorte d'icone hygiénique.
1 Yves Courrière, Joseph Kessel ou sur la piste du lion
2 Interview à Gringoire du 19 juillet 1929, cité par Pierre Assouline dans la biographie que ce dernier consacre à Albert Londres.
3.Jean Galtier Boissière Mémoires d'un Parisien
4. Henri Béraud Le Flaneur Salarié
08:30 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, journalisme, galtier boissière, béraud, reportages, albert londres
vendredi, 15 février 2008
Terrasse technologique
Dansait-il sur une terrasse
Large et dominant la cité technologique
Lui qui, le dernier, embrassa la cathédrale ?
On ne saurait le dire parmi les réseaux
Où galope un reflet d'étincelles
Mais dans les tissus de nos tissus
Et dans les gènes de nos gènes
Nous sentons bien qu'électriques
Le spectre de son baptème
Et le frisson de son argot
Encore villonnement vivants
Sillonnent jusqu'à l'épuisement
Les lignes de nos testaments.
08:25 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, poèmes, villon
jeudi, 14 février 2008
Mais où sont les polémistes d'antan
Le 9 novembre 1944, Georges Bernanos rédige un article, "La France dans le monde de demain", que je relisais ce matin. (1) Et tandis que le bus tournait dans les rues sombres de la ville où ne se distinguait vraiment que le rond des lampadaires dans une brume sale et de pollution, je me disais que les polémistes de naguère croyaient encore à la possibilité de bousculer la société par le moyen d'un livre. ("J'ai la conviction de parler au nom d'un grand nombre de Français" écrit Bernanos) . De quelque bord qu'ils fussent, ils croyaient à leur cause. ("O vous qui me lisez, commencez par le commencement, commencez par ne pas désespérer de la Liberté") Tels les anciens soldats, ils allaient, armés de figures, de lyrisme et de naïveté dans le sillon de leurs lignes. S'ils n'étaient pas tous prets à "mourir pour des idées", du moins croyaient-ils que la parole avait encore le pouvoir d'alerter les hommes, qu'il suffisait pour cela de mettre le paquet, voire d'en rajouter une louche. Extrait de cet article de Bernanos, contre la "civilisation des machines" à laquelle il oppose ce qui reste de la civilisation des Droits de l'Homme :
"L'énorme mécanisme de la Société moderne en impose à vos imaginations, à vos nerfs, comme si son développement inexorable devait tôt ou tard vous contraindre à livrer ce que vous ne lui donnerez pas de plein gré. Le danger n'est pas dans les machines, sinon nous devrions faire ce rêve absurde de les détruire par la force, à la manière des iconoclastes qui, en brisant les images, se flattaient d'anéantir aussi les croyances. Le danger n'est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d'hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner. Le danger n'est pas que les machines fassent de vous des esclaves, mais qu'on restreigne indéfiniment votre Liberté au nom des machines, de l'entretien, du fonctionnement, du perfectionnement de l'Universelle Machinerie. Le danger n'est pas que vous finissiez par adorer les machines, mais que vous suiviez aveuglément la Collectivité - dictateur, Etat ou Parti - qui possède les machines, vous donne ou vous refuse la production des machines. Non, le danger n'est pas dans les machines, car il n'y a d'autre danger pour l'homme que l'homme même. Le danger est dans l'homme que cette civilisation s'efforce en ce moment de former".
Où en sommes nous, soixante quatre ans plus tard ? A lire le bouquin d'Olliver Dyens, La condition inhumaine, qui se veut une réflexion critique sur ce même sujet, nous serions en plein marasme. Nous serions devenus, au centre des machines qui nous font naître, nous surveillent, nous guérissent, nous alimentent, nous instruisent, construisent nos villes et nos maisons, "une machine qui palpite"... La polémique s'arrête sur cette belle vue de l'esprit. En comparant l'écriture de Bernanos et celle de Dyens. on voit à quel point la technique (contre laquelle pestait Bernanos) a intégré, via la promotion de la linguistique et celle des sciences humaines, l'espace de la littérature comme celui de l'édition. Si bien que, ô vaste ironie, ô vaste fumisterie, même la pensée critique- même la polémique-, est devenue une technique. Je ne suis pas en train de dire que les polémistes du passé écrivaient sans technique : ils maîtrisaient évidemment toutes les règles de l'éloquence. Mais ils ne se laissaient pas, du moins les meilleurs d'entre eux, maîtriser par elle. Leur démonstration donnait encore à entendre la voix de leur passion, celle de leur désir, celle de leur colère. La sincérité de Bloy, malgré -et même contre le langage-, est, par exemple, évidente. Celle de Bernanos ne l'est pas moins. Si je trouve, dans l'édition contemporaine, si peu de polémistes dignes de ce nom, n'est-ce donc pas à cause "de cet homme habitué dès son enfance à ne désirer que ce que les machines peuvent donner", cet homme que cette civilisation s'est efforcé, depuis une cinquantaine, d'années de former ?
(1)Il se trouve en annexe dans l'édition de poche de La France contre les robots.
11:35 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, écriture, auteurs, critique, culture, bernanos, bloy








