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mercredi, 30 janvier 2008

Décasyllabe

Est-ce une plaisanterie ? Devant la craie brève du poème qu'à peine j'achève de tracer sur les dalles de la rue Berger vient de passer un individu aussi encravaté que pressé et qui poussait son sosie assis sur un fauteuil roulant.  Le fait peut, certes, aisément s’expliquer : les jumeaux, comme d'ailleurs les handicapés, sont de plus en plus voyants dans les couloirs et les niches de la société. Personne, cependant, n’arrêtera jamais aussi longtemps son regard sur eux deux que je ne le fis. Etrangeté. C’était un couple de trentenaires, tous deux vêtus d'un costume de marque, l’un poussant, l’autre assis, nimbés également dans une  citoyenneté rigide et triste, déjà fanés parmi la foule de l'après-midi : Celui qui était assis portait sur la sienne et sur ses genoux la malette de celui qui poussait, comme s'il était sa seule famille sur Terre. Quoi d'essentiel dedans ? Ils n'avaient plus la même chevelure, et je ne saurais dire lequel des deux s'était teint. Comment, non plus, déceler lequel était l’original et lequel la copie ? Relevant les yeux sur la foule, je découvris alors que tous, en la rue Berger jadis si ensoleillée, avaient l’air de faire tout de même,  véhiculant contre soi, ou bien en soi, ou bien au pire au dedans de soi, la lourdeur empesée de son propre sosie, handicapé. Sosie comme préventif, contemplant la lointaine sécheresse et la fadeur martiale d'une aventure ici-bas déjà numérisée, et dont les mains posées sur les genoux n’oseraient plus ni bâtir, ni caresser, ni gifler, ni voler, ni mendier. Et lequel tirant ? Et lequel poussant ?  Mon trouble passé, je reprenais là où je les avais laissés le lent cheminement et la patiente répartition sur le sol des lettres du décasyllabe du matin, du soir ou de la nuit, que sais-je ? Mais qui creusa ma paume, ô ! si peinée ?

lundi, 28 janvier 2008

Au juge Onofrio

On croit se douter d'après des rapports de police que Guignol nacquit le 24 octobre 1808, dans un café de la rue Noire, à Lyon. C'est pourquoi la ville de Colomb et d'Aulas s'apprête à célébrer le bi-centenaire de l'illustre  71d2e0e8b42407e64d5fe395ecf4e2bf.jpgmarionnette à gaine. Cela dit, cette date de naissance est purement arbitraire  (Guignol serait-il donc balance ?), car nul ne sait avec précision quand au juste l'accent canant de son créateur Laurent Mourguet (1769-1844) se fit entendre sous sa robe pour la première fois entre Rhône et Saône. De même les premières pièces de Guignol sont-elles définitivement perdues. Il fallut attendre 1860 pour voir réuni en deux volumes un premier répertoire lyonnais de Guignol, grâce à la patience d'un spectateur averti qui, au sortir du théâtre, recopiait de mémoire les répliques qui fusaient. Guignol, à priori, n'aime pas les juges; eh bien c'est à un juge du nom d'Onofrio qu'il doit pourtant la survie éditoriale de ses premiers textes. Du texte original, vraiment ? Le sel de la Gaule abondait en trop grande part, confesse le juge Onofrio (1814-1892) dans la préface de son édition (Scheuring, Lyon, 1865) aussi, en digne borjois, a-t-il jugé bon d'en retirer tout ce qui lui paraissait trop licencieux. A quoi ressemblait ce premier théâtre de 1808 ? Impossible à dire. Il se peut bien que ce bi-centenaire, par conséquent, soit celui d'une légende. Qu'importe.

Au contraire de Mourguet, dont le visage était rond  ( voir croquis ci-contre) le visage d'Onofrio était sec. a20d1b563a1cda699af953f5b66ca388.jpgLe juge Onofrio fut à la fois une bénédiction et une malédiction pour Guignol : si d'un côté il tirait en effet de l'oubli le répertoire initial, dont le premier Déménagement, d'un autre, il en transformait vilainement l'esprit. On peut se demander légitimement ce que serait devenu par exemple Rabelais si le sel de la Gaule résidant en ses écrits était passé, lui aussi, par le tamis de la bienséance bourgeoise du dix-neuvième siècle. En migrant du cabaret du Premier Empire au salon du Second, nul doute que Guignol, qui était fort vindicatif, dut apprendre à n'être que pittoresque. Qui était fort ordurier dut se contenter de n'être qu'un peu grossier. N'empêche. Comme Boudu, sauvé des eaux, l'existence protéiforme de la marionnette pouvait prendre un nouvel essor grâce au juge Onofrio, dont le patronyme est désormais attaché à celui de Guignol et de Gnafron, pour le meilleur comme pour le pire. Extrait de la complainte des mal-logés, des mal-orientés, mais bon-buveurs et bon-vivants:

Guignol : Pourquoi paierais-tu pas à déjeuner ?

7e835c523a96cbb3809ea88eec676a3c.jpgGnafron : Pourquoi ? C'est que je suis comme toi. Nos goussets sont deux frères bessons. J'ai ben vendu hier quatre paire de grolles, qu'on m'avait donné à ressemeler, mais personne m'a jamais donné de pécuniaux. Ah vois-tu! C'est pas le Pérou que d'être cordonnier.

Guignol : T'as raison ! La savaterie et la canuserie, ça donne pas gras à boire ! Il faut qu'on trouve un autre état. Père Gnafron, nous avons manqué not-vocation : nous avons de vrais organes pour chanter des opéraux.

Gnafron : C'est vrai, Chignol. Te ferais un joli ténor. Et moi, avec ma basse-taille, je te soutiendrais par derrière.  (Ils massacrent un air d'opéra)


samedi, 26 janvier 2008

Si Cérès m'était contée...

Cette coupure demeure aujourd'hui l'une des plus recherchées par les collectionneurs, en raison, disent-ils, de sa valeur faciale assez unique, il est vrai, dans l'histoire du billet français (300 francs). Elle représente sous un jour pour le moins moderne le visage de la déesse CERES, déesse latine des moissons, du blé, mais également de la semence, de la prodigalité, de la fécondité et de la jouissance féminine, comme le rappelle en souriant le bon vieux Saint Augustin de La Cité de Dieu.  Bien connue des philatélistes, CERES l'est aussi des numismates : la Banque de France, en effet,  la pratique depuis le dix-neuvième siècle, et l'on trouve son portrait en filigrane sur de nombreux billets antérieurs à celui du Cléme82312eaa47fdde3775e4e78b96b715d5.jpgnt Serveau mis en circulation à l'occasion de l'échange de billets de 1944. Mère au coeur inconsolé, qui perdit à jamais son enfant, Cerès est devenue pourtant la figure de la mère nourricière universelle, adorée et célèbrée à Eleusis. Pourquoi La Fontaine, dans le Pouvoir des Fables, la fait-il aller si bon train, en compagnie d'une anguille et d'une hirondelle ? Le peuple tout entier, en tout cas, se demande comme elle passera le fleuve, quand le fabuliste interrompt son récit pour amener sa morale :

Si Peau d'âne m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême,
Le monde est vieux, dit-on : je le crois, cependant
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Pour en revenir au billet, j'ai toujours trouvé dans son dessin ce qu'il faut de sensualité et de sévérité pour former ce qu'on appelle un beau visage : cet ovale assez long et rond, ma foi, cette chair rosée sur fond d'écran blanc, bien que saisi de trois-quarts; ces fossettes, ces lèvres pulpeuses, ce regard marron, la ligne de ce  cou puissant et fin. Un accessoire, surtout, attire l'oeil, ce foulard fait d'épis de blés, dont au centre repose une sorte de coquillage nacré. Octobre 1945 :  Jean Paul824b631dd075b05af5f4bc80cdafb25e.jpg Sartre et Maurice Merleau Ponty enfilent la rue des Saints-Pères en débattant du premier numéro d'une revue de gauche qu'ensemble ils viennent de fonder. En se dirigeant vers la rue Sébastien Bottin, ils passent devant une photo de Clark Gable et Vivien Leigh : Six ans après sa sortie aux Etats-Unis, Autant en emporte le vent arrive à Paris. Le temps est un temps d'octobre, un ciel un peu venteux, gris et filandreux sur une capitale pas encore remise des traces les plus douloureuses de la guerre...  Non loin d'eux, le deuxième sexe trottine à bons pas, et ses talons pas encore plats claquent l'asphalte fraîchement humide : une Cérès aux Temps Modernes, ce billet en main... Je l'imagine fort bien, Simone, se faufiler vers une boutique de Saint-Germain située entre deux cinémas - on jouerait dans l'un La Belle et la Bête de Jean Cocteau et dans l'autre Les Enfants du Paradis de Marcel Carné. Elle  aurait donc ce billet à la main et pour trois cent francs s'offrirait l'un de ces foulards à la Cérès, puis le nouerait sur sa brune chevelure. Ne trouvez-vous pas cette ressemblance éloquente ? Pas plus qu'on ne nait Cérès, en des temps antiques comme en un siècle plus moderne, "on ne naît pas femme, on le devient". Il ferait beau voir le contraire.

 

mercredi, 23 janvier 2008

Au menuisier Zimmer

"Je l'ai chez moi depuis qu'ils l'ont sorti de la clinique". Qui parle et de quoi ? De qui ? Un menuisier d'un poète. Zimmer d'Hölderlin. La littérature est emplie de couples masculins calqués sur le modèle négatif de la domination : Don Juan et Sganarelle, Jacques et son maître, Rubembré et Vautrin, Puntila et son valet Matti...  Le couple Zimmer / Hölderlin, couple réel, offre un visage plus fervent, plus spirituel, plus insolite aussi de ce qui peut naître et exister entre deux hommes qu'à priori tout oppose : le modèle du service. 1807. Lettre de Zimmer à la mère du poète : "Son esprit poétique se montre toujours actif. Ainsi, il a vu chez moi le dessin d'un temple. Il m'a dit que je devrais en faire un comme cela en bois. A quoi j'ai répliqué qu'il me fallait travailler pour gagner mon pain, que je n'étais pas assez heureux pour pouvoir vivre comme lui dans le repos philosophique. Il m'a répondu aussitôt : "Hélas, je suis un pauvre homme" ; et dans la minute il a écrit pour moi les vers suivants, au crayon, sur une planche :

"Les lignes de la vie sont diverses

Comme les routes et les contours de montagnes

Ce que nous sommes ici, un Dieu, là-bas, peut le parfaire

Avec des harmonies et l'éternelle récompense et le repos."

Le mef7103ff9d20b7ee3eef4487cb2afc157.jpgnuisier Zimmer confie un peu plus tard à un visiteur, toujours à propos d'Hölderlin : "C'est sa manie de savoir qui l'a rendu fou. Jamais il n'arrive à se débarasser de tout son savoir." On sent que Zimmer est fier d'Hölderlin. Reconnaissance de l'homme d'esprit autant que reconnaissance du patriote, car revient toujours dans les discours du menuisier la joie presque enfantine de rappeler que le poète, comme lui, est de race souabe. La tour de Zimmer à Tübingen est presque aussi célèbre que le château de Ludwig II en Bavière. Ou que le château de François-René à Combourg. Et beaucoup murmurent que c'est parce que l'un des plus grands poètes allemands y a séjourné durant les 36 dernières années de sa vie, avant d'y mourir " tout doucement, sans véritable agonie", écrira joliment la fille de Zimmer, le 7 juin 1843. Soit... Soit... Il me plait de croire que la tour dominant le Neckar abrita une sorte de miracle assez rare dans le monde des hommes pour qu'il devienne digne de mémoire  : un artisan menuisier recueillant, au sortir de l'asile, un poète apatride et démuni, pour l'amour de la langue et pour celui de la Terre. Quelque chose comme une oeuvre vivante, rare et lumineuse. "Et comment, écrivait Hölderlin, avant ses premières graves crises, et comment des mots auraient-ils apaisé la soif de mon âme ? Des mots ! J'en trouvais partout. Partout, des nuages... Je les hais comme la mort, ces misérables compromis de quelque chose et de rien. Devant l'irréel, toute mon âme se hérisse. Ce qui ne peut m'être tout, pour l'Eternité ne m'est rien." (Hypérion, fragments Thalia)

lundi, 21 janvier 2008

Lazare et le sang noir

"La vérité de cette vie, ce n'est pas qu'on meurt, c'est qu'on meurt volé". En 1935, la phrase apparaissait en caractères croissants sur le bandeau des premières livraisons du roman de Louis Guilloux, Le sang noir, que je relisais ce week-3d5167e900d90b46326fe97507ec2415.jpgend. Et tandis que je relisais l'histoire de Georges Palante-Cripure, racontée par l'incomparable Louis Guilloux, mourait l'avant-dernier poilu de la guerre de quatorze, Louis de Cazenave, doyen des Français à 110 ans. Que le dernier survivant de ceux que Bernanos appelait "la génération sacrifiée" ait à présent pour prénom Lazare, sans jeu de mots idiots, c'est un drôle de hasard. Survivant, ressuscité, témoin... Quel statut pour cet individu - dernier de sa génération à ne pas avoir le sang noir, dernier à avoir vécu ce que nous ne pouvons qu'imaginer ? Et encore ... Osons-nous imaginer ? Avons nous les moyens du ressenti ? Comprenons-nous à quel point cette guerre fut le suicide de l'Europe, la dilution d'une civilisation tout entière dans l'innommable, la fin d'une culture et d'une certaine conception de liberté ? La mémoire nous est de plus en plus interdite par le geste technique des historiens et par cet autre des chroniqueurs, celui des faiseurs d'air du temps et de propagande. Au fur et à mesure que passent temps, commentaires, commémorations, on perçoit peut-être de quelle société féroce et mensongère cette guerre fut le début, mais plus du tout de quel autre monde elle avait été la fin. Stefan Zweig, déjà, dans Le monde d'hier, était pris de vertige.... Le jour de la mobilisation, en été 14, Louis Guilloux se trouvait ( comme on dirait à présent ) en voyage linguistique en Angleterre. Né en 1899, il eut, lui, le bonheur d'échapper à la boucherie d'où ne revinrent jamais ni Paul Lintier ni Charles Péguy, ni tant d'autres. Dans le roman qu'il consacre à l'arrière (Le sang Noir), il ne peut donc que décrire les faits. Voici le récit d'un départ de poilus en l'an de grâce 1917, sur la place de Saint-Brieuc. Narrateur et moraliste, Louis Guilloux dresse un portrait qu'on pourrait tout aussi bien croquer aujourd'hui devant n'importe quelle foule, portait toujours aussi actuel d'une  naïveté humaine aussi charmante à contempler qu'elle n'est débiteuse d'escrocs :

"Lucien parcourait la place, flânait d'un étal à l'autre, fasciné par tous ces jeunes gens qu'il regardait comme s'il eût cherché parmi eux tous quelqu'un de connu. C'était, pour la plupart, de petits paysans venus le matin à pied par la route, en bandes, conduits par un violoneux. Ceux de la ville ne restait guère sur la place. La morue, le pain noir et la piquette, ils n'en mangeaient pas. Ils étaient dans les cafés où déjà rentrés chez eux porter à leurs parents la nouvelle : bon service armés ou ajournés. On ne réformait pas. De petits malingres portaient à leur chapeau le signe de la mort prochaine. Comme ils avaient l'air peu guerrier, cependant, peu faits pour la mort. Comme ils paraissaient peu se douter de la mort ! Presque tous les visages de ces jeunes gens, même les plus virils, exprimaient une confiance, une crédulité d'enfant, une ignorance pathétique du mensonge. Il ne leur venait pas à l'esprit qu'on pût les trahir. Ils étaient tout prêts à mettre la main dans la main de qui les emmenait, pourvu que le conte promis fût beau et noble..."

 

 

samedi, 19 janvier 2008

L'écorché des marées

L’écorché des marées demeure, devant le ressac, tel le guide attentif des dunes : tout inquiet qu’un froncement d’algues le découvre parfois, la vigilance pourpre de son corps veille à la coulure apaisée des signes, jamais cédant à l’horizon douanier. L’écorché des marées possède la filante et secrète botte d’un calendrier pour lui indiquer et la fréquence et le tumulte des charges carillonnantes contre la peau vermoulue de son corps. Il connaît par cœur la surface restreinte de sa durée et ne se languit que de notes authentiques, devant la ligne de fuite des futurs comprimés. C’est pourquoi lui convient fort, comme une très vieille bruine qui s’accroche à l’habit, l’humidité de sa très vieille langue avec laquelle il n'a appris qu'à durer malgré la véhémence et le tort, car à aucun moment, il ne constata dans l’algue leste de ses strophes le soupçon même du plus infime dépérissement.  Avec parcimonie et d’une voix discrète, l’humide parole indique la provenance de sa liquide matière, tout empreinte des marées. Elle rappelle le temps et le lieu et l’issue : Elément, jamais davantage, de ce qu’une simple mélodie peut affirmer de soi :

Goutte, elle demeure en attente

Puis glisse mais sur la margelle

Se défait avant de filer

Dans la malice d’un vieux puits 

Du tiret fin, qu’elle offre d’elle

 

jeudi, 17 janvier 2008

Dépeupler, dépeupleur...

Dépeupler : dégarnir une ville, un pays de ses habitants... Dépeupleur : celui qui, on l'imagine, opère le dépeuplement. Au sens propre, comme au sens figuré. D'un seul coup, ou en prenant son temps. Avec passion, cruauté, ou indifférence. 186d9cd4fd9b9211a064163652a43263.jpgSamuel Beckett, qui venait alors de recevoir un Nobel de littérature, publie en 1970 un récit court, ainsi titré. Comme à son habitude, il ne livre aucune réponse explicite. Le mot dépeupleur n'apparait qu'une fois ( première phrase : "séjour où des corps vont cherchant chacun son dépeupleur"). Indication unique et suffisante pour lancer une dramaturgie onirique autour d'un fil conducteur simple et intriguant : quelle est cette force qui, en effet, annule sans cesse les efforts de chacun pour conférer aux siens propos un sens, aux siennes actions un but, aux siennes entreprises un résultat ?  Quelle est cette force qui, finalement, après avoir aboli autour et à l'intérieur de chacun des petits personnages évoqués par le récit toute signification, après s'être exercée en leur corps, finit par avoir raison de chacun d'entre eux ? Quelle est cette force, qui ne dure que le temps d'une représentation ? Force contre lequel chacun pourtant lutte de façon absurde, à l'intérieur d'un cylindre, seul décor significatif de ce récit, on ne peut plus beckettien?  A force de la dépeindre en boucles, Beckett épuise les ressources de la pauvre organisation sociale de ces personnages, en égrénant avec humour et maniaquerie les règlements qu'ils suivent, l7723b32479029244d2e6cba07d7416eb.gifes lois auxquelles ils sont soumis, les procédures qu'ils appliquent. Seul durant 60 minutes, le comédien (Michel Didym) soliloque à l'intérieur d'une scène rectangulaire et blanche comme l'écran d'un cinéma, vêtu d'une tenue de Charlot. Le cylindre, où se profilent indistinctement les silhouettes filiformes de quelques personnages et de quelques échelles, est comme tronçonné en deux, ainsi livré à l'usage indiscret du spectateur (voyeur). On assiste ainsi au moins autant à la mise en espace d'un point de vue qu'à la mise en bouche d'un récit. Peu à peu, le regard que le spectateur pose sur ces petits personnages et sur le déroulement impavide de leurs déambulations rejoint celui que Beckett pose sur la société et sur la condition humaine. Ce que Michel Dydim réalise en ce lieu vide où le moindre geste est compté et chaque parole comme minutée tient de la prouesse technique. Technique, trop purement et trop seulement technique, même : c'est la seule réserve qu'on pourrait faire. En 60 minutes, il égrène avec distance et précision toutes les circonvolutions du propos de l'auteur, propos malgré tout difficile, et place le spectateur au coeur des obsessions de ce dernier : le temps qui agit  seul sur les corps, la mort qui  demeure l'unique événement, l'existence réduite à un simple intinéraire. Est-ce pour autant l'individu qui est absurde, ou bien le système social et la hiérarchie dans lesquels il attend son dépeupleur ? La question est posée à 20h30 dans la petite salle Celestine jusqu'au 26 Janvier 2008.

mardi, 15 janvier 2008

Que reste-t-il de mai 68 ?

"Que reste-t-il de 68 ?" - Daniel Cohn-Bendit et Luc Ferry...  à l’Institution des Chartreux  Que reste-t-il de mai 68, en effet, quand les commémorations des "événements" prennent la même tournure (institutionnelle, qui l'eût cru) que celles du 11 novembre 1918 (lesquelles sont sur le point de disparaître, faute d'anciens combattants). Que reste-t-il de mai 68 lorsque, par exemple, l'employée d'un des plus importants centres de distribution du livre d'une des plus grosses villes de France vous indique d'un ton neutre le rayon "sociologie" lorsque vous lui demandez où se trouvent les oeuvres de Guy Debord !  Que reste-t-il de mai 68 lorsque Dany Ferry et Luc Cohn-Bendit  (ou le contraire, est-ce que cela importe ?) organisent en partenariat avec France Culture (Du Grain à Moudre)  et le Nouvel Observateur (semaine du 31 janvier) un événementiel à l'Institution des Chartreux, jeudi 17 janvier 2008 à 19H30, 58, rue Pierre Dupont, Lyon 1er. Pour assister à la prestation sans aucun doute succulente des deux charlots, comme au théâtre, la réservation est indispensable (04 78 27 02 48.). On imagine bien que le Tout-Lyon quinqua et sexagénaire, universitaire et intellectuel, y jouera des coudes, tout en se repassant la pelle à l'entracte. Comment, dès lors, se priver du plaisir de relire les affiches de l'époque ? L'une, signée le 15 mai par Guy Debord, l'auteur de la Société du Spectacle : "Le mouvement du 22 mars a trouvé son leader en Daniel Cohn-Bendit qui a accepté un rôle de vedette spectaculaire où se mêle cependant un certain radicalisme honnête." (1) On appréciera l'euphémisme. Si vous avez, jeudi, votre soirée à perdre, vous pourrez en écoutant l'éminent et toujours spectaculaire (au moins aurant que Sarkozy) conférencier Dany vous demander ce qui reste de ce radicalisme honnête. Sinon vous pouvez toujours vous consoler en relisant Debord, en ligne sur ce blog ( cf la bibliothèque est en feu)

( 1) Debord, Oeuvre Complète, p 882 - Quarto Gallimard.

lundi, 14 janvier 2008

L'ancêtre laboureur

Ses ancêtres poussaient la charrue. Etrange, cette envie, qui leur fit quitter leur sillon. Une lueur au loin : c'était la ville. Là-bas, des sourires carnivores. Sourires quand même, se dirent-ils. Et, bien que les pantalons de velours leur usassent l'intérieur des cuisses, ils se mirent en route. C'était, pour certains, il y a deux ou trois siècles... Souci de prospérité ? Envie de foutre le destin sens dessus-dessous ? De dire son mot dans l'Histoire ? L'homme, tout compte fait, n'est-il pas un animal mimétique ?

On s'est retrouvé entassé à plusieurs générations dans des lieux exigus, poussés au sens propre hors de nous-mêmes par une force tenace qui ne voulut plus voir dans le troupeau que des individus, force qui devint tant bien que mal une tradition démocratique. Certains carreaux de la cuisine étaient alors branlants et nous n'avions pas de chauffe-eau pour se laver. Quand les filles se dénudaient, il fallait faire le pied de grue à la porte. Mais le progrès filait sa route, et nous la sienne. La liberté guidait le peuple.

A force d'être tournés vers l'avenir, nous oubliâmes le passé. Des brocanteurs ont vidé de nos greniers les épaves qu'on y laissait, et les ont vendues fort cher à des collectionneurs de passage. Les étagères de nos armoires furent dépossédées des mouchoirs en dentelles brodées aux initiales d'antan qui sentaient les herbes de Provence. Nos mouchoirs usagés, à présent, nous les jetons.

Puis nous vendîmes nos greniers et nos armoires à tant le mètre carré. De ponts en ponts, nous parvînmes enfin à la capitale. Sur ses affiches électorales, un président de la République - je ne sais plus lequel, c'est si commun, un président de la République - souriait à pleines dents. Beaucoup de papier monnaie passant par nos poches, quand nous songions à l'ancêtre laboureur, nous pouvions songer sans frémir de ridicule que nous étions devenus des êtres civilisés. Qu'il pourrait être fier de nous.

Un jour pourtant, tandis que nous vieillissions, il revint hanter nos traits peu à peu. Je ne sais quel fut le premier d'entre nous dont il se saisit. Sous le galurin posé de guingois, la ressemblance avec sa photo écornée et jaunie - encore que nul parmi nous n'était encore capable de dire si c'était bien lui qui figurait dessus, ou bien un petit-fils ou un voisin, qu'importe en la maison commune - la ressemblance était si frappante qu'on en restait tous au perron comme saisis, hésitants à l'inviter à prendre place au repas de famille.

A quelques mètres sous le carreau, là, sous nos pieds, c'était encore la terre, son domaine, son sillon. La terre, qu'il pointait du doigt. Deux ou trois siècles étaient passés, guère plus. Suffisamment pour balayer tous nos savoirs et de vent établir nos domaines. Son regard était, malgré cela, et malgré la grande fatigue, et toute sa vieillesse, demeuré confiant et droit.  Nous n'eûmes plus, dès lors, qu'à attendre (attendre, nous avions perdu, entre autres, cette habitude...) qu'il ouvrît la bouche, nous demandant plein d'effroi en quel patois il articulerait son premier mot, de quel geste il accompagnerait sa première sentence.

 

 

 

samedi, 12 janvier 2008

Place colbert

 Colbert (1619-1683), c'est avant tout le commerce. Voila pourquoi la coupure qui l'honore le représente la paume de la main posée sur une mappemonde. A l'autre bout du billet, l'éphèbe gracile qu'on voit danser par-devant les voiles c58e8b287be57b0627bf09b3d9de34bd.jpglointaines d'une caravelle, c'est le dieu Mercure, dieu, comme chacun le sait, des commerçants et des voleurs. Ceci pour nous rappeler que cet habile fils de drapier de Reims dota la France d'une flotte de guerre de plus de 276 bâtiments. Rien que ça. Il fut, par ailleurs, à l'origine de la création de la Compagnie des Indes et du développement de nombreux ports. Ah Cherbourg ! Ah Rochefort !  Tous les Dunkerquois s'en souviennent et en sont fiers, c'est lui qui en 1662 racheta leur ville aux méchants Anglais pour l'offir au tout jeune Roi de France. Les astronomes lui sont reconnaissants d'avoir, en 1667, fondé l'Observatoire de Paris. La légende veut qu'il travaillât jusqu'à 16 heures par jour. En ces temps sarkoziens, le trait mérite d'être relevé.  il n’était, parait-il, guère aimé de la Cour qui lui reprochait sa roture, sa vulgarité ainsi que son caractère froid et distant. Mme de Sévigné qui, comme Saint-Simon, n'était pas avare de ses compliments, le surnommait « Le Nord ». Il serait trop long ici de narrer ses 22 ans de collaboration avec Louis XIV. Surintendant des Finances, puis 15d624c6722798540b3fd59a8db2e765.jpgContrôleur Général des Finances, Colbert va obtenir presque tous les postes clé, tels que secrétaire de la Maison du roi (1668) et la tête de la Marine en 1669. Enfin retenez bien ceci car c'est important, c'est Colbert qui, comme disait ma grand mère, a créé le colbertisme. Louis XIV ne fut le monarque le plus puissant du monde qu'en raison du génie cet homme auquel la BdF décida de consacrer une coupure le 14 janvier 1943. Malgré les 3 millions de billets imprimés, il ne fut jamais mis en circulation et demeura, si on peut le dire, une effigie de l'ombre, véritable éminence grise et placée en réserve pour des raisons de stratégie autant économique que militaire. Autant dire que, contrairement au Sully dont on a parlé il y a peu, vous avez peu de chance d'en découvrir un exemplaire dans le tiroir d'un buffet de campagne ayant appartenu à votre 3556e0d1e7b2c539ed24edd2c99eec30.jpggrand-père. Et ce billet jamais édité fait donc, in fine, la joie d'un nombre infime de collectionneurs privilégiés.

Ceux ou celles parmi vous que saisirait - sait-on jamais - l'envie de se recueillir un instant devant les cendres de Colbert peuvent toujours se rendre à Saint-Eustache dans la bonne ville de Paris. Non loin du Forum des Halles et de sa fièvre trop commerciale, la poussière des seules jambes de l'illustre trépassé y demeurent, dans la pénombre d'un sarcophage orné d'une magnifique statue dudit en prière sculpté par le grand Coysevox, lequel fit aussi à Lyon une élégante Vierge à l'Enfant en la paroisse de Saint-Nizier. Pour finir par cette bonne autre ville, rappelons que la Fabrique de soie lyonnaise n'aurait jamais brillé de l'éclat qui fut le sien sans le coup de pouce de l'artiste, et qu'en cet honneur, une place lui est dédié dans le premier arrondissement, en plein coeur du quartier canut. C'est place Colbert que s'ouvre la célèbre cour des Voraces. Par temps clair, il arrive - et c'est ma foi fort agréable -  que l'horizon y découvre les contours imposants du Mont Blanc.

 

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