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lundi, 31 décembre 2007

Tables d'antan

Dans ses Oisivetés du sieur Puitspelu, Clair Tisseur inaugure un genre de littérature fort spéciale, la littérature gastronomique. Manger, affirme-t-il, est une chose d’esprit par laquelle l’homme se distingue de l’animal. : « Car ne soyez point assez sots de croire qu’un bon morceau se goûte seulement avec le palais ; il se goûte bien plus avec l’esprit. Le palais n’est qu’un agent de transmission. C’est comme si vous disiez d’un Raphaël ou qu’un Ruysdaël qu’il se juge avec les yeux. Apprenez que vous jugez d’un plat exactement avec les mêmes facultés de comparaison, de réflexion, de généralisation, qui vous font juger d’une pièce de vers, d’un tableau ou d’un opéra. » C’est pourquoi il n’est de bon repas qui ne se fasse sans commentaire : « Car, si vous visitiez un musée en compagnie d’artistes amis, ne vous éclaireriez-vous point de vos impressions et de vos idées respectives ? Et ne croyez point qu’un bon repas ne soit pas le meilleur des tableaux ? Manger d’une bonne chose sans en parler, autant dire que les caresses entre amoureux se peuvent échanger sans doux propos » Le repas pris en commun, voilà ce qui le rend savoureux : « C’est grand heur que de manger bien et bon, et boire d’autant, mais qui n’existe qu’à condition d’avoir en face de soi des visages amis ». Ayant défini ainsi les conditions de la bonne table, Puitspelu affirme que « les dîners lyonnais ont plus que tous les autres en partage ce parfum de  la cordialité. »

Quelques années plus tard, Vingtrinier prolonge la chanson un peu sur le même air, avec trois chapitres entiers consacrés, dans La Vie Lyonnaise,  au « Ventre de Lyon »,  à « Lyon à table »,  au « Gosier de Lyon ».  Dans la lignée de Nizier de Puitspelu, il cite avec une sorte de mélancolie admirative les immenses plats chargés de viande, de poissons et de légumes qu’on dévorait sous l’Ancien Régime. Énumérations à la Rabelais de volailles  (chapons, poules, poulets, coqs d’Inde, canards, oies, pigeons et paons...), de gibiers à plumes (cigognes, hérons, aigrettes, cygnes, grues, perdrix, cailles, ramiers, tourterelles, faisans, merles et mauviettes, bécasses, becfigues, ortolans, gélinotte de bois, poules d’eau, sarcelles, canetons sauvages, outardes, râles) ou à poils (lièvres, lapins, daims, faons) et de poissons d’eau douce (ablettes, anguilles, barbeaux, brochets, carpes, chatouilles, écrevisses, goujons, lancerons, perches, tanches, truites, ombres...). De quoi se désoler du manque d’opulence des tables démocratiques, conclut-il, «  la Révolution ayant coupé l’appétit à ceux dont elle avait épargné la tête. ».

Pouvoir d'achat en berne, moral, dit-on, dans les chaussettes, les Français termineraient mal l'année 2007 ? Tsss tsss... On a, il est vrai, l'impression qu'une majorité parmi eux se réjouissent avec Sarkozy d'avoir échappé à Royal, tandis que l'inverse aurait pu tout aussi bien arriver. Souhaitons-nous une année 2008 pleine de santé, prospérité, bonheur, paix et bonne chère, si les uns veulent bien aller de pair avec les autres. Joyeuses fêtes à toutes et tous.

dimanche, 30 décembre 2007

5 francs (1871-1917)

Le 17 décembre 1914, dans son Journal "Au seuil de l'Apocalypse", Léon Bloy rapporte la découverte par sa femme Jeanne d'un billet de cinq francs qu'elle ne se souvenait pas avoir laissé dans un tiroir. "De quoi vivre un jour", conclut, lapidaire mais satisfait, le bien-nommé mendiant ingrat. Mendiant Ingrat : Ce premier volume du Journal, précisément, se trouve dans la bibliothèque du docteur Faustroll, amicalement glissé entre Coleridge et Saint Luc, ce qui ne constituait pas, on en conviendra, pour un fin connaisseur du texte sacré comme de la littérature profane, un voisinage désobligeant. Les frais d'établissement du procès verbal ordonnant la saisie de cette mythique bibliothèque s'élèvaient précisément à cinq francs. Du moins est-ce ce qu'affirme, si l'on en croit Jarry, un certain rond de cuir du nom de Liconet, le 4 juin 1898, au bas de la procédure. Lorsque meurt le créateur d'Ubu et de Faustroll, au petit matin du 1er novembre 6f10e4486fe75876b0716b69e78f0086.jpg1907, Bloy prétend avoir été réveillé, par un cri horrible, "que n'avait proféré aucun avant" Malgré tout ce qui les oppose, Léon Bloy et Alfred Jarry auront passé un certain nombre d'années non loin l'un de l'autre, à supporter la bétise et la crapulerie d'une certaine et belle époque qui leur fut, sur les pentes de Montmartre comme ailleurs, un peu commune.  Jules Renard, autre indigène de ces temps-là, et qui tient aussi son journal, relève, le 14 octobre 1906, que cinq francs, c'est "le prix d'un lit et de son sommier en salle des ventes, avec un lot de couettes et de matelas tachés." Le ramoneur qu'il emploie le mois suivant n'en gagne, chaque mois, que six de cette espèce.

Ce billet de cinq francs représente les statues d'un homme et d'une femme, toutes deux drapées et tournées vers l'extérieur de la cartouche. Entre les deux cercles centraux s'alignent les caractères stipulant une somme de francs dont le pouvoir d'achat a considérablement varié en presque cinquante ans. Ce billet assura non seulement le lien entre un siècle et un autre, mais aussi entre une guerre et une autre puisque sa première version noire date de 1871-1874 et sa seconde, en bleu de cobalt, de 1912-1917. Le point commun entre les deux étant, outre ces deux figures, le fait que le mois des alphabets s'y trouve sous forme de symbole astrologique. Sur le marché numismatique de nos foutus temps post-modernes, une coupure de ce genre, surtout à l'état neuf, coûte plusieurs milliers d'euros. A peu de choses près, le même prix qu'une édition originale, avec envoi de l'auteur, du Révélateur du Globe de Léon Bloy. Cette nuit, en fouinant dans les rayons d'un bouquiniste qui avait la tête du docteur Faustroll, non loin de Corps enneigé, j'en découvrai une, justement, que je feuilletais. Il y avait à l'intérieur, glissé je ne vous dirai pas entre quelle et quelle pages, un billet de cinq francs, presque neuf, que Jeanne, par mégarde avait laissé. " De quoi vivre un jour", maugréa Léon. On peut rêver.

samedi, 29 décembre 2007

A bouche close, coeur vaillant.

13 juin 1940, la Banque de France lance la première impression du premier de ces billets de guerre dont le petit format permet, sur une seule feuille de papier, de tirer un plus grand nombre d'échantillons. C'est une coupure de 50 francs. Elle est dédiée à la mémoire de Jacques Coeur. Insolite retour du Moyen Age, en plein coeur du vingtième siècle et alors que se noue le deuxième conflit mondial du monde industriel : Dans le Conseil de Charles VII, le roi de la petite Jeanne, Jacques Coeur, incarne à la fois le roturier et le grand argentier. Personnage à la trouble légende, parti faire fortune sur les pistes de Syrie et du Liban, dont Michelet a dit qu' "Ici il fait son fils unique archevêque de Bourges, là-bas, il marie ses nièces aux patrons des galères" Etrange, oui, ce personnage qui, en sa maison de Bourges, collectionnait des bas-reliefs représentant, en lieu et place de saints et de saintes,  tantôt une fileuse (cf verso du billet), tantôt une balayeuse, tantôt un vigneron, et dont on murmura qu'il fut sans aucun doute à l'origine de l'empoisonnement de la belle Agnès Sorel. Encore de nos jours, id125cb3aa74da793f7cc3ee2b1cd301d.jpgl se trou34b7f119c7ff61aef479506beb56880f.jpgve des auteurs pour faire de la littérature avec tout cela (voir le site des amis de Jacques Coeur sur le lien ci-dessus - car aussi incroyable que cela puisse paraître, Jacques Coeur possède encore des amis !). Son coeur, précisément, Lucien Jonas l'a placé en filigrane, telle une fenêtre ouvrant de part et d'autre de la demeure, sur des boiseries chaudes ou sur un ciel laiteux. Ce curieux personnage n'a, de son vivant, jamais cessé de balancer entre deux devises : Le billet reproduit la première dans le rectangle rouge du recto, qui sert de reposoir à son bras : "A vaillans (cuers) riens impossible". On imagine qu'en juin 40, la formule pouvait être d'un certain réconfort, en effet... L'autre devise reste moins célèbre sans doute. Elle résume cependant tout ce que ce quatorzième siècle fascinant et déjà bourgeois, qui paracheva l'invention du Purgatoire, contient de neuve sagesse : "Bouche close. Neutre. Entendre dire. Faire. Taire." Ce Jacques Coeur devint très vite une légende, à en croire le bon clerc de François Villon, qui parle de lui dans son "pauvre" Testament : "Le coeur dit à Villon / Ne te chagrine pas, homme / Et ne demeure pas en douleur / Si tu n'as tant eu que Jacques Coeur / Mieux vaut vivre sous tissu de bure / Pauvre, qu'avoir été seigneur / Et pourrir sous riche tombeau".

Le billet de juin 40 met à l'honneur le Berry, ses humbles fileuses de laine, lointaines aïeules de George Sand,  ses gardiennes de moutons et ses opulentes demeures, comme celle de Jacques Coeur qui se profile derrière son effigie. D'une main, il porte une plume qu'on devine destinée non pas à  consigner quelque pensée de philosophe, mais plutôt à tenir l'un de ces livres de compte qui furent les véritables ancêtres du journal intime. De l'autre, il soupèse son menton, dans un geste où peuvent se lire et la hardiesse et la défiance du véritable parvenu. Nul autre que lui, parmi tous les personnages dont la Banque de France honora - ou déshonora, c'est selon - la Postérité, nul autre que lui, qui définissait la sagesse ainsi, prêter d'une main, se payer de l'autre, nul autre mieux que lui, disais-je, ne mérita de figurer sur un billet. La coupure circula peu de temps, de janvier 41 à juin 45, le temps d'une guerre. Une guerre qui fit oublier, il est vrai, tout ce que la Guerre de Cent Ans avait eu d'amateurisme, de lourdeur, de lenteur, de provincialisme et, somme toute, d'inefficacité. Comme aimaient à le dire les gens du vingtième siècle : c'est qu'on n'est plus au Moyen-Age..." Avec celles de la finance, au vingtième siècle, les hommes avaient appris les vertus de la vitesse.

jeudi, 27 décembre 2007

BONAPARTE

Le 30 no2eca06c389a02856e5d44c9808dc57f7.jpgvembre 1840, une frégate nommée Belle Poule appareille dans le port de Cherbourg, en provenance de Longwood, à Sainte Hélène. A son bord, rien moins que les restes de Napoléon 1er, empereur des Français, mort dix-neuf années plus tôt sur son rocher du bout du monde. Quinze jours plus tard, les cendres de l'Empereur, portées par un char que tirent seize chevaux, traversent Paris : C'est l'une des choses vues par Victor Hugo et, par lui consignée sur son cahier, le 15 décembre 1840 : "Derrière le corbillard viennent, en costumes civils, tous les survivants parmi les anciens serviteurs de l'empereur, puis tous les survivants parmi les soldats de la garde, vêtus de leurs glorieux uniformes, déjà étranges pour nous". Tandis qu'une bonne partie de la bourgeoisie refuse de se découvrir au passage du char funéraire, le peuple, note avec une certaine jubilation Hugo, crie encore  Vive l'Empereur...  C'est le commencement d'une légende post-mortem qui ne cessera de coître avec le siècle. Le premier à en faire les frais sera l'ironique Louis-Philippe qui, avant de présider solennellement aux rapatriement des cendres, avait dû également, quatre ans plus tôt, inaugurer l'Arc de Triomphe commandé par Napo0a89c7d5b6aaf7df23e9cfffec9bfebf.jpgléon 1er en honneur de la Grande Armée le 26 février 1806. La date de naissance de Napoléon ( Buonaparte, puis Bonaparte) a donné lieu a une controverse Dans ses Mémoires, Chateaubriand insiste sur le 3 février 1768. Il prétend que Bonaparte aurait lui-même dérobé son acte de naissance lors de son première mariage avec Joséphine. D'après le comte de Las Cases, auteur du Mémorial de Sainte Hélène, il serait plutôt né le 15 août de l'année suivante. Jour de l'Assomption. Vers midi. La légende est jolie : "Sa mère voulut aller à la messe à cause de la solennité du jour. Elle fut obligée de revenir en toute hâte, ne put atteindre sa chambre à coucher et déposa l'enfant sur un de ces vieux tapis antiques à grandes figures, de ces héros de la fable, ou d46637e35cd9a8a1fe4670278e7eaf4c.jpgde l'Iliade, peut-être." En 1912, dans le livre qu'il consacre à Napoléon, Léon Bloy note : "Notre vieux monde ne s'arrête pas de descendre dans les ténèbres depuis qu'il a disparu". Les deux guerres mondiales ont quelque peu éclipsé le prestige militaire et impérial de Napoléon, en même temps qu'elles tordaient le cou à toute une culture humaniste. Est-ce par souci de "restauration" qu'en 1955, la Quatrième République imagina de faire appel à l'empereur pour redorer un blason français qui en avait quelque peu besoin ? Ou bien la Banque de France n'eut-elle d'autre souci que de rendre hommage à son fondateur, puisque c'est le Premier Consul qui l'avait créée en 1800 ? Avec son encadrement orangé de style Directoire, le billet est particulièrement soigné. A l'identique est reproduite l'effigie de Napoléon d'après le portrait de David d'Angers qu'on peut voir au Louvre. D'un côté du billet, l'Arc de Triomphe. De l'autre, le dôme des Invalides, et un faisceau de drapeaux  : drape0689522769aafd29c3c4db8bc96b96d8.jpgau de la 74ème demi brigade de l'armée d'Egypte, étendard du Général en Chef de l'armée d'Egypte, étendard du Général en Chef de l'armée d'Italie, drapeau de la 39ème brigade de l'armée d'Egypte et étendard choisi en 1953 par le Général Blanc, Gouverneur des Invalides. Le billet ne déplaira pas à De Gaulle, qui le conserva lors du passage au nouveau franc en 1960 ( cf les deux versions, 10 000 anciens et 100 nouveaux francs). Il ne déplut pas non plus aux faussaires et faux-monnayeurs. L'un d'entre eux, Bojarski, fit des imitations de ce billet le chef d'oeuvre et le point d'orgue de sa carrière de copiste.

mardi, 25 décembre 2007

Histoire de dame brune...

Le souci commémoratif n'a jamais été aussi commercial que depuis quelques années. Dans les allées climatisées des centres de distribution de la culture, on voit s'amonceler des compilations d'oeuvres d'artistes morts ou sur le point de l'être (je pense à Aznavour et Salvador, par exemple). Bien sûr, tout n'est pas à jeter dans cet effort à l'adresse du bon public de la société de saturation, qui ne sait plus quoi s'entre-offrir durant cette période mièvre de fêtes de Noël. Ces compilations, ça aide, certes...  Je me demande ce qu'en aurait pensé Monique Serf, alias Barbara, dont on s'est souvenu, non sans émotion, durant ce mois de novembre, qu'elle nous avait quittés il y a déjà dix années. A première vue, comme ça, je dirais pas grand bien. Son souci d'éviter les plateaux-télé dans lequel le moindre citoyen lambda à présent se précipite tête baissée, au risque de se prendre les pieds dans les fils d'un projo, fut toute sa vie manifeste. Et, comme Fellini  (cf article précédent) la dame avait raison. Cela dit, il fallait bien vivre et aimer. Paradoxe du comédien, non des moindres, la scène est un métier public, dont il convient bien sûr honorer les exigences. N'empêche. Brel, son grand copain, dans le coffret-tombeau qui est à lui aussi dédié, déclare : "et vous ne trouvez pas indécent, en 1967, que des gens soient encore obligés de montrer leur cul ?" Que dirait, à présent, le Grand Jacques ? Siècle de goujats ! Société de masses...

"Je ne peux pas me servir des morts qui ne sont pas les miens", déclare la longue dame brune à Denise Glaser, dans un enregistrement de Discorama qui date du temps de notre enfance. Qui a connu un peu Barbara, de fait, sait qu'il y a un "avant-Nantes" comme un "après Nantes". Comme il y aura par la suite un "avant Perlimpimpin" et un "après- 385679362becae0e8d2b51c90fd4104c.jpgPerlimpimpin". Avec beaucoup de délicatesse, de prudence et de talent, Barbara a su approcher un à un tous les éléments de son drame personnel pour l'envelopper derrière une confidence dont elle apprit à son public qu'elle devait être un art - ou n'être pas : la confidence esthétisée, au risque de simplifier tragiquement celle qu'on se fait entre infirmes, très sérieusement, en se livrant ce qu'on appelle des secrets, au coin d'un trottoir. La confidence sublimée par la note et par l'articulation : écoutez-là, puisque c'est aujourd'hui jour de Noël, ar-ti-cu-ler les mots "dents", puis "gants", par exemple, dans la chanson pleine de légereté et de gravité (ou de l'alliance des deux) intitulée Joyeux Noël. Ecoutez-là vous dire, yeux dans les yeux : "la so-li-tu-de..."  Née en 1930, Monique Serf était, malgré son métier, quelqu'un de discret, quelqu'un - cela me fait drôle de l'écrire -  d'un autre siècle. A sa poursuite, j'ai couru un temps les routes de France et de Hollande, et campé non loin de son piano dans le provisoire du théâtre des Variétés ou de Bobino. Son approche de la scène était empreinte de la conscience du temps qui passe, de la mort qui vient, de l'amour qui illusionne, et de l'art, seul capable de figer l'instant de la mort comme celui de l'amour.  Recréer chaque soir, comme si le temps qui passe n'avait plus d'incidences, le même rituel, au geste près, au souffle près. Et, derrière le voile de cette maitrise technique, laisser croître en lui l'émotion du spectateur, comme monte la mayonnaise. J'avais vingt ans, et cela m'épatait. "La scène est un pouvoir, disait-elle. Mais c'est un faux-pouvoir". Toute la loyauté, toute l'honnêteté de Barbara est dans cette deuxième phrase.  Voilà ce qu'on ne comprend plus trop, aujourd'hui, mitraillés que nous sommes par de faux-artistes technologiquement assistés  : Le grand artiste n'est pas là pour mystifier les autres, ni pour les corrompre ou les manipuler  : bien au contraire, son art,  tout en même temps qu'il mystifie, démystifie. C'est cela le paradoxe. Tenir en haleine pour libérer l'haleine. Elle chantait la mort, l'enfance, l'amour, pour se libérer de la mort, de l'enfance, de l'amour. Toute la carrière de Barbara fut ainsi un long voyage pour aller d'un point A (parler de soi à soi-même devant les autres) à un point C  (parler des autres à soi-même devant soi) en passant par un point B (parler de soi aux autres devant soi-même).  J'utilise ces concepts soi, soi-même, autre, qui ne sont qu"approximatifs. Il faudrait d'ailleurs en rajouter un quatrième, inventé pour l'occasion, l'autre-même, auquel elle dédia "sa plus belle histoire d'amour".  Question chez elle, non pas de sincérité, Dieu que ce mot est éxécrable en matière artistique, mais de moralité. Question, hélas, d'un autre siècle...

lundi, 24 décembre 2007

Ginger, Fred, et la nuit de Noël

7bb29fbfba78e00817c884c5c9817b36.jpgC'est une émission enregistrée pour être diffusée une nuit de Noël dont l'enregistrement sert de fil conducteur à l'intrigue de l'avant-dernier film de Fédérico Fellini, Ginger et Fred. Tourné en 1985, c'est à dire en pleine montée du berlusconisme, le film est bien sûr une satire aussi méticuleuse que délirante de la télévision privée : Une télévision qui ne se contente déjà plus d'être vulgaire et abrutissante. Déjà, déjà, elle se révèle cynique et dictatoriale. "Géant au pied d'argile", certes, à laquelle le vieux Fellini, qu'on sent poindre derrière Marcello Mastroianni, tire un malicieux mais direct bras d'honneur comme à travers les années, en profitant de la panne d'électricité qui interrrompt le numéro de claquettes de ses deux personnages. Au fil des séquences de Ginger et Fred, Fellini ne se lasse pas de filmer des écrans de postes en fonction, dans le petit car qui conduit les "artistes", à la réception de l'hôtel, dans la chambre et le restaurant. Au beau milieu des foules, au coeur des conversations, la télévision s'installe et déverse des programmes immondes : matchs de foot où l'on ne voit que des pieds, sitcoms jeux et concours idiots, recettes de cuisine à vomir, variété toc et publicités obscènes. Il y a, dans cet envahissement, quelque chose qui tient de Big Brother : la télé surveille et enferme chacun des personnages à 86912a54ceb337cab0c717edca6ebc55.jpgqui elle n'adresse donc pas indûmment la parole. En clair, on ne lui échappe pas. En témoigne ce plan étrange dans la chambre d'hôtel (cf photo) où Amélia regarde par la fenêtre en laissant le vide devant la télé allumée.  Elle est seule, de dos. Toujours coiffée de son chapeau, comme figée dans une présence étourdie au monde. Le film pourrait devenir un bref instant une fable poignante sur la solitude, particulièrement celle des soirs de Noël. Car n'est-ce pas en ces soirs-là, soirs de réveillon, que la télévision se fait particulièrement ignoble ? particulièrement obscène, avec ses talk-shows préenregistrés et servis à peine re-tiédis ? Or, à l'extérieur aussi, Amélia se trouvera cernée, balayée par une lueur orange et le faisceau d'un projecteur inquiétant qui tourne dans la rue et ne cessera plus de tournoyer à l'intérieur de sa chambre, sur le relief de son fauteuil, dans les draps de son lit. Avec Ginger et Fred, Fellini capte tout le processus de la représentation du Réel qui, de Hollywood à Cinecittà, a fini par se déglinguer complètement et priver petit à petit le monde de l’homme. Avec ce film, il nous plonge tous dans le vide d'un non-sens menaçant, érodant peu à peu le vingtième siècle finissant. Ce qui est frappant, dans la réalité qu'il montre, c'est qu'elle n'est plus qu'un amas de détritus ( gros plans sur les poubelles) où l'on s'appauvrit (interventions des nouveaux-pauvres), où l'on vieillit, tandis qu'en se montrant à la télé, on s'enrichit, on rajeunit. D'où la course à la notoriété, même illusoire, même éphémère, à laquelle même un amiral drappé dans sa dignité ne peut résister. Plateau de télé dans lequel on se doit donc de pénétrer en silence et en file indienne, "comme à l'église" déclare ironiquement un personnage, où un parterre de fidèles massés sur des bancs en toc attend sous les projos sa nourriture d'immanence. Pauvre, pauvre humanité, n'a-t-elle pas eu ce qu'elle méritait, à force d'avoir créé ce tourbillon d'oubli d'elle même ?  

Avec Ginger et Fred, fable sur ce qu'on peut attendre un soir de Noël de la société libérale - je vous laisse devinier quoi - Fellini filme "la défaite de la pensée" chère à Finkielkraut, celle qui nivelle en plaçant sur le même plan (celui du divertissement pour infirmes)  Marcel Proust et Clark Gable, un amiral et un terroriste, un moine et une danseuse de cabaret. Mais il y a pire : lorsque le couple de danseurs comprend que pour faire le spectacle, la télévision n'a plus besoin d'eux, mais n'a besoin que d'elle-même, on comprend que pour faire le monde, le monde, pareillement, n'a pas besoin de nous, mais seulement de lui-même. La méga-structure a bouffé toute la place. Premier des trois films testaments que filma Fellini avant de nous quitter (il meurt huit ans plus tard, le 31 octobre 1993), Ginger et Fred est une terrible leçon sur la Fabrique de l'Illusion et aussi un constat attristé de la disparition du Réel. Ce soir, c'est Noël. Si vous êtes seul, faites ce que vous voulez : lisez un livre; écrivez une lettre; promenez vous dans les rues; allez à la messe. Mais de grâce, éteignez la télévision!

samedi, 22 décembre 2007

GRIMPER

Aux amateurs éclairés des pentes lyonnaises et de leurs reliefs dodus et cabossés, ce petit jeu qui ne mange pas de pain :  Après avoir lu attentivement chacune de ces quatre descriptions, il s'agit de rendre à chacune des œuvres citées à la fin celle qui lui appartient. Rien à gagner, sinon votre propre considération. Les commentaires sont ouverts. Réponses prochainement.

1. « De petits jardins calés par des planches s’ornent de chaque cotés de stèles, de poteries romaines, de pierres tombales, de statues démantelées. Dans un coin, l’entrée grillée d’un souterrain, sorte de caverne à ours d’où fuse une source. A droite, rivés au-dessus de l’abîme, des cerisiers, des platanes, des frênes, de petits acacias peuplent cette solitude d’une amère fantaisie. A mi chemin, cette allée de fantômes se partage en fourche. Tandis qu’une pente plus douce joue des coudes, zigzague à travers la silve, des plates-formes en terre battue invitent les bons poumons à gravir en ligne droite le sommet. L’infractuosité des murs abrite les plus vénérables débris de la civilisation : des mosaïques, les restes d’une salle de bain romaine, un pan de l’aqueduc construit par Claude, alimenté jadis par les eaux du mont Pilat, un fragment du Forum de Trajan en marbre cannelé, construit en 98, écroulé en 840, « le premier jour d’automne », et dont les débris servirent à la construction de la première église de la colline sainte, cette chapelle de Notre Dame du Bon Conseil qui garda le nom de « Forum Vetus » (…) Ce lieu sacré, un souffle mystérieux le parcourt sans cesse d’effluves spirituels auxquels semble se joindre, au crépuscule, dans la poussière dorée du couvent, la pourpre romaine mélangée aux longues robes blanches des vierges chrétiennes. »

2 . « Un peu plus haut, sur les pentes de la colline, on me voyait passer tout joyeux, pourchassant à coups de pied quelque vieille ferblanterie. Je me croyais toujours un peu en avance. Je faisais l’homme, en tâchant d’imiter la démarche et l’air de mon père. Des apprentis, qui allaient en course par là me donnaient des cigarettes. Par les allées de traboule, on arrivait au cœur du vénérable faubourg, tout plein de bruyante misère et d’odeurs écœurantes. Cela sentait une odeur sans pareille, l’odeur du pays des canuts, la pierre moussue, le vin qui coule, les détritus de fruits, l’urine, le pétrole, le beurre chaud – un seul courant de senteurs mêlés, rue par rue, depuis les Terreaux jusque là-haut, où le plateau rond entouré de ciel comme d’une toile de panorama s’élève si abrupt au-dessus des bas quartiers que toutes les rues semblent finir dans les nuages. Je m’arrêtais aux carrefours. Je flânais délicieusement. Les battants des métiers à tisser claquaient du haut des maisons, jetant sans relâche leur bruit haut et maussade. Les fenêtres, toutes pareilles, sans contrevents ni rideaux, semblaient tailler au canif dans le carton grisâtre des façades. Jacquard, en redingote verdie par les pluies, penchait sa tête de quaker. Dans chaque chantier, des fainéants jouaient aux boules, en vidant des pots de beaujolais et en mangeant des fromages. Et j’arrivais en chantant, soit par l’un de ces passages en escaliers qui, à la Croix-Rousse , servent de contreforts à tout le coteau, soit par l’une de ces rues nouées en cordes aux pieds des maisons comme pour les retenir sur les pentes…  En bas, dans la plaine, sous les arcs légers des ponts, le Rhône et la Saône frissonnaient, pareils à de la soie. Vingt églises couleur de suie penchaient comme des visages leurs cadrans jaunes. Elles semblaient mener le lourd convoi d’une armée de pierres, et je voyais, sous leurs clochers, dévaler à perte de vue les fondrières géométriques des toits, d’où montaient une aubépine, une fumée, un air d’accordéon. Des hirondelles tombaient comme des flèches sur la ville bleue. Lyon, mon pays… ».

3. « Il n’avait pas besoin, la gravissant, de relever la tête pour savoir que, presque aussitôt, le passage à allure de coupe-gorge s’élargissait un peu. Il n’éprouvait pas non plus l’envie de tenir la rampe, pour mieux en suivre les capricieux méandres. Il jugeait inutile de regarder le ciel pour le savoir bien là, au-dessus de lui, clouté de rares étoiles, formant entre les murs un ruban de velours. D’avance, il connaissait la route, et qu’au-delà de sa maison, les escaliers se poursuivaient encore, à l’assaut de la colline mystique, puis cessaient brusquement pour faire place au sol pierreux, tout hérissé de pavés ronds. C’était d’abord le pied de la tour métallique, parodie de la Tour Eiffel , popularisée par l’image, avec le reflet écarlate, sanglant, sur les vieilles pierres, de la gigantesque enseigne lumineuse qui lui tisse une robe de feu ; puis, une fois de plus, on tournait à l’angle droit pour, dépassant la célèbre maison de l’Angélique, déboucher enfin sur l’esplanade d Fourvière, devant la basilique… »

4. « De l’autre côté de la rivière,  qu’enjambait une frêle passerelle, se dressait un paysage de vertige : entassement d’immeubles efflanqués et superposés, de terrasses et de jardins suspendus dans lesquels ça et là, blanche comme un ossement, émergeait une ruine romaine. Au-dessus des vapeurs vitreuses, les murs, frappés par le soleil, s’éclairaient comme si les derniers rayonnements d’une mer invisible les eussent touchés. (…) La passerelle franchie, mon élan se brisa contre la pente raide d’une ruelle sournoise s’insinuant entre des couvents, des orphelinats, des chapelles, masures à demi ruinées et comme soudées aux flancs de la colline. Courbant l’échine, d’un pas raffermi, je continuai ma course vers la Médecine. A mesure que je m’élevais, sous moi, par delà les tours de la cathédrale et les toits pliants sous leur faix de tuiles romaines, je voyais diminuer la Place des Angoisses, rectangle uni dans le scintillement des fleuves. Au détour du chemin raboteux et tordu, je me heurtai enfin à la perspective de rêve d’un escalier somptueux de cent marches que dominait l’hôpital, bâtiment extravagant de fragilité, surplombant des bâtisses croulantes qu’il semblait menacer d’une chute prochaine, menacé lui-même de pareil écrasement par une basilique énorme, mal plantée au sommet de la colline. »

a. La Gerbe d’or ( Henri Béraud)

b. Montée des Anges (Max-André Dazergues)

c. Place des Angoisses (Jean Reverzy)

d. Sous le signe du Lion ( Tancrède de Visan)[i]



 

vendredi, 21 décembre 2007

DELACROIX

9738500f839f3f628c8dde960ef91f80.jpgNon loin de Saint-Sulpice et de la Chapelle des Anges, par lui décoré, au coeur du Saint-Germain le plus historique de Paris, place Furstenberg, Eugène Delacroix vint passer le soir de sa vie dans une retraite ascétique. C'est là qu'il meurt, le 13 août 1863. Ce nom de Furstenberg, quelque chose de désuet et d'étranger (rien à voir avec Diane de...),quelque chose de très romantique s'en dégage, ne trouve-t-on pas ? Le cardinal Egon de Furstenberg, parce qu'il avait, en 1691, magnifiquement restauré et agrandi le vieux palais abbatial qui datait du XVIème siècle, offrit donc son nom à cette place que Delacroix, en venant y mourir, acheva de rendre célèbre dans le monde entier. Jenny Le Guillou, une vieille domestique, sa Françoise à lui, y veilla seule sur son grand homme...Dans son testament, Eugène Delacroix exigea qu'une vente aux enchères dispersât les trésors amassés. Quelle semaine ce fut, à l'Hôtel-Drouot, cette semaine de 1864, qui vit l'adjudication de milliers d'études et d'ébauches !  Il aura été le plus littéraire des peintres français, ami de Stendhal, phare de Baudelaire : c'est pourquoi sur le verso du billet de Lucien Fontanarosa qui le représente devant sa maison, il tient une longue plume, comme pour prolonger la rédaction de son Journal entrepris un jour de sptembre 1822 ("je serai donc vrai, je l'espère") et suspendu un autre de juin 1863 ("le premier mérite d'un tableau est d'être une fête pour l'oeil")

Un tableau : Comme Géricho, comme Léonard de Vinci, comme Botticelli, Delacroix, c'est - hélas est-on tenté de dire - d'abord un tableau. Un tableau evidemment pas unique, mais si notoire, véritable icone, qu'on ne voit que lui sur le recto du billet : cette aussi terrible 68d005d9db15c43385ac3ec1800c7545.jpgqu'allégorique Liberté, guidant le Peuple. Deux mètres soixante sur trois mètres vingt-cinq, pour célébrer la plus fameuse des Trois Glorieuses : Louis-Philippe (Philippe, comme disait avec mépris Chateaubriand), s'empressa de l'acheter pour 3000 francs au salon de 1831. Bel achat, grâce auquel il confisquait l'idéal révolutionnaire dont les Journées de Juillet avaient ressuscité l'arôme sur la Capitale : exposée au musée royal (alors musée contemporain) l'oeuvre fut bien vite mise en réserve, de peur d'encourager le peuple à la révolte. Longtemps, la Liberté aux seins nus resta à l'écart, elle fut même plusieurs fois récupérée par le peintre lui-même qui veillait de loin à son sort, avant d'intégrer définitivement, en 1849, le musée du Luxembourg. 

La Liberté, c'est une fille du peuple, comme on aimait à se les figurer durant la Restauration, une logeuse de la zone. Elle va, dépoitraillée, débraillée, pieds nus, elle s'arrache à la barricade, guidant de son drapeau et de son fusil un gamin de Paris qui n'est pas encore Gavroche mais le sera bientôt. C'est la première fois que le drapeau tricolore, symbole de réunion entre tous les Français, est aussi brillamment mis en valeur. Du tableau, le billet ne retient que ce motif, lz femme, l'enfant et le drapeau. Il escamote le monceau de cadavres du premier plan, les tours de Notre Dame au loin, la fumée des mitrailles, et le monsieur en haut de forme, dont on a dit qu'il pourrait être le peintre lui-même. Toute la toile est parcourue, c'est vrai, d'un souffle et d'un élan grandiose, d'un frisson glorieux. Et pourtant, le billet de 1978 porte en son dessin quelque chose de plus nostalgique, de plus académique aussi, de plus figé. Cela vient-il de la moue pincée qu'on devine sur les lèvres de Delacroix ?  des machines... des robots... des appareils.... des pubs et des tubes.... Vers quoi, cette Liberté debout, les seins à l'air, le bras levé, vers quoi aura-t-elle in fine, sinon vers le Commerce-Roi, guidé les peuples ? Vers quelle déflation ? Quelle déflagration ? Grave, la moue de Delacroix, devant les branches automnales des arbres de la place Furstenberg, à Saint-Germain des Prés... Ce frêle carré de papier, ilôt, plus que jamais, de solitude et de rêverie pour le romantisme et l'ascèse d'un peintre qui aima la Beauté.

 

mardi, 18 décembre 2007

Débat de singes

Ils n’étaient que signes, et le savaient tous deux :

la lettre et le nombre,

la syntaxe et la monnaie,

la métaphore et le commerce.

Quand la valeur de l’or

Ne s’énonça plus que sur le papier,

Le mot fit remarquer à la monnaie :

Tu n’as fait qu'imiter mon arbitraire;

L'homme, c’est par moi qu’il lui revient de s'exprimer !

 

Sans broncher, la monnaie répondit  :

"Ils sont bien trop nombreux, désormais ,

Pour entendre de ta bouche

Ce qui n’a que du sens :

J’ai moi de la valeur !

Quelles sont tes autres armes ?"

Le mot découvrit alors

L’éclatement sidéral de son être,

La signifiance à l’infini,

A profusion, silence et musique,

Pensée, engagement, littérature...

 

Studieuse et cynique,

La monnaie observait ce gueux tout en sueur.

"Ta parole n’est que ruse,

Ricana-t-elle enfin :

Mon règne est ce qui est !"

Que dire, qu'écrire, depuis ?

Ce qui n’a plus, nulle part, de sens

Mendie sur les affiches un peu de valeur !

"C’est moi qui  te possède!"

Déclare,  souverainement prostituée,

La monnaie, singe fait signe,

A la lettre, signe fait singe.

lundi, 17 décembre 2007

Empire Français

Sur le recto que découpe l'horizon rectiligne, un savant dosage bleu et blanc. La Mère Patrie, vétue aux couleurs de la Méditérranée, vous regarde avec une souveraine et presque christique solennité. Au verso,  bdcfee4df433a35c70400dd2258c9e9b.jpg84fa9eb1f3a97ad8baccf62d284e6846.jpgun enfant noir, le seul de sa race, comme on disait alors, à figurer sur un billet français, le cinq mille francs Union Française de l’immédiat Après-Guerre : d’épaisses lèvres rouges, des cheveux crépus, un nez aplati ; de même que, sur de plus anciennes vignettes, le prolétaire portait tous les stigmates de sa classe jusque dans le porte-feuilles des nantis et des riches, ainsi sur celle-ci, l'indigène noir amène tous les stigmates de sa race dans celui des habitants de la métropole. Dépaysement garanti : Les "colonies", comme on disait alors ! Cote à côte, non loin de lui, ses deux frères en provenance des autres versants de l'Empire. La mère Patrie veille sur eux-tous ! La rose, la jeune, la sobre, la sérieuse, la vaillante mère Patrie, devant un faisceau de drapeaux multicolores... Placée en équilibre au centre exact du billet (le nez juste à l'endroit où on le plie en deux), avec son col blanc croisé, son cou droit, sa sobre chevelure de jeune fille catholique devenue laïque mais toujours emplie des meilleurs sentiments à l'égard de ses prochains, dirait-on pas Ségolène ? Ségolène, en visite électorale dans l'ingrate banlieue ? Embrassez-les tous, chantait Brassens. La mère Patrie les embrasse tous, ses enfants de l'Union Française. Tous lorgnent cependant vers le mauvais côté du billet, allez savoir pourquoi ! Vers la gauche, c'est-à-dire vers le passé, déjà... Clin d'oeil volontaire du graveur envers le cours de l'Histoire, la décolonisation en marche ?  Ce billet de Clerment Serveau (1886-1972), on considéra alors dans le petit univers des billetophiles que 3d2911bf7bd2ae8ae82275bd7593c538.gifc'était son chef-d'oeuvre. Cinq mille francs... Une somme, à l'époque, il faut bien l'avouer, une somme que beaucoup de Français n'eurent guère plus l'occasion de glisser dans leur porte-feuille que nous-mêmes à présent n'avons l'occasion de glisser un billet de 500 euros. Quelle couleur, au fait, ce dernier ?

Le 5000 francs Union Française fut subitement rappelé par la Banque de France le 30 janvier 1948, dans le but de combattre le marché noir. Chaque foyer dut rendre les billets en sa possession, toute transaction de ce billet devenant brusquement passible de 6 mois à 5 ans d'emprisonnement ou de 100 à 100.000 d'amende. Sur la photo ci-contre, on voit la foule parisienne se pressant devant le siège parisien de la Banque de France afin de se mettre en règles sans tarder. Les plus pessimistes durent, ce jour-là, se souvenir de l'échange de tous les billets français de juin 45. A Delhi, le même jour, on tirait trois coups de revolver sur Gandhi, alors qu'il se rendait à la prière. L'histoire était en marche et le temps des empires en train de passer.

 

 

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