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mardi, 27 novembre 2007
Le mois des canuts (27) Dernier épisode
Achevé, le feuilleton des canuts ? Que nenni ! Que nenni ! Voyez plutôt comme il continue. La revendication pour le tarif, devenue revendication pour le pouvoir d'achat concerne désormais toutes les classes moyennes et nous n'avons pas fini ni d'en parler, ni d'en entendre parler! François Fillon, le premier Ministre actuel, un parfait Bouvier Dumolart ré-incarné, vous ne trouvez pas ? Et Sarkozy, dans le rôle de Casimir Périer... Il en possède la touche et la dégaine, trouvez-pas non plus ? (voir portrait un peu plus bas). Sauf qu'on n'est plus du tout en 1831. L'heure de la bataille d'Hernani, celle du romantisme fougueux et verbeux, celle des insurrections de prolétaires, tudieu, en 2007, on se souvient qu'elle est passée par nos rues, certes, et puis qu'elle s'est résorbée tel un vieux courant d'air qui file la quinte de toux à qui trop la respire. Nos avenues et nos boulevards sont sages comme des images touristiques et pas pieuses pour un sou. Bientôt, c'est décembre et ses fastes : Décembre et ses fastes ! Quelle ordurerie ! A Lyon, Fête des Lumières (excusez-moi du peu.) puis Noël. Quel mois pourri ! Pourri de chez pourri : Mercantilisme et
Consumérisme sont les deux mamelles de notre révolte ! Allez faire un feuilleton avec cette merde-là. On dit bien, n'est-ce-pas, que selon la loi du commerce, deux et deux doivent faire trois... Eh oui. Même qu'à l'heure du crédit, avec les intérêts, deux et deux feront tantôt quatre, voire cinq... Qu'importe...
A Lyon, cité des canuts, toutes les rues seront donc bientôt enguirlandées pour le plaisir des pauvres comme pour celui des moins pauvres, pour la joie des fils et filles de canuts comme pour la joie des filles et fils de marchands-fabricants du monde entier puisque par la grâce de la fée technologie, tous sont réconciliés et que we are the world ! Les réverbères endimanchés de couleurs verte, rouge, bleue, mauve, tous plus pimpants les uns que les autres brilleront devant les yeux hallucinés des prétendus fêtards. Pendant cinq jours, ces derniers auront l'impression de déambuler dans un déssin animé, un jeu vidéo, ou une série TV.
Ils s'extasieront. Ils photographieront. Ils pousseront des oh et des ah aussi ronds qu'imbéciles. Non seulement l'autochtone blasé, mais aussi le profane de passage, pourra en foule se traîner d'un bâtiment municipal à un autre pour égarer tout jugement dans un son et lumière tournant en boucle et racontant l'époque, le tragique du dérisoire de la vide époque dans laquelle nous nous trouvons. Ainsi, des milliers d'euros passeront d'une poche à une autre pour le bien du commerce. Toutes les vitrines s'apprêtent déjà. Pas étonnant, au milieu d'une telle salade technologique et touristique, que l'artisan-canut fascine ses descendants. Au point qu'ici, à la Croix-Rousse, il faut le savoir lorsqu'on vient d'ailleurs, on appelle tout et n'importe quoi un canut. Un canut c'est un appart' haut en plafond avec poutres apparentes, un fromage blanc, une espèce de pain, un boulevard. Il y a le pressing des canuts, la librairie des canuts, le garage des canuts et je ne sais combien de restos qui contiennent ce mot dans leur enseigne. Ah! Le canut ! Ce gars-là, dont nous ne parlons plus la langue et ne comprenons plus les rites, il nous parait, à peu de frais, vivre à dans une espèce d'âge d'or d'avant l'individualisme marchand et le narcissisme cannibalesque. Pauvre, certes, mais pas assailli de crédits ni sollicité par des tas de conneries. Dénué de nombreux divertissements, certes, mais pas de véritable culture ni de traditions. Sans congé payé, eh oui, mais apte à la réflexion critique. Exploité, évidemment, mais, encore autonome et habile à tisser... Surtout, le canut fascine par sa pratique établie du devoir mutuel et de la solidarité. Quand on examine l'histoire de ses révoltes, celle de son organisation quotidienne, on acquiert vite la conviction que, par delà les conflits internes vécus au quotidien, c'est l'entraide, l'esprit de groupe, les sentiments communs qui l'emportent. Dans sa nudité, le canut manifeste une forme d'esprit essentiel, qu'Orwell appelait la common decency. Je suis sûr qu'il serait le premier scandalisé à voir le spectacle de nos poubelles regorgeant de saloperies diverses, le salaire de nos footballeurs, le non-talent de nos chanteurs-chanteuses, la laideur des vêtements exposés dans nos vitrines, des meubles vendus par Ikea, l'insipidité du ketchup, du programme du PS, des programmes télé, de la presse gratuite distribuée à l'entrée des métros, et pour finir, la sanctification médiatique de l'abbé Pierre, de Zinedine Zidane et de Nicolas Sarkozy. Et que dirait-il devant les scènes de pillage que l'hystérie imbécile des neo-émeutiers de banlieue offre régulièrement en pâture aux medias et à l'opinion publique ? Quel sens retiendrait-il, de cette époque saturée d'images, qui n'en a plus ? A ceux et celles, visiteurs fidèles ou passagers de ce blog, qui désireraient en savoir plus sur leur histoire, je signale pour finir ce fastidieux feuilleton de novembre la courageuse ré-édition à La Découverte du titre C'est nous les canuts de Fernand Rude. A ceux qui cherchent à offrir un cadeau pas trop con à leur prochain pour Noêl, je conseille celui-là. A tout seigneur, tout honneur, Fernand Rude, ce sera le mot, le bon mot de la fin. .
07:38 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Lyon, fête des lumières, illuminations, Fernand Rude, société, révoltes, canuts
lundi, 26 novembre 2007
La fête des feuilles
C'était un intérieur de dingue. Un intérieur pour romancier. Vous savez, celui d'un type qui ne sort quasiment plus, ni de chez-soi ni de chez-lui. Plus jamais sinon pour se ravitailler en boites de conserves et en journaux. Journaux qu'il empile dans les pièces de son réduit, selon un ordre protocolaire, de lui seul compris. Boites dont il ingère le contenu à n'importe quelle heure du jour comme de la nuit. Journaux, boîtes qu'il paie avec sa pension pour invalide. Un intérieur que personne n'a jamais contemplé, masqué derrière des couvertures tirées sur les carreaux. Trois fenêtres sur cour, quatrième étage. Une voix s'échappe à heure fixe, quand - on suppose - l'occupant des lieux a oublié d'avaler ses comprimés. Enculé, dit la voix. Gueule la voix, plutôt. Non pas "enculé", mais, sauvagement poussé par l'abdomen et surgissant du larynx "Kooôôûûllllllé !" ( le é, guttural, tend à disparaître). Il répète ça, le fou du quatrième qu'on ne voit jamais. Il répète ça et jure sur ce putain de pays, sur la France. C'est sa vie de jurer comme ça. Ca devient un élément de la vie de tout le voisinage. Par les chaudes soirées de printemps et d'été, quand le carreau est ouvert, le voisinage en profite plus qu'il ne le souhaite et à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Comme ça le prend. Comme ça lui chante. Il y a une sorte de terrorisme de la folie, auquel les gens "normaux" sont sommés de s'adapter. De là à être solidaire, faut pas charrier. Qui s'occupe au fond de ce pauvre type ? A-t-il une famille ? Des amis ? N'en sait rien. Personne n'en sait rien. "Kooôôûûllllllé..." Quand vient l'automne, la douleur est plus discrète. Tout à l'air de rentrer dans l'ordre. Sur des affiches municipales, on lit que c'est la fête des feuilles". Késako, ça ? Nouvelle niaiserie que la municipalité a trouvé pour amuser les chiards de ses administrés ? On se le dit. On se dit ça.
Dimanche 26 novembre, onze heures du matin, tohu-bohu général. Une fumée noire épaisse qui s'échappe des trois fenêtres de chez l'En-"Kooôôûûllllllé"... Lui, en caleçon, debout sur le rebord d'une de ses fenêtres. On dirait qu'il va sauter. Odeur de cramé dans tout le quartier. Arrivée des pompiers. Rue bloquée. Lances dans la cour, échelle et tout le bastringue, tous les badauds, sur la place, qui contemplent les camions rouges garés aux pieds de platanes que quittent définitivement et non sans négligence les dernières feuilles mortes. On le tire finalement de là, vêtu d'une guimbardine de pompier et coiffé d'un casque. Pimpon Pimpon... Jusqu'ici, rien d'anormal. C'est alors que tout bascule. Tout, et au sens propre, quand par les fenêtres du réduit sinistré, une fois délogé son excentrique solitaire,
toutes ses affaires se mettent à voltiger comme feuilles mortes. Littéralement : magazines et journaux vont tapisser bientôt la cour intérieure de la copropriété. Cela, ça peut encore se comprendre : On se dit ( on = les gens aux fenêtres, qui suivent les opérations) que ça pourrait faire repartir les flammes. Des cartons entiers, qui basculent dans le vide. A l'intérieur, on s'aperçoit bientôt qu'il n'y a pas que des journaux. Des sapes, des ustensiles de cuisine, des objets divers et variés qui s'explosent la gueule contre le pavé... Risque que tout ça s'enflamme ? On se demande... Soudain voltige, du quatrième un frigidaire, et puis c'est un sommier pourri, et puis des fauteuils, des chaises, un banc, une cuisinière... Rien de bien cramé parmi tout ce mobilier. Une table, impeccable, même. Impeccable. J'en ai vu dernièrement des comme elle qu'un broc vendait pas moins de 600 euros... La table aussi, ses pieds et ses rallonges en noyer, s'explose contre le pavé. Puis des cartons, encore, des cartons emplis de papiers, des livres, des classeurs, des cahiers... Une guitare. Des corbeilles. Toute une vie, quoi, qui n'est pas encore crâmée, elle, et dont on sait pas grand chose à vrai dire, dont on ne sait rien, toute une existence que des pompiers zélés font basculer de l'autre côté du décor, là où il n'y a plus de vie sociale, comme s'il était mort pour de bon, définitivement délogé ! Délogé, l'EnKooôôûûllllllé ! J'imagine que lorsque brûle l'intérieur d'un ménage bon-chic bon-genre, on ne balance pas tout, comme ça, les diam's un peu noircis de madame, les porcelaines juste enfumées, et la bibliothèque, la chaîne stéréo et tutti quanti par les fenêtres ! Mais qu'on "sauve les meubles" au moins, en passant, s'il le faut, par l'escalier. Tout, vous dis-je, même les effets personnels (papiers, vêtements...) Bon pour la décharge : Paraît qu'une entreprise privée débarrassera tout ça au plus vite. Pas de souci, m'ont déclaré les pompiers, à la fin de cette journée, avec un air à la fois grave et désinvolte de jouer Fin de Partie.
Le pire, c'est quand on a vu soudain voler par les trois fenêtres du malheureux des liasses et des liasses de bulletins non validés de Loto, Keno, Euromillions, Loto foot (on dirait, on croirait véritablement qu'il l'avait dévalisée, la Française des Jeux, l' EnKooôôûûllllllé " ), comme de foutues feuilles mortes virevoltant devant les carreaux du troisième, puis du deuxième, avant de se poser sur le tas de décombres de l'intérieur en miettes du sinistré épandu dans la cour. Des bulletins rouges et blancs à grilles, il en avait entassé, amassé, nom de Dieu ! Toutes ces saloperies par lesquelles l'Etat fait payer l'impôt aux non-imposables... Il paraît que vendredi dernier, quelqu'un a gagné plus de 27 millions d'euros dans les Bouches-du-Rhône. Notre voisin du quatrième, lui, jouait-il ? où est-il, à présent ? Ses bulletins non validés par milliers tapissent à présent les débris de sa pauvre vie privée (ou de sa vie privée de pauvre...) jetée en pâture aux regards de tous. Attestant qu'il avait un espoir quand même, l'en-kooôôûûllllllé, une espérance vague de vivre autre chose, et ailleurs, derrière ses couvertures accrochées à ses trois fenêtres, que sous les yeux de tous ...
15:35 Publié dans Des nuits et des jours... | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : société, actualité, littérature, écriture, nouvelles et textes brefs, fait-divers
Le mois des canuts (26) A langue de bois, langue de bois et demie
A l'heure de la "résolution" du conflit, voici deux lettres rédigées par les membres de l’état-major provisoire de la ville de Lyon. La première adressée à Monseigneur le duc d'Orléans, la seconde au préfet Bouvier Dumolart, lequel, sans qu'il s'en doute, est en train de vivre ses derniers jours à la préfecture de Lyon. Grâce à son talent de négociateur, d'aucuns diraient de "récupérateur", les événements de novembre 1831 sont donc sur le point de "s'achever". On appréciera l'ironie de la rhétorique politicienne avec laquelle les chefs d'ateliers, à cet instant convaincus d'avoir au moins réglé la question du tarif, s'adressent "au génie bienfaisant" entre les mains duquel ils remettent leur espérance en "l'aurore d'un avenir meilleur". A langue de bois, langue de bois et demie : Qu'on se le dise ! Les lois de la communication post-moderne étaient déjà à l'oeuvre derrière les périphrases et les hyperboles neo-précieuses des négociateurs de préfecture d'antan ...
Auguste Prince,
Vous accourez parmi nous chargé par notre bien-aimé souverain de nous rendre la paix et le bonheur ; nos sentimens vous rendront cette tâche aussi douce que facile. On nous a peints aux yeux du gouvernement comme des factieux ennemis de l'ordre et de votre dynastie ; on nous a indignement calomniés. Tirons un voile épais sur l'erreur ou le hasard qui a ensanglanté notre cité ; oublions le passé, votre présence doit ramener l'espoir et la concorde, et faire fuir au loin la tristesse et la haine. Que la royauté se rassure, nous sommes ses soutiens les plus dévoués ; que l'étranger, et le factieux sous quelque couleur qu'il se présente, ne se méprennent pas à l'exposé de nos malheurs ; que rien ne soit dénaturé par l'éloignement ; qu'ils se rappellent toujours le courage qui de part et d'autre a été si malheureusement prodigué, et qu'ils se gardent de jamais le mettre à l'épreuve : notre intrépidité alors redoublerait contre eux. Pour vous convaincre de la droiture de nos intentions, Prince, nous avons cru devoir vous remettre copie de notre rapport à M. le Préfet du Rhône, pendant notre gestion. Il y a exacte vérité dans ce simple narré des faits en ce qui concerne notre conduite et les résultats que nous avons obtenus. Nous appelons votre jugement, votre équité nous le rendra propice. Nous sommes, Monseigneur, avec la plus respectueuse soumission, De votre Altesse Royale, Les très-humbles et très-obéissans serviteurs.
Les Membres de l'état-major provisoire,
Buisson, Dianot, Martinon, Chabrier, Cantat, Michallet, Damour, Bret, Richard, Leclerc.
Rapport résumé des Membres composant l’état-major provisoire de la ville de Lyon, du 23 au 29 novembre 1831, A M. le Préfet du département du Rhône.
Monsieur le Préfet,
La mort, guidée par l'erreur ou un mal-entendu, pendant deux jours avait promené sa faux meurtrière parmi nous ; l'autorité avait perdu son pouvoir ; des désordres affligeans en étaient la suite. Les passions secouant leurs torches incendiaires avaient éveillé l'anarchie qui déjà faisait entendre sa voix lugubre. A la vue du danger qui menaçait d'anéantir notre malheureuse cité, nous n'avons pas restés spectateurs impassibles ; un devoir impérieux nous commandait de mettre à profit la confiance dont nous entouraient nos concitoyens, et de tout entreprendre pour comprimer les passions et rétablir la tranquillité publique. La tâche était grande et le péril imminent, mais ce n'était rien pour nous ; le salut de notre pays nous inspirait et nous donnait le courage nécessaire pour l'exécution de notre entreprise. Vu l'urgence et sur la communication que nous vous fîmes d'accord avec la commission des ouvriers, vous vous êtes empressé, M. le Préfet, d'approuver et d'autoriser notre résolution. Immédiatement la commission qui s'était établie à l’Hôtel-de-Ville et osait méconnaître l'autorité fut expulsée par ceux d'entre nous présens : MM. Dianot, Martinon, Buisson, Chabrier, Michallet. Des mesures énergiques furent arrêtées et sur-le-champ mises à exécution. Nos efforts ne furent pas infructueux, et bientôt les désordres cessèrent. Dès le jeudi nous vîmes l'aurore dégagée des nuages menaçans de la veille. Heureux de nos succès, nous avons redoublé de zèle ; des postes nombreux furent établis, des patrouilles fréquentes et partout dirigées assurèrent l'inviolabilité des personnes et des propriétés, et parvinrent à purger notre ville d'une grande partie d'individus qui y étaient étrangers ; tous ceux armés rencontrés isolément, furent désarmés.
Enfin aujourd'hui, M. le Préfet, aujourd'hui que l'anarchie a fui notre cité, que le calme a succédé à l'orage, que la voix de l'autorité n'est plus méconnue, que force est rendue à la loi, notre mission est terminée. Tous ensemble, avant de reprendre nos occupations habituelles, nous sentons le besoin de vous remercier de la
confiance dont vous nous avez honorés ; nous nous retirons avec la conviction de n'en avoir point abusé et d'avoir fait tout ce qui était possible pour y répondre dignement ; heureux si nous avons pu mériter votre approbation, votre estime et celle de tous nos concitoyens : c'était-là notre unique ambition, notre conscience nous dit qu'elle ne sera pas déçue. Quant à nos intentions et à nos sentimens, M. le Préfet, quant aux intentions et aux sentimens de la commission des ouvriers et des ouvriers eux-mêmes, envers l'autorité et le trône de juillet, nous laissons à notre conduite et aux heureux résultats que nous avons obtenus, le soin de vous les faire connaître, et nous vous prions d'en transmettre l'expression au Prince chéri qui s'empresse d'accourir dans nos murs pour cicatriser nos blessures. La nouvelle seule de son arrivée a comblé notre espoir. Votre prudence et votre équité, M. le Préfet, feront le reste, et vous assureront des droits éternels à la reconnaissance de tous. L'aurore d'un avenir meilleur commence à luire. Il est doux de nous retirer en laissant notre ville paisible et sous l'influence du génie bienfaisant qui vient lui rendre sa prospérité, en nous rappelant la triste époque où nous a été confiée la direction de l’état-major provisoire de la ville de Lyon.
Agréez, M. le Préfet, l'assurance de notre profond respect.
Les membres de l'état-major provisoire :
Buisson, Dianot, Martinon, Chabrier, Cantat, Michallet, Damour, Bret, Richard, Leclerc
08:10 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, négociations, canuts, lyon, société, histoire, culture
dimanche, 25 novembre 2007
Le mois des canuts (25) L'étau se resserre
Le lundi 28 novembre, une semaine après le début du soulèvement, les ouvriers tisseurs pensent enfin tenir leur tarif. Magasins et théâtres rouvrent leurs portes. Une proclamation du préfet annonce aux habitants l’arrivée du duc d’Orléans et les invite à revêtir des « habits de fête » qu’ils n’ont pas. La caisse municipale remet aux bureaux de bienfaisance 18.000 francs pour «"être distribués aux ouvriers nécessiteux". Les meneurs politiques les plus compromis, découragés, abandonnent la ville. Le préfet va jusqu'à annoncer une commande de 640 000 francs d’étoffes d’ameublement pour le compte de Louis-Philippe. "Si l’on se souvient de sa célèbre avarice, note au passage Fernand Rude, on peut mesurer sa frayeur !" Le duc d’Orléans et maréchal Soult, émissaires de Louis-Philippe, après un périple sans difficultés parviennent aux abords de Lyon, à Trévoux. On apprend par ailleurs que les troupes du Général Castellane (le 3ème bataillon du 56ème de ligne) ont rejoint celles de Roguet, lequel bénéficie ainsi d’un nouveau renfort de près de 700 cavaliers et 800 fantassins. Autour de la cité des canuts, l’étau se resserre, imperceptiblement. Le lendemain, Buisson et son Etat-Major renoncent et présentent leur démission au préfet, avec un compte rendu de leurs actes. Le bon maire Prunelle, qui a été absent durant toute la durée de l’insurrection, peut ré-intégrer sa mairie, avec en poche une déclaration larmoyante (« C’est le cœur navré de douleur… ») C’est lui qui, le 3 décembre, au milieu d’un morne silence, accueillera Soult et le duc
d’Orléans entrés par le faubourg de Vaise le matin même. L'ordre régnerait-il enfin à Lyon ? Sous le titre « Historie du prolétaire », une estampe circule où l’on distingue le docteur PRUNELLE représenté sous la forme d’un crapaud bavant d’admiration devant Soult et le fils du Roi. Le 7 décembre, un arrêté du maréchal Soult déclare nul et non avenu ce tarif que, le 26 novembre, le préfet et le maire par intérim avaient encore soutenu face à toute la population. Le 10 décembre, Casimir Périer remercie Bouvier Dumolart et nomme à sa place un préfet à poigne, Gasparin. C’est l’agonie. C’est aussi le commencement d’une onde de choc qui va traverser l’Europe entière. On parlera longtemps encore, avec force lyrisme et beaucoup de conviction, de ces « émeutes qui précipitaient de la Croix-Rousse par l’abrupte descente de la Grande Côte le torrent tumultueux des canuts indignés d’injustice et affamés, venant crier leur misère devant le vieil Hôtel de Ville, faisant retentir de leurs menaces les rues étroites où, dans des boutiques sombres, la fabrique amassait des trésors.» ( Citation de Justin Godart)
08:40 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Lyon, politique, canuts, société, histoire, culture, Gasparin
samedi, 24 novembre 2007
Le mois des canuts (24) Branle-Bas de combat ministeriel
Le matin du 25 novembre 1831, les esprits sont encore loin d’être calmés. Le bruit court à la Croix-Rousse que le général Roguet va passer à nouveau à l’offensive. Il viendrait en effet de recevoir ce jour-là le soutien de 2100 fantassins, 300 artilleurs et 392 chevaux, et disposerait à ce moment-là de 11.000 hommes ! Dans tous les cabarets, des rumeurs circulent quant à l'immininence d’autres renforts envoyés de villes voisines, de l'Isère et de l’Ain. Richan, le maire de la Croix-Rousse , redoute « une mauvaise interprétation par les masses ». Il sollicite donc du préfet qu’il dissipe au plus vite ces rumeurs alarmantes, en assurant la population civile que la garde nationale ne prépare pas une offensive contre elle. Au même moment, Frédéric et Guillot, deux membres de l’ancien état-major des volontaires du Rhône qui avaient occupé l’Hôtel de Ville et signé l’affiche séditieuse, sont arrêtés et conduits au nouvel état-major, toujours siégeant, lui, à la Préfecture. Bouvier Dumolart parle de les emprisonner sur le champ, mais Martin Buisson les fait mettre en liberté. A ce moment, le Conseil Municipal discute des modalités d’exécution du tarif du 1er novembre et vote une somme de 100 000 francs afin de secourir les nécessiteux. Les secours répartis iront de 1,50 à 10 francs, et permettent simplement de nourrir les plus miséreux.
A la Chambre des Députés, à la séance du 25 Novembre 1831, le ministre d’Etat au département de l’Intérieur donne
lecture d’une communication faite par le président du Conseil, le très libéral Casimir Périer (portrait ci-contre). Ce dernier, qui possède deux jours de retard sur l’information, en est toujours, si l’on peut dire, à la journée du 23. Des placards séditieux ayant été affichés sur les murs de la capitale la veille et l’avant-veille, le Gouvernement de Louis-Philippe craint, de toute évidence, ce qu’on appelle aujourd’hui «une extension du mouvement ». Quelques extraits de cette « communication » sont savoureux et nous démontre à quel point, à quelques cent soixante dix ans, la politique balbutie et l'histoire se répète. Langue de bois et mauvaise foi : « C’est contre la liberté de l’industrie et du commerce que la révolte s’est armée. Des cris de pillage et de meurtre sont les seuls qu’elle ait fait entendre. » Langue de miel et séduction : « Des ordres ont été expédiés dans toutes les directions. Les préfets en congé retournent à leur poste. Le Conseil a dû accueillir un désir généreux que lui a manifesté Monseigneur le Duc d’Orléans, et demander au Roi d’autoriser Son Altesse Royale à partir pour Lyon, où l’appelle la patriotique impatience de se jeter au milieu de Français dont le sang coule, et d’en arrêter l’effusion. » Langue de fer et brutalité : « Mais comme ce n’est pas seulement à la générosité de mettre un terme à ces désordres, comme la justice doit suivre son cours, comme l’action du Gouvernement ne doit pas cesser de veiller, un Ministre responsable a dû se rendre aussi sur le théâtre de ces déplorables événements. M. le Ministre de la Guerre accompagne donc Son Altesse Royale ». Ainsi, le duc d’Orléans et le maréchal Soult quitteront Paris le soir même afin de se rendre illico presto dans ce théâtre de déplorables événements qu'est devenue, sous l'action de cris de pillage et de meurtre la deuxième ville du Royaume. Langue de bois, langue de miel et langue de fer déclinées côte à côte in fine mouliner la parole en langues de pute, car il faut (tout ceci est tragiquement contemporain), c'est bien connu et bien entendu de tous, savoir sortir la tête haute d'un conflit : Moralité : ce qu'on appelle aujourd'hui le néo-libéralisme n'est pas si neo que cela, puisque de la gouvernance autoritaire du Juste-Milieu à celle du sarko-système, les mêmes recettes sont appliquées.
A suivre
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vendredi, 23 novembre 2007
Le mois des canuts (23) Début de récup...
Ce n'était pas encore Grenelle, ce n'était que l'Ancienne Préfecture à Lyon, rue Confort. Et nous étions le 23 novembre 1831. Le préfet Bouvier Dumolart, homme matois et expérimenté, conscient que désormais, il incarne à lui seul l'autorité gouvernementale et ne peut demeurer inactif, réfléchit. "Les ouvriers compagnons, écrira-t-il dans ses mémoires, avaient seuls pris les armes; mais les chefs d'ateliers n'avaient point participé à l'insurrection. C'est en eux que je cherchais ma force. Et c'est en eux seuls que je pouvais la trouver, dans l'état de démoralisation et de réprobation où se trouvait la garde nationale aux yeux de la partie agissante de la population. Je me hâtai de les convoquer. Et je fis en même temps publier la proclamation suivante : OUVRIERS ! Vos présidents de sections vont se rendre auprès de moi pour rechercher, de concert avec vos magistrats, les moyens de soulager vos malheureux états de souffrances; ce sont de bons citoyens. Placez en eux toute confiance, écoutez-les quand ils vous diront que votre premier besoin, comme le nôtre, est le maintien de l'ordre et le rétablissement de la tranquillité publique."
Aux seize chefs de sections, Bouvier Dumolart donne lecture du placard séditieux imprimé par l'Etat Major provisoire installé à l'Hôtel de Ville. L'indignation des chefs de section est immédiate. Elle est d'autant plus vive que les rédacteurs de l'affiche menacent en fait directement le pouvoir de ces chefs de section, en décrétant de nouvelles élections de syndics. Aux yeux de ces hommes modérés, qui étaient à l'origine, il faut le rappeler, du mouvement du 25 octobre, et parmi
lesquels ont trouve Charnier, Falconnet, Bouvery, les membres de l'Etat major qui siégeaient à l'Hôtel de Ville ne pouvaient avoir de légitimité, puisque Lacombe et ses sbires s'étaient auto-promus et auto-désignés à l'issue d'une nuit folle et d'une sorte de coup d'état municipal digne d'un vaudeville : le pouvoir, dans cette perspective, appartenant au sens propre à celui qui le ramasse le premier. Après s'être indignés oralement, les seize chefs d'ateliers s'offrent donc à rédiger une protestation écrite, qu'ils signeraient et qui serait, à son tour affichée dans la ville. (On imagine, à la lecture de cette série de placards successifs et contradictoires, la perplexité de la population) C'est ainsi que, dans la même matinée, cette proclamation du préfet finalement est affichée : "Ouvriers, respect à la loi, respect à la propriété. Ne souffrez pas que des malveillans se glissent dans vos rangs pour faire calomnier vos intentions. Vous m'avez appelé votre père, et je veux l'être de bons enfans. Lyon, en l'hôtel de la préfecture, le 23 novembre 1831. Le Préfet, Du Molart. ". C'est ainsi que la proclamation d'un second état-major représentatif du mouvement est aussi publiée, ce qui confirme le fait que les ouvriers ont désormais deux "têtes" : "LYONNAIS ! Nous soussignés, chefs de sections, protestons tous hautement contre le placard tendant à méconnaître l'autorité légitime, qui vient d'être publié et affiché avec les signatures de Lacombe, syndic ; Charpentier Frédéric et Lachapelle. Nous invitons tous les bons ouvriers à se réunir à nous, ainsi que les citoyens de toutes les classes de la société, qui sont amis de la paix et de l'union qui doit exister entre tous les vrais Français. Lyon, le 23 novembre 1831. Boferding, Bouvery, Falconnet, Blanchet, Berthelier, Biollay, Carrier, Bonard, Labory, Bret, B. Jacob, Charnier, Niel, Buffard, Sigaud, Farget. Approuvé par le préfet, Du Molart."
Alors Bouvier Dumolard, après avoir obtenu des "seize" l'assurance de leur parfait loyalisme, désigne ensuite parmi eux dix à douze personnes, toutes chefs d'ateliers, pour faire fonction de représentants officiels des ouvriers et remplacer ceux qui s'y étaient intrusément installés à l'Hotel de Ville. Dans la soirée du 23 Novembre, deux "Etats-majors provisoires" se trouvent ainsi face à face : l'un, qui s'appuie sur les Volontaires du Rhône, qui occupe l'Hôtel de VIlle et se fait obéir dans la partie Nord de Lyon et à la Croix-Rousse; l'autre, qui s'appuie plus sur la partie ouvrière de la Garde nationale, s'est constituée à la Préfecture et semble influent dans le reste de la ville, notamment dans les quartiers ouvriers de la rive droite de la Saône. Cette situation, déjà en soi extrêmement confuse, se complique singulièrement dès lors que dans ces deux camps en rivalité à la tête du mouvement, se trouvent des sympathisants carlistes, et d'autres républicains, alliés certes d'un jour... Mais quid des lendemains ?
08:00 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Politique, lyon, société, culture, histoire, canuts, négociations
jeudi, 22 novembre 2007
Le mois des canuts (22) Le serment de l'Hôtel de Ville
Vers sept heures du matin, mercredi 23 novembre 1831 : environ 2000 personnes sont rassemblées le long du Rhône, place Tholozan, devant la
maison Auriol. « C’est d’ici qu’on a tiré, hier. Pillons cette maison. Brûlons-là ! ». Quelques émeutiers entrent alors dans l’immeuble, en chassent les locataires et commencent à jeter le mobilier, les marchandises, les livres de compte par les hautes fenêtres. En bas, devant la porte cochère, on trouve bien vite de quoi improviser un bûcher. Témoignage d’un Volontaire du Rhône, nommé Malin : « L’aspect de la place était hideux : des meubles, des étoffes de prix jetées par les fenêtres étaient mises au feu. Des gens de toutes sortes, des enfants étaient armés de sabres et de fusils, portaient de casques de dragon. On buvait avec profusion le vin qu’on avait pris dans les caves. Je fus même obligé, pour ne pas être exposé de porter une bouteille à la bouche » Dans leurs luxueux appartements, les négociants des immeubles mitoyens tremblent. Certains, certaines, déguisés en ouvriers, tentent tant bien que mal de s’échapper en se mêlant à la foule. Subterfuge cocasse ! « Le mercredi matin, vous n’eussiez reconnu
personne dans les rues de la ville. Les élégants fashionables, les petits maîtres à la mode avaient endossé la veste et quitté le castor pour la modeste casquette. C’était l’ordre du jour », résumera, narquois, l’historien Eugène Baune. Pendant ce temps, Granier (rédacteur à la Glaneuse ) Pérenon (un carliste favorable au baron de Richemont), Lacombe, Frédéric, Guillot (chefs d’ateliers engagés parmi des Volontaires du Rhône) ont pris possession de la maison commune et y constituent une sorte d’Etat-Major provisoire, en l’absence des représentants des chefs d’ateliers. Mais cet Etat-major, non élu et, par conséquent, non représentatif, pâtit très rapidement de son illégitimité; dans un premier temps, décision est prise de faire imprimer une affiche qui dénonce « les magistrats perfides et le charlatanisme ministériel » , exige l’organisation « d’une nouvelle garde citoyenne » apte à sauvegarder « les besoins du peuple provincial » et appelle les Lyonnais à la sédition d’avec les autorités en place, sans que l'on sache d'ailleurs si cet appel est en direction des carlistes ou des républicains (ou des deux ?). On sait que l'opposition à Louis-Philippe a réuni à maintes reprises des sensibilités fort opposées ( il suffit, par exemple, de songer à l'amitié entre Carrel et Chateaubriand). D'apèrs les documents, le chef Lacombe, auto-proclamé maire de Lyon, demeure dans la plus grande confusion : Quelques heures après avoir ordonné l'impression de cette affiche séditieuse, il dément l'avoir signée. D'un autre côté, cet Etat-major aussi fortuit que provisoire a très vite dû prendre conscience de sa responsabilité, notamment en matière de sécurité de la ville. Avec une théâtralité toute romantique, une dizaine de ses membres (voir gravure) prononce « le serment de l’Hôtel de ville », à l’annonce d’un possible retour de Roguet et de ses troupes, jurant ainsi sur le sabre d’un dragon, « de mourir sous les ruines de la Cité plutôt que de souffrir qu’on vint piller ou incendier Lyon, égorger les femmes et les enfants, livrer leurs foyers à la barbarie des assaillants… »
Pendant ce temps Romand, l’ouvrier républicain responsable de la devise, tente d’entrer en conversation avec ces nouvelles et surprenantes figures de l'autorité révolutionnaire : « Ces nouveaux parvenus, dira-t-il au procès de Riom, affectaient déjà des manières plus hautaines, montraient des idées plus aristocratiques que les anciens magistrats dont ma carabine avait tant contribué à jeter bas le pouvoir. Je n’étais pour eux qu’un simple tailleur, qu’un prolétaire, qu’un de ces instruments dont on se sert pour les briser après ; je ne devais donc participer en rien aux bénéfices de la révolte heureuse. On me le prouva trop, car pour peu que j’eusse insisté, je devenais un factieux qu’il fallait punir… Quant aux ouvriers en soie, ils avaient la victoire mais ne savaient qu’en faire et se croisaient les bras, regardant leur tâche comme finie. Tandis que les hommes qui les avaient excités, et qui espéraient s’en servir comme d’un marchepied pour monter au pouvoir s’indignaient de les voir rentrer si vite dans leur repos. Etrange situation que celle-là. »
A suivre
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mercredi, 21 novembre 2007
Le mois des canuts (21) : Témoignages d'enfants des deux bords
Deux témoignages. Leurs rapporteurs étaient enfants en 1831, au moment des faits : Sébastien Commissaire avait neuf ans, Clair Tisseur, cinq. Autre intérêt, et non des moindres, ces deux enfants, déjà, n'étant pas nés sur le même bord, n'étaient pas du même clan :
Lundi 21 novembre, Grande Côte : « Lorsque j’entendis la fusillade, je fus bousculé par tous ceux qui se débandaient, je me mis à courir comme les autres et, dès que je vis une allée ouverte, j’y entrai. J’avais vu des hommes étendus sur le pavé, leur sang s’échappait par différentes blessures. J’étais épouvanté. Je pensais à mes parents, à ma mère et surtout je pleurais. Assis sur un escalier de pierre, n’ayant pas mangé le matin, j’avais froid. Plus de vingt personnes de la maison me virent en courant affolées les unes chez les autres pour parler des événements. Pas une ne fit attention à moi. Personne ne me demanda d’où j’étais ni pourquoi j’étais là. Jusqu’à 4 heures du soir, je restais dans cette situation. Puis la fusillade et la canonnade cessèrent. Le silence se fit et il y eut une accalmie dans ce bruit de tempête. Les ouvriers étaient victorieux, ils avaient refoulé de la place des Bernardines l’artillerie de la garde nationale et les dragons. Quelqu’un ouvrit la porte de l’allée, j’en profitai pour sortir. Aussitôt que je fus dans la rue, je me mis à courir, espérant arriver chez mes parents avant que le combat recommençât. Mais à la hauteur de la rue des Petits-Pères, une compagnie d’un régiment de ligne barrait la Grande-Côte. Il me fut défendu de passer outre. Comme j’insistais, le capitaine me menaça de son sabre, il prétendait que j’allais porter des renseignements aux insurgés. Tout à coup, je vis ma mère qui avait le straits bouleversés ; elle me cherchait depuis longtemps. Je l’appelai : Maman ! Maman ! Elle courut vers moi, malgré les soldats, me prit, m’enleva dans ses bras comme une plume bien que j’eusse alors neuf ans, et ne me lâcha que quand elle m’eut déposé dans la maison. Pauvre mère ! que d’angoisses je lui ai causées ce jour-là ! Je fus consigné et, tant que la lutte dura, il me fut défendu de m’éloigner de la maison. » (Mémoires de Sébastien Commissaire, « Ouvrier canut et républicain », 1870)
« Aux journées de novembre 1831, le petit gone était dans ses cinq ans. De l’émeute elle-même, il n’avait guère gardé mémoire. En retour, il se rappelait très bien l’aventure que l’on contait autour de lui, de Thierry, Lyonnais si connu depuis comme photographe. Le père de Thierry et celui du petit gone étaient voisins de campagne. Thierry, le fils, qui pouvait avoir dix-huit à vingt ans, était de la garde nationale. Après avoir essuyé le feu des insurgés et les projectiles de toute sorte dans la désastreuse retraire du cours d’Herbouville, il dut fuit et par je ne sais quel détour gagna la Mulatière , puis le chemin de Fontanières d’où, pour pénétrer dans le grand chemin de Sainte-Foy, il enfila une venelle, encore connue aujourd’hui sous le nom de chemin des Assassins, et que, depuis de longues années l’on avait bouchée à l’une des extrémités, soi-disant pour ôter aux malfaiteurs la possibilité de la fuite. Le mur était haut, mais le danger est bon maître de gymnastique. Thierry grimpe sur le mur, saute de l’autre côté, et, encore vêtu de son uniforme de garde national, qu’il était à ce moment si dangereux de montrer, il put gagner la maison, où il trouva ses parents dans les alarmes et le croyant perdu». (Nizier du Puitspelu ou Clair Tisseur, « Impressions d’un petit gone » Les Oisivetés du Sieur Puitspelu, 1879)
A suivre...
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mardi, 20 novembre 2007
Le mois des canuts (20) La retraite des autorités.
Bientôt, le soir tombant va mettre fin du combat. Les pavillons de l'octroi du pont Lafayette flambent toujours. Des reflets rouges dansent sur les façades des maisons voisines. Dans toute la ville, on sent qu'il y a eu un avant-novembre 1831 et qu'il y aura un après-novembre 1831. Au soir tombé de ce mardi 22 novembre 1831, les ouvriers sont maîtres de la ville. Sur la demande du comte Roguet, le corps municipal - ce qui en reste - tient conseil : "Aujourd'hui, 22 novembre 1831 à minuit... les autorités étant réunies ... considérant qu'après deux jours de combats opiniâtres ...cette troupe fatiquée, ayant éprouvé des pertes considérables... plusieurs postes importants étant passés dans les rangs des assaillants ... ne pas continuer une inutile résitance..." On les imagine, ces deux hommes qui se détestent; tout d'abord, Roguet, commandant de la Garde Nationale et Bouvier Dumolart, préfet (pour encore quelques semaines), et puis une poignée d'adjoints, sous les ors, non pas ceux des palais de la République, non, mais ceux des palais de la Monarchie de Juillet, décidant tout à coup que « trop de sang français a coulé », pour daigner rajouter le leur à tel gâchis; eux, donc, cernés de toutes parts par les feux des insurgés qui bivouaquent partout dans le centre ville... « prévenir , disent-ils, écrivent-ils, prévenir le sac de la ville » ... Alors Roguet décide de la quitter, cette bonne ville de Lyon, avec ce qui reste de ses troupes, et
Bouvier Dumolart d'abandonner l’Hôtel de Ville. Tandis que l'un effectuera une retraite par le faubourg Saint-Clair, l'autre ira se barricader dans sa préfecture, rue Confort. Il y a quelque chose de burlesque et d'insignifiant chez ces deux notables, encore emprunts du code d'honneur de l'Ancien Régime mais complices cependant, par cette décision qu'ils prennent de concert, d'une même lâcheté. On les verrait bien, eux et leur nuit lyonnaise, dans un roman de Flaubert ou dans un drame d'Ibsen, jouer en demi-teinte les notes peu gratifiantes d'un tragique désenchanté . Quelque chose de terriblement commun, d'ordinaire, chez ces deux-là, qui les rendrait non pas sympathiques, mais terriblement modernes. Vers deux heures du matin, donc, un convoi où des baïonnettes scintillent à la lumière bleue de la lune, tandis que le pas cadencé des militaires martèle le pavé, s'avance le long du Rhône, par le cours d’Herbouville. Par là, jadis, les rois de France et leurs cortèges entraient dans Lyon. Croyant à une attaque surprise de la troupe, les habitants des immeubles réagissent immédiatement. Par les fenêtres entrouvertes, on tire, certes, les dernières cartouches. On jette, aussi, tout ce qu'on trouve à portée de mains. Et le mobilier des pauvres pleut dans la nuit, avant de s'écraser sur la troupe assaillie. Un soldat est blessé à l’épaule par un poêle de fonte brûlant.
Ainsi, Lyon reste sans gouvernement. Benoît, secrétaire général de la mairie, quitte les lieux en dernier : "Il n'y a plus d'autorités ici, je suis allé me coucher à la grâce de Dieu", dira-t-il. Dans les caves, pourtant, une poignée d'hommes demeurent, qui ont été faits prisonniers ces derniers jours. Les archives gardent mémoire de cet inventaire à la Prévert : 47 ouvriers en soie, 5 menuisiers, 5 tailleurs, 5 journaliers, 3 coiffeurs ou perruquiers, 3 mousseliniers, 2 chapeliers, 2 plâtriers, 2 fabricants de cadres... Au moment du départ des troupes, tous ces détenus dormaient. Le bruit des sabots des chevaux en réveilla quelques-uns. On peut imaginer la stupéfaction de ces hommes qui, se préparant à passer par une commission militaire, se retrouvent libres dans le vieil hôtel des échevins désert et silencieux... A ce moment là, un certain Quériau, danseur au Grand Théâtre, qui toute la journée avait prodigué des soins aux blessés, croise le secrétaire de la mairie. Ce dernier, dans un geste conforme à cette nuit burlesque et dérisoire, lui lance le trousseau de clés de
la maison commune, parce qu'il désire rentrer chez lui dormir enfin. Ecoutons la poétesse Marceline Desbordes Valmore (voir gravure ci-contre) qui retrace l'anecdote dans l’une de ses lettres : « C’est Quériau, un danseur, qui, par le plus grand hasard, a porté lui-même les clés de la mairie au peuple. Le secrétaire de la mairie, qui perdait la tête, a remis les clés pour s’en aller à son tour et c’est dans les mains de ce pauvre Quériau tout ébahi qu’il les a remises. Celui-ci les a portées au chef des ouvriers qui, le voyant venir à leur rencontre, le prenaient pour l’ennemi et le voulaient tuer. Quériau, qui bégaie beaucoup, leur a crié : Tuez-moi, ça m’est égal ; mais venez prendre vos clés, car c’est ennuyant, tout cela.» Si bien qu'après une cinquantaine de détenus, l’Hôtel de Ville fut bientôt occupé par une trentaine de terrassiers de la Guillotière, avant qu’à sept heures du matin, d’autres individus, avec à leur tête l’un des chefs de compagnie des Volontaires du Rhône du nom de Lachapelle, n'y prissent le relais. Voici comment ce dernier rendit compte de l’événement : « Nous sommes arrivés à l’Hôtel de Ville de Lyon à bon port. Rien de nouveau que quelques coups de fusils tirés ça et là. Le commandant de la compagnie d’ouvriers. Lachapelle »
A suivre
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lundi, 19 novembre 2007
Le mois des canuts (19) La touche de Michel-Ange
Il est environ deux heures de l'après midi, le mardi 22 novembre 1831, lorsqu'arrive place des Célestins une troupe d'environ 200 hommes menés par Lacombe. Ce sont surtout de très jeunes gens, appartenant à la basse classe de la société, ouvriers, voire même gens de la campagne, celle qu'alors la bourgeoisie lyonnaise appelle, non sans quelque répugnance, les forains. "Je vis, déclare un témoin, une foule d'hommes armés, placés sur deux rangs, derrière des décrotteurs armés de batôns, de sabres et de mauvais fusils. Ils sont assez mal vêtus, et certains vont sans chaussures." Les habitants de la place des Célestins veulent fermer les portes d'allées. Mais les insurgés leur crient : "Ne les fermez pas. Nous ne sommes pas venus piller. Nous ne voulons que le Tarif."
A ce moment arrive Michel-Ange Perier, journaliste républicain à la Glaneuse. Il est vêtu d'un habit noir et porte à la boutonnière un ruban bleu : la décoration de Jullet. Selon certains témoignages, il est armé d'une épée ou bien d'un sabre. Certain
s ouvriers se massent autour de lui, l'embrassent avec effusion et lui offrent des témoignages de vive sympathie en voyant sa décoration, bien qu'il leur soit personnellement inconnu. L'un d'eux lui présente une carabine : "Si vous avez défendu la cause du peuple en Juillet, vous défendrez encore aujourd'hui cette cause.", lui dit-il. Péclet, un autre rédacteur de la Glaneuse, rejoint Périer. Son habit vert-olive tranche avec les vêtements négligés des ouvriers. Les deux hommes se placent auprès de Lacombe devant la troupe, comme pour en prendre le commandement. Le décoré de Juillet se lance alors dansune allocution véhémente dans laquelle il est question des promesses que la bourgeoisie de Juillet n'a pas tenues, et de la vengeance qu'il faut tirer des traîtres à leur parole : « Messieurs, on nous a fait de belles promesses en Juillet, mais on nous a trompés. Il nous faut satisfaction et vengeance. Il faut vaincre ou mourir. Je marche à votre tête. Si je recule, qu’on me perce à la baïonnette ». Le cri final de Michel-Ange, «Vive la République», est répété dans les rangs, parmi quelques plus discrets « Vive Napoléon II » ou « Vive Henri V ! » Quelques vieux ouvriers en soie s'en vont cependant, maugréant : « Qu’est-ce que ça signifie ? Nous voulons le tarif, pas la République ! Si on mêle à cela la politique, nous n’en sommes plus… »
Ayant traversé la place des Jacobins, la colonne menée par Lacombe et Périer entre dans le passage de l’Argue, où peu s'en faut que la boutique d’un armurier soit dévalisée. En arrivant vers Saint-Nizier, elle est composée de quatre cents hommes. Vers la rue du Plâtre, ces derniers se heurtent à un bataillon armé de la garde nationale qui protège l'accès vers la








