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mardi, 30 octobre 2007
Le mois des canuts (3): Premiers rapports
Carnets du commissaire de police Bardoz : « A dater du 5 novembre, les ouvriers, excités par des meneurs, se réunissent à nouveau. Leurs commissaires parcourent journellement les ateliers, prennent des notes sur le nombre d’apprentis et de compagnons, les qualités des étoffes fabriqués, les prix des façons pratiqués. Ils interdisent le
travail et menacent de vengeance ceux qui passent outre l’interdiction et continuent de travailler. On assure qu’ils ont porté l’audace jusqu’à couper des pièces d’étoffes des ouvriers qui travaillaient au-dessous des prix fixés par le tarif. Entre les commissaires syndics des ouvriers, le nommé LACOMBE se fait particulièrement remarquer par son activité infatigable à parcourir les ateliers. »
Le 7 novembre, le commissaire de police Rognon est informé « d’une manière positive que les ouvriers chapeliers, à l’exemple de ceux en soie, doivent se réunir à Perrache dans l’intention de faire augmenter leur façon. » On signale que « depuis le 1er novembre, il y a des réunions place Confort, n°5 et 16, où sont reçus des gens ouvriers ou de basse condition ». Or au numéro 16 habite Théodore Pitrat, rédacteur du journal carliste Le cri du peuple, et au numéro 5 un certain Glasson, républicain. Certainement, « on cherche les moyens d’exciter encore plus les ouvriers à se révolter, à renverser les autorités pour tâcher de s’emparer du mouvement. »
A suivre…
07:20 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Lyon, politique, société, histoire, canuts, croix-rousse, révolte
lundi, 29 octobre 2007
Le mois des canuts (2): Premières escarmouches
Le tarif voté n’étant toujours pas appliqué, les fabricants ayant usé de toutes les arguties pour le repousser, une réunion des Volontaires du Rhône a lieu le 1er novembre, présidée par le chef d’atelier Lacombe. Suite aux nombreux
refus, voire dans certains cas aux menaces que quelques fabricants ont déjà concrètement opposés à plusieurs tisseurs, le 2 novembre, des rassemblements d’ouvriers se déroulent à nouveau à la Croix-Rousse. Depuis le 31 octobre, une cinquantaine de femmes, découpeuses de châles, se réunissent place des Carmes dans l’intention, disent-elles, de briser une mécanique. Pendant ce temps-là, les négociants utilisent leurs amis parisiens pour persuader le président du Conseil, Casimir Périer, de l’illégalité de ce nouveau tarif, dans lequel ils feignent de rencontrer leur future ruine. Le 3 novembre, la grogne monte encore d’un cran : compagnons et apprentis menacent désormais tous ceux qui travaillent en deçà des prix fixés par le tarif de déchirer les pièces sur leurs métiers. La tension est partout sensible.
Les délégués des chefs d’atelier commencent à perdre la direction du mouvement lorsque à leur tour, les compagnons décident de s’organiser en commissions. Le 4 novembre, Richan, maire de la Croix-Rousse, tente de raisonner les ouvriers. En vain. Le préfet Bouvier du Molart, de son côté, fait placarder un avis dans lequel il invite les « honnêtes gens à ne pas se mêler aux groupes afin de ne pas nuire à l’action répressive de la police » Au soir, un cortège se forme aux Terreaux. Des cris fusent : « A l’eau, la garde nationale ! Au Rhône, les artilleurs ! » Deux ouvriers en soie, un teinturier, un mousselinier (soit quatre ouvriers de la Fabrique ), deux pâtissiers, un boulanger, un tailleur, un voiturier et un ouvrier de la Manufacture des Tabacs, en tout dix personnes, sont arrêtées.
Le matin du 5 novembre, on pouvait lire un placard manuscrit sur les murs de la Croix-Rousse ainsi libellé : Avis aux ouvriers. Camarades et braves amis ! Il est temps que le régime du sabre bourgeois soit abattu, et rien n’est plus facile. Osons nous montrer ce que nous sommes et cette poignée de faquins qui nous opprime aura cessé d’exister. Qu’avons-nous à perdre ? Et eux, qu’ont-ils à gagner avec nous ? Ils ne peuvent que prendre notre place, et nous la leur. Ca les corrigera, les égoïstes ! « Pendant que nous regorgeons, toi, peuple, meure de faim, voilà leur maxime ! »
A suivre…
10:40 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Lyon, société, politique, histoire, canuts, révolte, révoltes
samedi, 27 octobre 2007
Le mois des canuts - préliminaires
Durant l’automne 1831, la somme des impôts exigée à la classe ouvrière de Lyon s’étant trouvée triplée, voire pour certains cas quintuplée, les maires de Lyon et des communes environnantes avaient signalé au préfet en place, Bouvier du Molart le risque imminent de troubles à la tranquillité publique. A titre d'information, les salaires, pour les compagnons tisseurs, n’excédaient pas un franc par jour, quand le kilo de pain valait en moyenne 0,40 franc.
Et de fait, dès le 8 octobre 1831, fut convoquée une première assemblée générale de chefs d’ateliers ; on y divisa en 40 circonscriptions la ville de Lyon et ses faubourgs, ce qui permit de répartir les 8000 chefs d’ateliers d’alors en sections de 200 chefs d’atelier. Leur revendication principale était de contraindre les fabricants à augmenter le prix de la façon.
Le 10 octobre une nouvelle assemblée exigea que fut créée une commission permanente de négociants et de chefs d’atelier. Deux jours plus tard, avec l’aide de l’adjoint au maire de Lyon Boisset, qui jugeait utile l’établissement d’un tarif au minimum pour le prix des façons, vingt deux commissaires furent désignés pour siéger dans la Commission du Tarif et établir ce tarif dans l’intérêt commun des deux parties, chefs d’atelier et négociants. Le 16 octobre, le préfet recevait une adresse de la part de cette Commission, laquelle était lue dans les assemblées générales de chefs d’atelier. Le 18 octobre, la Commission Centrale était reçue par Bouvier du Molart à la préfecture, située encore place des Jacobins, tandis qu’un cortège de 150 compagnons défilait en chantant la Marseillaise dans les rues du plateau de la Croix-Rousse. Le 21 octobre, sous la présidence du préfet, en présence des maires de Lyon et faubourgs, se tint une première réunion qui promit de fixer le tarif avant le 1er novembre. Quatre jours plus tard, le 25 octobre 1831, tandis que la Commission rencontrait à nouveau le préfet pour signer le tarif qui venait d’être voté, un cortège de 6000 compagnons et apprentis s’avançait en silence vers la place des Jacobins, « sans armes ni bâtons » . Selon le journal le Précurseur : « c’était à la fois l’ordre et le désordre et, dans le désordre même, il y avait le calme et la régularité d’une organisation qu’on eût difficilement supposée dans une manifestation d’ouvriers. »
Cette journée du 25 octobre 1831 fut d’abord le jour du préfet qui pouvait écrire au Président du Conseil : « J’ai joué dans cette grave circonstance le rôle de médiateur et de conciliateur. Ma voix a été entendue. Une augmentation considérable a été librement consentie. Je suis dix fois plus fort que je n’étais ce matin, et je vous réponds de la tranquillité publique ». Ce fut surtout celle de la population de la Croix-Rousse , qui fit la fête dans les rues de la colline jusque tard dans la nuit.
A partir de cette date, une grande effervescence gagna la population. Le 27 octobre 1831 fut affiché publiquement le tarif. On promettait son application pour le 2 novembre. Au même moment circulait un prospectus annonçant la création d’un journal par actions, « L’ écho de la fabrique, journal des chefs d’atelier ». Dans son premier numéro, daté du 30 octobre, L’Echo de la Fabrique livre un résumé des négociations en cours et annonce la création d’une « association générale et mutuelle de secours pour parer aux besoins de ceux qui manqueraient d’ouvrages par l’égoïste spéculation de certains chefs de fabrique, ou qui ne pourraient travailler en raison de maladies graves ou de malheurs imprévus ». Cependant, de la Croix Rousse aux Terreaux, des rassemblements d’ouvriers impatients de voir la tarif promulgué appliqué par les fabricants, se déroulaient, chaque jour plus nombreux. A suivre.
Sources : Fernand Rude, Le mouvement ouvrier à Lyon, Paris, 1944, Domat-Montchrétien et A. Kleinclausz, Histoire de Lyon, tome III, Lyon, 1952, Pierre Masson.
14:45 Publié dans Le Feuilleton de Novembre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, culture, histoire, canuts, lyon, révolte
vendredi, 26 octobre 2007
Luc Olivier Merson
Et puis est venue la couleur : Au centre d’un décor rococo fabriqué de tout un fouillis de fleurs, de fruits et de branchages, 
les majestueuses majuscules de la Banque de France, toujours elles, gravées sur une stèle rectangulaire, au dessus de la somme de cent francs, payables en espèces, à vue, au porteur. Contre la stèle, accoudées, deux jeunes femmes. La paysanne, la citadine. Un garçonnet rose, nu et grassouillet accompagne l’une et l’autre. La paysanne porte ce même fichu, cette même robe ample qui ne laisse dépasser que ses pieds, comme si venue d’un billet, elle passait à un autre, héroïne ingénue, baladeuse Bécassine continuant une promenade en posant de temps en temps pour la photo. Sur le verso se tient un jeune forgeron en tablier de cuir et manches de chemise, le galurin sur la tête. A sa droite une enclume sur laquelle, plus raide qu’un soldat de la garde nationale qu’on aurait passé en revue, le forgeron présente son marteau. Assis sur un banc de marbre, le torse droit et la main reposée à l’envers sur la cuisse, il se détache sur un fond doré telle la pauvre statue d’un simple commandé. Une jeune femme drapée, dans un voile rose qui laisse échapper son sein droit, lui présente en esquissant un pas de danse une corne d’abondance, et un autre garçonnet dévêtu lui tend un rameau d’oliviers et une couronne de lauriers. Ces allégories, encadrées de chaque côté de la vignette par des frises et des moulures dorées, constituent au final une scène trop champêtre pour être académique, trop idéale pour être réaliste, trop composée pour être touchante, trop mièvre pour être belle, si bien que la rêverie reste comme indécise devant leur énigme. Etranges allégories qui tentent de modeler le moderne sur l'antique ou le contraire, on ne sait plus trop. Billets dont on devine la senteur épicée, à force d'avoir traîné dans ces porte-feuilles en cuir rapé d'autrefois. Billets bien plus larges que les notres, plus épais également. Ce billet de cent francs, qui existe en deux versions ( l'une signée Luc Olivier Merson, l'autre non) a connu une longévité exceptionnelle, puisqu’il en existait plus de soixante sept mille alphabets. Conçu pour des bourgeois aisés, il a finalement gagné aussi toutes les poches de prolétaires ; sa longévité exceptionnelle, en effet, a favorisé les fluctuations de sa valeur : de 1908 à 1945, suivant en cela la lente déflation du franc lui-même, son pouvoir d’achat est passé de mille neuf cent trente quatre à soixante trois francs, c'est à dire à plus grand chose.
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mercredi, 24 octobre 2007
GASTON COUTE
Un nouveau site sur Gaston Couté présentant la totalité de son oeuvre ! Que dire de plus, sinon inviter chacun d'entre vous à vous attarder un peu sur un texte ou un autre de ce poète beauceron anarchiste sur lequel tout et trop a été dit, mais vers lequel on prend toujours plaisir à revenir.
Il faut, à vrai dire, lire Couté à voix haute pour l'apprécier à sa juste mesure. Se le mettre en bouche, vraiment, comme du bon vin. Au sens propre : L'ARTICULER... Voici, pour s'entraîner, en guise d'apéro :
LE CHRIST EN BOIS
Bon guieu ! la sal'commune ! ... A c'souèr,
Parsounne a voulu m'ar'cevouér
Pou' que j'me gîte et que j'me cache
Dans la paille, à couté d'ses vaches,
Et, c'est poure ren qu' j'ai tiré
L'cordon d'sounnette à ton curé
Et qu'j'ai cougné cheu tes déviotes :
Les cell's qui berdouill'nt des pat'nôt'es
Pour aller dans ton Paradis...
S'ment pas un quignon d'pain rassis
A m'fourrer en travars d'la goule...
I's l'gard'nt pour jiter à leu's poules ;
Et, c'est pour çà qu'j'attends v'ni d'main
Au bas d'toué, su' l'rabôrd du ch'min,
En haut du talus, sous l'vent d'bise, .
Qu'ébranl' les grands bras d'ta crouéx grise...
Abrrrr ! ... qu'i' pinc' fort el' salaud !
E j'sens mon nez qui fond en ieau
Et tous mes memb'ers qui guerdillent,
Et mon cul g'lé sous mes penilles ;
Mais, tu t'en fous, toué, qu'i' fass' frouéd :
T'as l'cul, t'as l'coeur, t'as tout en boués !
Hé l' Christ ! T'entends-t-y mes boyaux
Chanter la chanson des moignieaux
Qui d'mand'nt à picoter queuqu'chose ?
Hé l' Christ ! T'entends-t-y que j'te cause
Et qu'j'te dis qu'j'ai-z-eun' faim d'voleux ?
Tell'ment qu'si, par devant nous deux,
I' passait queuqu'un su' la route,
Pour un méyion coumm' pour eun' croùte,
I' m' sembl' que j'f'rais un mauvais coup ! ...
Tout ça, c'est ben, mais c'est point tout ;
Après, ça s'rait en Cour d'assises
Que j'te r'trouv'rais ; et, quoué que j'dise
Les idée's qu'ça dounne et l'effet
Qu'ça produit d' pas avouer bouffé,
Les jug's i's vourin ren entend'e,
Car c'est des gâs qui sont pas tend'es
Pour les ceuss' qu'a pas d' position ;
l's n'me rat'rin pas, les cochons !
Et tu s'rais pus cochon qu'mes juges,
Toué qui m'v'oués vent' creux et sans r'fuge,
Tu f'rais pas eun' démarch' pour moué :
T'as l'vent', t'as l'coeur, t'as tout en bois !
L'aut'e, el'vrai Christ ! el'bon j'teux d'sôrts
Qu'était si bon qu'il en est mort,
M'trouvant guerdillant à c'tte place,
M'aurait dit : " Couch' su'ma paillasse ! ... "
Et, m'voyant coumm'ça querver d'faim,
l'm'aurait dit : " Coup'-toué du pain !
Gn'en a du tout frés dans ma huche,
Pendant que j'vas t'tirer eun'cruche
De vin nouvieau à mon poinson ;
T'as drouét coumm' tout l'monde au gueul'ton
Pisque l'souleil fait pour tout l'monde
V'ni du grain d'blé la mouésson blonde
Et la vendange des sâs tortus... "
Si, condamné, i' m'avait vu,
Il aurait dit aux jug's : " Mes fréres,
Qu'il y fout' don' la premier' pierre
C'ti d'vous qui n'a jamais fauté ! ... "
Mais, toué qu'les curés ont planté
Et qui trôn' cheu les gens d'justice,
T'es ren ! ..., qu'un mann' quin au sarvice
Des rich's qui t'mett'nt au coin d'leu's biens
Pour fair' peur aux moignieaux du ch'min
Que j'soumm's... Et, pour ça, qu'la bis' grande
T'foute à bas... Christ ed' contrebande,
Christ ed'l'Eglis ! Christ ed' la Loué,
Qu'as tout, d'partout, qu'as tout en boués ! ...
06:25 Publié dans Amis Auteurs | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, poèmes, poésie, écriture, culture, gaston couté
lundi, 22 octobre 2007
FLAMENG
FLAMENG : le fameux cinq mille francs, celui dont François Flameng (1856-1923) a réalisé la maquette en 1891 (la valeur du billet était alors de 1000 francs) , mais que la Banque de France n'a émis qu'en 1918 ( pour une valeur de 5000 francs) et mis en circulation en 1938. Avec une seule de ces coupures, on
pouvait s'offrir, alors, un joli cabriolet. L'impression ne fut que de vingt quatre alphabets : la rareté de ce billet, ainsi que le coup de pinceau de son créateur, qui l’a conçu dans un pur style Belle Epoque, en font à présent le fleuron de toute collection. Il faut bien avouer que l'on n’a que rarement osé dessiner avec autant de crudité la cynique poésie de l’argent : un misérable en chapeau rouge est assis sur un sac de jute. Il vous fixe dans les yeux, triste dans ses guenilles, la besace en bandoulière, le sabot las : A quoi lui a servi de travailler autant ? Il n'aura jamais loisir de placer dans ses poches trouées une coupure de cette espèce ! Jamais. Il est autant l'allégorie du travail que celle de la résignation ? Dirait-on pas qu'il a renoncé à tout, assis sur la cartouche comme sur le bord d'une rivière, ou un banc, jambes ballant, regard vide ? Son tablier de forgeron est en lambeaux. A ses côtés, la Fortune. Elle est, celle-ci, à moitié décoiffée, indolente, et ressemble à une prostituée de luxe à peine dégrisée après une nuit de volupté. Au loin, la campagne dénudée, comme sur la scène aride d'un théâtre.
Eparpillés sur le somptueux dallage de marbre, un livre négligemment ouvert, un parchemin et une planisphère, devant laquelle médite un savant à la barbe brune et au front un peu dégarni, dans une toge à l’antique visiblement trop grande pour lui, qu'on croirait échappé de l'Ecole d'Athènes de Raphaël. Un compas à une main, l’autre
sous le menton, le regard lui aussi égaré dans le lointain, cherchant en vain l’inspiration, un savant. . Et à ses côtés, sous ce galurin à moitié ecrasé, encore un gueux, un faucheur assis en tailleur. Cherche-t-on à suggérer que, grâce à la science, paysan et prolètaire pourront bientôt se reposer ? Assis sur une lyre, un angelot lui aussi désœuvré contemple le sol, comme pris en otage dans la salle d’attente de quelque médecin. Seule danse la Fortune, les deux seins découverts, les yeux bandés, un pied en équilibre sur sa roue, en tentant d’entraîner à sa suite un homme aux chaussures délacées. Derrière cette assemblée composite, qui résume négligeamment la Société, une ouverture, une seule, entre deux colonnes de marbre... Elle donne sur l’Ile de la Cité ; Notre Dame dans le lointain, une péniche remontant la Seine, et Paris qui fut un temps le centre du monde, et dont on dit partout, malgré son déclin amorcé devant d'autres capitales internationales, qu'il "sera toujours Paris". Adieu, adieu, soleil, cou coupé !
C'est pourquoi, sur le ciel bruineux de la ville de Maurice Chevalier et de Mistinguett, de Francis Carco et de Sacha Guitry, s’alignent en larges et pompeuses barres les majuscules de la toute puissante et malgré tout rayonnante BANQUE DE FRANCE.
Pour la petite histoire, François Flameng était le fils d'un autre peintre, Léopold, dont je reproduis ici une gravure, le Napoléon pensif en campagne de France, datée de 1814
16:55 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, écriture, Flameng, numismatique, billets français, argent
samedi, 20 octobre 2007
Tadeusz Kantor
C'est encore Tadeusz Kantor, lui-même, qui définit le mieux son théâtre : "Oeuvre qui n'exhale rien, n'exprime rien, n'agit pas ne communique rien, n'est pas un témoignage ni une reproduction, ne se réfère pas, à la réalité, au spectateur, ni à l'auteur qui est imperméable à la pénétration extérieure, qui oppose son opacité à tout essai d'interprétation, tournée vers NULLE PART, vers INCONNU n'étant que le VIDE, un «TROU» dans la réalité, sans destination, et sans lieu, qui est comme la vie passagère, fugitive, évanescente, impossible à fixer et à retenir, qui quitte le terrain sacré qu'on lui a réservé, sans rechercher des arguments en faveur de son utilité.
Qui EST, tout simplement, qui par le seul fait de son AUTO-EXlSTENCE MET TOUTE RÉALITÉ ENVIRONNANTE DANS UNE SITUATION IRRÉELLE ! (on dirait «artistique»). Quelle fascination extraordinaire dans cette inattendue RÉVERSIBILITÉ !"
Kantor est né en 1915 à Wielopole, bourgade polonaise, d'un père juif converti au catholicisme. Le nom de Kantor est indissociable de celui de sa troupe de Cracovie Cricot 2, refondée en 1955. Cette troupe et les comédiens qui la composent, sera sa chair, son cri, son argile, ses monstres. En France la découverte de la Classe morte en 1977, inspirée de Bruno Schulz et de Witkiewicz, sera un choc fondateur. Cette cohabitation entre les poupées de cire et les humains vêtus de noir abolit notre orgueil de vivants. Chacun porte sur son dos l'enfant qu'il fut, et qu'il a laissé mourir. Ces êtres, chacun pris dans son obsession (berceau, vélo, pion
amorphe, soldat coucou dérisoire,...), pointent le doigt en l'air vers un ciel vide et terrifiant. Un traité des mannequins que d'autres appellent par exagération des hommes se tisse de pièce en pièce : La pieuvre (1956), Cirque (1960), Le petit Manoir (1961), Le fou et la nonne (1963), la poule d'eau, Les mignons et les guenons (1973), La classe morte (1975), Où sont les neiges d'antan (1979), Wielopole-Wielopole (1980), Qu'ils crèvent, les artistes (1985), Je ne reviendrai jamais (1988), Ô douce nuit (1990). Beaucoup sont des mises en scène du grand Witkiewicz.
Kantor a réussi à incorporer dans la totalité de son oeuvre, que ce soit la peinture, le dessin ou le théâtre, l'histoire du combat qu'il avait mené au nom de son âme d'artiste et aussi pour gagner le ravissement des spectateurs. L'art du XXème siècle était déchiré entre deux pôles : l'utopie de la forme pure prônée par le constructivisme, une vision rationnelle bien ordonnée, et la tradition littéraire du symbolisme, nostalgie d'un art rempli de significations et d'émotions. L'un des plus grands acquis de Kantor consiste à relier ces deux tendances et à soumettre les symboles et l'émotion à la discipline rigoureuse de la forme. "Je voudrais qu'ils regardent et qu'ils pleurent " - répétait-il - et il parvenait à hypnotiser, d'une manière mystérieuse, les spectateurs. Pendant ses spectacles des gens pleuraient sous toutes les latitudes : au Japon, en Argentine, à Paris. Sans d'ailleurs connaître notre tradition ou notre langue ; sans avoir connu la biographie ou les commentaires de l'auteur, ils se sont livrés à l'émotion jusqu'aux larmes. Ainsi, le petit village perdu quelque part en Galicie - lieu reconstruit avec des bribes de la mémoire et avec des photographies déteintes - est devenu le centre du monde, le portrait troublant du siècle passé : avec sa cruauté et son héroïsme, avec la tragédie de l'Holocauste, avec le drame de l'asservissement. Le siècle de la guerre et de la mort, celui des utopies audacieuses et des révolutions artistiques : tout cela a trouvé une expression exceptionnelle dans l'œuvre de Kantor ; son art est en fait un témoignage personnel et en même temps universel. Et ce n'est qu'aux plus grands artistes que revient ce privilège. (Krystyna Czerni)
Kantor est mort le samedi 8 décembre 1990 à Cracovie, en préparant les répétitions de "Aujourd'hui c'est mon anniversaire". La troupe joue quand même. Une chaise vide, une écharpe, le chapeau, Marie encore plus blanche que d'habitude, les jumeaux les yeux rougis. Kantor est là, il regarde. L'économie de la mort est florissante. Dans son testament méticuleux il fait de chaque spectateur-lecteur son légataire universel : « Si la maison s'effondre, les archives doivent rester».
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vendredi, 19 octobre 2007
L'ETUDE
L’Étude de 1945, au contraire de la Victoire Debout, affiche une beauté en technicolor. Le type de beauté qu'aurait pu dévoiler sur une affiche une héroïne d'Hitchock dans un film adapté d'un roman de Sagan. Ce port résolu, ce livre vert fermé contre soi, ce rameau d’olivier tenu si négligemment qu’on la croirait sur le point de le porter à ses lèvres pour en mâcher distraitement un petit brin, pensant à un amoureux qui lui aurait fixé un rendez-vous, après l’étude, 
justement, sur la banquette d'une brasserie du quartier latin. Elle pense à quelque film américain qu’on irait voir, quelque air de swing qu’on dansera quelques vacances qu’on prendra ensemble sans en souffler mot à personne. L’Etude : Oui!
Ce billet affirme la volonté, l’intelligence et la joie d’une étudiante inscrite à la Sorbonne quelques années avant les évènements, émancipée juste ce qu'il faut mais encore stricte et très stylée dans un chandail élégamment torsadé, sagement boutonné, soigneusement repassé, les traits un peu sévères à cause de l’arceau vert qui rejette ses boucles de cheveux et dégage son front. Classique mais, déjà, oh déjà, si moderne : On l’imagine assise, dans son salon, écoutant un air de jazz dans un poste radio d’après-guerre que lui aurait offert ses parents. Fièrement élancée, lançant loin devant elle et devant sa vie le regard, fièrement assurée devant le globe qui tourne sur lui-même dans son dos, grosse boule liquide d’où émergent des continents, des hommes... Un monde dans lequel la paix entre les nations vient d’être retrouvée, mais à quel prix, et menace à chaque instant d'être à nouveau perdue ! Un monde dont le centre, sur la vignette, n’est la France qu’afin de permettre à cette jeune fille de se croire la citoyenne d’un pays calfeutré, elle-même, n'étant que pour elle même le centre du monde... Sur le billet qui porte aussi le nom de Génie français, cette figure, donc, à peine allégorique et déjà très individualisée de l’Étude, qui n’a plus grand chose à voir avec la statuaire de ses ancêtres du dix-neuvième que logeaient encore les billets roses et bleus de la Belle Epoque.
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jeudi, 18 octobre 2007
Le jour où LIBERATION a définitivement perdu son âme.
Je sarkozisme, tu sarkozismes, nous sarkozismons, ils sarkozisment... Le 18 octobre 2007, grève des cheminots et divorce élizéen entrent en collusion dans l'événementiel du jour. En trois actes, Laurent Jaffrin et son équipe de bronzés à cols ouverts choisissent de faire la une sur le couple déchiré. A l'intérieur, Antoine Guiral s'en donne à coeur joie dans le cliché people et le lieu commun larmoyant. De l'apogée à la liberté en passant par la dégringolade. On dirait, nom de Dieu, du Yasmina Reza !
Première page atroce : Cecilia en desperate housewife. De dos, Nicolas peut jubiler. Il a définitivement gagné. Dans l'opposition, il ne rencontre plus d'opposition. Ou du moins, plus que cette opposition people et frelatée que pratique l'ex-journal de Sartre devenu journal de Rotschild depuis des mois déjà. Nicolas peut se réjouir : L'annonce de son divorce à venir, dont tout le monde se fout en réalité, est jugée plus essentielle qu'un traitement sérieux de la grève des cheminots. Comble de l'ironie, en attendant d'improbables bus, RER ou métro, le français moyen aura eu tout le loisir en ce triste jour de s'informer en long, large et travers sur tous les déboires de ce couple, au fond quelconque par les temps sordides que nous vivons : un opportuniste véreux et une courtisane de luxe.
Séparation des Sarkozy: «Il est temps de refermer la page de l’américanisation de la vie publique» Il serait temps de refermer aussi l'américanisation de Libération, ainsi que la "peopolisation" de la presse dite de gauche en général, d'ailleurs. Car sinon, le sarkozysme aura, de fait, gagné, et pour longtemps, son droit de cité : Je sarkozisme, tu sarkozismes, nous sarkozismons, ils sarkozisment... Quand l'opposition à Sarkozy n'a plus qu'une fonction, à la fois sociale et médiatique, celle de légitimer son sacre, elle devient la face cachée de ce dernier. Entre Libé et n'importe quel gratuit, il n'y a désormais plus qu'une différence : son prix. Qu'il ne s'étonne pas si son chiffre d'affaires continue de s'effondrer.
16:30 Publié dans Des nuits et des jours... | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Politique, sarkozy, société, actualité, PS, socialiste, libé
mercredi, 17 octobre 2007
VICTOIRE DEBOUT
La taille-douce est une technique d’impression permettant, grâce à une gravure en creux réalisée dans le métal, de déposer une faible épaisseur d’encre en surimpression. Le relief obtenu est perceptible au toucher et l’image acquiert une plus grande netteté. Le billet de 5 000 F type 1934 « Victoire » est le premier à bénéficier de cette technique censée décourager les faux-monnayeurs. Outre cette caractéristique, ce billet se signale par ses qualités esthétiques. Peint par Laurent, gravé par Dreyfus et Piel, il porte une effigie féminine représentant la France, coiffée d’une couronne d’olivier et placée dans un cadre de feuilles de laurier, elle tient à la main une Victoire ailée, symbole dont l’origine remonte au monnayage grec.
Si la pose hellénique, la couronne d’oliviers, la chevelure lissée, le teint pâle, le sourcil épilé, l’épaule et la joue ronde de cette Victoire Debout lui conférent, à la bien observer, l’air académique et quelque peu outrancier d’une star du cinéma muet, n'est-ce pas afin que ce mutisme à jamais garantie par de fines lèvres rouges en forme de cœur, tînt confidentielle la comédie rusée des films qui se tournaient dans les alcôves et les palais des années mille neuf cent-trente, et sût taire à jamais la tragédie des antiques faillites, la pantomime des antiques élections, les drames des antiques héritages et les farces des antiques dots de ces grands-pères de la modernité ?
Dans l’engrais de ces dots, dans le terreau de ces héritages, dans le fumier de ces faillites, grâce à l'imposture des élections qui allaient faire tourner la planche à billets d eplus en plus vite e tde plus en plus fort, un monstre nouveau, en effet, enfant de ces alcôves, vagissait. Il s’apprêtait à tordre le cou au monde des essences, et à saisir de sa poigne internationale les affaires du pays : l’homme du ciment, l’homme des produits chimiques, l’homme de la banque et l’homme de l’automobile, le mâle économique pour qui le franc Germinal venait d’être converti en franc Poincaré.
La toute-puissante et rageuse esthétique de la modernité, comme le vieil univers de l’épargne, eurent pour un temps, en cette Victoire Debout, leur commune coupure. Mais dans ce billet, la symétrie n’était qu’apparente et ne faisait que mettre en scène ingénument un moment d’équilibre feint. Cet équilibre n’allait cesser ensuite de se rompre en les entraînant tous, artistes et banquiers, dans un mouvement continu de déportation hors de leurs traditions.
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