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vendredi, 30 novembre 2012

Décembre

Nous revoici donc rendus au seuil de ce foutu mois des fêtes ! Dieu merci, c’est la crise : les débauches de guirlandes électriques, de sapins en plastiques, de bouffe gastronomique et de jouets made in China seront peut-être moindres cet an-ci ! Quoi de plus lyrique et vigoureux, féroce et dérisoire, suave et incisif, quoi de plus nourrissant, pour saluer cette entrée dans ce mois des festivités commerciales en tous genres, qui est accessoirement aussi celui du Noël chrétien, que de relire Décembre, cette page dans laquelle le merveilleux Léon Bloy sort une fois de plus l'épée de son style pour ferrailler avec son temps.

Le publiciste Eugène Grasset avait en 1896 dessiné pour le calendrier  de La Belle Jardinière les douze zodiacales, une par mois. Bloy avait eu l’idée de publier, en regard de chacun de ces dessins, une exégèse en prose. Sa démarche auprès de l’éditeur Edmond Deman ayant échoué, ses « infortunés poèmes » furent insérés dans Quatre ans de captivité en date du 14 août 1900, puis publiés sans dessins par le Mercure de France dans son numéro de novembre 1903.  En 1929, enfin, Les douze filles d’Eugène Grasset constituèrent le chapitre central  des Petits poèmes en prose. Voici l'intégralité du douzième et dernier, Décembre

 

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09:53 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, poésie, léon bloy, belle jardinière, décembre, eugène grasset, publicité | | |

mercredi, 28 novembre 2012

En attendant...

Dès son arrivée dans la salle, le spectateur est accueilli à la lueur de quelques bougies par deux cadavres mis en bière. Celui de monsieur Abélard et celui de monsieur Albert.

La scène se situe donc dans un purgatoire incertain, lorsqu’entre eux s’engage une conversation des plus mondaines. Première bonne surprise, on découvre que l’après-mort est un espace civil, presque courtois, un lieu pour tout dire théâtral où l’on apprivoise les humeurs de son prochain avec bonhommie, comme en une salle d’attente d'ici-bas.

Bien vite, on apprend que le second, nanti d’une minerve et d’un chapeau melon,  fut guillotiné pour avoir tué sa femme par le premier,  bourreau insolite en nœud-pap’, lunettes d’aveugle et haut de forme : lorsque les deux personnages décrivent leurs derniers instants respectifs, la cruauté du propos est atténuée par les jeux de mots et les choix poétiques de Jean-Pierre Roos, qui se joue de la métaphore argotique (« j’étais le soubresauteur de la dame de fer), du terme savant (« le feulement »), de la litote (« ils mouraient en écoutant Eluard, Rimbaud ou Saint-John Perse).

L’exécuteur et l’exécuté deviennent donc assez vite complices et se confient par bribes des souvenirs de leurs existences : leurs soirées de réveillon, le job de clown-infirmier dans un service hospitalier pour enfants condamnés de l’un, les difficultés financières de l’autre, contraint, le métier de bourreau offrant une rémunération aléatoire, à faire le Père Noël.

Derrière ces deux personnages insolites se profilent peu à peu des caractères : pour l’un, l’innocence et la lucidité des enfants capables de rire devant le nez rouge d’un clown alors qu’ils sont condamnés à mourir sauve quelque peu l’humanité. Pour l’autre, témoin du fait que cette innocence n’est qu’un masque, les hommes sont tous de la race de Caïn et la nature humaine, qui n’est que péché, ne peut inspirer que défiance et dégoût.

Celui qu’on attend serait le seul à pouvoir trancher. En attendant... Son ombre passe parfois, mais ne fait que passer. Qui est-il ? Existe-t-il vraiment ? Le paradoxe est que celui qui croit (Abélard) ne peut voir, et que celui qui voit (Albert) ne peut croire. Est-ce le Tout-Puissant ou un simple jardinier? Le final réconcilie les deux visions dans une sorte de cynisme aussi ludique que rêveur, où sur le mode de la chasse sanguinaire et de la comptine pour enfants, se dit la cruauté de tout recommencement.

Il y a beaucoup de finesse et d'humour dans le jeu des acteurs (André Sanfratello et Jean Pierre Roos) qui servent  avec beaucoup de connivence ce texte à la fois simple et philosophique lorsqu’il aborde la question de l’innocence et de la cruauté, du doute et de la foi. Il y a beaucoup d’élégance et de doigté dans la mise en scène d’Anny Vogel qui  anime lentement les corps des deux comédiens, tout d’abord étendus, chacun dans  son cercueil, puis alanguis comme en un transat ou un canapé, agenouillés comme sur un prie-Dieu et finalement debout comme sur un marche pied.

« Ce qui attend les hommes après la mort, avança un jour Héraclite, est ni ce qu’ils espèrent ni ce qu’ils croient ». Curieusement, cette phrase qui inspira le titre du roman d’Elie Treese dont il était question dans le billet d’hier, pourrait tout autant résumer l’étrangeté poétique de ce spectacle, à voir jusqu’au dimanche 9 décembre à l’Espace 44.

 

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En attendant

De Jean Pierre Roos.  Mise en scène d’Anny Vogel  Avec André Sanfratello et Jean-Pierre Roos.  Par Volodia Théâtre et l’Espace 44

mardi, 27 novembre 2012

Ni ce qu'ils espèrent, ni ce qu'ils croient

La gnôle : S’il y a un fil conducteur à ce bref roman d’Elie Treese publié par Allia, c’est bien ça, la gnôle. Boire trop de gnôle, « c’est ce qui fait qu’un péquenot se met à réfléchir ». Et c’est la gnôle aussi, nous dit-on,  qui « forge des philosophes merdeux ». Quatre personnages dont Maroubi, le narrateur, « un jeune gars qui voudrait bien faire », quatre personnages venus « faire un travail sur un chantier » : Maroubi, Hadès, Low et Her Majesty.

Leur travail ? Voler du gasoil.

Le gasoil, c’est l’autre fil conducteur du récit, il incarne la quête des personnages puisqu’il s’agit de le siphonner dans des camions au bout de la nuit. Il est le pendant de la gnôle, la métaphore du sens qu’on va mendier auprès des autres, de l’énergie dont il faut se remplir pour que l’action mène quelque part lorsque, comme eux, on se retrouve condamné à la stagnation.

Demeure le chantier, le lieu même du récit. En littérature, un non-lieu est toujours allégorique de quelque chose, de l’œuvre, par exemple, en train de se désirer, de se rêver, de prendre forme, de s’épuiser aussi. Elie Treese est nostalgique d’une écriture qui ne serait pas que du dire conjoncturel, d’une littérature qui ne serait pas que du marketing. Il est adepte de la phrase errante, celle qui sans guillemets récupère d’écho en écho paroles et pensées de chacun de ces personnages immobilisés par le froid dans la répétition, dans le style. Avec eux, on campe en cette écriture, plus qu’on ne la lit. Immobilisé par le froid du non lieu, de la rétention de l’action.

Ce qui attend les hommes après la mort, avança un jour Héraclite, est ni ce qu’ils espèrent ni ce qu’ils croient, et c’est de cette citation que le nostalgique Elie Treese a tiré son titre : Hésitant sans cesse entre deux références, l’écrivain pastiche autant la parole de Steinbeck que la langue de Beckett, sans qu’entre la tentation de l’action et celle de l’absurde, rien vraiment ne se décide. Dans cet étrange statu quo, le texte se déplie. Couverture et incipit :

 

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J'ai planté deux doigts dans la terre et j'ai sorti un peu de cette terre froide et humide et j'ai dit alors on est tous un peu comme ça, on est tous un peu comme cette terre qu'on peut prendre dans la main et serrer dans la main et écarter dans la main jusqu'à ce qu'elle tombe en morceaux sur le sol et j'ai dit aussi ça ferait comme une sorte de tas si d'un coup on se mettait tous à effriter la terre avec nos mains pour voir si on arrive à quelque chose, simplement si on arrive à faire une chose qui sorte un peu de l'ordinaire. J'ai regardé sur le côté et j'ai dit merde Hadès, c'est pourtant vrai qu'elle doit être importante, cette terre, et d'ailleurs, il n'y a rien que j'aime plus que de m'asseoir ici sur les feuilles quand ça fait juste un peu froid au cul, et ça doit ressembler un peu à l'ancien temps, tu sais, l'ancien temps comme tu disais, avec des types qui en avaient parce qu'on n'était pas encore rendus dans un monde de mange-merde...

dimanche, 25 novembre 2012

Margin call, le récit de crise et la vie des idées mode d'emploi.

Un drôle de hasard a conduit ce matin mes pas au cinéma le Comoedia, peu après que j’ai vu la pièce de Joël Pommerat hier au TNP.  Pierre Zaoui et Laurence Duchêne, coauteurs de L’abstraction matérielle, y animaient un débat dans le cadre de ce premier festival des idées qui bat son plein à Lyon en ce moment. Un débat programmé juste après la projection du film Margin Call de J. C. Chandor. Un film mettant en scène des traders et les dirigeants d’une banque, laquelle aurait pu être Lehman Brothers, au matin du 15 septembre 2008. Ambiance. Un week-end très commerce, quoi.

« Nous sommes tous des vendeurs » : c’est ainsi que Tuld, le boss de la banque fictive dudit film Margin Call (1) justifie la vente à prix cassés de tous ses produits, au matin du 15 septembre 2008, à l’un de ses principaux collaborateurs qui se montre réticent, Sam Rogers. «Vous êtes tous des survivants » lance ce dernier à son équipe de traders : On se croirait si bien dans la deuxième partie de la Grande et fabuleuse histoire du commerce que je commence à me demander : comme il y eut en son temps des récits de guerre, voici donc que fleurit un genre nouveau et lui aussi transgénérique : le récit de crise.

Le spectateur est  donc projeté au matin du 15 septembre 2008, un an après la crise des subprimes, celle qu’on ne présente plus. En l’espace de 24 heures, et grâce à un employé qu’ils viennent de limoger sans ménagement, les dirigeants d’une banque américaine réalisent que leurs prises de position extravagantes les mettent en péril et tentent de liquider  leurs produits infamants sur le marché en les vendant en quelques heures à tous, y compris à leurs propres clients, pour tenter de sauver la boutique. Le chaos mondial qui s’en suivra provoqua la crise des dettes souveraines dans laquelle nous vivons encore vous et moi, et qu’on ne présente plus non plus.

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Margin call de J C Chandor

Le film n’est pas un procès à charge contre des méchants, procès qu’on ferait, nous, gentils, mais essaye de comprendre par quels processus inhérents au système la sphère financière -qui est à l’origine un service- s’est laissé déconnecter du Réel à un point si irréversible.

Unité de temps (ce fameux jour de septembre 2008), unité d’action et de lieu, le film de Chandor emprunte en effet à la dramaturgie de la tragédie grecque, sauf qu’il est filmé à hauteur d’hommes et non plus de héros : des hommes qui se meuvent derrière les vitres de leurs voitures ou de leurs buildings et dans des échelles de sommes qui échappent à la compréhension du commun des mortels, des hommes avec lesquels le spectateur même le plus compatissant ne peut franchement entrer en empathie. D’ailleurs il est vrai qu’on ne ressent à proprement parler ni terreur ni pitié à leur égard : le naufrage de Lehman Brothers n’est pas celui du Titanic, ni même celui de la Tour Infernale : rien de spectaculaire ni de croustillant à se mettre sous la macula, sinon des écrans d’ordinateurs et le zigzag des courbes d’évolution des cours.

D’où vient alors qu’on se sent concerné du début à la fin, comme si potentiellement le film racontait aussi notre histoire, une histoire basée au fond sur le même pari ?

Contrairement à la tragédie grecque, en effet, il n’y a dans le capitalisme moderne ni bouc émissaire ni héros tragique pour assumer la culpabilité collective et délivrer tout un chacun du mal lorsque surgit soudain la peste aux portes de la cité : alors, dans la société démocratique postmoderne qui fait mine de faire de chacun d’entre nous des décisionnaires, dans la société technologique postmoderne qui fait mine de faire de chacun de nous des acteurs, à qui la faute in fine ?

La dilution de la responsabilité est telle qu’on ne peut que répondre : à tous. A tous ceux qui, d’un bout à l’autre de l’échelle, ont profité du système de crédit ainsi corrompu, et ont si peu considéré autre chose que leur intérêt personnel bien compris, quel qu’il soit. C’est-à dire autant nous tous que personne. Bien sûr, dirons-nous, il y a les Gros, la banque et ses dirigeants dont le film fait ses personnages.

Ceux-ci se sont en fait laissé clairement déborder par leur croyance dans un modèle mathématique basé sur des séries historiques qui se sont révélées fausses, en raison même de la logique mathématique sur laquelle elles reposaient : cette dernière, en effet, toujours tenter de s’indexer sur des modèles faisant la moyenne, les avait pousser à procéder à une réduction d’événements improbables trop élevée (et un événement improbable, la crise en est un par définition) et donc, à mal évaluer les prises de risque.

Mais ensuite, tous les acteurs du marché, jusqu’aux plus modestes ont également laissé leur responsabilité se diluer dans une situation en plongeant dans un mimétisme rationnel, puisque que tous avaient intérêt à aller dans le même sens, dès lors que ça continuait à marcher. Nous tous, enfin, au bout de la chaîne, si enclins à suivre comme eux la statistique, à délaisser la réflexion pour l’opinion, engagés dans le consumérisme par nécessité démocratique, au bas de la même échelle.

Ce que le film montre, c’est à quel point toute autorité humaine et morale se trouve abolie devant un même processus destructeur dans la société de l’argent, et ce d’un bout à l’autre de la chaîne. Car le fatum de la main invisible fonctionne un peu comme celui du dieu caché (1) : dès lors, cette dramaturgie de la crise initiée par le metteur en scène peut devenir transposable à n’importe quelle autre échelle sociale et dans n’importe laquelle de nos vies, avec son début, sa plongée dans l’irrationnelle durée du temps de crise, ses heures d’attente, son acmé et son dénouement heureux pour certains, malheureux pour d’autres.

Son storry-telling fonctionnerait à la perfection aussi bien pour raconter la crise traversée par la zone euro, par un parti politique comme l’UMP ou la failite d’une PME, le suicide d’un artisan dépassé par ses créanciers ou celui d’un prof par ses élèves. La crise ainsi contée, nous en sommes tous, jusqu’au vertige, les fidèles déroutés et les acteurs désarmés.

Et ce qui est sidérant, c’est de voir à quel point, toute catharsis réelle demeurant au fond impossible dans le champ de cette fiction qui ne met en jeu que de l’immanence, on s’en tient à une simple indentification virtuelle avec des plus coupables que nous, dans la sphère économique ou politique ; chacun regagne ensuite sa place et ses pénates, ses intérêts immédiats. Son train-train.

 

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Dehors, on fait la queue pour le film suivant, un film sans aucun doute plus divertissant. Ailleurs, on cherche une conférence intéressante pour tromper son ennui ou solliciter son imaginaire : le récit de crise, finalement, dans l’attente du tramway comme dans celle du cataclysme final (s’il doit arriver), ça roule bien. Quelques best-sellers devraient suivre, et deux ou trois épatantes adaptations. Sans compter les tables rondes en tous genres, comme la démocratie participative sait en produire, que ça pousse tels champignons dans la moindre salle des fêtes.  Sans doute est-ce pour cela que ce « festival des idées » dont Guy Walter, le directeur de la villa Gillet est la tête pensante, et qui va encore égrener un certain nombre de manifestations, toutes plus intéressantes les unes que les autres par ailleurs, jusqu’au 2 décembre  se nomme ironiquement Mode d’Emploi. Chacun regagne ensuite ses pénates. Il y a du Pérec désenchanté là-dessous, me dis-je en regagnant, comme tout un chacun, les miennes.

 

(1) Le titre, Margin call,  signifie Appel de marges, terme financier désignant la manière dont un intervenant doit remettre de l’argent sur son compte afin de couvrir sa position ouverte sur le marché.

(2) 0,2 % des gens comprenaient vraiment ce qui se passait ce jour-là, la défaillance des modèles mathématiques  choisis

samedi, 24 novembre 2012

La grande et fabuleuse histoire du commerce

Avec La grande et fabuleuse histoire du commerce, Joël Pommerat, qui se définit comme « écrivain de spectacles », entraîne son spectateur dans un univers viril exclusivement composé de cols blancs, tricots de corps, mocassins et impers, celui des commerciaux d’hier et d’aujourd’hui.

Pour signifier que le premier tableau se déroule durant l’année 68, un personnage allume une cigarette. Quelques volutes de fumée s’évanouiront dans l’air, tandis qu’on découvre une « équipe » de quatre vendeurs d’âge mur, prêts à initier à ses dures lois un plus jeune, Franck. C’est le temps où les méthodes américaines parviennent en Europe auréolées de modernité et conditionnent les techniques commerciales qui assurent le nouveau consumérisme des ménages.

Il y a un côté sombre à la chose, puisque vendre, c’est « faire dépenser leur fric aux gens et détourner tous leurs prétextes ». Mais c’est aussi « une suite de petits détails » qui fait l’objet d’une séries de leçons vécues de soir en soir et de chambre d'hôtel en chambre d'hôtel, un bizutage à l’humour graveleux («vendre c’est s’introduire ») et au dogme vénimeux (« vendre c’est rendre service »). Le jeune Franck se trouve bientôt pris en sandwich entre cette activité au rythme et à la fausseté implacables, qui heurte en lui ce qu'Orwell appelerait la common decency, et le besoin qu'il a de gagner de l'argent pour satisfaire sa copine. Mais alors que le décor varie toujours et paraît demeurer désespérément le même (un lit, une commode, une télévision, un lustre, un téléphone, un poste télé qui diffuse la Piste aux étoiles), le chiffre d’affaires ne parvient pas à battre le record de l’année précédente. La tension monte, la solitude guette chacun et le spectateur se retrouve de plus en plus voyeur du drame intime qui secoue l'homme dans les frusques du vendeur.

« Dans ce métier, la meilleure façon de mentir, c’est d’être sincère, souligne Joël Pommerat. Ainsi le bon vendeur doit faire avec ce qu’il y a de meilleur en lui : avec sa vérité, avec ce qu’il est ». Comme l’acteur, sauf que le paradoxe du comédien « devient chez le vendeur une malédiction, car à la différence de l’acteur qui peut repérer aisément les limites entre scène et vie réelle, le vendeur peut se perdre dans un labyrinthe » lorsque « son masque devient peau ». Et c’est ce qui arrive sous nos yeux.

Largué par sa copine, soudainement à 100% dédié à l'art de vendre, un jour, le jeune Franck dépasse ses maîtres qui, eux, s’enfoncent dans le doute et l'impuissance. Ce jour-là, ironiquement, on apprend par la télé que le drapeau rouge flotte sur l’Odéon. 

Les quatre seniors ne vont dès lors cesser de sombrer, tandis que leur élève accroîtra, malgré la situation peu propice au commerce – son chiffre d’affaires et de bonheur de jour en jour. Ces flibustiers du commerce, finalement plus proches du commis-voyageur des années trente que du manager post-moderne, demeurent cependant des camarades sensibles au sort de chacun, et leur association porte encore le nom « d’équipe », à mi chemin entre les tontons flingueurs et le clan des siciliens.

Le vingt heures de Pujadas assure la transition avec le second tableau qui se déroule, lui, au XXIème siècle : Ce sont désormais les seniors licenciés que la crise jette dans le monde de la débrouille qui font figure d'apprentis, et Franck qui peut jouer le manager au zénith de sa gloire et les coacher sans ménagement. Ce faisant, Pommerat rappelle que le retournement de situations est aussi la loi du commerce, comme le quiproquo est celle du théâtre. Quelque chose de vaguement pirandellien flotte un instant entre ces personnages en quête de réussite, et soumis tour à tour au même apprentissage. Mais les temps aussi ont changé, et l'initiation à la grande et fabuleuse histoire du commerce est en quelque sorte à recommencer. 

Chaque commercial est désormais en compétition avec son ancien équipier, et seuls les plus roublards subsistent. Significativement, le produit que nos personnages vendent n’est plus un pistolet à blanc de défense pour le citoyen-consommateur des années soixante, mais un guide universel des droits fondamentaux de l’être humain à l’usage du consommateur de citoyenneté des années 2000 : plus que jamais, pour façonner cette fameuse authenticité sans laquelle son argumentaire n’est que du vent, le vendeur doit en bon communicant se plier à l’idéologie de son temps. En devenir le porte-parole libéré et le serf soumis.

Le texte a été écrit à la suite d’entretiens réalisés dans la région de Béthune avec des  représentants de commerce. On a pu à cet effet parler de théâtre documentaire, ou sociologique. Il est servi par cinq comédiens qui le parcourent dans toutes ses nuances, grâce et malgré les micros qui créent un étrange sentiment d’éloignement et de proximité, de facticité et de véracité selon les moments. A les écouter on comprend comment en une quarantaine d’années, le commerce a été radicalement bouleversé par la crise et les techniques de coaching d’entreprise, comment aussi il est resté aussi immuable que fabuleux, tant il est vrai que ce sont les mêmes hommes qui sont heureux quand les affaires tournent, et s’effondrent en pleurs quand leurs femmes les quittent.

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© Elizabeth Carecchio

(1) Des extraits d’interviews de la  thèse de Marie Cécile Lorenzo-Basson,  La vente à domicile : stratégies discursives en interaction _  didascalie.net  ponctuent le texte de Joël Pommerat

La grande et fabuleuse histoire du commerce de Joël Pommerat

Production Compagnie Louis Brouillard.   Avec Patrick Bebi, Hervé Blanc, Éric Forterre, Ludovic Molière, Jean-Claude Perrin.
Collaboration artistique Philippe Carbonneaux  TNP, salle Jean Bouise, jusqu’au 1er décembre à 20 heures

mercredi, 21 novembre 2012

Les Lucioles à la Croix-Rousse : L'Entêtement

Les Lucioles de Rennes sont pour quelques jours de passage sur la scène de la Croix-Rousse, avec un projet scénique et littéraire exigeant : L’Entêtement, pièce de l’argentin Rafaël Spregelburd, mis en scène par Elise Vigier et Marcial Di Fronzo Bo. Il s’agit du dernier volet d’une Heptologie conçue à partir du tableau La Roue des sept péchés capitaux de Jérôme Bosch.

L’Entêtement dont il est question est celui du commissaire franquiste Jaume Plane, qui tente de mettre à jour en parallèle à l’esperanto une langue artificielle susceptible de régler tous les problèmes de communication entre les hommes, alors que s’achève la guerre d’Espagne. La scène se situe dans la salle à manger, une chambre, et le jardin de sa maison à Valence en 1939.

L’action qui se déroule simultanément dans ces trois lieux de 17h00 à 18h14 est rejouée trois fois de suite, dans chacun de ces espaces différents, et le spectateur, comme dans un puzzle, se trouve progressivement à même de reconstituer l’intrigue. « Nous avons pensé un dispositif scénique permettant d’avoir les trois lieux présents en même temps, mais avec plusieurs plans de jeu sur le plateau. Ce qui nous donne aussi la possibilité de jouer avec différents plans de langues. », expliquent les deux metteurs en scène.

Car la pièce est jouée en plusieurs langues, le français, l’anglais, le catalan, le valencien. La problématique centrale est à la fois l’arbitraire du signe et les multiples malentendus, conflits d'intérêts, guerres qu’il occasionne. Du coup, le commissaire linguiste apparaît peu à peu comme une sorte de Shannon lyrique et inspiré ayant découvert un « parler sans langue » basé sur le nombre, balbutiement du langage numérique qui révolutionnera le monde quelque cinquante ans plus tard. « Ce projet est de la grande propagande », s’exclame, admiratif, un traducteur russe venu enquêter sur l’avancée des travaux. Il est aussi inscrit dans le drame familial et affectif du commissaire qui se dévoile peu à peu comme un héros quasi faustien.

Le texte est traversé autant par la question de l’origine des langues (on fait un détour non dénué d’humour par la Préhistoire) que par celles de leur ambigüité (la langue comme outil de communication et d’incompréhension), de leur utilisation (par la religion, la littérature, la vie quotidienne et ses déboires les plus triviaux) et surtout de leur instrumentalisation par le politique.  Spregelburd place ainsi en regard l’une des plus vieilles utopies de l’humanité avec les risques de totalitarisme et d’aliénation qu’elle fait courir à chaque individu, et que l'epoque actuelle illuste si bien.

Le dispositif dramaturgique, qui juxtapose dans un même temps des scènes différentes jouées trois fois en trois lieux contigus agit comme une démonstration de ces pouvoirs et de ces limites du langage, à travers les va-et-vient et les redites des différents personnages. Ce n’est qu’à la fin, au terme d’une enquêté qui ne manque ni de fausses pistes ni d'humour, que le spectateur peut goûter le dénouement de ce drame à la fois intime et collectif, dénouement qui ne manque d'ailleurs ni de sang ni d’ironie. Avec cet Entêtement,on passe donc un beau, riche et vrai moment de théâtre. De quoi s'entêter pour longtemps.

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©Christophe Raynaud De Lage 

L'entêtement, qui a été créé en allemand, au théâtre Schauspielfrankurt de Francfort en mai 2008 par Burkhard Kominski, est à voir au théâtre de la Croix-Rousse du 20 au 24 novembre 2012 dans la mise en scène proposé par Les Lucioles.

Texte de Rafaël Spregelburd. Mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo et d'Elise Vigier.  Avec Judith Chemla, Jonathan Cohen, Marcial Di Fonzo Bo, Sol Espeche, Pierre Maillet, Felix Pons, Clément Sibony, Elise Vigier Traduction de Marcial Di Fonzo Bo et de  Guillermo Pisani

mardi, 20 novembre 2012

Oublie pas

Rien de nouveau, sur les bancs de l’Assemblée nationale : ça éructe, jappe, braille, parlotte. Ca se justifie, ça complaisance et ça rouche-caillonne des Yaka et des c’est la fôt’au-gouvernement-précédent. La France a perdu son triple A, l’andouillette a gardé tous les siens. Le contraire serait désolant.  Il parait que les chirurgiens en ont assez d’être disent-ils payés comme des plombiers. A l’heure de l’homme-machine, qu’attendent-ils d’autre, de toute façon ?  Z’ont fait des études disent-ils, et alors ? Bientôt tout le monde, à un ou deux ans près, fera des études de chirurgien.  Même les putes  se disent travailleuses. Travailleuses du sexe comme d’autres du bistouri. Vaut plus grand-chose, les études. Y’a ka aligner tout le monde sur le même salaire, un même salaire pour tous, un même diplôme pour tous, un même mariage pour tous, une même bagnole pour tous, un  même logement pour tous, un même neurone pour tous. No discrimination. Pendant ce temps-là de plus en plus de gueux roupillent et somnolent devant leurs gobelets au marché. Bientôt plus personne n’aura la pièce. Que des puces. La même pour tous. On dit que les pauvres se méfient des riches mais c’est faux. Les pauvres se méfient des pauvres qui leur ressemblent toujours trop. S’en sortir, ça a toujours été leur  mot.

Parfois le cœur te soulève et t’as l’envie de tout tourner en dérision et de tout rendre, comme après un gros repas.  Logique. Derrière les grilles du cimetière, c’est l’oubli massif. On disait jadis que les morts dormaient, c’est désormais eux qui murmurent qu’on  est tous tombés, les vivants, dans un profond sommeil. Entends-tu, les murmures des morts ? Comme ça repose l’esprit des conneries des vivants ? Un profond sommeil, une lourde amnésie qui coûtera cher d’en sortir. Tous ensemble, tous ensemble. N’en sortirons qu’un par un. Leur enfance encore vivante ou morte sur le dos, tout dépend.

 Oublie pas. 

16:24 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : assemblée, france, littérature, poésie, crise | | |

lundi, 19 novembre 2012

Belkacem, Fourest, Barjot et les autres...

Tous ces gens qui sont pour le mariage pour tous et, de manière générale, pour la transformation constante et mercantile de tout ce qui, de près ou de loin, porte le nom de tradition,

Tous ces adeptes du Tous ensemble, connectés en permanence et incapables de supporter le précieux  fardeau de leur solitude

Seuls, pourtant, rencontreront un jour ce qui ne change pas, leur fin.

Il n’y a lieu ni de s’en réjouir ni de le déplorer, c’est ainsi.

A cela, Najet Vallaud Belkacem et sa cervelle de petit soldat de plomb, Caroline Fourest et sa rhétorique de plateau de Calvi n’y pourront rien changer

Elles peuvent bien se marier ensemble et adopter tous les enfants de couleur de la terre, qu’est-ce que ça me fait ?

La propagande bat son plein pour détruire jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien le monde des ancêtres

A ces deux paumées-là, je préfère la très sainte et très catholique Frigide Barjot

Les nains sont au pouvoir ou croient l'être, il n’y a pas lieu de s’en indigner davantage

Rira bien, disait le Neveu de Rameau, qui connait bien la serpillère, rira bien qui rira le dernier….

dimanche, 18 novembre 2012

Le laitier de Noël

 

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Le Laitier de Noël de Roland Counard est un récit d’apprentissage étrangement efficace, à la poésie réaliste et minimaliste. L’histoire se passe dans les années cinquante. Robin, le personnage principal est le narrateur-enfant. Tandis qu'il grandit, ses parents, grands-parents, voisins, prennent corps dans le phrasé par fragments successifs. En ces temps-là, par omission ou pour de bon, on mentait volontiers aux enfants dans les familles : pour leur bien, disait-on; la duplicité et l’inconstance des liens familiaux et sociaux se découvre donc dans un fossé, celui de la fiction qui sépare ce qui se dit de ce qui se fait, au fur et à mesure que l’intrigue se déroule : d’abord un accident, puis un meurtre.

Grandir parmi ces adultes qui sont de tels taiseux revient donc à mener une enquête sur le monde, c’est édifier son propre récit : ce « laitier de Noël », qui arrose de lait des arbres pour qu’ils poussent, entre dans le monde de la parole et de l’action, qu’il découvre être aussi celui du crime, en passant brusquement de l'ignorance à la cruauté. Il signe à chaque fois sa découverte et son apprentissage de la mort d’un litre de lait, laissé auprès du cadavre. Incisif, bref, ludique, poétique et policier, ce récit, qui ne se laisse pas consommer en une seule fois, engage à la relecture. Initialement publié en 1996 par Courant d’ombres, il vient d’être réédité par Jean jacques Nuel aux éditions Le Pont du change. Une des très bonnes surprises de la rentrée.