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jeudi, 16 juin 2011

Recueillement 2

« Sois sage, ô ma Douleur… » Parole de poète qui me remonte en mémoire devant la beauté discrètement figée d'un lac artificiel, au parc de la Tête d’Or, à Lyon. Les travaux commencèrent en 1857, l’année que Baudelaire édita les Fleurs du Mal. Ce n’est pas la seule analogie, d’ailleurs, que je trouve entre ce recueil si célèbre et ce parc si fameux, sans doute pour m’être jadis récité dans ces allées les vers que j’étudiais dans le lycée non loin de là, vers naturels et apprêtés comme ces bosquets et ces jardins botaniques. L’oxygène est frais, tout autour de ce banc. Oies, canards, cygnes font querelle à la surface de l’eau. La ville en son affairisme quelconque s’est éclipsée.

 « Sois sage… », donc.  Parole d’un être capable d’identifier son mal, de quelque bord qu’il soit, au point de le nommer. Non seulement de le nommer, mais de le déterminer, même : ma, d’un lien réservé d’ordinaire à l’intime : ma chère ou ma chérie, ici soudain chargé de n’inscrire qu’un  rapport étroit, précis à la douleur, une sorte de quotidienneté. Et puis cet impératif, ordre ou prière, on ne sait, recommandation, espérance… « Que Votre Nom soit sanctifié », murmure-t-on à Dieu, au subjonctif.  Ici, à la douleur, sois sage. Etrange vœu.

Bien sûr, au centre de l’hémistiche, trône ce ô lyrique, et, ma foi, très Second Empire, telle la rocaille, non loin, où s’écume le clapotis. Est-il véritablement signifiant ? « Ô, ma Douleur ! » A ce point, à cette césure qu’il fait sonner à la manière d’un clairon, ce ô n’est-il là que pour fermer le e de l’adjectif, en réduire un peu la  sagesse ?

« Sois sage, ô ma Douleur… »

Pour de bon, s’agit-il vraiment d’être sage ? Ou bien plutôt tranquille, c’est-à-dire docile, doux tel un enfant qu’on vient de gronder. « Tiens-toi  plus tranquille », combien de fois ne l’ai-je pas entendu, gamin, ou bien aussi : « Sois gentil ». Est-ce que cela peut exister, une gentille douleur ?

 

Une douce douleur, plutôt, nous y voilà. 

Qu’est-ce donc qu’une douce douleur, sinon une douleur qui s’est tue - une douleur matée par la grâce de l’injonction, vaincue par la force du subjonctif -, une absence de douleur, telle, dira Mallarmé (cet autre massif produit par le Second Empire), « l’absente de tout bouquet », la douleur que le vers brutalement a tirée du Néant.

Qui réclamait le soir ? Qu’est-ce que le Soir, sinon l’apaisement, l’anéantissement, le néant ? Ce soir, il descend, le voici, et il n’est que douceur, atmosphère obscure et enveloppante.  La ville se rend. Se peut-il que cette fin heureuse fût réclamée par la douleur ? Non, par le poète, assurément. C’est à lui qu’il vient d’adresser ce tu presque léger : « Tu réclamais le soir ? ».

Et moi, sur ce banc, c’est pareil. Une atmosphère obscure parait monter des eaux. En plein midi, je ressens dans la remémoration de ce vers comme le soir de ma douleur, et je ne peux que me reconnaitre parmi ces quelques-uns auxquels cette chute porte non pas le souci par lequel se clôt la strophe,  mais bien plutôt la paix

Avec une douceur étudiée, comme dans un sentier plein d’arômes, nous sommes passés de la douleur au souci, quand ce n’est pas, pour les plus heureux d’entre nous, du souci à la paix. Une fleur, véritablement, que ce mal qui s'est amoindri, jusqu'à se taire.  L’horizon, là, paraît dégagé malgré la voie ferrée. L’île, on pourrait, dans un tel recueillement, l’imaginer inviolée. Il y a bien des silhouettes de promeneurs faufilées entre ce lac lumineux et ma douleur dorénavant apaisée, ceux-là ne dérangent plus rien du spectre du poète vif et murmurant :

 

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« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci. »


mercredi, 15 juin 2011

Le souffle, quand même

Le plus frustrant serait pour parvenir à déboucher une bouteille. Il se revoyait (dans une autre existence, ça ! ), la bouteille coincée entre les cuisses, mmmhh,  tirant d’un coup sur le tire-bouchon – pas un tire-bouchon de bonne femme avec les deux leviers de chaque côté comme deux bras articulés, mais un simple tire-bouchon de bistrot, et ploc, un coup sec, le foutu liège du bouchon, eh bien dorénavant et pour quelques mois encore, que nenni, que nenni… Boire de la limonade, ou de l’eau minérale.

Grimper les escaliers à la Chaban (vous connaissez tous Chaban-Delmas, celui d’avant le stade de Bordeaux), d’un pas alerte, hein, rideau ça aussi pour quelques semaines encore, et presser tout soudain le pas quand arrive le bus ou bien s’enquiller juste avant la fermeture entre les deux caoutchoucs du métro, jusqu’à la prochaine, là encore, patience, patience.  Ah les escaliers… Sur la colline, y’en a partout. Qu’en les mettant bout à bout disait sa grand-mère autrefois, on atteindrait rien moins que le Ciel. Pour l’heure, c’est le purgatoire, sans plaisanterie. Lui ne recherche que les parcours plats.

Cela dit, son état lui procure du recul. En retrait des gens pressés, il observe le monde, ses reliefs, ses aspérités inattendus.

La guérison est dans la maladie, c'est indéniable. Le monde : trop s’y presser donne des vertiges. Plus possible même de s’exalter pour un oui, pour un non : le souffle est rare et précieux. Hausser le ton, pour un tort, une raison... Suspendu, ça aussi. Artères du cou qui gonflent. Front qui se plisse. Tout rouge et sueur perlante. Qu'il fait chaud, partout ! Ah ces conversations politiques ou philosophiques enflammées de jadis… Laisser dire, mais laisser dire …  Les mots, les choses, the end provisoirement. Calme à prier.

Il regarde donc le monde. Or, plutôt que les formes qui s’y agitent, il s’attarde sur les couleurs du fond. Tout à l’heure, la frondaison des platanes, d’un vert riche sur un bleu opulent. Il respire goulument, surtout, le peu qu’il respire, il n'en perd rien. Hume les couleurs de ce vert riche, de ce bleu opulent. Le souffle quand même.

Il y a là comme un geste monumental, au sens que chaque respiration est un monument, un fondement, la perpétuation admise de sa propre vie après et avant celle de tant d'autres. Respiration admise plutôt que mécanique. La cîme.

Là, comme en une sérénité privée, son altitude à soi, être bienheureux sans niaiserie. 

littérature,souffle


00:26 Publié dans Là où la paix réside | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : littérature, souffle, poésie | | |

dimanche, 12 juin 2011

Telle une antithèse baroque

Frêle sont l’instant du bonheur,

Lourd, le lieu du malheur

Dans la durée comme dans l’espace

Mais constant l’un de l’autre

Arrimés, amarrés.

Traverses d’un seul corps, d’un seul âge.

Toi funambule

Du plein au vide,

Du vide au plein,

De l’un, malheur, de l’autre, bonheur.

 

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22:41 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : antithèse, poésie, littérature, listeners | | |

dimanche, 05 juin 2011

Qui sait ?

Après Benoît et son Artémis, j’accueille aujourd’hui un heureux chantre de la Charente. Certes, les strophes ne sont pas d’une égale mélodie, et quelques alexandrins sont  faux. Mais le texte contient l’écho juste et prégnant d’un romantisme à la fois idéaliste et grave, un romantisme que n’aurait pas entachée l’époque actuelle, sa veulerie, ses renoncements. L’homme qui a écrit ces vers a tenu à conserver l’anonymat. Pour paraphraser Vigny et sa Bouteille à la mer, « Il tient dans une main cette vieille campagne » dont il sait le luxe. A vous de l’apprécier :

 

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Qui sait ?

Notre mère avait dit de garder ce refuge
Pour les jours de détresse ou de calamité,
Or personne ne pense au retour du déluge,
Personne n'y croit plus, mais moi je dis « qui sait? »

Lorsque viendront les jours où l'Afrique et l'Asie
Se seront essaimées par nos villes par millions
Et qu'insidieusement, ou bien par tyrannie
Se seront répandues leurs mornes religions,

Paris débordera sur la Beauce et la Brie
Chartres et Tours ne feront qu'une même banlieue
On cherchera en vain à trouver un abri
Regrettant le bon temps que connurent nos aïeux.

Notre Dame, qui sait, aura son minaret,
On refera qui sait, la queue au  ravito
Mais à B… l'église gardera son clocher
Les légumes au jardin pousseront à nouveau.

Quand seront épuisées nos sources d'énergie,
Que pour se réchauffer il faudra faire du feu,
L'âtre sera toujours là pour des brûleries
Et l'on fera encore rouler le vélo bleu.

Qui sait s'il s'agit là de vaines conjonctures
Pour des demains lointains et des temps hasardeux...
Mais aujourd'hui déjà,  dans sa douce verdure,
Le calme charentais est un luxe fabuleux.

Juillet 2006

09:39 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : poésie, littérature, charente, vigny | | |

dimanche, 22 mai 2011

Artémis

Mai, beau mois pour un convalescent : Le taulier reconnaît modestement qu'il est un peu fatigué en ce moment. C'est pourquoi il a demandé du renfort et est ravi d'héberger ce sonnet,  à la manière de Gérard. Mais ce n'est pas du Gérard, c'est du Benoit. Voyez-plutôt : 

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« Ils reviendront, ces dieux que tu pleures toujours ! »  (Delfica, Gérard de Nerval)

 

La nature périt. L’harmonie est perdue.

Artémis ! Es-tu morte ? Ah ! C’est la voix du sang,

Ce flot noir dans mon crâne, cette hydre dansant

Qui me crie : « Oublie ! Crains le mythe, âme éperdue ! »

 

Paix ô torrent sans fin ! Reptile dans ma tête,

Tais-toi ! Serpent, redevient Caducée ! Seigneurs

Divins, dans les songes d’Endymion le pasteur

Plongez-moi ! Nuit, descend dans ma crypte secrète !

 

Mille bras me bercent. Des racines d’airain

S’étoilent. L’aigle roi siffle. Un voile se peint :

– Le sourire du ciel sur l’argentine mer –

 

De fer et d’or, en moi l’ineffable liqueur !

Ce feu soigne mon âme mais creuse mon cœur :

Hélas Artémis ! – Déesse –, tu es chimère.

 

Benoit Méheux.

09:23 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : poésie, littérature, gérard de nerval | | |

mardi, 19 avril 2011

Un monde simple ?

Est-il si vain de croire, contre toute évidence - que nous vivons dans un monde simple ? Cela permet pourtant de passer au-delà de bien des signes. Un monde simple, c'est-à-dire un monde dans lequel les choses iraient de soi, couleraient de source, suivraient leur pente sans perdre leur fil, un monde tel qu’il fut nous interdit, dès l’enfance, d’y séjourner pour de bon.

L’actualité permanente, comme disent les chaînes de télé, contredit ce genre de vœu pieux formulé en nous par de lointaines comptines. Même si le diable, celui qui divise, est bien là, règne en maître, faisons cependant en sorte qu’elles gardent, ces ritournelles, la vie solide.

Il appartient en effet à chacun d’entre nous, s’il juge le festin sur terre encore digne d’attention, de tirer la chaise sous ses fesses, d’y emplir son verre et de s’y attabler à nouveau, entouré de si étranges et si nouveaux convives.

Et de comprendre une fois de plus que ce qui sépare ne brouille pas les hommes du ban entre eux, mais bien plutôt les éclats de leurs rues et de leurs mots en chacun d’entre eux, lieux-dits par lesquels les jours confus ont filé jusqu’à les conduire ici. 

littérature,poésie


08:36 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : littérature, poésie | | |

samedi, 09 avril 2011

Jeux de maux

Le dénuement du dévouement laisse percer la sainteté à travers chaque pore. Certaines figures en sont ainsi tout éclairées jusqu’à l’heure du dénouement du dévouement. C’est alors qu’en elles, le dévouement au dénuement devient le plus extrême, forçant l’admiration jusqu’au vertige, jusqu’aux Cieux.

Le dénuement du dénouement serait ainsi la mort dans sa matérialité la plus décharnée, la plus strictement physique. L’on imagine ici les gisants médiévaux aux membres plus fluets que brindilles. Cela fait frémir. Soit.

Mais combien pire fait frémir le dénouement du dénuement. Car c'est alors une vie emplie de misères et de maux extrêmes qu'il faut imaginer alors, existence traînée jusqu’à sa fin rendue par contraste presque heureuse, sorte de Deux ex machina venu desserrer l’étau insupportable.  

Dans ce cas de figure,  le dévouement du dénouement, venu rompre l’essor fatal d’un destin sans apprêt, apparaît presque total.

 

 

littérature,poésie,jeux de mots

Caravage, Lazare

11:07 Publié dans Des poèmes, Là où la paix réside | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, poésie, jeux de mots | | |

mercredi, 06 avril 2011

Au soir

Les femmes sont nos maisons

Qui nous quittent un soir

Et nous restons sans toi. 

 

 

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21:55 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : littérature, poésie, soir | | |

vendredi, 04 mars 2011

Pont Lafayette

 

Tu coupes le Rhône par un pont assez veuf

Aux parapets verts et bas et neufs :

N’est-ce point là qu’il y a de nombreuses années

Tu as voulu sauter ?

 

Le site est aussi large qu’en ce temps-là ;

Le fleuve un peu plus sale,

Le ciel tout juste plus pollué,

Qu’importe que beaucoup de passants aient changé de têtes et de tenues :

 

Ceux-ci passeront à leur tour.

Te dis-tu : tout passe, c’est leur cortège.

Quel privilège, encore, devant toi,

Que cette façade et ces trois dômes,

 

Et la colère que tu ressens,

Plus mûre, plus saine qu’à l’époque,

Est plus construite mais plus vaine,

C’est le mot qui te vient, ainsi qu’insupportable :

 

Pourquoi te demeure aussi insupportable

Cette idée qu’en hôtel cinq étoiles

On vienne à changer ce vieil hôpital ?

A l’ombre de quelle croix aller mourir désormais ?

 

On n’arpente cette presqu'île que pour acheter,

Traîner en bandes, zoner,

Quand la banlieue ne vient pas y casser des vitrines,

Elle les lèche, et puis rien d’autre.

 

Le luxe t’est une offense et tu voudrais d’un coup de tête

Comme celle de Zidane sur Materazzi

Défoncer les vitrines du magasin Z… ,

Te voilà non loin des chapelles aux saints bas, assoupis.

 

Le quai se disait Bon Rencontre

On dit l’église encore Bonaventure

A quelle bonté rêves-tu donc, tu as tant rêvé là,

Tant sont morts, et quid de meilleur ?

 

Tu prends l’entrée d’un autre pont

Où piaille contre toi le vent des mouettes.

Sur une carte postale de la Belle Epoque, tu te souviens

Qu’une marchande de journaux se tenait là

 

Son tablier est bordé de dentelle piquée de cabochons

C’est sur ce pont qu’en 68

Un camion écrasa un commissaire.

Toute la presse de mai en parla.

Par là le Rhône est moins large que là-bas.

 

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00:39 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : pont lafayette, lyon, littérature, poésie | | |