samedi, 30 juin 2012

Un temps où la race sonnait à travers un petit nombre de phonèmes exemplaires

 C’est bien que la France ait été éliminée de l’Euro. Comme ça, les Français vontroland barthes,tour de france,pierre giffard,littérature pouvoir se concentrer un peu sur leur véritable sport national, même s’ils n’ont pas pour l’instant un champion qui y excelle. Pierre Giffard (1853-1922), rédacteur en chef du tout premier magazine sportif, Le Vélo et inventeur de l’expression « la petite reine »  en fut le lointain inspirateur. Comme Maurice Garin, le premier gagnant du tour dont il est aussi question ICI, il portait de fort belles bacchantes.

Fut un temps (les coureurs qui s’engageront sur les route aujourd’hui n’étaient pas nés) la signification régnait partout, et Barthes déchiffrait le Tour comme une épopée. Barthes a écrit pas mal de conneries, exemple celle-ci : « Les noms des coureurs semblent pour la plupart venir d’un age ethnique très ancien, d’un temps où la race sonnait à travers un petit nombre de phonèmes exemplaires ». (1) C’est l’époque où Barthes lisait mal et trop Proust, et s’écoutait beaucoup réfléchir : « C’est dans la mesure où le Nom de coureur est à la fois nourriture  et ellipse qu’il forme la figure principale d’un véritable langage poétique » (1) Appréciez aussi : « Le coureur trouve dans la Nature un milieu animé avec lequel il entretient des échanges de nutrition et de sujétion ». (1) En fait, les véritables poètes du tour en ce temps là en étaient plutôt les chroniqueurs. Et si le Tour ne fut jamais une épopée, du moins fut-il l’un des premiers événements sportifs à intégrer le calendrier sportif qui structure désormais les sociétés comme jadis le calendrier religieux.

Ainsi, au temps des transistors Philips, plages, bords de lacs, de rivières et d’étangs de juillet résonnaient de leurs envolées plus ou moins vibrillonnantes selon le coup de pédale du coureur échappé. Ensuite, c’est la télé qui a pris le relai et nous eûmes droit aux prises de vue d'hélicoptères accompagnées de commentaires culturels sur le château de Madame de X que le peloton enrobe gracilement d’un oblique lacet ou le petit pâté aux grives qu’on déguste dans le restaurant devant lequel il se relance. Depuis, les grassouillets du bide peuvent -luxe suprême et pervers – s’échiner sur leur vélo d’appartement devant leur écran en suivant les leçons des successeurs de Robert Chapatte qui lisent leurs fiches. Le tour de France dans son salon. Encore une supériorité du vélo : essayez donc de vivre ça devant une finale de foot ou une descente de ski.  Finalement,  la petite reine porte bien son nom.

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Le Vélo, premier magazine de la presse sportive nationale

1 et 1 et 1 : Barthes, Mythologies, 1955, "le tour de France comme une épopée"

 

vendredi, 29 juin 2012

La typographie moderne par Robin Kinross

 Publié en 1992, l’ouvrage de Robert Kinross, Modern Typography, connait enfin une version française accessible grâce à Amarante Szidon et aux éditions B42 qui viennent de la publier ; La typographie moderne a intéressé le lecteur intrigué que je suis pour plusieurs raisons :

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La qualité de l’essai, tout d’abord. Du classicisme de l’abbé Jaugeon au radicalisme de Jan Tschichold, de l’aventure du romain du roi à celle de la Kelmscott Press, de l’âge d’or des imprimeurs à celui du do it yourself et des fontes numériques, j’ai suivi avec intérêt la naissance successive de tous ces caractères dans lesquels s’énoncèrent au fil des siècles les textes sacrés et les horaires des trains, la littérature et le commerce. Robert Kinross parvient à nous faire comprendre par quels cheminements qui engagent aussi bien l’attachement à la tradition que la volonté de progrès, le collectif que l’individu, la création typographique s’est développée de génération en génération. Il montre aussi comment, via la division du travail intrinsèque aux ateliers comme via les rêves artisanaux de retour à l’âge d’or des écrivains et des poètes, la typographie a toujours été au cœur  du développement du monde occidental, tant dans son pragmatisme que dans ses utopies.

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Les exemples iconographiques que propose l’ouvrage constituent un deuxième intérêt, avec 25 planches suivies d’un commentaire des sources  La treizième ici reproduite est consacrée à Dwiggins et à son manuel de dessin graphique paru en 1928, et dans lequel il résume 20 ans de labeur. Pour Kinross, Dwiggins représente un exemple significatif et l’application des valeurs traditionnelles à de nouveaux travaux issus de la vie moderne. « Le modernisme est une réaction naturelle et saine devant une surenchère de traditionalisme » déclare-t-il à propos de la création de son caractère Métro. C’est ce lien subtil entre chaque dessinateur et chaque caractère, à travers un contexte historique à chaque fois brièvement replacé, que Kinross parvient bien à expliquer. Je voudrais citer aussi ce qu’il dit d’Eric Gill (‘Solko s’écrit en Gill  sans depuis quelques mois)  « il fut un ouvrier avec les droits d’un ouvrier,  le droit de concevoir ce que je réalise, et les devoirs d’un ouvrier, le devoir de réaliser ce que j’ai conçu. ».

Le dernier intérêt de ce livre de 279 pages, spécialement pour des étudiants, c’est enfin la trentaine qu’il consacre à une bibliographie riche et sélective. Pour ces trois raisons, quel que soit l'intérêt qu'on porte à la typo, une vraie originalité serait de faire de cet essai vieux déjà de vingt ans un livre de plage, le succès de l'été...

 

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Robin Kinross

La typographie Moderne, un essai d'histoire critique, Ed B 42, 22 euros

 

 

 

mercredi, 27 juin 2012

Mes excuses

Après sa sortie digne d’une cour de collège, le footballeur Nasri, l'air idiot comme un sale gosse qui a dérapé, vient de présenter ses excuses sur son compte twitter. Dans le goût de ce début de siècle, les excuses. Il y a peu, Michel Platini s’était lui aussi excuser pour sa blague sur les Bleus (prémonitoire ?) :« ’il faudra compter sur les Français s'ils descendent du bus ». Ribéry et sa clique de milliardaires avaient fait de même, on s’en souvient, après leur ridicule sketch africain.

DSK avait lui aussi présenté ses excuses à TFI, dans une parodie grotesque de Clinton les présentant sur CNN. Delarue, qui ne veut pas donner le mauvais exemple, présenta aussi ses excuses en affirmant qu’il croyait à une « deuxième chance ». Pour tenter d’éviter sa démission, le président allemand Christian Wulff s’était lui aussi excusé publiquement après l’obtention d’un prêt immobilier avantageux auprès d’un couple de riches entrepreneurs. Pour ses propos d’un autre siècle sur les nègres, Jean Paul Guerlain avait dû faire de même. Partout, on s’excuse. Cela vire à la pantomime des gueux, pour paraphraser Diderot. Manière de souligner le droit généralisé à l’irresponsabilité et à l’indécence : lors de la dernière campagne, à gauche comme à droite, on exigea aussi des excuses après s’être traité de divers noms d’oiseaux. Ségolène Royal, dame patronnesse excellentissime, demanda un jour de décembre 2012, en raison du blocage de milliers de franciliens sous la neige, « des excuses publiques du gouvernement » de droite de l’époque. En 2010, Obama avait lui-même présenté les excuses des Etats-Unis à… Kadhafi. En juin 2012, c’est l’OTAN qui s’excusa à son tour pour la mort de civils afghans touchés lors d’une frappe aérienne. 

Ce qu’on appelle « la culture de la repentance » (mon Dieu, qu’est-ce que la culture vient faire là-dedans ?), on passe au stade supérieur : Guillaume Pépy, président de la SNCF, a présenté ses excuses pour la participation de l’entreprise à la déportation des juifs. Chirac, champion hors catégories de la repentance, avait présenté au nom de la République ses excuses en 1995 pour le gouvernement de Vichy. Il faut aussi se souvenir de Taubira et de la traite négrière en 2001 (qui fit, au passage, l’impasse sur la traite négrière arabo-musulmane), de Sarkozy et le génocide arménien cet été, pour lequel la Turquie a demandé… des excuses.

A la fin, on finit par se demander ce qui horripile le plus, du crachat ou de l’excuse : 

Et l’on s’interroge. On se demande à l’occasion de quel événement ce cortège cynique et baroque d’opportunistes faussement repentis, d’indécents publics, d’adeptes du contrat éternellement reconduit finira par lasser l’homme de la rue. Combien faudra-t-il de gosses flingués pour un mauvais regard, pour que commence à être remise en cause cette mièvrerie ambiante qui, à l’extrême pointe de son ombilic rhétorique, nie le crime aussi vertement que le châtiment, dans un monde du trop grand nombre où triomphe toujours le plus fort. 


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lundi, 25 juin 2012

Mourir d'aimer

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A première vue, l’affiche dégage quelque chose de vraiment manichéen. Tout comme le titre lui-même. Cette rose rouge aux pétales dispersés sur cette fiche de prisonnier, ces photos (face et profil) d’Annie Girardot dans le rôle de Danièle Guénot : la fiche et la rose, telles deux univers inconciliables. Tout en réactualisant les grands mythes amoureux, le film dénonçait la violence sociale faite à l’amour et les aspirations de la société à de nouvelles formes d’individualisme. L’affaire Gabrielle Russier venait de défrayer la chronique, Pompidou s’étant lui-même même fendu  de citer les femmes tondues de l’épuration à travers quelques vers d’Eluard.

Si simple paraisse l’intrigue, le film de Cayatte brassait du politique, du collectif : on y parlait dans un langage accessible à tout le monde des formes traditionnelles d’autorité, modernes de résistance ; de cette double contrainte qui régit tous les rapports sociaux : l’ordre et le désordre, le pouvoir de l’amour et celui de la Loi, la jeunesse et le vieillissement, la lutte et la résignation, l'idéal et la nécessité. On dirait, à le revoir aujourd’hui, que ce film a un pied dans l’ancien monde et un pied dans le nouveau. Ce n’est pas vrai seulement de l’interprétation des deux acteurs, morts aujourd’hui (Bruno Pradal en 1992 et Annie Girardot en 2011), des utopies et des double-discours fraichement engendrés par mai 68 et ses contre coups dans la société (l’une des réussites du film de Cayatte étant de faire du père un communiste, justement, allié aux pères fouettards de droite les plus conventionnels, juges, proviseurs, policiers)… Cela l’est aussi des bagnoles (2cv, 4L, tubes Citroen pour les fourgons de police), des juke-boxes et de la typo des cafés, des chignons des femmes de notables, de l’intérieur de la librairie comme de celui de l’appartement : un monde d’après la guerre et d’avant la crise se lit dans ce film que la chanson d’Aznavour magnifia en l’une de ces mythologies transversales de l’après 68 et de l’avant 81.

Sur la vidéo qui suit, des photos du film accompagnent la chanson d’Aznavour, Désormais


dimanche, 24 juin 2012

Les billets roses

Si habitué à sillonner rues et ponts de cette ville, si familier de sa lumière aux parfums tout de pierres et d’eau, Guillaume, qui venait de croiser un régiment de cuirassiers se dirigeant vers le centre, n’avait eu aucun mal à conserver l’air impassible et le pas juste un peu pesant de l’ouvrier las de ses heures et regagnant son logis. Maintenant, il longeait le cul de la primatiale arcboutée, la noirceur de ses pierres arcboutée sur des siècles lointains. Il bifurqua sur la droite. Plus que cent mètres à parcourir.

Ses vieux ! Chacun avait bossé trop dur. Au fond de l’étroite place mal éclairée, l'enseigne en lettres capitales brunes d'un café. Un simple pas. Le faire, encore celui-ci, sans prendre l’air bancal de l’ivrogne, ça devenait ardu. Les hommes en uniformes avaient tourné au coin. Guillaume jura, s'agrippant dans la poche de sa veste en calicot à une liasse de papier rose, humide et chaude. Ce qui pleurait en lui, comme au fond d’une grotte dure : Ses vieux, bêtement, non seulement avaient triméé dur, mais tous s’étaient aussi juré de suer pour quelque chose qu'il parviendrait, lui, à tenir entre les mains.

 

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Il serra durement la machoire. Un vieux garçon aussi douillet et délicat que monsieur Anselme ne venait-il pas, lui, d’encaisser tout net un couteau en plein abdomen ? Une seule crispation des lèvres, l’une mordillant l’autre, sur ce visage habitué à sourire aux clients. Puis une chute lente, sans un mot, sans un cri, le sourcil haut. Une chute inepte et molle derrière le vieux comptoir en merisier où s'était dévidé le fil de son existence, de l’autre côté de la Saône.

Guillaume avait traversé tout le pont. Presque parvenu chez lui, sa respiration défaillait. Impression saugrenue que ce qui n'avait jamais failli venait à se dérober. Cette liasse de papier dont avec les doigts il pressait la matière, ces carrés roses à l'aura magique, ce pouvoir sur lequel, pourtant, tous disaient qu'ils comptaient...

 

Pour tout salaire, ses vieux ne possédaient plus désormais qu’un simple monticule. A peine plus haut qu’un labour, leur modeste relief : Leurs tombes de pauvres. Comme le disait l’Oncle Maricoud à chaque fois qu’il était fin saoul, depuis que l’Eglise s’était maquée à la Banque et la Banque au Parlement, restait plus au peuple qu’un Dieu aussi pauvre et impotent qu'il avait été bon. Guillaume cherchait à happer de l'intérieur sa respiration : Ce chagrin qui lui nouait la gorge, cela se pouvait-il que s’y nichât encore le sacré-Coeur Christ, malgré tout ? Dans la rue obscure, seuls, quelques opaques godets de suif. Il distinguait mal, chaque pas sur le pavé coûtant l’effort de dix, de cent. Il ne se cramponnait plus qu’à cette liasse humide et rose, songeant à son fils. A son fils et à Lisa. Il devait y en avoir pour un bon paquet là-dedans. Un bon paquet, nom de Dieu.

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A l’autre bout de la ville, dans le salon de la Préfecture gisait le cadavre d’un autre homme, lui aussi poignardé. Avec la chaleur qui pesait sur la folie de cette nuit de juin, la peur et la colère s'étaient emparées des gens dès l’annonce de l’attentat. Les anarchistes ! La populace excitée courait partout, au gré des rumeurs. Un café, dans lequel on ne trouvait plus rien à boire, flambait. Un mot seul hantait les esprits et courait les palais : anarchie. On ne savait pas s’ils avaient mis la main sur l’assassin du Président de la République. Le bon maire-chirurgien, le bon docteur Gailleton  parviendrait-il à le sauver ? En attendant, n’importe quel basané faisait tout aussi bien l’affaire : les Italiens n’avaient qu’à bien se tenir.

Et Guillaume qui, sentait qu’avec le liquide chaud qu’il contenait dans sa main, ses forces lui échappaient, se mit à penser à cette étrange communauté de destins. Cela l’avait-il surpris aussi peu que ça le Président Sadi Carnot ? Sûrement pas prévu, non plus, de quitter la scène par la tiédeur de ce soir-là ! La lame aurait heurté une côte, et puis touché quoi de vital dans ce sac, là dedans ? Guillaume n’avait vu venir ni le coup ni le visage de celui qui l’avait asséné, se détachant brusquement du groupe et de la foule, là-bas, de l’autre côté du pont. Idiots d’hommes ! Sales idiots d’hommes ! Le prendre, lui, pour un Italien : Guillaume n’avait alors songé qu’à rester droit pour cacher son butin. Comme, sans doute, le Président, dans son cabriolet doré, n'avait dû songer qu'à rester fier. Rester droit et avancer.

Idiots d’hommes, « ils ne savent pas » - elles prenaient, ces paroles du Crucifié, tout leur sens, devant cette rue vide dans laquelle il commençait à tituber comme un idiot. « Ils ne savent pas ce qu’ils font. ». Mais toucher quoi de vital ? S’il pouvait tenir au moins jusqu’au café ! Toute la ville battait à présent au rythme du cœur de Sadi Carnot, le sien pouvait bien lâcher, qui s'en soucierait ? Mais pardonner comment ? Et au nom de quoi ? Au café, au moins, s'il parvenait à s'y traîner, quelqu’un irait prévenir Lisa. Et s’il était trop blessé pour se joindre à elle, alors elle déguerpirait comme ils l’avaient prévu, mais seule avec le petit. Quant à lui. Tel un ivrogne réjoui, tremblant de sueur, il serrait à présent son magot : Un bon paquet de francs en billets de mille et de cinq mille ! En coupures toutes neuves, comme ni les aïeux qui dormaient sous leurs monticules, ni lui-même jusqu’alors n’en avaient jamais vu. Poser tout cela, enfin, poser tout ça sur la table en bois de la cuisine, sous son nez à elle, afin qu’elle les compte de ses beaux doigts. Tranquilles pour toujours.

 

Des vies, il leur aurait fallu, à elle et à lui, des vies à trimer comme des mules, pour un jour être à même d’en compter autant. Des vies droites, mais vides et sordides. Des vies sans ménagement, sans plaisir et sans pause. D’un geste, il venait, comme on rompt une malédiction, de les délivrer de cette gangue. De quoi faire un bon départ et prendre une jolie route dans la République que leurs députés bâtissaient depuis deux décennies à Paris. Suffisait juste de résister encore un coup, une dernière fois à la douleur qui lui tétanisait et l’épaule et le bras, de se traîner jusqu’au bout de cette rue en gardant l’air innocent du type honnête qui rentre à la maison, comme chaque soir. Cette force désolante, humiliante, abominable, l’argent, voilà qu’il la tenait entre ses doigts, enfin, domptée.


Dans cette soirée caniculaire de juin, la rue Saint Georges était aussi vide que belle. Du bonheur l’envahissait en songeant à son fils, à Lisa, tirés d’affaire, désormais. Quelques cris, quelques hennissements de chevaux, la clameur de lointaines manifestations, là-bas. In Deo Gratia ! Aussi pauvre et impotent que bon : sacré idiot d’oncle Maricoud ! Un sanglot en lui, toutefois, comme si les aïeux lui reprochaient d’avoir rompu en dévalisant ce grigou d’Anselme le fil sacré du travail et de l’honnêteté, d’avoir pour ce paquet de billets de mille jeté tout leur honneur à l’eau,


Sa paume contre la liasse de papier était humide et chaude. Ni le coup tomber, ni le visage absurde et exalté, rien. Il n’avait rien vu venir. Ça alors ! Comme si l’une mordait l’autre, une simple crispation des lèvres. Et puis, comme un buste qui, simplement, bascule de son socle, le vieil Anselme, inepte et mat, avait dégringolé derrière le comptoir en merisier contre lequel il avait passé tant d’années insignifiantes à attendre le client. Etait-ce aussi simple que cela, la mort d’un homme ? Guillaume, qui essayait de savoir à combien de mètres il se trouvait encore de la lueur du café, s’était immobilisé. Il s’aperçut qu’il ne pouvait guère faire un pas de plus. Dans le logis du vieux, il n’avait pas eu de mal à en trouver une dizaine de ces coupures magiques qu’il ôtait maintenant de sa poche : y jeter un coup d’œil, au moins, avant de claquer.

C’était de beaux et larges billets roses, bordés d’un cadre bleu, rectangulaire pour les coupures de mille, ovale pour celles de cinq cents. De belles images pieuses peuplées d’allégories républicaines. Les billets des riches. Les majuscules enneigées de la Banque de France y tourbillonnaient, et, dans les médaillons, des petits personnages souriaient niaisement, comme si on les prenait en photo. Quand même, la fortune que ses doigts tenaient, là, devant lui ! Tout imbibé de rouge, le papier était gluant, et les coupures collées les unes aux autres. Les vieux, ses vieux à lui, combien de temps leur aurait-il fallu se saigner aux quatre veines pour palper une telle somme ? Hein ? C’est Lisa qui allait être ravie ! Et Pascal, le petit Pascal, tiré d’affaire !

Il chercha sa respiration pour faire un nouveau pas. Plus que cinquante ou soixante mètres. Il cherchait sa respiration, accoudé contre un porche. La douleur, cette douleur, ces douleurs. Dans l’air de juin de cette soirée qui avait été si foutrement caniculaire, il songea une dernière fois à Lisa, à tout son amour, à cet enfant. In Deo Gratia ! Il chercha une respiration qui ne vint pas. Rue Saint Georges, à quelques pas de sa maison, Guillaume tomba, foudroyé. Cela fit un bruit sourd, puis s’élargit une mare rouge, qui brillait sur le pavé.

Ce soir du 24 juin 1894, Sadi Carnot, quatrième président de la jeune et troisième république française avait été assassiné à Lyon par un jeune anarchiste italien du nom de Caserio. Guillaume ne fut pas la seule victime des règlements de compte et des crimes gratuits qui troublèrent le calme ordinaire de la ville. Trois jours plus tard, Casimir Perrier, son successeur, était élu à l’Elysée, tandis qu’on enterrait le marchand Anselme, un marchand de la rue Mercière assassiné, dont si peu de gens se souciaient que la police classa le dossier après un semblant d’enquête. Quelques billets qu’on ne retrouva jamais avaient disparu dans son tiroir-caisse A l’aube du 16 août, le mois suivant, devant la prison Saint-Paul, à l’angle du cours Suchet et de la rue Smith, tombait la tête de Caserio. 

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samedi, 23 juin 2012

Nouvelle bannière

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Les bannières auxquelles vous avez échappé 

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mercredi, 20 juin 2012

Dater sa colère - Solko a cinq ans

J’aime vraiment cette idée de dater sa colère, suggérée par Baudelaire dans son célèbre texte Fusée. Dater sa colère, c’est l’envisager comme une histoire. Lui attribuer un début et peut-être aussi une fin. Solko, ce blogue, est né un jour de juin 2007 – cinq ans déjà –d’une colère diffuse, confuse : une colère politique issue non pas de l’élection de Sarkozy, (président contre lequel tant de blogues furent créés - Sarkofrance est mort avant-hier), mais contre le hold-up électoral du NON à  la Constitution Européenne auquel Hollande, cet espèce de SarkoII, a contribué à l’époque à part égale avec son PS droitier. Une colère esthétique contre l’euro, monnaie sans hommes ni femmes. Une colère existentielle contre la médiocrité des temps, contre ma propre médiocrité, englué dans un quotidien de moins en moins satisfaisant. Une colère contre l’indécence de ces temps.

J’avais écrit un polar il y a longtemps, polar dont le héros, à peine sorti de l’adolescence, après avoir rêvé d’une vocation monacale, s’était fait justicier. Un mauvais roman empli de clichés, mais le nom du personnage, Solko, m’était resté. Et comme il favorisait un bon référencement sur Google, ce blogue prit ce nom.

Et voici qu’il a cinq ans aujourd’hui et que je relis, une fois de plus, ce beau texte de Baudelaire.

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mardi, 19 juin 2012

Jazz à Vienne, swing d'un légionnaire

Le centre d’une ville sera toujours sa cathédrale. Voici celle de Vienne, dédiée à Saint-Maurice. Je passerai devant tous les matins de cette semaine, en sortant de la gare, avant de rejoindre un centre d’interrogations orales comme il se dit : drôle de bourg millénaire que ce Vienne en vis-à-vis de Saint-Romain-en-Gal, de l’autre côté du Rhône. Quand le rectorat vole au chevet de la communication de la municipalité ; le lycée du coin se retrouve rebaptisé Ella Fitzgerald, en référence au festival Jazz à Vienne, qui remplit chaque année le théâtre antique. La région swingue. Ce qui s’appelle filer d’un monde à l’autre, de l’orgue au saxo.

 

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En longeant les rues centrales, je retrouve sur les enseignes toutes sortes de vieilles typos, comme dans un croustillant feuilleté d’époques. Les décennies s’empilent sur les boutiques tout comme les siècles sur la cathédrale, sa façade elle-même, toute parcheminée. Les villes européennes nous donnent du temps à lire. Toutes bancales soient-elles, c’est ce qui les rend bien plus propices à la promenade que les villes américaines. Si on s’y perd, c’est rarement dans l’espace, et toujours dans le temps. Celui de leur légende.

 La colonie romaine qui fonda Lyon un peu par hasard, au gré d’une halte à Condate (ce qui est aujourd’hui les bas des pentes de la Croix-Rousse) ne venait-elle pas de Vienne ? Et très curieusement, ce légionnaire romain (un légionnaire de l’envahisseur, ne l’oubliez-pas), ce Plancus, dépêché là ou plutôt mis au placard par Auguste, voilà que mon pas emboite le sien dans je ne sais quelle rêverie… Quelques générations in fine nous séparent. Fonder ? Coloniser, plutôt, car les érudits locaux n’ont jamais été très regardants en matière de sémantique, c'est ça, de l'âme soumise.

Je m’arrête à une boulangerie, j’achète un petit pain au chocolat… Je songe à Munatius Plancus, le légionnaire, flirtant du regard les quelques ruines éparpillées ; Gallo-romains puis burgondes, ici quelques reliquats, rien qu’une putain de forêt inculte jadis, à grand peine agrippée à de vieux sédiments hercyniens, un abri précaire : On peine à imaginer tout ça, désormais, les technos-pingouins que nous sommes et puis les affiches de juillet à venir, le programme en téléchargement ici

Je traverse le puissant Rhône, que tout cela indiffère. Les interrogations du matin commencent, la candidate s’est pomponnée. Foutu métier, quand même. Servir ? Mais à quoi ? Les légionnaires, partout, que nous sommes devenus. Ayant respiré la poussière presque insignifiante des commencements même de l’Europe toute romaine, avec ce peu de fil qui nous lie à l’Histoire, passer le pont du doute et se retrouver sur l’estrade infiniment frêle d’aujourd’hui. J'écoute ce qu'elle a à nous dire, nous, son jury.

lundi, 18 juin 2012

Une Royale, sinon rien

Rien qu’à l’idée de redevenir un journal d’opposition, on se frotte les cinq doigts de chaque main au Figaro. A Libération, en revanche, on pavoise beaucoup moins, gardant en tête le sort du Matin de Paris fondé en 1977 par Claude Perdiel et qui, après avoir fait la campagne de Mittérrand en 81, ne survécut pas à sa réélection et rendit l’âme qu'il avait sévère en 1987. Alors, pour ne pas devenir le torchon du président, ce qu’il fut jusqu’à l’extrême ridicule pendant sa campagne, Libération se permet d'égratigner son icône,  une fois la « gôgoche » installée au pouvoir, histoire de conserver sa « culture de l’insolence » comme me disait un jour non sans rire je ne sais plus quel thésard mal rasé avec qui je prenais autrefois le RER B de Denfert à Tremblay pour aller exercer un dur métier dans des bâtiments préfabriqués et emplis de sales momes.

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Première page : à gauche et sur fond rose, Ségolène brille par son absence aux côtés de son ex compagnon aux grands pieds désormais président. Ne demeure que son nom, son nom royal, seul et majestueux en grandes linéales blanches, un peu comme sur une pierre tombale en guimauve. Placé juste au-dessus, le rouge du logo  ferait du coup presque passer la feuille de choux de Demorand pour un libelle de Lutte ouvrière. Ce à quoi, du temps de Giscard et de Sartre, elle tentait de ressembler. Une presse de la vraie gauche. Contestataire et subversive. Critique et solidaire. Avec des choses à dire pour de vrai dans un courrier des lecteurs very open.

A tel point qu’on se demande de quelle bizarre maladie est atteint ce type désarticulé sur le bandeau gris de droite, engoncé dans un costume trop petit, les paluches trop balourdes, l’air falot, ce qui lui donne un air de Bourvil en train de jouer un principal de collège ou de Fernand Raynaud débutant, prêt à entrer en scène dans la rude profession de démarcheur au porte à porte. A côté de tout ce rose, lui n’occupe qu’un tiers de l’espace, et l’on croirait vraiment qu’il passait là par hasard, surpris par un halo de lumière en train de se livrer à quelque délit inavouable. Il ne voit pas la vie en rose, lui, mais plutôt en gris et noir ; seule la cravate bleue confère à sa tenue un peu de respectabilité. Appartiendrait-il vraiment à la France d’en bas, comme disait jadis Raffarin, celle qu’on appelle aujourd’hui la France normale ? A moins qu'il joue bien la comédie, ce qui reste possible, Charlot dégingandé dont on fait mine à présent qu'il est là pour cinq ans de se distancier, histoire de vendre du papier.

Il y en a une dont on a beaucoup parlé récemment, première dame pour les uns ou simple journaleuse dans un canard pire que Libé  (Paris Match, vous pensez…), une sorte de Valerie Pécresse en moins cool, c’est tout dire ; il y en une, donc, dont il n’est même plus question sur la Une de Libération, on ne cite même plus son nom, pfuuiit, disparue en hors champ : rose, aurait-elle vécu elle aussi ce que vivent les roses, l'espace d'une campagne ?  Le pouvoir, ça esseule, décidément.

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dimanche, 17 juin 2012

Débat de singes & de signes

Ils n’étaient que signes, et le savaient tous deux :

la lettre et le nombre,

la syntaxe et la monnaie,

la métaphore et le commerce.

 

Quand la valeur de l’or

Ne s’énonça plus que sur le papier,

Le mot fit remarquer à la monnaie :

Tu n’as fait qu'imiter mon arbitraire;

L'homme, c’est par moi qu’il lui revient de s'exprimer !

 

Sans broncher, la monnaie répondit  :

« Ils sont bien trop nombreux, désormais ,

Pour entendre de ta bouche

Ce qui n’a que du sens :

J’ai moi de la valeur !

Quelles sont tes autres armes ? »

              

Le mot découvrit alors

L’éclatement sidéral de son être,

La signifiance à l’infini,

A profusion, silence et musique,

Pensée, engagement, littérature...

 

Studieuse et cynique,

La monnaie observait ce gueux tout en sueur.

« Ta parole n’est que ruse,

Ricana-t-elle enfin :

Mon règne est ce qui est ! »

 

Que dire, qu'écrire, depuis ?

Ce qui n’a plus, nulle part, de sens

Mendie sur les affiches un peu de valeur !

« C’est moi qui  te possède! »

Déclare,  souverainement prostituée,

La monnaie, singe fait signe,

A la lettre, signe fait singe.

21:37 Publié dans Des poèmes | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : littérature, solko, monnaie, anciens francs | | |

Sable savant sur la falaise

1. La réduction du lyrisme à la vitesse ayant brûlé sur le sol toute trace, même infime de l'humide, le silence est tel et demeure si sec qu'on ne boit plus rien. Personne.

2.  Rien ! Au creux des ornières, le long des rigoles, la rétraction des secondes est si perceptible qu'un nouvel arrivant renoncerait à graver l'empreinte même de ses pas : de rocheux socles en ronceux nids, la tyrannie du sec si légitimée que la parole implore en la silhouette de la moindre rugosité. Implore. Seul, l'entrelacs violet du piment bruit de l'assaut de violentes files; fourmis dont les pattes brunes se bousculent en traçant dans le foncé de la poudre des alphabets divagants. 

3. Angles, plis, coins, fentes, aspérités : Plus rien n’est prononcé. De trop cuire, le sol s’est cisaillé. Toute parole s’est restreinte à la volonté du siècle dur. Tout récit, à n’être plus raconté.
Dans le gris de la rocaille, partout régnant, la disparition des temps humides apparaît telle une cérémonie accomplie, par le mutisme de ceux qui les a bus.

4. Sable, ici, Si savant…

Que l’ennui s’est mué en un coma qui se cabre dans la fibre de chaque fossile : Des phares, fidèlement, n’avaient-ils pas veillé sur ces lieux, traçant, féconds, de géométriques figures dans la candeur inépuisable de leur nuit, du rebond de leur fil, à l’horizon, trapèzes ?

5. Ce qu’affronte la falaise ! Tout, tout ce qu’endure son brusque précipice !

L’enquête, à bien mener, coûterait trop d’aveux… Et c’est donc un passé toujours indéchiffrable qui s’astreint sur son front rétracté à l’évaporation : Tant s’effrayait, naguère, en leur rotondité, de leur haute lueur, l’enclos de leur vieux bâtiment ! Le vif de leur effort, c’est l’ivoire de leur tour qui, seul, l’a bien connu.

6. Si la signification des figures qu’ils lancèrent inépuisablement jusqu’à nous sur la lande fut jadis défénestrée par paresse, la falaise a malgré tout appris à survivre au-dessus des décombres dans le voltige mousseux des lueurs ineffaçables :

Charpente ainsi d’un hautain précipice,
Sa torride et sa savante malice
Tancent d’un clin d’œil sec de sédiment
Plaines, prés, champs, puis, là-bas, l’océan.

7. La science de ce sable, ici partout savant, n’aura produit, finalement, en plein cœur de la précarité des saisons, que le coma stagnant des fossiles : Troncs rugueux et tannés devant de béants orifices, crinières excédées des racines au bout des souches déculottées, là où l’humus avait garanti l’inscription solide de la trace et la respiration pleine de charmes de l’enfant. 

8. Parole ôtée à son humide auteur,
Trace d’un simple fil,
D’un art patent, lettres abandonnées,
Epitaphe cuisant d’un vers éteint,
La lumineuse trace des absents pèse
Trop sur ce vers que j’étends …

9 L’aridité d’un lit tari à l’or
Découvre au ciel en bans luisant alors
Ternes parmi l’éclat des galets ronds
Quelques rides lisibles de limon
Souple et perlant écueil pur acrobate
Verbe dont l’ordre est l’éclat qui l’extrait
Vif et naïf de la poussière mate
Du relief de sa courbe où tout se tait

« Mon geste il tue majestueux »
Déclare étagé sur le sol
L’ascèse au trait volumineux
D’un alphabet humide et seul...

 


Solko

(première piublication, septembre 2008)

 

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jeudi, 14 juin 2012

La décadence de Guignol

Puisque nous parlions du père Thomas dimanche, et que nous sommes entre deux tours de législatives, voici un témoignage précieux sur le caveau Guignol du passage de l’Argue à Lyon, et de manière plus large sur la teneur polémique de l’esprit lyonnais, comme on a pu dire à l’époque. Le texte date de 1912.  

passage-de-l'argue.jpg

Il y a foule au passage de l’Argue. L’affiche promet une revue. Salle étroite, au plafond bas, culotté par la fumée des pipes. Les murs s’adornent de fresques sans prétention : l’Ile-barbe, les aqueducs de Beaunant et la place du Gros-Caillou, traités d’un pinceau primitif, à la moderne, font les frais essentiels de cette décoration.

Mais le public n’a d’yeux que pour le théâtre, où « huit décors neufs et quatre-vingt personnages » affirment la munificence d’un impresario qui ne recule évidemment « devant nul sacrifice ». Les changements à vue, les jeux de lumière et les apothéoses se succèdent, ébahissent une assistance qu’on peut croire blasée par les raffinements des théâtres subventionnés et par le luxe des Kursaals.

Depetits cris de femmes chatouillées et des rires gras précisent le caractère du spectacle. Ce Guignol n’est pas pour les enfants. Que les nourrices, elles-mêmes, se gardent d’y rencontrer les militaires : il n’en faudrait pas davantage pour faire tourner leur lait.

Guignol, compère, arbore sur son cotivet un feutre provocant, et son complet marron sort évidemment de la Belle Jardinière. Son linge arrive de Londres. Sa cravate fait concurrence à celle de l’excellent dessinateur Fargeot, l’homme le mieux cravaté de Lyon, comme chacun sait. La commère, qui représente la Presse lyonnaise, est une superbe poupée rose et blonde, couverte de mousseline et de soie. Où-es-tu, brave Madelon, orgueil de nos souvenirs ? Par-dessus quels moulins as-tu jeté ton canezou, ton pet-en l’air de calicot et ton bonnet à tuyaux ? Gnafron laissant au journaliste Bibi les exubérances de la trogne, devient un ivrogne convenable, un viveur élégamment éméché, vêtu d’une impeccable redingote et coiffé d’un dix-huit reflets à la mode.

Ces trois protagonistes nous débitent les potins du jour, nous présentent le succès de l’année. Successivement nous voyons défiler les balcons fleuris, l’Armée du salut, les Ondines, les Aéroplanes, la nouvelle gare des Brotteaux, les briquets automatiques, le four crématoire, l’ermite du Mont-Cindre, M Vial de Vaise, les WC souterrains, que sais-je encore ?

Les actualités sont personnifiées par d’accortes marionnettes qui nous en débitent de vertes, avec leurs petits airs de ne pas y toucher, ne regrettant que d’être en bois et de ne pouvoir -pour cause – nous montrer leurs jambes.

Il faut entendre ces mots à double entente, ces refrains pimentés et ces dialogues polissons, sortir de ces lèvres impassibles, jaillir de ces faces où rien ne trésaille, où pas une fibre ne s’émeut pour dénoncer une pudeur ou nous indiquer une réticence ; il faut voir ces gestes étroits et monotones, faits pour accompagner des sentiments moyens, ponctuer des répliques excessives, des phrases qui n’ont d’ordinaire pour excuse que la verve du corps  souple et la gaîté d’un bras spirituel ; il faut, dis-je, entendre et voir ce Guignol pour connaître la saveur de l’humanité toute crue.

Et, sortant de là, j’ai renouvelé pour mon compte la prosopopée de Fabricius :

« O père Mourguet, ô père Thomas, qu’eussent pensé vos grandes âmes si pour votre malheur, rappelés à la vie, vous eussiez vu la scène pompeuse de ce théâtre créé par vos mains ? Dieu ! eussiez-vous dit, quel est ce langage étranger ? Quelles sont ces pièces efféminées ? Que signifient ces décors, ces clinquants et ces lumières ? Ce n’est plus la Croix-Rousse, c’est Montmartre qui vous amuse ! Ce sont des rhéteurs qui vous égaient ! Les dépouilles de Guignol sont la proie des chansonniers… »

Mais ces lamentations se perdraient dans le désert. Et les deux grandes ombres s’indigneraient vainement. Qui se souvient aujourd’hui du Guignol de la rue Noire, de l’allée des Brotteaux ou du Caveau des Célestins ? du vrai Guignol guignolant que créèrent de toutes pièces, vers l’an 1845, ces deux hommes de génie auxquels on n’a point élevé de statue ? Qui se rappelle du type de canut gouailleur et bon enfant, quelque peu bambocheur, à la fois naïf et sceptique ; pratique aussi, mais serviable, et toujours joyeux, dans le bonheur comme dans l’infortune, que nos pères applaudirent en foule dans la petite baraque du pont Morand ?

Qui se rappelle ? … Mais il n’y a plus ni canuts, ni Guignol. Il n’y a plus que le café-concert.

Marrons de Lyon,  Henri Béraud, 1912