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lundi, 28 avril 2008

DOM MABILLON

Dans son traité des études monastiques (1691), Dom Mabillon, le malicieux,  évoque au chapitre 14 la nécessité de tenir des recueils (des collections) de citations "pour y écrire les choses remarquables qui se présentent dans la lecture afin de ne les perdre pas tout à fait, et de ne pas les abandonner à l'aventure d'une mémoire infidèle ou chancelante." Ce matin, au point du jour, alors que les premiers bus à perches strient l'obscurité jamais parfaite dans la ville et rompent le silence jamais atteint par la cité, je cède à ce conseil âgé de plusieurs siècles et je note dans mon carnet cette citation du bon disciple de saint-Benoit : "Le pays des lettres est un pays de liberté où tout le monde présume avoir droit de bourgeoisie".

samedi, 26 avril 2008

Kantor et Mallarmé

Du 25 Juin au 25 juillet 1986, Tadeusz Kantor a dirigé un séminaire à l’Ecole d’Art Dramatique de Milan. Chanceux furent les douze élèves qui y participèrent. Chanceux, ô combien ! « Les Artistes doivent étudier, découvrir, reconnaître et laisser derrière eux les régions conquises. » Le texte de ces  12 leçons, dites « de Milan » existe, on le trouve dans la collection Papiers d’Acte Sud.: « Votre étude ne sera pas scolaire, elle doit être créative », dit-il en apéritif aux douze chanceux présents ces jours-là. Un artiste assène Kantor, «  n’est pas un professionnel comme un autre ». Pire : «la professionnalisation théâtrale de plus en plus marquée conduit à sa défaite (il parle alors du théâtre en général). » Pour lui, rien n’est pire que cette assurance froide, lucide et somme toute irréprochable du technicien qui en effet est devenu maître de son art.  Cette mise en garde contre l’acteur professionnel rappelle un peu le dégoût  qu’exprimait au début de l’autre siècle Anatole France dans  une bonne vieille phrase de spectateur, à propos du Guignol de la rue Vivienne et de ses comparses en bois et en tissu : « Je leur sais un gré infini de remplacer les acteurs vivants. Les acteurs vivants me gâtent la comédie. J’entends les bons acteurs. » Cela rappelle aussi cette boutade de Gordon Craig, au début du siècle : «Il faudrait que tous les acteurs meurent de la peste. »

Kantor fit en effet disparaître les acteurs, au sens traditionnel du terme.  L’abstraction qu’il évoque sans cesse  dans les  Leçons de Milan, et qui est le contraire de l’incarnation, au sens où on dit «qu’un acteur a bien joué son rôle », cette abstraction n’est pas si éloignée de celle à laquelle revient sans cesse Mallarmé  dans sa Crise de vers « Je dis : une fleur ! », proclamait ce dernier « et musicalement se lève, idée même et  suave, l’absente de tous bouquets »  Et en effet, comme Mallarmé abolit la performance ordinaire du mot pour le montrer à la tribu sous un jour qui rende un sens plus pur, un jour essentiel, disait le maître des mardis, le maître de Milan abolit la performance ordinaire de l’acteur afin de montrer par cette abolition les contours  grotesques et  pathétiques de l’être humain, dans une abstraction presque sacrée. Car ce n’est bien, en définitive, que lui, l’être humain, qui l’intéresse, l’être humain, cet objet pauvre dont Tadeusz Kantor se fit, sa vie durant, le montreur, - au sens où il y eut un temps, dans les villages de Pologne, de nulle part, d'ici et d’ailleurs, des montreurs d’ours. L’abstraction dont il parle, ce n’est jamais que cela, le corps de l’acteur ou bien la silhouette de l’objet retirés du circuit de la consommation, exposés comme le fut le ready made de Duchamp, exhibés, mais jamais représentés, tout comme le mot de Mallarmé, retiré de la conversation, et comme pris dans le gel, « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui… », acteurs, objets, mots, signes visibles, palpables jamais absolument ou définitivement compris…

 

mardi, 22 avril 2008

Jacques Seebacher

J'apprends avec beaucoup de tristesse la mort de Jacques SEEBACHER. Dans le tintamarre médiatique, les grandes intelligences et les beaux esprits s'en vont fort discrètement. Jacques Seebacher a été mon professeur à Paris VII pendant plusieurs années. Je lui dois, comme beaucoup d'autres de ses étudiants, des centaines d'heures d'un plaisir exquis, rare, indicible : celui de comprendre un grand texte auquel on consacre, pour rien, quelques heures de sa vie. Et cela chaque semaine. Et cela durant plusieurs années. Jacques Seebacher qui prit la succession de Pierre Albouy était un spécialiste de Victor HUGO (il dirigea l'édition du centenaire dans la collection Bouquins). C'était un dix-neuvièmiste complet, si une telle expression a du sens, un homme réellement cultivé, attaché à la transmission comme un paysan à sa terre. Je me souviens d'explications de lui de Michelet, de Renan, de Sainte-Beuve, de Musset, de Baudelaire, de Lamartine ou de Sand, bien sûr, mais également de Ronsard, de Racine, De Pascal, de Montesquieu, d'Apollinaire, de Valéry... Des explications scrupuleuses et lumineuses, au sens propre.  Des explications généreuses, qui donnaient à leur auditeur l'impression d'être intelligent... Il était un professeur à la fois plein d'humour, de rigueur et d'intégrité, capable d'être cassant lorsqu'il se trouvait devant une personne qu'il jugeait malhonnête sur le plan intellectuel, heureux lorsqu'il apprenait qu'un de ses étudiants avait réussi quelque chose. La dernière fois que j'ai parlé avec lui, c'était de Béraud, par téléphone, il y a quelques années déjà. Je n'ai eu que très peu de véritables professeurs dans toute ma scolarité, déjà ancienne. J'en dénombre trois, tous de lettres : il était l'un deux. Il était parti à la retraite au tout début des années quatre-vingt dix. L'époque, déjà, n'était plus trop littéraire, et avec son départ, j'eus l'impression, oui, qu'un siècle, qui jusqu'alors avait été mien, avait été nôtre,  commençait à s'en aller aussi.  Voici quelques lignes de lui que je tire de la préface qu'il avait alors rédigée pour "Victor Hugo ou le calcul des profondeurs" (PUF écrivains, 1991) :

"Voilà un peu plus d'un demi-siècle, en un Noël de guerre, un enfant de neuf ans commettait sa première inconvenance littéraire en demandant qu'on lui offre Les Misérables, pour en avoir lu un fragment dans ce merveilleux "livre de lecture" de l'école publique qui s'intitulait Une heure avec... Ce fut un couple d'Anglais, que l'invasion nazie allait bientôt contraindre à l'exil dans leur propre pays, qui consentit à ce caprice, avec les quatre volumes de la collection Nelson. "De l'Angleterre, tout est grand", dit l'auteur de L'homme qui rit. Peu importe de combien d'exils se compose toute pairie et de combien d'escarpements se conquiert le plain-pied quand on a compris comme Romain Gary et Ajar réunis qu'avec Hugo, l'éducation européenne consiste à avoir la vie devant soi".

 

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lundi, 21 avril 2008

Le Père Coquillat

Les illustres disparus ont leur plaque commémorative pour se rappeler à la mémoire des badauds. Si vous vous promenez à Lyon, dans le premier arrondissement, vous en trouverez-une au 7 de la rue Diderot (à l’endroit où ça grimpe) qui, en substance, raconte cela : « Ici a fonctionné le Thiatre lyonnais de la Gaieté créé par le Père COQUILLAT (1831-1915). AMICAL COQUILLAT EN SOUVENIR »

Un vieux prospectus, à présent : « Théâtre de la Gaîté – 7 rue Diderot  Dimanche 2 mai – Pour la première fois à Lyon, le plus grand succès de l’Ambigu : LA MOME AUX BEAUX YEUX  - Drame en six tableaux…   Suit le détail des tableaux du mélodrame populaire  : « Une égarée – La nuit sinistre – Le rapide de Mulhouse – Folie d’Amour – Ce qu’on voit à travers une fenêtre. Les fleurs poussent... »

Une centaine de personnes se coudoient dans la salle, les jours où son propriétaire a fait le plein. Une galerie, au-dessus, en supporte cinquante autres. Une petite scène, la rampe éclairée avec des becs de gaz que le patron des lieux venait parfois régler en cours de spectacle. Neuf toiles de fond pour les décors, huit trappes pour les effets  spéciaux. Le chahut est fréquent dans l’assistance où tout le monde se connaît car tous sont gens de la Colline ou du Plateau. Maintes-fois le Père Coquillat doit suspendre la représentation. A l’entracte, il rappelle « qu’on est prié de pas pisser dans la cour ».

Description qu’en fait Henri Béraud en 1912 ( Marrons de Lyon,  « Théâtres à côté ») : Le Père Coquillat est un vieillard sec et droit. Il s’exprime d’une voix claire et trainante, avec de pittoresques locutions, en bon canut qu’il est. Car l’art dramatique, auquel il a pourtant dédié sa vie , n’est pour lui qu’un accessoire : le père Coquillat n’a jamais cultivé les planches qu’en amateur, à temps perdu. Son métier de tisseur est là, derrière son théâtre, et le bistenclac en retentit pendant les longues laborieuses. Seulement, chaque soir venu,  le canut se fait impresario. Il pose sa navette et d’un pied de jeune premier, court au-devant des enthousiasmes populaires… »

Et e fait, tous les mélodrames  et tous les vaudevilles du célèbre  Boulevard du Crime parisien sont passés  par la modeste scène  de la rue Diderot : Les Deux Orphelines, La Porteuse de Pain, La Tour de Nesle, Le Bossu,  Le Chevalier de Maison Rouge, Les Pirates de la savane, Julie ou la Fille du marchand de coco, Michel Strogoff, et même Ruy Blas.. .  Répertoire d’un peuple et d’une époque. Né un an tout juste après 1830, sa bataille d’Hernani et sa Révolution de Juillet, le Père Coquillat, en homme pas pressé et toujours un peu décalé, mourut un an après 1914, le suicide de l’Europe et du « monde d’hier », comme l’entend Stefan Zweig. Le vieux théâtre des canuts d’antan demeure, comme un reliquat auquel on n'ose toucher, car on ne sait trop qu'en faire. Alors la mairie du 1er arrondissement de Lyon en a fait une salle municipale dans laquelle elle héberge des associations et tient des conseils de quartier. Patronage.  Je trouve, pour conclure, dans un catalogue du Musée des Beaux-Arts de 1985 ces quelques mots,  savoureux  : « Vrai théâtre populaire, dans lequel  jouaient les gens du quartier, ouvriers ou employés de magasin , un public de vrais gens», écrivait le peintre Combet -Descombes. Comme si déjà, celui des Célestins ou, plus tard, du Théâtre National Populaire, n'était qu'un public de morts-vivants.

vendredi, 18 avril 2008

Pierre Combet Descombes

"Bavard,goguenard,cocasse,intarissable sur les faits divers surprenants et attentif aux fortunes poétiques de la promenade, aux hasards objectifs des rencontres avec les personnages, les objets bizarres que la vie quotidienne suscite à l'avantage de ceux qui savent voir : oui, Combet-Descombes était 772533361.2.jpgpopulaire. Il appartenait à l'air de Lyon"  (Jean Jacques Lerrant, catalogue de l'exposition du musée des beaux-Arts - 1985). Après celle de Vernay, il fallait évoquer la silhouette de Combet Descombes, qui fut d'une certaine façon son continuateur, lui aussi promeneur infatigable par les rues et par les marches des pentes de la Croix-Rousse. De l'hôpital de la Charité, dans lequel il naquit un certain 24 mars 1885, il ne reste, fichtre, rien du tout à présent, que ce malheureux clocher de l'ancienne chapelle, place Antonin-Poncet. Clocher dont le touriste fraîchement débarqué sur le conseil d'un certain classement UNESCO se demande bien à quoi il joue, là, planté tout seul et tout solitaire sur du sable rouge - il ne faut pas craindre la redondance dans un cas pareil  - par-dessus cet étrange "monument "commémorant le génocide arménien, le tout coincé entre un Hôtel des Postes stalinien et une façade d'immeubles bardée de terrasses le plus souvent désertées. Pierre Combet-Descombes, fils d'une couturière de la rue Pizay et d'un professeur qui ne reconnut que très tard sa progéniture, ne quitta Lyon que pour des séjours brefs mais nombreux et variés en France (Bretagne, Marseille, Avignon, Grenoble, Sisteron...). Figure à la fois inspirée et bohême, pauvre et racée, une véritable "gueule" d'artiste, comme il en survécut quelques-unes en tous lieux du pays pour traverser à pas d'éclairs l'ahurissant vingtième siècle. "On peut toujours se passer du nécessaire, mais pas du superflu" : De cette maxime tirée de Cocteau, il avait réellement fait une devise d'existence, au risque de la précarité la plus sévère: "Je suis de plus en plus un prolétaire", affirmait-il à la fin de sa vie. "Il faut 2005074515.jpgsavoir ce qu'est la pauvreté imbécile. Il faut savoir ce qu'elle entraine d'impuissance à se réaliser. Il faut savoir tout cela et bien d'autres choses très évidentes, pour avoir suffisamment d'amertume et de sécheresse au coeur, comme je suis obligé d'en avoir", écrivait-il à Joseph Jolinon, écrivain lui-aussi quelque peu oublié à présent, lui aussi.

En voulant décrocher un cadre, François Vernay s'était cassé le col du fémur dans son atelier. Suite à une erreur de diagnostic, il était mort dans d'atroces souffrances, la jambe gangrenée. Pierre Combet-Descombes mourut dramatiquement, lui-aussi, le 4 décembre 1966, asphyxié lors de l'incendie de son modeste appartement de la rue Ruplinger, dans lequel il vivait en reclus. Etant décédé sans héritier, la dispersion de son atelier se fit à l'encan, le 19 décembre 1967. Les nus baudelairiens de Combet Descombes s'en allèrent donc reposer dans les alcoves de collectionneurs privés avertis. On dit, à présent, que les fusains sans nus de Combet Descombes partent toujours mal en salles des ventes. Probable. Maître du fusain, il travaillait souvent juché sur un escabeau au dessus de son modèle qui n'était jamais une professionnelle. Parmi elles, Mademoiselle Reynaud, qui posa pour lui plus d'une vingtaine d' années. "Mes dessins les meilleurs, disait-il, lorsque je ne demande rien au modèle". Et puis : "Dans une longue vie, des peintres ont transmis le même type féminin qui se substituait à leur mémoire, même et surtout pendant qu'ils travaillaient d'après nature, à un modèle toujours changé". Autre source d'inspiration, la primatiale Saint-Jean, dont Combet-Descombes savait chaque ligne par coeur à force de l'avoir étudiée dans chacun de ses détails. Il déclara en 1917 avoir voulu créer une cathédrale imaginaire, presque laïque, "contenant pour l'ignorant à instruire la création entière, toutes les puissances de la vie et de la nature, et les souffrances". La femme et la cathédrale :  Face à l'usine, dont il livra aussi de nombreuses variantes, qu'ont en commun ces deux motifs pour avoir autant inspiré de concert la mélancolie rieuse de Combet Descombes ? Toutes deux traces séculaires de ce qui, comme la peinture, civilisa légèrement les hommes...

mardi, 15 avril 2008

L'esprit des lois

e1b8834b598eb32bfaeb04d645d13edf.jpgSur la page du site de l'Académie Française qui lui est consacrée, on précise qu'il y eut bien peu de monde aux obsèques de Charles de Montesquieu. Etrange information. Contre-éloge ou médisance ? A l'aube du 10 février 1755 , Charles de Secondat, baron de Montesquieu mourut dans sa soixante sixième année, d'une vile pneumonie, loin de ses vignes, de ses arbres, de sa famille, de ses armes et de ses vins. Sa dépouille fut inhumée à la hâte dans une chapelle latérale de la vieille église de Saint-Sulpice. De fait, on ne possède aucune relation écrite de ses obsèques, ni mention du nom de qui célébra l'office, ni l'écho de quelque hommage rendu au "législateur de l'Europe" par ses pairs. Comme la mort d'Hugo laissa, plus tard, la place libre à l'impatient Zola, Voltaire en premier lieu et quelques Encyclopédistes en second durent sans doute se réjouir de la disparition de cet encombrant aîné, qui venait de triompher avec éclat de la cabale menée par les jésuites et les jansénistes contre L'Esprit des Lois. Ses restes ne survécurent pas à la tempête révolutionnaire et lorsque les chefs de la révolution thermidorienne souhaitèrent les transférer au Panthéon, il ne les retrouvèrent pas. "C'est une sotte chose que son propre portrait", avait écrit le Président dans ses Pensées. Il avait attendu la soixantaine venue, en effet, pour faire effectuer le sien par l'illustre graveur suisse Jean Dassier, attaché à la monnaie de Londres, artiste dont la 2007967118.jpgréputation était alors immense. Col ouvert, cheveu libre, fin visage au nez hardi, il apparaît de profil, tel un sage véritablement antique sur la ronde médaille. De ce profil s'inspirèrent tous les peintres et les sculpteurs qui durent par la suite réaliser l'image du Seigneur de la Brède et créateur des Lettres Persanes. Ses biographes ont tous reproduit sa phrase d'accueil au graveur, venu spécialement de Londres : ""Monsieur Dassier, je n'ai jamais voulu laisser faire mon portrait à personne. La Tour, et plusieurs autres peintres célèbres qu'il nomma m'ont persécuté pour cela pendant longtemps. mais ce que je n'ai pas fait pour eux, je le ferai pour vous. Je sais qu'on ne résiste pas au burin de Dassier, et qu'il y aurait plus d'orgueil à refuser votre proposition qu'à l'accepter"

Des souvenirs personnels ont associé à jamais dans mon esprit ce billet ludique et grave aux plateaux de fruits de mer et aux choucroutes garnies de la Brasserie d'Alesia. La saveur des huîtres de novembre et des saucisses de février que les Montesquieu d'alors me permirent de savourer et d'engloutir tout à la fois est immuable en mon palais. Une certaine foi dans le politique, également, qui flotta quelques années dans l'air après l'élection de Mitterand, me semble contenue en filigrane dans le vert un peu fané de ce billet mouvementé : La tête comme coupée du Seigneur de la Brède ne donne-t-elle pas l'impression de le traverser d'un coup vif, un peu comme le rêve et l'illusion traversèrent, en ce début des années quatre vingt, la plupart des citoyens d'un peuple, aujourd'hui inquiet de l'esprit de ses lois?

 

samedi, 12 avril 2008

Alors, Vernay pleura

Baudelaire a dénoncé la ville de Lyon comme "un bagne de la peinture". Il était attéré de voir son camarade Jammot trimer comme un gueux douze heures par jour dans un atelier de dessins pour une maison de soierie. Il est certain aussi que de mauvais souvenirs le hantaient lui-même, la ville ayant été pour lui un bagne lors de son passage, en effet. Plusieurs générations de peintres d'entre Rhône et Saône ont dû porter depuis le poids de la malédiction jetée sur eux par 772533361.5.jpg771805509.jpgl'auteur des Salons. Malédiction qui possédait sa part de vérité pour un certain nombre de petits maîtres (aussi petits que provinciaux)... mais le propos était plus que sévère, si l'on songe à quelques autres comme Ravier ou François Vernay. Ce dernier fut non seulement une figure extraordinairement vivante, familière et drôle sur les pentes de la Croix-Rousse de la fin du dix-neuvième siècle, dont il hanta les cabarets, mais également un peintre de natures mortes ( voir ci-contre "oranges et camélias" et "nature morte aux pommes") ainsi qu'un paysagiste de tout premier plan ( ci-dessous, "le verger au bout d'une mare", "paysage", "le verger derrière la ferme", "vue près de Morestel"). Il y a certaines toiles de Vernay qui vous font regretter de n'être pas né dans quelque famille avare et rude du faubourg d'Ainay où, pour trois sous, s'empila en un autre temps, l'essentiel de son oeuvre.

Du 6 au 26 janvier 1909, L'Express de Lyon avait publié plusieurs articles signés d'Henri Béraud à propos de François Miel, dit Vernay (1821-1896). Ces articles avaient été rassemblés dans un859080246.jpge plaquette et publiés peu de temps après, par une revue,  L’Art libre. Sous le titre, cette simple citation ô combien amère de Degas : "On nous fusille, mais on fo1549796926.jpguille nos poches". Ce nous collectif représentait pour Béraud tous les peintres lyonnais qui végétaient autour de lui dans un espoir de réussite toujours incertain, toujours différé, toujours espéré. Ah, la province en ce début de vingtième siècle !  Et derrière le on, indéfini représentant tout autant les fusilleurs que les voleurs, se devinait toute l'élite municipale de la bonne bourgeoisie marchande et béotienne, les philistins d'Ainay, des Brotteaux ou du Griffon. Le tonitruant Béraud fut le premier à publier une plaquette courageuse, L'école moderne de peinture lyonnaise, dans laquelle il prenait la défense de ces peintres méprisés. Au premier rang, avec son nom, sa silhouette et son âme verlainiennes, le pauvre François Vernay.  Pauvre, mais fier. Et toujours spirituel : A ceux qui, se réclamant des petites maîtres, vantaient le fini d'éxécution de leurs ouvrages, Vernay demandait en souriant : "Le fini, le fini ? c'est bien beau, le fini ! Mais qu'est-ce que vous pensez de l'Infini ?". La nécéssité dans laquelle Daguerre et son invention avaient plongé les peintres de se détourner du figuratif et de chercher du nouveau fut, un temps, admise de tous, y compris par le public le plus provincial et le plus obtus. C'est pourquoi je crois que pour la peinture, ces quelques décennies qui ferment le XIXème et ouvrent le XXème furent une sorte d'Age d'or. Et ce fut l'âge durant lequel peignit Vernay.  Aujourd'hui fleurissent le numérique et le jetable. Rien, par ailleurs, n'est plus institutionnel, conventionnel, et pour tout dire académique, que l'Art contemporain. Vernay est mort, bel et bien.

Dans le recueil de nouvelles titré Voyage autour du Cheval de bronze, la défense de Vernay donnait naissance à un texte de Béraud d'une dizaine de pages. Ce sont des lignes magnifiques que cet adieu de François Vernay à sa ville natale, en clôture de la neuvième nouvelle du recueil, "Une aventure nocturne".  L’argument en est fort simple : Un soir de flânerie le long des quais de Saône, le narrateur croise la route d’un « personnage dépenaillé et chenu, un vieillard sordide dont le nom est célèbre», en train de regarder la rivière « d’un petit œil rusé, sensuel et lointain », « non loin de la Mort-qui -Trompe, au coin du pont du Change ». En cette ombre, il reconnaît François Vernay, le vieux maître de l’Ecole de Peinture lyonnaise, mort en 1896. Ce dernier est 1574546063.jpgrevenu afin de vérifier qu’une plaque d’émail bleu, portant son nom, conserve bien la mémoire de son passage dans la ville. Entre le narrateur et lui une conversation s’engage. Béraud situe le dialogue en un lieu particulièrement significatif : Ce revenant est bien, en effet, un mort qui trompe, un mort qui donne le change puisqu’il est encore, malgré le changement de siècle, un peu vivant : « Notre ville, dit-il, est la plus belle du monde. Les Vrais Lyonnais ne savent pas vivre loin des rives de leurs fleuves, et nous, les trépassés, qui avons usé nos jours à glorifier notre pays, nous ne pouvons dormir sans quitter de temps en temps notre lit de pierre et parcourir les rues, dont chaque tournant nous est connu… »

La prosopopée se poursuit, égrenant avec simplicité les lieux les plus emblématiques du Lyon de nos pères. Le respect de l’ancien temps que constate François Vernay en se promenant parmi les bâtisses du Vieux Lyon l’enthousiasme. Mais, tandis que leurs pas les portent non loin du Rhône, le narrateur doit, sur ce point, le détromper : Le culte des vieilles choses n’est pas aussi enraciné qu’il le croit au cœur des jeunes générations. « Le ciment armé, le béton aggloméré et autres hideurs expéditives 356070747.jpgtendent à les faire oublier. » Et là-dessus, il lui apprend la destruction programmée de cet ancêtre, le pont de la Guille ... Page magnifique, que cet adieu de François Vernay à sa ville natale, une véritable mort lyrique : Alors, commence Béraud, Vernay pleura… Adieu qui paraît s'adresser à tout ce qui s’évapore du siècle précédent. adieu à sa propre ville que Béraud quittera bientôt, lui aussi, lorsque la guerre économique des nations et des industries s’attaquera aussi à la chair des hommes :

« Et il me sembla, tandis que je regardais pleurer ce spectre bénévole, qu’une cohorte de disparus pleurait sur ses traces ; il me semblait que tous les gones du temps révolu, tous ceux qui traversaient aux crépuscules le géant de pierre en écoutant gronder le Rhône sous ses arches se pressaient, lamentables et plaintifs ainsi que des ombres au bord du Styx. Une grande clameur montait de ce troupeau, la voix du passé, cette grande voix que nul n’écoute plus, s’accordait au chant du fleuve. Et le pont noir s’arc-boutait de toutes ses forces, comme pour résister aux coups qu’on lui destinait. Il les attendait ; ses piliers féodaux semblaient frémir d’une secrète menace. O nuit romantique, o nuit baroque : je vis mon compagnon disparaître, fantôme anonyme dans l’assemblée murmurante des Lyonnais de jadis et, comme tintait le beffroi du vieil Hospital, un coup de vent dispersa ces visions qui s’éloignèrent en chuchotant : Ville ingrate, adieu ! Nous ne reviendrons plus. Nous te fuyons et nous te renions. Précipite dans les flots le témoin de nos existences ; ruine et construis. Sois neuf, aligné, hygiénique, mais renonce à ton histoire. Dans une cité neuve, les revenants sont des étrangers ! »

J'ai hésité, j'hésite encore : en quel rubrique éditer cet article ? Bouffez du Lyon ou bien Des inconnus illustres ? Il y aura quelqu'une ou quelqu'un, c'est sûr, pour me le reprocher et me dire que Vernay n'est pas un inconnu, comme ce fut le cas pour Paul Lintier. J'ose en effet le croire. Comme Lintier, il est néanmoins illustre, n'est-ce pas ?  Ne me faudrait-il pas, dès lors, créer une rubrique nouvelle, pour Lintier, pour Béraud, pour Vernay, rubrique qui s'intitulerait plutôt "des oubliés illustres"? Car l'Institution, et puis les habitudes grégaires, et puis la vitesse, le snobisme, les cotes et les modes, et puis encore la convention, le suivisme, l'éducation, la paresse, que sais-je ?  Tout cela opère des ravages lorsque, en se conjuguant d'une génération à une autre, cela fait le tri entre ce qu'on montre, ce qu'on conserve, ce qu'on enseigne, ce qu'on vend, et puis ce qu'on jette, ce qu'on renie, ce qu'on oublie.  Quelle, après tout, quelle importance, puisque, comme le disait Baudelaire dans ce très bel article qui clôt Fusées, "le monde va finir" ? Soit. Mais au milieu de tout cela, nous-mêmes, que pensons-nous de l'infini ?



1 Ce pont du Change, qui reliait la place du Change à Saint Nizier, était un témoin emblématique de la vieille cité des échevins. Anciennement pont de Saône,  il avait longtemps constitué le seul axe entre le centre ancien (Saint Jean) et le nouveau  (Terreaux). L’ancien pont de pierre, immortalisé par une multitude de toiles et de gravures avait dû céder la place pour faciliter le passage des péniches en . A cet endroit de la Saône , le courant tourbillonnant était particulièrement dangereux  sous l’ arche du vieux pont (Arche des Merveilles). Il avait été nommé «  la Mort qui trompe. » L’élargissement du quai Saint-Antoine (alors Villeroy) en 1847, avait écarté tout danger. Béraud reprend donc ici une appellation déjà en voie de disparition.   

2 Le pont de la Guillotière  : Il fut durant des siècles le seul pont sur le Rhône. L’ancien pont en bois s’étant effondré en 1190, il fut sans cesse reconsolidé jusqu’à sa reconstruction définitive en pierres (1661). La popularité et l’iconographie de ce pont sont considérables.

 

mercredi, 09 avril 2008

Le monde bouge

Vérité copernicienne indiscutable, n'est-ce pas ? Vérité copernicienne qui, depuis qu'elle fut abjurée dans la douleur par Galilée jusqu'à ne plus survivre qu'en un murmure - et pourtant, elle tourne ! -, bénéficie dans l'inconscient collectif d'un crédit dont les agences publicitaires, depuis quelques anné1806624074.jpges auront fait leurs choux gras. La version moderne de "Et pourtant elle tourne", c'est "le monde bouge". Et c'est devenu le chiffre d'or de la mondialisation libérale qui fait non plus tourner, mais bouger le monde et tous ses habitants, qu'ils soient consentants ou récalcitrants, jeunes ou vieux, riches ou pauvres. On bouge aussi bien dans sa tête, suggère le lieu commun, que dans son corps, dans son studio que dans la rue, avec sa copine qu'avec son banquier. On bouge de la crèche à la croisière Paquet. Et, tout en bougeant, on ne s'installe jamais, on ne séjourne nulle part. Posez-vous sur un banc et observez une place, une rue, une terrasse, un hall, une avenue. Qui est vraiment là ? Chacun, sollicité jusqu'en sa poche ou son sac à mains, par un portable ou par un autre, projeté ailleurs et ailleurs dans une conversation plus lointaine avec ce fameux monde qui bouge. Une sagesse très ancienne nous a pourtant appris que le monde, le monde et son mouvement perpétuel, le monde ne change guère. Les flammes olympiques passent et trépassent, les causes bonnes ou mauvaises aussi. Tandis que bouger est devenu une sorte de verbe d'état, absolument intransitif ( Je bouge, tu bouges, nous bougeons donc nous sommes ), un vieux monsieur qui a fait caca sous lui attend, dans le carré d'une chambre peu hospitalière qu'une infirmière vienne le laver. Cela, ça ne change pas. Non loin de là, dans la cour intérieure de l'hôpital, un bambino écrabouille un insecte entre ses doigts et constate qu'il y a un certain stade d'écrabouillement à partir duquel les pattes de l'insecte ne bougent plus. Les pattes, ni le reste. Et tandis que partout,  bouger est devenu une fin en soi, tant pour l'entreprise qui délocalise que pour le salarié en permanente insuffisance de formation, il y a un peu partout dans le monde des gosses d'un sexe et de l'autre dont les doigts galopent sur leur corps, le soir, sous les draps de tous les continents, pour explorer les endroits où c'est bon, en rêvant de grandir. N'y a-t-il plus, dans ce monde d'affaires qui bouge tout le temps, que le sexe et la mort pour faire face au lieu commun ?

mardi, 08 avril 2008

Bonjour Sagan

Une histoire de Côte d'azur, d'accident de voiture et de soleil, l'argument  tragique - mais uniquement par ricochets - d'une France des années cinquante défaite et passant au regard du monde et à celui de sa jeunesse - particulièrement la plus fortunée, la plus bourgeoise -, pour victorieuse, une griserie érigée en dogme un peu partout dans l'air du temps qu'on respire ... Consommer, c'est, dit le Robert, détruire par l'usage... Et dans la société de consommation émergente, l'éducation sentimentale, la seule encore possible, c'est d'accepter qu'on ne sera heureux que dans et par le plaisir, au risque oui, de l'égoisme, de la défaite et de la destruction de tout ce qui n'est pas lui. Ce narcissisme effroyable, que l'américain Cristopher Lasch nomme survivalisme, Sagan en a fixé les contours naissants dans cette histoire simple et presque banale qu'elle raconte à toute vitesse, à toute allure,  - tant et si bien qu'on la croirait couchée sur papier pour le livre de poche, le supermarché ou le métro d'alors. La société de consommation vend et consomme tout, certes. Sagan, cette fille de Flaubert, rappelle qu'au moins quelque chose passe entre les mailles, que ni le supermarché ni la voiture de sport ne peut vendre ou produire. Et ce sentiment, avec l'élégance d'un Musset, elle le sait parfaitement littéraire. C'est pourquoi elle le salue en une phrase digne d'anthologie, entre Aujourd'hui maman est morte et Longtemps je me suis couché de bonne heure, une phrase qui fit sa gloire :   "Sur ce sentiment inconnu dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C'est un sentiment si complet, si égoiste, que j'en ai presque honte alors que la tristesse m'a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l'ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd'hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. (...) Je répète ce nom très bas et très longtemps dans le noir. Quelque chose monte alors en moi que j'accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse."

dimanche, 06 avril 2008

De la cléricature en état post-moderne

"Telle est depuis un demi-siècle l'attitude de ces hommes dont la fonction était de contrarier le réalisme des peuples et qui, de tout leur pouvoir et en pleine décision ont travaillé à l'exciter ; attitude que j'ose appeler pour cette raison la trahison des clercs. Si j'en cherche les causes, j'en aperçois de profondes et qui m'interdisent de voir dans ce mouvement une mode à laquelle pourrait succéder demain le mouvement contraire. Une de ces principales est que le monde moderne a fait du clerc un citoyen soumis à toutes les charges qui s'attachent à ce titre, et lui a rendu par là beaucoup plus difficile qu'à ses aînés le mépris des passions laïques. A qui lui reprochera de n'avoir plus, en face des querelles nationales, la belle sérénité d'un Descartes ou d'un Goethe, le clerc pourra répondre que sa nation lui met un sac sur le dos si elle est insultée, l'écrase d'impôts si elle est victorieuse, que force lui est d'avoir à coeur qu'elle soit puissante et respectée; à qui lui fera honte de ne point s'élever au-dessus des haines sociales, il représentera que le temps des mécénats est passé, qu'il lui faut trouver aujourd'hui sa subsistance et que ce n'est pas sa faute s'il se passionne pour le maintien de la classe qui se plaît à ses produits."             Julien Benda, La trahison des clercs  - 1927

 

 

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