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mardi, 28 août 2007

Saint-Etienne à Saint-Brieuc

"J'ai toujours regretté de n'être plus un paroissien de la cathédrale comme je le devins huit jour après ma naissance puisque c'est là que je fus baptisé le 22 janvier 1899" écrit Louis Guilloux au soir de sa vie, dans la nouvelle "La Ville" qu'on peut trouver dans Vingt ans ma belle âge (Gallimard, Paris 1988). 9a76adad7d56a2ad50d7363ec155c79b.jpgDe l'extérieur, la cathédrale de Saint-Brieuc apparait singulièrement massive et pesante, presque biscornue, en tout cas dénuée de la grâce et du charme d'autres églises bretonnes comme par exemple  sa soeur de Tréguier. Elle conserve en son sein les statues de loups en bois qui rappellent l'une des légendes fondatrices de la ville, que Louis Guilloux aimait raconter, et qu'il a d'ailleurs dispersée en plusieurs lieux de son oeuvre.  Il s'inspire pour cela de la vie de saint Brieuc, qui fut rédigée au XIe siècle, puis réécrite au XVe.

"C'est en l'année 469 qu'un vieux moine venu d'Irlande et du pays de Galles avec quatre-vingts compagnons débarqua sur nos bords. Le vieux moine et ses compagnons  n'étaient ni plus ni moins que des réfugiés  fuyant leur île envahie par l'ennemi. En débarquant, ils ne trouvèrent que la forêt et les loups, un méchant baron dans son château de bois  qui d'abord voulut les tuer tous, mais qui fut touché par la grâce s'étant mis à prier. Avec ses compagnons, le vieux moine s'arrêta près d'une fontaine. Ils bâtirent là oratoire. C'est alors que s'alluma la première lampe, que tinta la première cloche et que retentit le premier coup de hâche des défricheurs. On dit aussi que le vieux moine et ses compagnons  apportèrent avec eux l'esprit de fable... "  

Au fond de la cathédrale aujourd'hui, dans un coin de la chapelle Sainte-Anne, une pierre gravée rappelle qu'en effet Saint 64c13a238e1d2e4931312331f3218269.jpgBrieuc (ou Brigomalos -du celte « bri », dignité, et « maël », prince) ne s'émut pas devant les loups : Un peu plus tard, Brieuc revenait d’une dépendance éloignée de son monastère. Assis dans son chariot, il chantait des psaumes ; les moines marchaient devant lui, entonnant les antiennes. Le soir tombait. Tout à coup, les moines se turent, puis se dispersèrent en fuyant avec épouvante ; à leur place le vénérable abbé vit se dresser, se former en cercle autour de lui une bande de loups menaçants, prêts à se ruer sur les bœufs attelés au charriot. Le saint, impassible leva la main ; les loups tombèrent et se prosternèrent devant lui comme pour demander grâce. Mais quand les moines, remis de leur panique voulurent pour rejoindre leur maître franchir la ligne formée par les fauves, ceux-ci leur refusèrent le passage et les tinrent en respect. Au matin, passèrent une troupe d’émigrants. Leur chef Conan s’arrêta afin d’admirer le prodige et, y voyant un signe du ciel réclama pour lui et ses hommes le baptême. Brieuc ordonna aux loups de s’éloigner et prescrivit à ses catéchumènes un jeûne de sept jours, pendant lesquels il les instruisit. Le huitième il les baptisa.

Saint-Brieuc, évêque et dompteur, Saint-Brieuc dansant avec les loups : nous sommes bien, chez Louis Guilloux comme en la cathédrale de la ville qu'il a tant célébrée, en Bretagne. Il y a dans cette cathédrale le carré gothique de la chapelle de l'Annonciation, l'autre carré de granit où reposent les reliques de tous les saints. Renan, à Tréguier, Chateaubriand, à Saint-Malo, ne sont guère éloignés. Les dalles sont humides autant de l'air marin que de cet esprit de fable que célèbra Guilloux, et la pénombre est chargée des Magnificat et des Je vous salue Marie que des générations de voix ont laissés, entre les lourds piliers. Au gré de la promenade, on rencontre un gisant de pierre nue ou bien une statue de saint, comme partout ici, en bois peint et coloré. Saint-Etienne n'est peut-être pas la plus belle église de Bretagne. Elle est assurément l'une des plus enchantée.

dimanche, 19 août 2007

Le dernier franc

 Un matin du 15 janvier 1960, madame Pluche passa chez le charcutier du bas de la rue Romarin pour retirer le poulet qu’elle avait commandé trois jours auparavant.

« Je n’ai qu’un billet de mille. Je vous devrai quatre vingt francs….

-Vous inquiétez donc pas, madame Pluche, fit le commerçant. On aura bien le temps ! » Il se saisit du morceau de papier rose et rectangulaire que lui tendait madame Pluche. L'effifigie du rusé cardinal fila retrouver celles de ses pairs dans un compartiment du tiroir-caisse. Cela faisiait une bonne pile. Un joli tas, cramoisi et gondolé, une recette e0784a00ef281b340b2c884ddb23fb93.jpgrondelette. Sur chacun d’entre eux, la patine de plusieurs années de circulation : Certains rigides de graisse, d’autres fendillés, d’autres scotchés... Quelques -uns seulement, quelques-uns, dont celui que Madame Pluche venait de lui tendre, étaient flambant neufs. C’étaient les nouveaux, ceux que la Banque de France émettait depuis le début du mois. Madame Pluche disait toujours un billet de mille, le charcutier également. Ils n’étaient pas les seuls. En nouveaux, ils  auraient dû prononcer dix. Mais ils avaient bien le temps ! Après avoir installé son poulet dans son cabas, madame Pluche tourna à droite au sortir du magasin et commença à grimper d’un pas leste la pente de la rue.  Elle ne s’aperçut pas que, du coin de la place des Terreaux, un inconnu l’observait en souriant. Il portait un pantalon et une veste de flanelle, un pull-over en laine noir, des chaussures italiennes. Il glissa la main dans la poche de sa veste, la retira d’un air irrité, chercha dans l’autre poche : Il n’avait plus de cigarettes.  Dans le tabac qui faisait face à la charcuterie, l’étranger tendait maintenant un magnifique rectangle jaune d’où se détachait, d’après une esquisse de David d’Angers, un portrait de Bonaparte, et en chiffres majuscules dix-mille. La buraliste considéra ce rectangle avec b8c796693c82a7faae5c25ce97734aef.jpgmauvaise humeur et déclara, d’un ton peu amène :  « Sept cents soixante quinze francs ! Et vous n’avez même pas l’appoint ?"  L’étranger fit signe que non, en glissant dans sa poche le paquet de gauloises qu’elle venait de lui présenter. 

  « Voilà déjà qui font mille! conclut-elle en lui tendant quelques pièces. Et voilà qui font cinq mille! Et voilà qui font dix mille! » Insistant, à chaque fois, sur la finale mille afin de bien marquer sa contrariété, elle avait extirpé quatre Richelieu et dix coupures à l’effigie de Victor Hugo, plus ou moins neuves également, et plus ou moins nouvelles, qu’elle empilait une à une devant lui avec lenteur exaspérée, afin qu’il comprît bien à quel point se trouver, pour un simple paquet de cigarettes, dépossédée par lui en un seul coup d’un nombre tel de ces petites coupures lui paraissait inconvenant. Il les plia soigneusement, les glissa dans la poche de sa veste. Il s’en fut en remerciant.

Grande avait été la surprise de madame Pluche de trouver dans sa boite aux lettres une enveloppe à son nom contenant un billet de dix-mille francs tout neuf, accompagné de quelques lignes  :  Faites en l’usage qui vous conviendra. Je ne vous demande en retour que de me dire ce que vous vous serez offert avec  

On s’apprêtait à passer de l’ancien au nouveau franc, quelques deux semaines plus tard. Elle avait donc cru tout d’abord à un faux, une réclame de la Banque de France, et failli le jeter à la poubelle. Et si c’était un vrai ? Ce toucher, fin et craquant, cette odeur inimitable… Sur le recto figurait bien Buonaparte, dans son uniforme bleu au col rouge rehaussé, gravé de décorations qui ressemblaient à des feuilles dorées. C’était bien, derrière lui, l’Arc de Triomphe de l’Etoile, vu de trois quart. Tout autour un ensemble de frises, auxquelles elle n’avait jamais prêté attention. Une pomme, par exemple, dans la frise du dessus. Deux pommes. Elle en découvrait même quatre, ainsi qu’une grappe de raisins, et cela la fit, du même coup, douter de son billet : Des fleurs, il lui semblait bien, oui, de mémoire…  Mais ces pommes, ces raisins, n’était-ce point finalement une farce ? Une idée lui vint à l’esprit. Elle fourgua donc ce matin-là l’enveloppe dans son sac et se rendit, comme d’habitude, à son travail en bicyclette.

On n’avait guère le temps de discuter quand on était, comme madame Pluche ou Patricia, ouvrières-conditionneuses : D’allées en allées, s’étalaient sur les tables des piles de paquets et des rangées de biscottes… C’est pourtant à Patricia, sa plus proche voisine sur la chaîne, que s’adressa naturellement madame Pluche ce jour-là, lui demandant d’un ton badin ce qu’elle ferait elle-même si d’aventure un inconnu lui offrait un billet de dix mille dans la rue. « Eh bien, ma foi, répondit-elle, si un inconnu m’offrait un billet comme ça dans la rue, je le prendrais, tiens ! ». « D’un inconnu ? ». Patricia haussa les épaules d’un air  dédaigneux comme pour dire  et alors, et  puis la sonnerie de la reprise écourta leur entretien, laissant la réflexion de madame Pluche seule avec son billet de dix mille francs.

Elle se rendit plus tard dans un magasin de Villeurbanne où personne ne la reconnaitrait, et acheta quelques bricoles qu’elle se proposa de payer avec son billet. L’épicier s’en saisit le plus naturellement du monde et s’apprêtait à lui rendre sa monnaie lorsque, jouant l’étourdie, elle fit semblant de la retrouver par hasard. Elle récupéra son billet, satisfaite de constater qu’il n’avait pas eu l’air plus troublé que cela par les quatre pommes et la grappe de raisins sur la frise supérieure du recto. Alors elle osa se rendre à la caisse d’épargne la plus proche, afin de retirer un billet du même type et se dépêcha de regagner son domicile.

Ils étaient à présent côte à côte sous la lampe à suspension, celui de la caisse d’épargne et celui de la boite aux lettres, sur la table rustique de sa cuisine. Et c’est en vain qu’armée d’une loupe, elle cherchait à déceler la moindre différence entre eux-deux. Après avoir examiné les motifs du recto et du verso, des filigranes, la forme des lettres, des numéros, des signatures, la seule conclusion à laquelle elle parvenait, c’est que l’un était neuf et, ma foi, l’autre pas ; ce qui à la fois la réjouissait et l’inquiétait : Qui pouvait bien avoir glissé une telle somme dans sa boite aux lettres ? Et, mon Dieu, dans quel but ? Elle relisait ces quelques lignes rédigées à l’encre fine sur la page arrachée d’un calepin. Après une nuit courte, le lendemain, elle dévala rapidement les étages de son petit immeuble jusqu’à sa boite aux lettres. A l’intérieur, il n’y avait  rien. Et le soir, en rentrant, non plus.

Ce n’est que la semaine suivante, dix jours avant Noël exactement, qu’elle en retira une enveloppe, avec cette fois-ci trois billets neufs, identiques au premier, mais sans aucun mot d’accompagnement. Le lendemain, elle en découvrait six, et le surlendemain douze.

Madame Pluche se dit qu’elle ne faisait de mal à personne en conservant cette petite fortune dans sa boîte à chaussures, dès lors qu’elle ne la dilapidait malhonnêtement et demeurait en mesure de la restituer à la police, si son origine se révélait frauduleuse. En ces fêtes de 1960, on ne causait un peu partout que de ces nouveaux francs dont le cours officiel débuterait le quatre janvier ; à partir de cette date, il ne leur resterait que quelques mois pour écouler les anciens ; c’est ce jour-là, précisément, qu’un premier élément d’éclaircissement apparut : de la même écriture fine et inclinée, sur une feuille de calepin toute semblable à la première, l’inconnu s’invitait chez madame Pluche le dimanche 16  janvier, afin qu’elle lui montre ce qu’elle s’était offert ; il lui proposait de lui confirmer son accord par poste restante.

D’aucuns, qui la croisaient dans la cage d’escaliers, lui auraient sans doute conseillé de confier tout cela à un commissaire avant qu’il ne soit trop tard : Madame Pluche, tout bien pesé, pouvait-elle prendre le risque de devenir la complice d’un malfaiteur ? Ne réponds  pas au diable qui sonne, chantait-elle lorsqu’elle était petite, dans le préau de son école.  Ni à tout ce qui t’étonne… Oui, mais c’était des ritournelles, un vieil air pas sérieux, que la tante Marcelle lui avait appris… Elle n’était alors qu’une enfant.

Lorsque, ce dimanche 16 janvier, l’inconnu entra chez madame Pluche, il jeta un œil sur le bouquet de fleurs qu’elle avait choisi, et qui trônait au centre de la table. Il remarqua qu’elle avait déposé tout autour une corbeille de pommes, une autre de raisins. En cette saison, c’était un bel effort ! Il glissa sa veste sur le dossier d’une des chaises qui entourait la table, puis s’assit et alluma une cigarette :

« Votre confiance me touche et ne m’étonne pas, Solange, fit-il. Vous méritez bien plus que ces quelques Bonaparte.Ah, si le monde était mieux fabriqué… »

Elle prit place en face de lui. Le poulet était au four.

« Vous souvenez-vous de ce billet, Solange ? dit-il sur un ton triste. Et de ces autres ? »

Il venait de poser entre leurs deux assiettes le billet de mille francs qui circulait quelques années  avant le Richelieu, ainsi que toute une série d’autres, de valeur moindre : « -Avez-vous déjà regardé un billet de mille autrement que comme un morceau de papier permettant d’acquérir ce dont vous avez besoin? Moi, j’ai passé des heures ainsi. » Elle se saisit de la bouille joufflue du paysan blondinet à la pioche,  ainsi que du Neptune filiforme assis sur ses dauphins.

« -Je les avais oubliés... Cela fait combien de temps ? 

- Quatre, cinq ans, pas davantage, fit l’inconnu en tirant sur sa gauloise. Si je vous demande combien il y a  de personnages sur cet ancien billet de mille, combien me diriez-vous, Solange ? Deux, n’est-ce pas ? Vous me diriez : il y a un homme, et puis il y a une femme, n’est-ce pas ?

C’est en effet ce qu’aurait dit Solange Pluche.

6d62056e3c19b1c74ab53a77d52b2e1c.jpg- Vous oublierez ce petit cheval qui est là, dans la corne d’abondance, voyez-vous ? Je suis sûr que des milliers de gens n’y ont jamais fait attention au petit cheval qui sort de la corne. Et là ? Vous les avez repérés, ceux-là, ces trois oiseaux ? »

Son doigt circulait lestement sur le billet comme sur le plan d’un quartier, et Solange Pluche, debout derrière lui, suivait des yeux l’itinéraire, passant d’un motif à l’autre.

- Cela ferait donc six figures, six petits personnages à reproduire, poursuivit l’inconnu. Voyez : Ici, Minerve. Et là Hercule. Là, un cheval. Et trois oiseaux. Si je vous demande à présent combien il y a de fleurs dans le fond de la vignette? De fruits ? La tête tourne, n’est-ce pas. Et combien de pétales à chaque fleur ? De grains à chaque épi ? De fruit à chaque grappe ? Et si je vous demande de quelle façon chacun est disposé, pourquoi celui-ci est un peu tourné vers l’avant, celle-ci légèrement en retrait ? Pourquoi cette taille ? Pourquoi cette rondeur ? Il y a des proportions dans tout cela, une proportion, voyez-vous. Ça devient un métier, un billet de mille, à regarder, à analyser ! 

Solange ne répondait pas. Elle débouchait une bouteille de vin, en servit deux verres et s’assit auprès de l’inconnu. L’inconnu reprit :

 « Quand les guerres militaires s’achèvent, reprennent les guerres économiques. C’est alors qu’il faut savoir créer soi-même ses propres munitions. Faux-monnayeur  est un mot qui ne veut rien dire. Car les vrais n’existent pas. Et puis, appelle-t-on un homme qui entretient son potager un faux jardinier ? Franc ne signifie-t-il pas libre, non ? Croyez-moi, il vaut mieux fabriquer ses billets soi-même que de devoir aller bêtement comme tout un chacun les chercher à la Banque.  » 

Solange ne dit rien. Ne réponds pas au diable qui sonne…  La tante Marcelle, c’est en étendant ses draps dans son jardin, ses draps de coton qui gouttaient sur l’herbe, qu’elle fredonnait cet air joyeux.

- Nos vieux, nos ancêtres, ont-ils lutté contre toutes les formes d’impôts, de contrôles et de gabelles, pour en arriver à ça ? Mais ce n’est pas tout…

Sur les billets, il pointa du doigt le récurrent BANQUE DE FRANCE :  " Ces billets sont la meilleure publicité qu’elle se fait ! " Il était plongé dans une rêverie sans fin devant ces coupures. Il parlait,  Solange lui servait du vin.  Il parlait comme un qui n’avait que rarement eu l’occasion d’expliquer cela. Et elle le laissait faire. Elle buvait elle aussi, sachant qu’il viendrait fatalement à prononcer un mot, un seul, le mot qu’elle attendait.  Le poulet était cuit. Il se proposa pour le couper, tandis qu’elle rinçait la salade. Une affaire de faux, continuait-il..

« Une affaire de faux a failli faire couler la B.d  .F en 1888.  C’est alors qu’ils inventèrent le fond rose de sécurité, les filigranes, puis l’impression en taille douce et en polychromie. Comme l’argent vient à l’argent, la beauté appelle la beauté, l’élégance la distinction, la liberté désire la liberté et l’art n’appelle auprès de lui que l’art. C’est pour contrer nos offensives qu’ils ont dû faire les billets si beaux. C’est nous qui les avons forcé à aller là. Toujours de plus en plus de beauté. Nous sommes des esthètes, nous. Lorsque l’imitation est parfaite, les secrets d’un art tout entier se révèlent d’eux-mêmes. Ça vient tout seul, dirait-on. Presque, croyez-moi ! La Banque de France le sait très bien, qui copie la première. Voici un David, voici un de Philippe de Champaigne : Les originaux sont au Louvre, que croyez-vous, leurs billets sont déjà des faux ! Et nous, de véritables artistes. »

Il la dévisagea :

« D’authentiques résistants

Ce mot. Celui qu’elle attendait et craignait. Ce mot. Il était venu. Elle lui sourit.  Il y eut un long moment de silence.

- C’est avec Marcelle, que j’ai commencé à regarder les billets. Pas mal de billets ont passé entre nos mains, dans le maquis. Voyez celui-ci, d’une valeur de cinq cents francs ; c’était le billet du loyer dans un meublé avant la guerre. Qu’avions nous à faire d’un loyer dans le maquis, nous autres ?  La jeune femme du recto présente un rameau d’olivier. C’est une allégorie de la Paix  : ne fallait-il pas tout l’humour de la Banque de France, pour éditer un tel billet en 1939 ?

- Voyez encore ce dernier dont je possède une espèce de collection, puisqu’il ne vaut plus un clou depuis Clermont et Neuvic, les hold-up de 1944. Déméter, la mère, Hercule, l'enfant. C’est le billet de la Résistance , vous savez, pas seulement à c46b509eb9c25234eebc715598b93be3.jpgcause des affaires. Les tons camaïeu, les yeux sans orbes : Déméter, regardez ces lourdeurs très terrestres. Ce sont les tons de la terre. Marcelle avait les mêmes. Les  rondeurs lourdes de la vie lourde, terrestre. Moi, il me semble que c’est la Terre qui résistait en moi, de toute sa densité, de toute sa lourdeur, de toute sa vérité, contre l’armée de fer qu’était l’armée allemande. Contre Hitler, contre les faussaires de tous poils, partout. La Terre qui tenait bon. La nature dans laquelle nous vivions comme des forcenés, comme des amants parfois heureux. La nature. Cette terre ocre du billet, ce retour nécessaire et résistant à la terre. Ce Mercure tout seul, assis sur sa roche, son caducée négligemment tenu à la f17d7d1fd6160b86caea17b09aa877a9.jpgmain, croit-on pas qu’il y pense, non ? 

- Et mon père ?  s’enquit Solange, à voix basse.

- Elle t’aimait bien, Marcelle. Elle t’appelait sa petite. Ils étaient frère et sœur, alors forcément... Vus de près, les événements sont toujours aveuglants, tu sais bien. Le pays a été fendu en deux, tu sais bien. Alors Marcelle a pris le sentier qu’il fallait, ton père celui qui déviait. Il a payé le prix lors de l’épuration. Il a payé. Ils avaient grandi ensemble, là, pas loin de cette rue.. Voilà ce qu’il faut retenir Solange, en contemplant tous ces billets que je te laisse. "

Ils avaient fini de manger. Il était sur l’entrebâillement de la porte.

« Tu te dis que sans cette foutue guerre, ton père serait encore vivant. Et Marcelle également, hein ? Tu penses au gâchis. Tu songes qu’à chaque Noël, on se serait tous fait plein de cadeaux, hein ? On aurait été une famille… Moi, il faut que je me dise que sans cette guerre, je n’aurais jamais rencontré Marcelle au maquis, ni toi ici. Sans le maquis, je n’aurais jamais été faussaire, non plus. Je ne serais pas là, à te dire bonne chance avec tous ces billets. Tu as encore quelques mois, écoule-les sans crainte, et profite sans honte, parole d’oncle et parole de maquisard !… Moi, je file à l’étranger. Ma messe est dite, alors, amen. C’est une grande puissance, la France , qu’on clamait partout, autrefois. Beaucoup de blablas. Ça retombera comme un soufflé sur les épaules des gosses à venir, dans une ou deux générations. Déjà que nous étions, nous, de sacrés mutants ! Eux ne pourront être que de fameux mutés ! Qu’il vive sans mézigue, leur putain de nouveau franc : Il leur faudra les reins solides, je te le promets. »

6a572f74bcd399c83dbe4638f75d74ee.jpgQuelques jours plus tard, Solange Pluche sortait un nouveau poulet du four et débouchait une nouvelle bouteille de vin. René, le fiancé de Patricia, avait pour une fois accepté de dîner en leur compagnie. C’est que Solange avait un sacré truc à leur montrer, à tous les deux, bien mieux que l’électrophone qu’ils s’étaient payé récemment. Alors, en reluquant du coin de l’œil le poste encore éteint dans un coin de la cuisine, ils se demandèrent en bavant comment elle avait bien pu, la garce, se démerder pour être la première du quartier à s’offrir la télé.

mercredi, 15 août 2007

PRIMATIALE

 1. Dans sa Dédicace de la cathédrale de Lyon, Sidoine Apollinaire ( Vème siècle) a sans doute composé les lignes dont l’autorité demeure définitive sur la cathédrale Saint-Jean-le- Baptiste de Lyon :  « La forêt de pierres couvre une espace médian : Ici la colline résonne, là la Saône renvoie l’écho ; d’un côté se réfléchit le bruit du piéton, du cavalier et du conducteur de chars grinçants, de l’autre le chœur des rameurs courbés élève vers le Christ le chant rythmé de la rivière, tandis que les rives répondent en écho alléluia. Chante, chante ainsi, matelot ou voyageur, car c’est ici le lieu où tous doivent se rendre, le lieu où se trouve la route qui mène au salut ». Les vaguelettes de la Saône ne viennent plus lécher son chevet, sur le quai Romain Roland strié de voitures. Pourtant son emplacement, entre la colline (désormais coiffée de la basilique) et la Saône , (toujours limpide malgré la pollution) son implantation entre ce qui passe et ce qui demeure, bref, son existence reste toujours aussi stratégiquement symbolique. Et l’axe que constitue la primatiale avec la basilique demeure un repère pour tout le monde à Lyon, qu’on soit autochtone ou nouveau-venu, athée ou croyant. .

2. « D’un geste d’épouvante, Salomé repousse la terrifiante vision qui la cloue, immobiles sur les pointes ; ses yeux se dilatent, sa main étreint convulsivement sa gorge (…) Sous les traits ardents b3b5885acd7e062c575e048999954edd.jpgéchappés de la tête du Précurseur, toutes les facettes de joailleries s’embrasent ; les pierres s’animent, dessinent les corps de la femme en traits incandescents ; la piquent au cou, aux bras, aux jambes, de points de feu, vermeils comme des charbons, violets comme des jets de gaz, bleus comme des flammes d’alcool, blancs comme des rayons d’astre. L’horrible tête flamboie, saignant toujours, mettant des caillots de pourpre sombre aux pointes de la barbe et des cheveux… »  La description de l’aquarelle de Gustave Moreau L’apparition par Huysmans dans A Rebours (1884), sept ans après Flaubert (Hérodias- 1877), vingt ans après Mallarmé (Hérodiade -1864) : (« Et ma tête surgie / Solitaire vigie / Dans les vols triomphaux / De cette faux »), consacre une figure presque païenne de Jean-Baptiste, à travers l’épisode de Salomé et de la décollation. Une figure on ne peut plus fin de siècle, décadente… Et pourtant, là encore, bien qu’il soit réduit à son seul chef, Jean Baptiste, encore, désigne, pointe,  montre, comme si c était, là, de toute éternité sa mission : « Celui-là n’était pas la lumière, mais il avait à rendre témoignage à la lumière » (Jean, Prologue)

 

3. La dédicace de la primatiale à Jean-Baptiste a, paraît-il, toujours étonné les historiens. Il semble pourtant que le095efff2e1da8322c095e18f0ffd091a.jpg culte du Précurseur n’était pas rare à Lyon puisque, d’après J.F.Reynaud (Lugdunum Christianum, DAF, Paris, 1998), l’église de Saint Irénée lui a été également primitivement dédiée. A l’entrée du chœur sur le côté droit, le marbre du patron date de 1780. C’est l’œuvre d’un certain Barthélémy Blaise (Lyon, 1738 – Paris,1819), un petit maître responsable également, quatre années plus tôt, du Saint-Etienne qui lui fait pendant à gauche. L’abside actuelle date du XIIème siècle ; la façade du XVème. La chapelle des Bourbons, malgré la laideur des vitraux bleus placés en remplacement de ceux qui se sont effondrés lorsque les nazis ont bombardé le pont Tilsitt en 1944, demeure la partie la plus illustre de l’édifice. Celle où les souvenirs perpétués jusqu’à nous par les chroniques (de multiples conciles, dont le plus célèbre reste celui de 1274, en présence de Thomas d’Aquin et de Bonaventure, concile qui réunit provisoirement les églises d’Orient et Occident, exposition de la dépouille mortelle de Saint Louis de retour de Tunis en 170, mariage de Henri IV avec Marie de Médicis en1600 ), celle où la mémoire et l’imaginaire peuvent le mieux prendre corps parmi la pénombre.

 

4 MARGERITE DE NAVARRE (1492-1549) : Simplicité d’une vieille qui présenta une chandelle ardente à Saint-Jean de Lyon et l’attacha contre le front d’un soldat qui dormait en un sépulcre. (Heptaméron, nouvelle 65)

"En l’église Saint-Jean de Lyon y a une chapelle fort obscure et, dedans, un sépulcre fait de pierre à grands personnages élevés comme le vif : et sont à l’entour du sépulcre plusieurs hommes d’armes couchés. Un jour, un c7ada8d45f261f1edd3bf9ddecb58285.jpgsoudard se promenant dans l’église au temps d’été qu’il fait grand chaud, lui prit envie de dormir. Et regardant cette chapelle obscure et fraîche, pensa d’aller garder le sépulcre en dormant comme les autres, auprès desquels il se coucha.  Or advint-il qu’une bonne vieille fort dévote arriva au plus fort de son sommeil et, après qu’elle eut dit ses dévotions, tenant une chandelle ardente en sa main, la voulut attacher au sépulcre. Et trouvant le plus près d’icelui cet homme endormi, la lui voulut mettre au front, pensant qu’il fût de pierre. Mais la cire ne put tenir contre la chair. La bonne dame, qui pensait que ce fût à cause de la froidure de l’image, lui va mettre le feu contre le front pour y faire tenir sa bougie. Mais l’image, qui n’était pas insensible, commença à crier, dont la bonne femme eut si grand peur que, comme tout hors de sens, se prit à crier miracle, tant que tous ceux qui étaient dedans l’église coururent, les uns à sonner les cloches, les autres à voir miracle. Et la bonne femme les mena voir l’image qui était remuée ; qui donna occasion à plusieurs de rire, mais les plusieurs ne s’en pouvaient contenter, car ils avaient bien délibéré de faire valoir ce sépulcre et en tirer autant d’argent que du crucifix qui est sur le pupitre, lequel l’on dit avoir parlé. Mais la comédie prit fin pour la connaissance de la sottise de la bonne femme."

 

5. Emile Baumann, ami lyonnais de Léon Bloy, à propos de la primatiale, dans Lyon et le Lyonnais :

"Quand l'office est achevé et la foule partie, je me plais à circuler un moment le long des nefs et du transept. La chapelle du Saint Sacrement, à droite, très obscure, où la lampe suspend comme une ampoule de sang embrasé est dominée au fond par un vitrail : la Vierge en manteau bleu sombre soutient sur ses genoux son Fils mort, entre deux anges qui s'inclinent, deux anges aux ailes d'argent, aux robes d'émail. Je ne sais pourquoi, détachée sur le fond noir de la chapelle, cette image d'un coloris assez lourd, me paraît, plus que nulle autre semblable, envelopper un mystère douloureux comme si, derrière elle, le monde était une nuit sans étoile."

 

6.Prière à Jean le Baptiste :

Saint Jean-Baptiste, garde toujours ma jeunesse, mon énergie, ma vitalité, mon désir d’entreprendre, de vaincre et d’être heureux. Ce qui est destructeur pour mes proches et pour moi, en mon cœur ou en ma pensée, ôte-le. Fais de moi un constant arbre de vie. Protège mon baptême, en Lumière, Saint Jean Précurseur. Amen.

 

 

 

samedi, 11 août 2007

Sainte Trinité d'Anzy-le-duc

On revient du Brionnais, ivre de châteaux et d'églises romanes. Bien que de dimensions modestes, la priorale d’Anzy-le-Duc, dont le haut clocher à trois étages  octogonal domine le petit village et le paysage paisible de cette partie verdoyante de la Bourgogne, est un petit joyau 28da53fe3a8fd406381d5fcbef9378c7.jpgen calcaire doré, qui date du IXème siècle . La nef de l’église se compose de cinq travées flanquées de bas-côtés. On peut la dater de la fin du onzième siècle. Noble ancêtre...  Les portails valent le détour. Celui qui se trouve à l'ouest de l’église, des environs de l’an 1100 ; le tympan montre un Christ en majesté entre deux anges,  entouré par les apôtres du linteau et par les Vieillards des chapiteaux et des voussures. Dans l’enceinte du prieuré, près de la grande tour qui conserve encore ses baies romanes, se trouve un deuxième portail, où on admire l’Adoration des Mages et la tentation d’Adam et Eve sur le tympan, au-dessus du ciel et de l’enfer du Jugement Dernier. Les 40 chapiteaux de la nef montrent des scènes historiés admirables, des animaux fantastiques et des feuillages entremêlés. Les chapiteaux du choeur sont plus archaiques avec leurs lions et aigles. Autre merveille, les fresques du douzième siècle, qui  décorent l’abside et les absidioles, avec entre autres des scènes de la vie de Saint-Jean-Baptiste.

Une chose pour achever de nous ensorceler, nous autres, urbains dont l'existence n'est que tapage, incessant, braillage, boucan, tumulte  et vain bruitage :  si la priorale d'Anzy-le-Duc  recèle un trésor, c'est bien le silence absolu qui règne dans la crypte du Bienheureux 4f090d76d5a0ea0485cc1d050f8a7833.jpgHugues de Poitiers, qu'on rejoint par un petit escalier ( si la porte en bois est ouverte) sous le choeur. Je n'ai pas "entendu" un tel silence depuis des siècles.

Une envie folle, d'y revenir un soir,  avec un duvet,  et de s'y laisser enfermer pour une toute une année...

vendredi, 10 août 2007

QU'IL VIVE !

Article publié dans L'Esprit canut du mois de juin 2007 

 

Selon un vieil adage qui souligne qu’en toute chose, il convient de préférer l’original à la copie, nous poursuivons notre défense des visites de l’atelier MATTELON, seul atelier croix-roussien rescapé du XIXème siècle puisque la bâtisse qui l’héberge date de 1841. C’est en 1878 que Mr Milan, son propriétaire, la rehausse afin d’installer plusieurs métiers à bras dans un espace adapté. Lequel, par conséquent, alignera fièrement l’an prochain ses cent trente printemps, tandis que son métier le plus ancien  aura connu rien moins que la révolution de 1830 et la romantique bataille d’Hernani.

En 1947, Georges Mattelon, le successeur de Mr Milan, organise les premières visites, parmi lesquelles l’élégant Graham Green. Le syndicat d’initiative de l’époque était alors demandeur pour élaborer une collaboration public/ privé, dans laquelle il trouvait son intérêt et qui a perduré jusqu’au décès de monsieur Mattelon. Le livre d’or que nous montre sa veuve s’ouvre en 1956, par une photo dédicacée du président Herriot. « Emerveillement, plaisir, habileté du goût français, splendeur… » Venus de Grèce, de Madagascar, de Tahiti, du Togo, du Brésil, les hommages pleuvent… « Il ne faudrait surtout pas que ce genre d’industrie disparaisse car alors la gloire de Lyon et de la France disparaîtrait », souligne, parmi tant d’autres,  Monique Duval, journaliste à L’Evénement du Québec en 1957.

Que reste-t-il de cette collaboration aujourd’hui ?  La municipalité en exercice a décidé de la suspendre pour des raisons de sécurité et de concentrer ses efforts sur d’autres lieux. Ces derniers ont probablement leur intérêt. Mais ils ne possèdent ni le charme ni l’authenticité de l’atelier de 1878 - authenticité avec laquelle monsieur Jacques Mattelon et sa mère n’ont pas l’intention de transiger : s’il est possible, disent-ils, d’installer une porte coupe-feu et de repenser l’installation électrique, il n’est nullement question de toucher aux tomettes du sol ni aux murs. De fait, cet atelier « dans son jus », qui a traversé tant de décennies, demeure un joyau unique au monde. Une sorte de France ou de Concorde de la canuserie qu’il faut préserver vaille que vaille, car pas un seul lieu recomposé, quelque sécurisé qu’il soit, ne saurait lui être comparé. Et comme monsieur Jacques Mattelon le répète avec humour : un atelier de 1878 peut-il être aux normes de 2007 ? Ce dernier a beau être inscrit au Patrimoine (« lequel n’est pas très généreux puisqu’il refuse de payer l’assurance », précise madame Mattelon), il semble que la présente équipe municipale n’ait jamais eu véritablement l’intention de le sauver mais qu’elle ait trouvé dans ces raisons de sécurité un prude cache-sexe et un pratique alibi pour se débarrasser de ses responsabilités :

« J’ai essayé de toutes mes forces de maintenir la tradition là où elle est née, disait son mari en 1963.  Il me semblait que le bistenclaque ne pouvait pas tout à fait mourir à Lyon. Qu’il y aurait toujours de belles choses à faire avec lui, qui ne pourraient naître que des doigts de fée d’un canut, au fond d’un atelier aveugle et inconfortable. Maintenant, j’ai perdu la foi. Le canut à bras est devenu un objet de musée »

Un objet de musée ? Encore faudrait-il qu’un véritable lieu, digne de ce nom, voie le jour à la Croix Rousse , qui puisse in fine intégrer à sa visite un précieux détour par le survivant insolite qu’est l’atelier Mattelon.

Roland THEVENET

dimanche, 05 août 2007

En cage à MONACO

On entre chez le Prince par un parking à étages souterrains, ordinaire, sombre et pollué. Comme ça, le touriste de Noisy-le-Sec n'est pas dépaysé à l'instant où il quitte son automobile pour emprunter ascenceurs ou escalators, guidé par des hôtesses munies de pancartes en formes de tête de Mickey. Bien l'bonjour. En famille, on arrive enfin à l'air libre. C'est qu'onn est en vacances, imbécile parmi des centaines de milliers d'imbéciles ! Enfin, libre, à l'air libre, avec du temps libre ... Libre d'aller du Musée Océanographique au Palais, en passant par la Cathédrale et en faisant le détour par le parc empli de ces magnifiques cactus, qui domine "ce toit tranquille où marchent les colombes...". Pardon, un instant, je me suis cru à Sète. Au cimetière marin, pour tout dire. Bévue ! Ici, ce n'est pas Sète. Il y a la même vue, certes, "la mer, la mer, toujours recommencée..." Mais comme "récompense après une pensée...", on est prié d'aller voir ailleurs.

 Car en guise de bienvenue, une plaque commémorative salue la mémoire de "l'hôte fidèle de Monaco" (si! si!), le suisse Ernest Guglielminetti "propagateur infatigable (ça ne s'invente pas) du goudronnage des routes, qui réalisa sur cette avenue en mars 1902 la première application du procédé"  Je n'ai jamais vu autant de drapeaux et d'écrans plats que dans la cathédrale de la Principauté. Beaucoup de belles oeuvres, assurément. Les portables numérisent jusqu'à plus soif les dalles de Rainier 25eea661fc0f86bbbf019841148be9c6.jpget de Grace, preuve que si un culte véritable existe en ce lieu, ce n'est ni celui de l'Art, ni celui de la Beauté, ni celui de Grace ou du Prince, ni même celui de l'Eucharistie, mais bien celui du Tourisme et de tous les euros qu'il fait tomber dans les caisses....

Un tourisme de masse, comme partout ailleurs, - me direz-vous ! Certes. Monaco n'est qu'un lieu banal, standard, une pause parmi d'autres dans le pélerinage désenchanté des touristes. En Bretagne on fait les phares, dans le Nord, il parait qu'on fait les mines, ici, on se fait le prince, d'une certaine façon. C'est peut-être là que le bât blesse : chez les Grimaldi, tout est commerce de Grimaldi. Et où qu'on se trouve, on se sent chez quelqu'un (Ah! Ces visages de Grace en bannières, qui pendouillent à chaque carrefour !). Ici, plus qu'ailleurs, le tourisme et le commerce sont subtilement manigancés, orchestrés autour d'une exhibition somme toute bourgeoise et grossière...

Une véritable entreprise, ce putain de Rocher ! Ici, le touriste n'est même plus au centre du monde, il est le centre du monde : des poissons phosporescents et colorés, venus du fond des fosses sous-marines, le contemplent, en casquette à visière et panta-court, d'un oeil morne. Des uniformes et des bonnets comme chez la Reine ou chez le Pape, des gardes-centons font la parade, à heures fixes, pour ses gosses. Bref, tout un environnement -aussi bien naturel que culturel- exporté du monde entier, photographié avidement. On s'en retourne par le même parking enfumé et puant, aussi benêt qu'à l'arrivée, en suivant des pancartes à têtes de Mickeys, quelques euros en moins dans le porte-monnaie. Mais bon. Dans un espace rétréci, dans une durée limitée, on se dit une fois de plus que le spectre de la fin des libertés rôde vraiment sur le monde, sur la société des loisirs, ainsi organisée. Car "l'imagination, comme certains animaux sauvages, ne se reproduit pas en captivité" (Orwell, "Où meurt la littérature", Essais)

 

vendredi, 03 août 2007

La prose poétique de Béraud

Le Vitriol de lune(1921) de Henri Béraud renoue avec le récit historique, en plongeant son lecteur dans une intrigue à la Dumas  : conspirations, empoisonnements, écartèlement, énucléation, errances et voyages sur fond de querelles religieuses et politiques. Personnages fictifs et personnages historiques (Louis XV, Damiens…) s’y côtoient, le fil conducteur étant la tendresse filiale qu’un oncle ( Giambattista), porte à son neveu orphelin (Blaise Cornillon). Une tendresse bourrue, fidèle, protectrice. 

         Le héros de Au Capucin Gourmand (1925) est quant à lui un paysan dauphinois du dix-huitième siècle, lequel vivait heureux avec sa Jeannette jusqu'à ce qu'un soldat de passage violente cette dernière durant son absence. S’estimant déshonoré d’avoir été incapable de la protéger, il la rend à son père, gagne Lyon, où il se fait recruter par le racoleur du régiment du Dauphiné. C’est ainsi que le paysan Lèbre devient le beau Sergent du Roi.

        Plus de quinze ans plus tard, il retrouve l’agresseur de sa femme, un certain sergent Merru, qu’il provoque en duel et qu'il tue. Lorsqu’il regagne son pays, il retrouve une Jeannette si lasse et si usée qu’après un an passé en sa compagnie, il engage une aventure auprès de Fanchon, une comédienne et prostituée lyonnaise. Après l’avoir entraîné dans la ville, Fanchon intègre peu à peu à sa bande de « chevaliers » son beau sergent, le pousse au vol, puis au crime. Arrêté, condamné, le sergent Lèbre finit seul et exécuté sur la place des Terreaux.  Ces intrigues populaires plus ou moins empruntées (on passe à l'abbé Prévost, notamment)  offrent à Béraud  l’occasion de travailler son style. Ainsi, dès Le Vitriol de Lune et surtout Au Capucin Gourmand, le projet littéraire qui le conduira aux futurs chefs d’œuvre de la Conquête du Pain prend forme et mûrit :

« Rue de la Limace , à Lyon, tout contre la manécanterie de Saint-Nizier, il y avait un cabaret. Sous l’enseigne Au Capucin Gourmand, un bouchon d’herbe pendait. Deux tilleuls protégeaient le jardin, où étaient des tables et des bancs. On y accédait par dix marches, que rongeaient les brouillards du Rhône »

(Henri Béraud – Au Capucin gourmand, incipit)

 

 

La prose poétique de cette séquence repose sur l’usage alterné de mètres pairs et impairs :  on trouve en effet deux mètres de 7 syllabes : « Rue de la Limace , à Lyon », « un bouchon d’herbe pendait », trois de 9 syllabes : « Sous l’enseigne Au Capucin Gourmand », « Deux tilleuls protégeaient le jardin », « où étaient des tables et des bancs », ainsi que  trois octosyllabes : « Il y avait un cabaret », « on y accédait par dix marches », « que longeait le brouillard du Rhône ». La simplicité du vocabulaire, empruntée à la chanson traditionnelle, estompe évidemment la structure métrique du paragraphe. Seul un segment de treize syllabes se détache, que clôt le mot Saint Nizier, qui domine le fragment tout entier.

Ainsi se forge le style artisanal de Béraud. Souvent composée de mètres identifiables, la proposition va au plus court, incisive. Le terme juste tombe, équilibré sur de discrètes allitérations. La phrase, rarement complexe, forme une séquence close sur son seul prédicat.  Lorsque surgit une comparaison, elle est toujours aussi simple qu’inattendue. Béraud, c’est un Boileau qui aurait lu son Michelet. Alors que le roman traditionnel entre dans une crise qui menace de lui être fatale, plusieurs décennies avant le film de capes et d’épées, il invente, si l’on peut dire, le classicisme moderne du roman populaire français :

« Il faisait un froid sec qui, devant les boulangères, fouettaient les femmes attroupées. On vendait le pain, huit sols la livre. Tous les souffles du ciel semblaient se jeter par les rues étroites, sur les malheureux de Paris. Les fumées se couchaient contre l’échine de toits comme des queues de bêtes. Dans l’azur glacial, des brumes flottaient. »                                                                                         Le Vitriol de Lune II.9

Dans le long sillon de la prose poétique, quelques tableaux choisis pour leur intérêt dramatique se détachent du déroulement de l’action, car la voix narrative suit l’intrigue au plus serré. L’écartèlement de Damiens en place de Grève mêle subrepticement les points de vue : celui de l’assistance et celui du supplicié, sous la plume sobre d’un narrateur toujours sensible à l’assonance et au retour de la consonne juste :

« La chair fuma. Damiens se tordit et poussa, les dents serrées, un long gémissement. On le lâcha. L’odeur fit reculer le moine. Le condamné haletait, secouait dans le vent son moignon noir. Il le regarda lentement, sans rien dire, puis, levant la tête, il fixa sur le greffier qui s’avançait ses prunelles agrandies. »                                                                                                                

L’originalité du Capucin Gourmand, c'est de poser un premier pied dans le Dauphiné natal de son auteur. Car dans ce roman, en même temps qu’il conquiert son style, Béraud s’approprie le projet de l’œuvre à venir, comme en témoigne l’insertion de patois dans le tissu textuel  « Misero de Diu ! L’Allemand aurait bien mieux fait de saigna ce cayon, que revenave manger notre pan san seulemin besogna ! » « N’o point perdu do timps, magno ! Vins donc au parloir. Uno femme voulave to parla ! »,

 Le roman du Beau Sergent, d’ailleurs, peut déjà se lire comme un épisode de cette Conquête du Pain en gestation. Les manants de Sabolas, dans le village dont le grimoire n’est pas encore écrit, sont déjà là, à l’œuvre dans leur décor :

« L’automne passa. Jeanne vaquait à l’ouvrage. Forcie et durcie, sans se plaindre, jamais, elle taillait la terre comme un homme. Elle faisait tout, s’acharnait jusqu’à nuit noire sur les champs et trouvait encore le temps de tenir notre ménage. Notre grande chambre de ferme était plaisante, avec son cordon de pots d’étain et son dressoir chargé d’assiettes à dessins bleus. Nous vivions de chiche, il est vrai. Pauvres terres, que les nôtres. (…) L’hiver arriva, fort mauvais. Des vapeurs froides enveloppaient les bois, et de gros flocons, tombant du ciel, épaississaient la neige qui, à dix lieues à la ronde, couvrait le plat pays. ».                                        

Héritage, encore, de l’expérience de la guerre ? Qu’elle soit d’ordre politique (Le Vitriol de Lune) ou amoureuse (Au Capucin Gourmand), la passion entre humains est de nature fondamentalement meurtrière. Les deux héros connaissent  une mort violente : Comme on ne saurait survivre sans la moindre passion, on ne saurait non plus mourir sans quelque poison. La liberté, au pays des hommes, tel est son prix. L’univers romanesque de Béraud  ignore tout de la demi-mesure :  

     « Elle avait des caresses, des perversités, des paroles de délire, qui vous remplissaient d’une honteuse ardeur. C’était une savante catin, de celles qu’on nommait alors coquettes de nuit (…) Moi, dans mon ignorance de ces troubles voluptés, j’étais assez simple pour croire que ma maîtresse s’y livrait pour la première fois, et que sa luxure était l’effet de la passion dont nous étions ensemble dévorés. Que n’eussé-je cru ? Elle mentait comme nulle au monde. Ce lui était un jeu de vous tourner la tête. Elle vous soûlait de serments chuchotés entre deux baisers ; elle feignait les jouissances les plus aiguës, celles qui s’achèvent en sanglot et qui, aux bouches des amantes, laissent le froid de la mort. Les larmes que le plaisir répandait sur ses joues, elle ne les séchait pas, et cela donnait à sa figure un air d’enfant. Alors elle pouvait mentir tout à son aise. Quand elle faisait cette mine-là, un juge l’eût crue sans lui présenter l’Evangile. Quant à moi j’avais, en deux jours, oublié toute ma vie passée. J’étais seul au monde. »       

    Dans la nouvelle La Bonne Taverne, Béraud avait mis sur pied en 1905 un concept qu’il avait abandonné ensuite derrière lui, celui de mythistoire.  Il ne s’agissait plus de raconter aristocratiquement l’histoire d’un mythe, à la façon des auteurs du Lyon de nos Pères ou autres Oisivetés du sieur Puitspelu. Pas question non plus de mythifier un quelconque passé, l’h