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dimanche, 11 mai 2014

Nuel, Houdaer, bref et fictif Réel

Jean Jacques Nuel  a connu le temps des « menus larcins », et le raconte dans Le Mouton Noir, un recueil de textes courts publié chez Passage d’Encres. Il m’en cause un peu autour d’une bière dans un café de la rue Aimé Boussange à la Croix-Rousse. Le Mouton Noir, c’est le texte liminaire, celui-ci qui donne la clé (et le titre aussi) du bref recueil. Nuel s’y dépeint  naguère  également rejeté, et par les poètes et par les prosateurs, devenu fervent amateur de textes courts. A un moment, la conversation tourne autour du catholicisme, et il me parle de sa lecture de Jouhandeau. Même si ça ne saute pas aux yeux de prime abord, je me dis qu’il doit y avoir un lointain rapport de filiation entre les paragraphes mordants de Chaminadour et les siens, vifs et pince-sans-rire.

Une sorte de posture à mi chemin entre Réel et fiction, une technique de croquis qui hésite entre personne et personnage. A la page 24 du recueil, par exemple, Nuel raconte qu'il retrouve un de ses copains, Houdaer, en train d’écrire dans un café de la Guillotière nommé Court-Circuit un poème nommé Court-Circuit, et qu'au lieu de se retrouver dans un café, ils ont failli se retrouver dans une fiction. C’est d'ailleurs un trait commun entre les deux, cette envie instinctive de faire se joindre ce qui se passe et ce qui s'écrit, à la crête de leurs brèves lignes.

Ne se souvient-on pas que Nuel a édité Houdaer, l’an passé ? Enfin pas lui, mais son recueil Fire Notice, dans lequel il est question de ne pas imposer sa vision du monde, mais plutôt des effets de surprises. Et c’est marrant (en guise de surprise) parce que le lendemain même de ma rencontre avec Nuel, je tombe nez à nez à la sortie du Carrefour City de la rue du Mail sur Houdaer. Toujours à la Croix-Rousse, mon fief de plus en plus. Il est pressé, moi aussi, mais on se promet de se revoir un de ces jours. L’art du bref, dans toute sa curieuse véracité. Avec tout ça, je ne sais plus bien si j'étais en train de lire une page de Nuel ou bien  d'Houdaer. C'est pour ça que je parle des deux.

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Nuel et Houdaer à un cabaret poétique du Périscope

A lire 

Le Mouton Noir, Jean-Jacques Nuel, Passage d'encres. Son blog, L'Annexe, ICI

Fire Notice, Frédérick Houdaer, Le pont du Change. Son blog, Branloire Perenne, ICI

vendredi, 03 août 2007

La prose poétique de Béraud

Le Vitriol de lune(1921) de Henri Béraud renoue avec le récit historique, en plongeant son lecteur dans une intrigue à la Dumas  : conspirations, empoisonnements, écartèlement, énucléation, errances et voyages sur fond de querelles religieuses et politiques. Personnages fictifs et personnages historiques (Louis XV, Damiens…) s’y côtoient, le fil conducteur étant la tendresse filiale qu’un oncle ( Giambattista), porte à son neveu orphelin (Blaise Cornillon). Une tendresse bourrue, fidèle, protectrice. 

         Le héros de Au Capucin Gourmand (1925) est quant à lui un paysan dauphinois du dix-huitième siècle, lequel vivait heureux avec sa Jeannette jusqu'à ce qu'un soldat de passage violente cette dernière durant son absence. S’estimant déshonoré d’avoir été incapable de la protéger, il la rend à son père, gagne Lyon, où il se fait recruter par le racoleur du régiment du Dauphiné. C’est ainsi que le paysan Lèbre devient le beau Sergent du Roi.

        Plus de quinze ans plus tard, il retrouve l’agresseur de sa femme, un certain sergent Merru, qu’il provoque en duel et qu'il tue. Lorsqu’il regagne son pays, il retrouve une Jeannette si lasse et si usée qu’après un an passé en sa compagnie, il engage une aventure auprès de Fanchon, une comédienne et prostituée lyonnaise. Après l’avoir entraîné dans la ville, Fanchon intègre peu à peu à sa bande de « chevaliers » son beau sergent, le pousse au vol, puis au crime. Arrêté, condamné, le sergent Lèbre finit seul et exécuté sur la place des Terreaux.  Ces intrigues populaires plus ou moins empruntées (on passe à l'abbé Prévost, notamment)  offrent à Béraud  l’occasion de travailler son style. Ainsi, dès Le Vitriol de Lune et surtout Au Capucin Gourmand, le projet littéraire qui le conduira aux futurs chefs d’œuvre de la Conquête du Pain prend forme et mûrit :

« Rue de la Limace , à Lyon, tout contre la manécanterie de Saint-Nizier, il y avait un cabaret. Sous l’enseigne Au Capucin Gourmand, un bouchon d’herbe pendait. Deux tilleuls protégeaient le jardin, où étaient des tables et des bancs. On y accédait par dix marches, que rongeaient les brouillards du Rhône »

(Henri Béraud – Au Capucin gourmand, incipit)

 

 

La prose poétique de cette séquence repose sur l’usage alterné de mètres pairs et impairs :  on trouve en effet deux mètres de 7 syllabes : « Rue de la Limace , à Lyon », « un bouchon d’herbe pendait », trois de 9 syllabes : « Sous l’enseigne Au Capucin Gourmand », « Deux tilleuls protégeaient le jardin », « où étaient des tables et des bancs », ainsi que  trois octosyllabes : « Il y avait un cabaret », « on y accédait par dix marches », « que longeait le brouillard du Rhône ». La simplicité du vocabulaire, empruntée à la chanson traditionnelle, estompe évidemment la structure métrique du paragraphe. Seul un segment de treize syllabes se détache, que clôt le mot Saint Nizier, qui domine le fragment tout entier.

Ainsi se forge le style artisanal de Béraud. Souvent composée de mètres identifiables, la proposition va au plus court, incisive. Le terme juste tombe, équilibré sur de discrètes allitérations. La phrase, rarement complexe, forme une séquence close sur son seul prédicat.  Lorsque surgit une comparaison, elle est toujours aussi simple qu’inattendue. Béraud, c’est un Boileau qui aurait lu son Michelet. Alors que le roman traditionnel entre dans une crise qui menace de lui être fatale, plusieurs décennies avant le film de capes et d’épées, il invente, si l’on peut dire, le classicisme moderne du roman populaire français :

« Il faisait un froid sec qui, devant les boulangères, fouettaient les femmes attroupées. On vendait le pain, huit sols la livre. Tous les souffles du ciel semblaient se jeter par les rues étroites, sur les malheureux de Paris. Les fumées se couchaient contre l’échine de toits comme des queues de bêtes. Dans l’azur glacial, des brumes flottaient. »                                                                                         

Le Vitriol de Lune II.9

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07:15 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : béraud, littérature, lyon, écriture, houdaer | | |

vendredi, 06 juillet 2007

Henri BERAUD

 Je quitte à l’instant l’œuvre de Béraud. Et il me semble qu’il ne l’a jamais écrite, à peu de gens près, que pour lui-même. Comme tous les écrivains. Je ne parle pas, bien sûr, des grands reportages ni des pamphlets polémiques. Comme Joseph Kessel, comme Albert Londres, auxquels il ouvrit bien des portes, il rédigea les premiers pour vivre. Quant aux seconds, dans le contexte rudement cauchemardesque de la seconde moitié des années trente, il estima que c’était son devoir d'être de la bagarre en les faisant publier.

Je parle d’une bonne quinzaine de livres, ce qui n’est pas absolument rien. Et je n’hésite pas à croire que si la littérature française doit sortir vivante de la vacuité sidérante et du conformisme accablant dans lesquels l’ont plongée aussi bien l’institution universitaire que les politiques éditoriales de ces quarante dernières années, la redécouverte de cette œuvre par de jeunes ou de nouveaux lecteurs aura un rôle déterminant à jouer.

Car il y a dans la phrase d’Henri Béraud  quelque chose d’asséné et de brutal,  de juste et d’élégant, et même souvent de raffiné, qui fait sa fête à tout amoureux de la langue française. Henri Béraud ne fut ni un idéologue, ni un penseur, ni un politique Contrairement à beaucoup d’hommes de sa génération, il sortit la vie sauve de l’enfer des tranchées de quatorze dix-huit. Comme beaucoup d’hommes de sa génération, il sut alors qu’il avait sacrifié son existence, car la société au sein de laquelle elle s’apprêtait à se dérouler avant que la boucherie ne commence, cette société, bel et bien, n’était plus. C’est pourquoi il jeta sur le monde un regard à la fois baroque et lyrique, l’un de ceux qui siéent mal au sérieux que lui demandait son temps : un regard de revenant désenchanté. Iceberg anachronique et têtu, n’explique-t-il pas encore, en 1944 ainsi sa conception politique : « Elle s’exprime toute dans l’amour de la France, la haine des Anglais et le refus de toute obédience étrangère » Cette politique qui, dit-il « a suffi à nos vieux rois, aux hommes de 93, à Napoléon, peut bien suffire à un fils de boulanger

L’effacement d’un grand auteur, quel qu’il soit, est toujours significatif de quelque chose. Dans une démocratie sur-médiatisée de pied en cap, le fait d’honorer chaque 11 novembre la mémoire d’un soldat inconnu est évidemment moins compromettant que le fait de perpétuer la mémoire d’un soldat qui fut trop connu et, surtout, inconsidérément bavard. Pour sa défense, c’était son métier de parler ainsi. Loin de moi l’idée d’attenter à la justesse d’une commémoration dont Béraud lui-même écrivit un jour que les Allemands nous en enviait l’idée. Le fait est que, pour son malheur, Henri Béraud a appartenu à cette génération-là - que des cadets opportunistes auront singulièrement réduite au silence- et qui, parce que la gloriole la faisait rire, a laissé faire. Brasillach eut les honneurs d’un procès en bonne et due forme. Celui de Béraud, qui passa avant, lui, est une atroce caricature.  

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09:40 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature, béraud, lyon, houdaer | | |