mercredi, 17 décembre 2008
Le billet d'Alceste
Au centre du billet, ce regard bleu, chatoyant, mélancolique et apaisé de Molière. Les plis d'une cascade de mèches, épaisses, grises et bouclées, perruque dont ce grand extravagant qui fit un jour Alceste semble comme embarrassé, épandu le long de son visage encore jeune, et tombant en bouches sur son pourpoint marron, recouvrant ses épaules de noueuses arabesques ; pour encadrer de plus haut et de plus loin cette opulente perruque, et comme cerner véritablement son fin visage, le drapé rouge du rideau de scène dont il a su, lui, si superbement enrober tous les Tartuffe, les monsieur Jourdain, les Philaminte, les Célimène et les Argan de son siècle.
Ceux qui servirent de modèles à ses personnages sont assis côte à côte et tapissent le fond de la vignette. Sont-ils venus dans ce théâtre pour rire d'eux-mêmes ? Côte à côte, alignés, des hommes portant chapeaux à plumes, des femmes décolletées, ceux dont pour les corriger, disait-il, il fallut porter les vices, les humeurs et les passions sur la scène. L'une, chuchotant à sa voisine quelque ragot doré, l’autre, incliné pour épier le jeu des violons en train de s’accorder dans la fosse d’orchestre. Le souci apporté à la peinture de chaque ruban, de chaque dentelle, le soin visible du graveur pour chaque détail : ces figurines vertes, rouges, brunes ou bleues, disposées en rangs comme les boucles de Molière, sont en cette vieille salle du Palais Royal que reproduit, d’après un tableau de Mignard, la vignette du billet, tels les centons d'une crêche.
Sur le verso, ce même regard, mais plus brun, le sourcil rehaussé, l’air d’attendre quelque chose. Un soupir ? Un aveu ? Un conseil ? Une consolation ? Des lèvres fines, sur le point de murmurer à l’oreille. Un mot, un simple mot nous retenant là, simplement, auprès de lui, de ses avares, de ses misanthropes, de ses faux-dévots, de son t
emps. Molière. Molière nous murmurant à l’oreille de ne pas, si vite, quitter son théâtre, de ne pas s'éloigner de sa rime : Quel arôme, quel bouquet imprévisible, issu de quel siècle, de quelles lointaines années ? Une rêverie de masques et de rires, de paroles et d’images, autant dessinées que vécues émanant de ce billet mélancolique. Quelques répliques lestes, surgies tout droit de l’Illustre Théâtre où l'on donne ce jour-là une scène du Malade Imaginaire, ces répliques extraordinaires, répercutées depuis lors de salles de patronage en préaux d’école, et dans un tablier de fortune, un fichu de servante noué sur la tête, voici que lentement le cartouche vibre, et Toinette, Toinette :
-Elle ne le fera pas, vous dis-je!.
- Elle le fera, où je la mettrai dans un couvent.
- Vous ?
- Moi !
- Bon !
- Comment, bon ?
- Vous ne la mettrez pas dans un couvent !
- Je ne la mettrai pas dans un couvent ?
- Non
- Non ?
- Non !
- Ouais ! Voilà qui est plaisant ! Je ne mettrai pas ma fille dans un couvent, si je veux ?
- Non, vous dis-je
- Qui m'en empêchera ?
- Vous-même !
- Moi ?
- Vous n’aurez point ce cœur-là !
- Je l’aurai !
- Vous vous moquez !
- Je ne me moque point (...)
- Bagatelles ...
- Il ne faut point dire bagatelles."
Ce n’est pourtant qu’une toile de comédie, un vieux papier peint lisse et plat, lui-même inspiré d’une ancienne gravure, tiré à des millions d’exemplaires, la représentation de la représentation d’une représentation dans la copie d’une copie d’une copie. Mais de ce billet, tels sont bien les nuances, comme les arabesques et les tons, les figures et les nombres des francs, de tant de Francs, anciens et familiers, d'un monde englouti, qui commencent à s’animer, à tournoyer ; ils voltigent :
« Doucement, Monsieur, vous ne songez pas que vous êtes malade ! »
Paroles, chiffres et chants du cygne et de l'alexandrin : la langue, presque parfaite, du Misanthrope :
Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ? // Laissez-moi je vous prie //
Mais encor dites-moi quel bizarrerie //
Laissez-moi là, vous dis-je, / et courez vous cacher //
Mais on entend les gens, au moins / sans se fâcher ...
Au centre du billet, ce regard bleu, chatoyant, mélancolique et apaisé ...
A propos de Molière, lire aussi :
http://solko.hautetfort.com/archive/2008/07/15/vie-de-tro...
Les billets de la même séries sur ce blogue (suivre les liens en cliquant sur les noms)
Victor Hugo, Richelieu, Henri IV & Bonaparte.
Le billet 500 francs Clémenceau, qui n'a jamais été publié pour des raisons politiques, ce qui explique la longévité du Molière qui perdura jusqu'en 1968
06:18 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note
| Tags : molière, billets français, littérature, théâtre |










Commentaires
Ecrit par : B.redonnet | mercredi, 17 décembre 2008
Ecrit par : simone | mercredi, 17 décembre 2008
Ecrit par : B.redonnet | mercredi, 17 décembre 2008
Ecrit par : Pascal Adam | mercredi, 17 décembre 2008
Ecrit par : solko | mercredi, 17 décembre 2008
Ecrit par : solko | mercredi, 17 décembre 2008
Bref, c'est moi plutôt qui étais confus.
Ecrit par : Pascal Adam | mercredi, 17 décembre 2008
Ecrit par : Simone | jeudi, 18 décembre 2008
Ecrit par : Japhet | mercredi, 31 décembre 2008
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