vendredi, 18 février 2011
Le billet d'Alceste
Une nouvelle édition de la Pleïade de Molière, à l'occasion de l'anniversaire de sa mort, qu'on fêtait hier. J'apprends ça ce matin, en lisant cet article de JLK. Ici, c'est l'esprit maison, les billets sur des billets qu'on republie sans fin. La billeterie (billet heri). Le Misanthrope et Le Malade imaginaire sont les deux pièces de Molière que je préfère. Texte publié en décembre 2008 :
Le premier authentique dramaturge que la finance choisit d’honorer fut un comique : lors du passage au nouveau franc, c’est le visage de Molière qui orna la coupure dont le montant était le plus élevé, soit 500 NF. Le pouvoir d’achat de cette coupure qui circula du 2 juillet 1959 au 6 janvier 1966 avoisinait alors les 600 euros.
En son centre, un regard bleu, chatoyant, mélancolique et apaisé. Les plis d'une cascade de mèches, épaisses, grises et bouclées, perruque dont ce grand extravagant qui fit un jour Alceste semble comme embarrassé, épandu le long de son visage encore jeune, et tombant en boucles sur son pourpoint marron, recouvrant ses épaules de noueuses arabesques ; pour encadrer de plus haut et de plus loin cette opulente perruque, et pour cerner véritablement son fin visage, le drapé rouge du rideau de scène dont il a su, lui, si superbement enrober tous les Tartuffe, les monsieur Jourdain, les Philaminte, les Célimène et les Argan de son siècle comme des siècles suivants.
Ceux qui servirent de modèles à ses caractères, on les découvre assis côte à côte, tapissant le fond de la vignette. Sont-ils venus dans ce théâtre afin de vraiment rire d'eux-mêmes ? Côte à côte, alignés, des hommes portant chapeaux à plumes, des femmes décolletées, ceux dont pour les corriger, disait le polémiste, il fallut porter les vices, les humeurs et les passions sur la scène. L'une, chuchotant à sa voisine quelque ragot doré, l’autre, incliné pour épier le jeu des violons en train de s’accorder dans la fosse d’orchestre. Le souci apporté à la peinture de chaque ruban, de chaque dentelle, le soin visible du graveur pour chaque détail : ces figurines vertes, rouges, brunes ou bleues, disposées en rangs en cette vieille salle du Palais Royal tels les santons d’une crèche, ne sont pourtant que reproduit, d’après un tableau de Mignard, sur la vignette de ce billet, représentation de la représentation d’une représentation dans la copie d’une copie d’une copie…
Sur le verso, ce même regard, mais plus brun, le sourcil rehaussé, l’air d’attendre quelque chose. Un soupir ? Un aveu ? Une consolation ? Une recette, peut-être. Le dramaturge, on le sait, tenait le compte de ses registres avec la même soucieuse minutie que celui des syllabes de ses alexandrins.
Des lèvres fines, en tout cas, sur le point de murmurer quelque chose à notre oreille. Un mot, un simple mot nous retenant là, simplement, auprès de lui, de ses avares, de ses misanthropes, de ses faux-dévots, auxquels tant des nôtres ressemblent. Molière. Molière nous murmurant à l’oreille de ne pas quitter si vite son théâtre, si inconsidérément s'éloigner de sa rime : Quel arôme, quel bouquet imprévisible, issu de quel siècle, de quelles lointaines années me reviennent en mémoire ? Une rêverie de masques et de rires, de paroles et d’images, autant dessinées que vécues émanant de ce billet mélancolique. Quelques répliques lestes, surgies tout droit de cet Illustre Théâtre où l'on donnait ce jour-là une scène du Malade Imaginaire, répliques répercutées depuis lors de salles de patronage en préaux d’école, et dans un tablier de fortune, un fichu de servante noué sur la tête, voici que lentement le cartouche vibre, et Toinette, Toinette qui s’écrie :
-Elle ne le fera pas, vous dis-je !
- Elle le fera, où je la mettrai dans un couvent.
- Vous ?
- Moi !
- Bon !
- Comment, bon ?
- Vous ne la mettrez pas dans un couvent !
- Je ne la mettrai pas dans un couvent ?
- Non
- Non ?
- Non !
- Ouais ! Voilà qui est plaisant ! Je ne mettrai pas ma fille dans un couvent, si je veux ?
- Non, vous dis-je
- Qui m'en empêchera ?
- Vous-même !
- Moi ?
- Vous n’aurez point ce cœur-là !
- Je l’aurai !
- Vous vous moquez !
- Je ne me moque point (...)
- Bagatelles ...
- Il ne faut point dire bagatelles…
Ce n’est pourtant seulement, encore une fois, qu’une toile de comédie, un vieux papier peint lisse et plat, lui-même inspiré d’une ancienne gravure, tiré à des millions d’exemplaires. Mais de ce billet voila que les arabesques et les tons, les figures et les nombres, les alexandrins et les rires des francs, de tant de Francs, anciens et familiers, commencent à s’animer, à tournoyer ; et d’un monde englouti, voilà qu’ils voltigent : « Doucement, Monsieur, vous ne songez pas que vous êtes malade ! »
La langue, langue presque parfaite, du Misanthrope :
PHILINTE
Qu'est-ce donc ? Qu'avez-vous ?
ALCESTE
Laissez-moi, je vous prie.
PHILINTE
Mais encor dites-moi quelle bizarrerie... .
ALCESTE
Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher.
PHILINTE
Mais on entend les gens, au moins, sans se fâcher.
ALCESTE
Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre.
Sur les registres de la troupe de Molière, le 26 février 1673, on peut lire : « On n’a point joué dimanche 19 et mardi 21 à cause de la mort de M de Molière, le 17ème, à dix heures du soir ».
Au centre du billet, ce regard bleu, chatoyant, mélancolique et apaisé ...
A propos de Molière, lire aussi :
http://solko.hautetfort.com/archive/2008/07/15/vie-de-troupe.html
Les billets de la même séries sur ce blogue (suivre les liens en cliquant sur les noms)
Victor Hugo, Richelieu, Henri IV & Bonaparte.
Le billet 500 francs Clémenceau, qui n'a jamais été publié pour des raisons politiques, ce qui explique la longévité du Molière, qui perdura dans le pli onctueux des portefeuilles jusqu'en 1968
10:43 Publié dans Les Anciens Francs | Lien permanent | Commentaires (15) | Tags : molière, billets français, littérature, théâtre |
Commentaires
Écrit par : B.redonnet | mercredi, 17 décembre 2008
Écrit par : simone | mercredi, 17 décembre 2008
Écrit par : B.redonnet | mercredi, 17 décembre 2008
Écrit par : Pascal Adam | mercredi, 17 décembre 2008
Écrit par : solko | mercredi, 17 décembre 2008
Écrit par : solko | mercredi, 17 décembre 2008
Bref, c'est moi plutôt qui étais confus.
Écrit par : Pascal Adam | mercredi, 17 décembre 2008
Écrit par : Simone | jeudi, 18 décembre 2008
Écrit par : Japhet | mercredi, 31 décembre 2008
Écrit par : nauher | vendredi, 18 février 2011
Écrit par : solko | samedi, 19 février 2011
Molière,bien de sa personne, élégant ne pouvait imaginer que le succès de ses pièces en ferait un homme bien à billet.
Écrit par : patrick verroust | vendredi, 18 février 2011
Écrit par : solko | samedi, 19 février 2011
:O)
Écrit par : Sophie K. | samedi, 19 février 2011
Je me sens un peu loin de tout ça, n'ayant de plus jamais eu un rapport très développé avec l'argent, et encore moins avec les billets.
Néanmoins, j'aime bien vos billets sur les billets... Ils datent, pour moi, un peu d'une autre époque, d'un autre monde... Ils sont jolis, un peu rêveurs.
J'ajoute que je comprends parfaitement votre opinion en ce qui concerne les euros qui, il est vrai, se bornent à donner une valeur financière au bout de papier.
Bien à vous, a bientôt, Benoit (on notera l'allitération en "b" ! - ok, j'arrête de dire des Bêtises...)
Écrit par : Benoit | samedi, 19 février 2011
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