samedi, 29 novembre 2008

Pierre Dupont

« Quand j’entendis cet admirable cri de douleur et de  mélancolie (Le chant des ouvriers, 1846), je fus ébloui et attendri. Il y avait tant d’années que nous attendions un peu de poésie forte et vraie (…) Il est impossible, à quelque parti qu’on appartienne, de quelques préjugés qu’on ait été nourri, de ne pas être touché du spectacle de cette multitude maladive respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons nécessaires à la création des chefs-d’œuvre, dormant dans la vermine, au fond des quartiers  où les vertus les plus humbles et les plus grandes nichent à côté des vices les plus endurcis …» C’est Baudelaire qui écrivit ceci, dans l’un des deux articles qu’il consacre au lyonnais Pierre Dupont sans sa Critique Littéraire.

 

Pierre Dupont vécut cinquante ans, de 1821 à 1871. Il avait perdu sa mère à quatre ans et avait été élevé par son parrain, un prêtre qui fit parachever son éducation au séminaire de Largentière. Au sortir de la maison religieuse, Dupont entra dans la canuserie, où il fut apprenti. Puis il devint employé de banque et, grâce au soutien d’un académicien, obtint un poste à la rédaction du Dictionnaire. Il commença à écrire très jeune, une œuvre qui se décompose en trois : des chants rustiques, des chants ouvriers, et quelques poèmes philosophiques ; l’écriture de Dupont, pour paraphraser Baudelaire, est hantée par deux secrets, qui sont les clés de sa fortune d'alors, et celles aussi de l'oubli dans lequel il est tombé à présent : « la joie et le goût infini de la République ». Une date, dans sa vie, a été un moment charnière : celle de février 1848, dont son Chant des Ouvriers devint l’hymne.  Il mourut l’année même de la consécration définitive de cette dernière, après avoir, de 1848 à 1870 traversé le règne de Napoléon III en ardent républicain. A cause de ses aspirations socialistes, il avait été condamné pour sept années à la déportation après le coup d’Etat de 1851 et avait dû sa grâce à quelques puissants admirateurs, ainsi qu’à l’allégeance qu’on le força de prononcer envers le nouveau régime. Pour toute sa génération, Pierre Dupont, fut, digne successeur de Bérenger, le talentueux chansonnier du petit peuple, le chantre militant de la République. Jusqu’à la guerre de 14, et au gigantesque fossé d’oubli qu’elle creusa entre un avant et un après, une romance à la Dupont, c’est ce qui accompagnait les hommes, des fêtes données pour leur baptême, à celles données lors de leur enterrement, en passant par les banquets de mariage.  Béraud, dans sa Gerbe d’Or, rappelle avec verve la façon dont son père boulanger, républicain passionné, ténorisait du Dupont au pétrin, dans une page de son récit d'enfance que traverse, de part en part, la gaieté. 

 

On a, depuis, oublié Pierre Dupont et sa philosophie simple. En voici quelques couplets :

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Rêve, paysan, rêve :

Entends la semence qui lève,

Regarde tes bourgeons rougir,

Et comme tes enfants grandir :

C’est l’avenir !

(Le Rêve du paysan)

 

Aimons-nous, et quand nous pouvons

Nous unir pour boire à la ronde,

Que le canon se taise ou gronde,

Buvons, buvons, buvons,

A l’indépendance du monde !

(Le chant des ouvriers)

 

Alerte, imprimeurs !

Inondez  de lueurs

Le monde qui tâtonne ;

Faut-il que le flambeau

Reste sous le boisseau ?

Non, il faut qu’il rayonne !

( L’imprimerie)

 

Gouttes d’eau, filles du nuage,

Filtrez à travers le feuillage

Sur l’étang attiédi,

Car ma mie au gentil corsage,

Aux pieds blancs, au rose visage,

Y vient sur le midi.

( Midi )

 

Des deux pieds battant mon métier,
Je tisse, et ma navette passe,
Elle siffle, passe et repasse,
Et je crois entendre crier
Une hirondelle dans l’espace.

( Le Tisserand)

 

Aux armes, courons aux frontières,

Qu'on mette au bout de nos fusils

Les oppresseurs de tous pays

Les poitrines des Radetskis !

Les peuples sont pour nous des frères,

Et les tyrans, des ennemis.

( Le chant des Soldats)

 

 

A lire en cliquant ici, l'une des deux notices, complète, de Baudelaire et en cliquant là, une sélection de quelques poèmes.

Commentaires

Dans mon "vieux" "vieux" Larousse: "(...)Pierre Dupont fut le chansonnier du peuple laborieux et honnête. Ses vers sont remarquables par les aspirations saines qu'ils révèlent, par l'élévation des sentiments qu'ils traduisent: l'amour du travail, de puissants appels à la concorde, à la cordialité. Ils ont eu une influence moralisatrice. Ils sont de plus, en général, d'une bonne facture. Peut-être ne sont-ils pas toujours assez châtiés; mais il y a de l'originalité dans le sujet, de la fantaisie dans le détail. Les morceaux les plus connus sont Les boeufs, Les sapins, la Mère Jeanne, Ma vigne, le Cochon, La Vache blanche, Les louis d'or, le chant du blé, la Chanson de la soie, La chanson du pain, Le Chant des ouvriers, Le Chant des soldats, le Noël des paysans, le Chant des nations, le Tonneau, le Tisserand etc. Pierre Dupont composait lui-même la musique de ses chansons.(...)"
Merci à vous, je ne le connaissais pas du tout.

Ecrit par : Sophie L.L | samedi, 29 novembre 2008

Pierre Dupont... peut-être, mais nous on a NTM.

Ecrit par : Pascal Adam | samedi, 29 novembre 2008

@ Sophie : C'est un continent englouti, en effet.

@ Pascal : Eh Oui ! et depuis que nous n'avons plus que ça, notre grand corps est malade.

Ecrit par : solko | dimanche, 30 novembre 2008

Le rêve du paysan est magnifique Solko, merci.

PS: Dans la billet sur la monnaie et la poésie une coquille s'est glissée:
"je ne suis quasiment rien, je vaut tout."

Ecrit par : Tang | dimanche, 30 novembre 2008

@ Tang : le démoniaque jeu des phrases ré-écrites au dernier moment par couper-coller (il vaut / je vaux). Merci, Tang, de votre attention.

Ecrit par : solko | dimanche, 30 novembre 2008

Je n'en doutais pas un infime instant Solko, soyez en assuré. Merci de nous faire découvrir ces raretés.

Ecrit par : Tang | dimanche, 30 novembre 2008

Mes parents chantaient du Dupont (Les grands boeufs), notamment. Chansons d'un autre temps.

Ecrit par : S.Jobert | lundi, 01 décembre 2008

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