Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 07 décembre 2009

Procedo, cessi, cessum, ere

Procedo, cessi, cessum, ere : aller en avant, s’avancer – faire des progrès réussir… Pour comprendre un phénomène, toujours revenir à l’étymologie. C’est une règle d’or. La notion de la procession, avant même d’imposer celle d’un regroupement collectif, insiste sur l’idée d’une progression, les deux termes possédant un étymon commun.

La manifestation, du latin manifesto, vise quant à elle à rendre palpable, à montrer (ou encore, dans un sens théologique à révéler). Dès lors, au contraire de la procession qui met l’accent sur un but, une direction, la manifestation vise au déploiement ostensible du nombre de la force.

S’il est aussi une marche organisée, le cortège (de l’italien corteggio, faire la cour) l’est autour de quelqu’un (une mariée, un leader…). On se forme en cortège autour d’un haut personnage, ainsi mis en valeur. Tout autre est le défilé, issu du latin filum, et du franc fil, lequel ne semble prendre en compte que l’aspect formel des choses, encore que devenu militaire, il soit capable de prendre un sens plus démonstratif..

Le mot marche signifie tout à la fois l' empreinte et le fait de marcher. C’est donc sur l’idée de mouvement collectif que le mot marche insiste, qu’elle soit militaire ou funèbre. La marche est, par ailleurs, volontiers identitaire. La déambulation, la promenade, l’errance, autres termes qui suggèrent une certaine nonchalance, un plaisir pris, seul ou en petits groupes. Le dernier terme suggérant, par ailleurs, l’idée d’une quête ou bien celle d'une aventure.

55-Domini.jpg

Ces subtils distinguos sont d’actualité à Lyon, où quatre millions de marcheurs  aussi désoeuvrés que bon enfant emplissent jusqu’à saturation les rues de la ville et les chambres de ses hôtels : autre visionnaire, Philippe Muray (à lire, Désaccord parfait, Tel Gallimard n°305), créateur de « l’homo festivus » dont voici un extrait franchement savoureux :

« Le touriste cherche à voir les choses comme elles étaient avant le tourisme, autrement dit avant lui-même. Il souhaite qu’on lui offre à contempler ce qui n’existe plus du fait de sa présence. L’une des particularités d’Homo Festivus est de se nier en tant qu’Homo Festivus, de refuser de se concevoir dans son environnement disneylandisé, pour mieux s’imaginer vivant et évoluant dans un univers de toujours un décor pittoresque infantilement authentique. D’où lui-même serait absent, puisque c’est lui-même qui le voit. Cette négation est à elle seule un facteur de comique sans fin. »

 

Le soir du 8 décembre, à Lyon, il y aura probablement peu de manifestations, puisque l’heure n’est plus aux démonstrations de force pour ou contre la calotte. Peu, également de cortèges. Les défilés, les déambulations, les marches et les processions seront multiples, hasardeuses et improvisées. Dans certaines rues et places, il risque d’y avoir de véritables engorgements de moutons (de Panurge aurait dit Rabelais.)  Car de toutes les marches, celle des troupeaux de touristes, adeptes forcés du parcours fléché et de la signalétique municipale, est la plus étrange à regarder et, surtout, la plus facile à manipuler.

Pour réagir face au caractère mercantile de la fête, l’Association Les Petits Lyonnais – laquelle s’est donnée pour but de ne pas égarer l’histoire de la ville en chemin – organise le 8 décembre à 21 h, place Antoine Vollon (2ème arrondissement) une montée aux flambeaux traditionnelle de la colline de Fourvière, qu’elle a intitulée LUGDUNUM SUUM, suivie d’une dégustation de vin chaud devant la plus belle vue de Lyon. Tout comme les Lyonnais éclairant ce soir-là leurs lampions, il leur sera sans doute difficile à eux aussi d'échapper au spectacle collectif et à la grand-messe médiatisée et, comme il se doit, sous contrôle, puisque la plus grande partie du centre-ville est sous surveillance video.  Mais le coeur, dirons-nous, le coeur et la jeunesse y seront.

58-Dutey.jpg


De fait, tous les gens qui sont passés par ici le savent, avec ses deux collines et ses deux fleuves, ses raidillons, ses ponts, Lyon est une ville conçue pour la marche. L'on regrette qu’il faille l’arrivée juteuse de tant de touristes pour que la municipalité en interdise l’accès aux automobiles.  Que de merveilleuses  et nonchalantes promenades dois-je à ses quartiers et ses rues !  Devant les cartes postales anciennes, j’ai souvent rêvé aux errances qui s’accomplissaient jadis en ces rues vides d’automobiles, errances à deux ou promenades de solitaires dont on trouve encore trace dans ces romans ou récits qui ne s’achètent plus que chez les bouquinistes : Tancrède de Visan (Sous le Signe du Lion), Joseph Jolinon (Dame de Lyon), Gabriel Chevallier (Chemins de solitude)… Les marcheurs qui apprécient la fête en cours ont besoin d'une gouvernance. Aussi seront-ils plus sensibles à la poésie du guide touristique et à la dramaturgie du syndicat d'initiative qu'à celle de ces vieux livres Qu'ils trouvent, après tout, leur compte, dans cette débauche de technologie et de non-sens. Car nous pataugeons réellement dans du non-sens, et si quelqu'un n'est pas d'accord, qu'il parvienne à me prouver le contraire avec des arguments véritables, autres qu'économiques. Mais le technicien qu'on a implanté en nous est toujours satisfait, autant qu'un aveugle, d'être ainsi pris en charge. Le rêveur, le poète, qui logeait là avant l'atroce greffe, c'est une autre affaire.

 

Photos : Le pont Bonaparte et le côteau de Fourvière, avant (cliché de Domini) et après (cliché de Dutey) le passage de la basilique, collections de la bibliothèque municipale de la Part-Dieu... Sur les deux photos, la primatiale, chapeautée de son vieux toit, heureusement disparu.

06:57 Publié dans Bouffez du Lyon | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : fête des lumières, illuminations, philippe muray, 8décembre | | |

Commentaires

Nous déambulons, nous promenons, errons dans vos textes, défilons patiemment, gagnons le cortège de vos lecteurs et manifestons dans une procession sans fin notre douce approbation...

Écrit par : Michèle | lundi, 07 décembre 2009

@ Michèle : Vu en rentrant chez moi, ce soir, la place des Terreaux, bondée et obscure. Les gens regardant des images projetées sur l'Hôtel de Ville, comme des gosses encore fascinés par l'écran, qui ne voudraient pas grandir et resteraient à vie plus petits que l'image dans les rues. Atroce passivité de cette foule soumise. Détournement de la valeur d'usage du bâtiment pour le coup : et tout ça sous le regard des CRS qui, eux, ne regardent pas les lumières, mais les gens, et sont peut-être les seuls à mesurer le caractère dément de la situation. Font en tout cas de drôle de tête. Je passe mon chemin. Que faire d'autre ?

Écrit par : solko | mardi, 08 décembre 2009

Les commentaires sont fermés.