dimanche, 21 juin 2009
Suceurs de micros
Le podium est installé sur la place. Pour quelques instants encore, il est permis d’entendre encore le frémissement du vent dans le feuillage des platanes. Quelques secondes seulement. Le groupe Mabite et Moncul va procéder à ses essais sonores pour la fête ordinaire de la musique. Une fête d’Etat : Dans ses opuscules de propagande distribués aux citoyens soumis, la mairie dit que c’est un événement exceptionnel.
L’un des chanteurs est arrivé. Entre les baffles, il prend un air d’importance pour tapoter d’un doigt sur son micro. « Test, test, test… » dit-il, d’un air de singe inspiré. Quand il ne répète pas « test », il répète « eh ! eh ! eh ! » Original ? Le voici dans son univers. Ou plutôt dans son fantaaaasme : quand il était petit, il voyait déjà ses grands cons de pères faire ça à la télé. Inspiré, à voir sa gueule, il l’est effectivement avec, pour lui, l’élégance du bermuda flottant autour de hautes quilles. A ses côtés, quelques femelles commencent à se trémousser du cul en levant les bras. Exceptionnel ? Quand elles étaient petites, elles voyaient déjà à la télé leurs conasses de mères faire à peu près ce genre de truc, en bans soumis, soudés. Rien de plus banal que tout ça. Quel boucan ! Tout juste vingt-huit ans que ce genre de conneries perdure. A présent, tous les pigeons, toutes les corneilles se sont barrés à tire-d’aile. Les chats de la place rampent sous les voitures et cherchent une planque. Ce soir, ce sera rempli d’humains mutants, pressés les uns contre les autres, tous sapés avec le même goût. La jeunesse qui ne fait au fond que ce que les plus vieux ont voulu qu’elle fasse, la jeunesse qui imite non plus ce qu’elle a pu lire, mais ce qu’elle a vu à la télé. Super.
« Il viendra un temps où naitront aux hommes des enfants qui n’atteindront que l’âge de dix ans. Et avec ces hommes, des filles de cinq ans seront fertiles. La terrible insignifiance de cette culture des hommes de dix ans, déjà un peu partout perceptible, pourrait être symbolisée par un juke-box à pile atomique, car l’appareillage scientifique et technique le plus avancé y est au service des pulsions infantiles de l’humanité »
C’est Lewis Mumford qui a écrit cela, dans Les Transformations de l’homme » (1956), essai réédité l’an dernier par l’Encyclopédie des Nuisances. Dans l’avant-dernier chapitre (« La culture Mondiale »), il rappelle un mot de Wells : « L’esprit est au bout du rouleau ». Eh oui ! On ne saurait mieux dire.
La Culture Mondiale, c’est le règne des suceurs de micros, (comme les appelait ma vieille mère-grand). Et pour ces epsilons là, sans technologie, il n’est pas, même dans la fête, de salut.
Ne parlons plus d’esprit…
Sur ce, moi, je me barre.
12:10 Publié dans Aventures post-mortem de la langue française | Lien permanent | Commentaires (25) | Tags : musique, fête de la musique, politique, littérature, actualité, société |
Commentaires
Écrit par : Ambre | dimanche, 21 juin 2009
"Je suis dégoûté de la merde depuis que j'ai trouvé un cheveu dedans."
Écrit par : Michèle | dimanche, 21 juin 2009
Mabite et Moncul (le groupe, donc) ne suce que des micros !
Ouf.
Écrit par : Pascal Adam | dimanche, 21 juin 2009
"Français, je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne pas en parler qu'en bien; il est dur de devoir découvrir les faiblesses d'une mère douloureuse."
Marc Bloch, "L'Etrange Défaite"
Nos sociétés européennes pour leur majorité sont devenues des "Espaces culturels ou multiculturels de masse". La culture rock-rap sert d'alibi émotionnel à l'extension du marché de masse des biens culturels.
Les "Fêtes" servent depuis plus de 25 ans d'alibi au rétrécissement de nos univers cultivés. Elles sont part non négligeable de la propagande de niaiseries telles que : toutes les cultures se valent, tout est culturel, culture et économie même combat, embrassons-nous.
Nous sommes tous des citoyens consommateurs de notre continent en passe de devenir une union de parcs de loisirs de masse, où l'histoire et le patrimoine, l'art et la musique serviraient d'arguments publicitaires au tourisme de masse.
Nous sommes dans une société du "tout culturel", nous avons atteint la "plénitude consommatrice". Est-ce "réac" de s'y sentir "mal" dans ces manifestations les plus vulgaires de cette société ?
Un tantinet réac de plus. Bien à vous. Philip Seelen
Écrit par : Philip Seelen | lundi, 22 juin 2009
@Solko : la merde et les suceurs de micro étaient déjà là du temps de Jean Nohain et de Mireille (Ah crevindiou ! c'était l'bon temps ! 36 chandelles!)
Ma bite et mon cul , "le petit chemin qui sent la noisette", ça serait ti pas un peu sinistre et moche, ça, mon petit ?
Et Tino Rossi "pétrifié dans "Marinella" ? Ouvrard "la casquette de troufion sur la tête vissée aussi solide que le béret de Ché Guévara" avec ou sans micro ils suçaient bien quand même.
Non, non, la merde a existé bien avant la télé. Si elle n'avait pas existé il n'y aurait pas eu de télé. Il fallait un canal pour la promouvoir, vous allez me dire, la télé, n'a rien arrangé, certes, certes... J'ai l'impression que le bout du rouleau tourne en boucle depuis des lustres
Sinon, euh ..."L'élégance du bermuda flottant autour de hautes quilles"; c'est émouvant, on se croirait dans un reportage de Frédéric Rossif...
Écrit par : frasby | lundi, 22 juin 2009
Réac ? Et alors ? Est-ce un péché ? Cela me rappelle "élitiste", terme qu'on m'a souvent envoyé par la figure pour des positions exigeantes que je tenais avec d'autres sur l'école. Devons-nous toujours aller dans le sens de notre temps ?Accepter tous ses compromis ? Suivre toutes ses modes ? Pour ce qui est de la fête de la M... , comme pour d'autres sujets souvent culturels d'ailleurs, "réac", cela me va. Sincèrement. Merci bien.
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
J'aime bien que vous placiez discrètement en perspective, en citant March Bloch, le renoncement ou l'avachissement culturel du pays et celui de l'Europe actuelle avec Juin 40 et l'étrange défaite. On pourrait à présent parler d'étrange renoncement" ou "d'étrange avachissement". Sinistre continuité historique.
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Juste mon grain de sel de gars qui a fait quand même quelques concerts : Un mec qui monte sur scène, bermuda ou pas, et dont le premier réflexe est de tapoter les micros, a déjà dit l'essentiel de ce qu'il avait à dire : son affligeante nullité.
Réflexe de con, de pauvre mec, de néant, réflexe acquis, spectaculaire, poncif du pauvre type qui ne sait rien de l'art, rien de ce qu'il fout là, qui chie dans son froc et qui tente de se planquer derrière un rudiment de technique qu'il ne maîtrise même pas....Des fois, il dit aussi, quand il est encore plus en forme dans sa non-existence : UN, DEUX... UN, DEUX...UN DEUX TROIS...ÇA PASSE ?
Dès que vous voyez ça, vous pouvez remballer. Vous avez tout vu. Le spectacle est terminé.
Écrit par : Bertrand | lundi, 22 juin 2009
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Non seulement tout cela n'a aucun sens , mais ce qui est un comble c'est que toutes ces liturgies festives contemporaines (dont l'été est le pompom absolu - c'est quoi ? cette joie de vivre, obligatoire, quand arrive l'été ? Cette obligation à faire s'éclater tout le monde à la queue leue leue ?) ces liturgies, disais-je sont autant de petites "dictatures", presque incritiquables puisqu'"on" organise toutes ces fêtes soit disant pour "notre" bien. Et ce qui paraît assez inquiétant c'est que si l'on ne veut pas adhérer, on n'a qu'une solution : se barrer de chez soi. Fuir.
Autre remarque, et chose étrange: beaucoup de musiciens ont en horreur cette fête... ( ça, vous le savez autant que moi n'est ce pas ? ;-)
Écrit par : frasby | lundi, 22 juin 2009
Je suis comme vous assez agacé par le tropisme qui consiste à tout transformer en fête : moyennant quoi, ne compte plus que la fête, au détriment ce qu'elle proclame vouloir fêter.
Et pourtant. Convier chaque année un peuple à célébrer la musique, à en faire, finalement, un de ses liens consubstantiels, un élément constitutif de son unité ou de son identité, le projet me conviendrait plutôt. Mais il induit qu'on puisse tolérer la possibilité que tout ne soit pas d'égale qualité, il induit, même, qu'on se résigne à une possible vulgarité. Il y a du bruit dans la rue, oui, et pas toujours celui que l'on pourrait espérer : je ne peux faire autrement qu'en convenir, surtout en plein coeur de Paris... En même temps, nous avons tous le souvenir d'avoir vu et entendu, à l'occasion de cette grande kermesse annuelle, tel interprète de Brel, des Floyd ou de Coltrane particulièrement touchant ou inspiré. Cela existe aussi, vous le savez.
Ce qui a peut-être fini par faire de cette fête un moment assez pathétique et pour tout dire un tantinet ivrogne (pour peu, donc, qu'on accepte aussi d'y voir de très jolis moments), n'est pas tant la fête elle-même que le statut conféré aujourd'hui à la musique, qui a tout envahi, partout et à tout propos, et qui est devenu pour l'essentiel extrêmement normative : meilleur moyen de tuer en elle ce qu'elle peut avoir de rare ou d'exceptionnel.
Il n'y a aucune raison que nos sociétés aient moins besoin que d'autres par le passé d'avoir leurs propres jeux du cirque. Notre temps légal est schizophrénique : il se défie de tout regroupement inopiné de plus de trois personnes et invite les masses à se rassembler le plus massivement possible à échéances régulières. Pour tous ceux qui participent à ce moment (et je n'en suis pas), c'est peut-être comme une brèche ou une entaille dans la peine des jours ultra-socialisés, une autorisation légale d'exutoire en une société où la quasi intégralité du temps est consacrée à l'utile, au fonctionnel et au matériel. C'est un peu moche, j'en conviens. Irritant au possible. Mais ce n'est peut-être pas si grave. D'autant qu'il y aura toujours d'authentiques musiciens. Enfin, j'espère.
Écrit par : Marc V. | lundi, 22 juin 2009
Solko, je déteste aussi ces fêtes imposées mais j'ai pour habitude d'ignorer ce qui me déplaît.
Écrit par : Ambre | lundi, 22 juin 2009
Allons allons, "sympa" était entre guillemets.
La culture populaire est devenue débile lorsqu'on a lentement commencé à conditionner les goûts et les couleurs du peuple, c'est à dire quand le peuple, au sens noble de sona cception, à commencé à disparapitre, à devenir petit bourgeois. Datons cela, si vous voulez, des années Grand Charles. Fréhel, une certaine chanson réaliste, l'opéra au XIXème, le mélodrame du Boulevard, certains feuilletons : tout n'était pas à jeter dans la culture populaire du passé.
Le problème, aujourd'hui, c'est que la culture populaire s'est industrialisée, j'en reviens à ça. Tiens, je vous prêterai un livre de Christopher Lasch sur la question (Culture de masse et culture populaire ?).
A bientôt .
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Ce blog est aussi polémique. Le polémiste ne peut "ignorer" ce qui lui déplait, non ?
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Après la défaire de la pensée, celle de la musique, qui va de pair, d'ailleurs. Je crois qu'on est d'accord.
Je me place, pour critiquer la fête de la musique sur deux terrains :
- d'abord, celui, plus large, de la politique de divertissement plus ou moins contraint imposée par des organisations du genre OCDE ou Trilatérale. (1)C'est l'insertion de la fête de la musique dans ces politiques plus vastes (qui, vous le remarquez, ne sont ni de droite ni de gauche), que je conteste. D'autant plus qu'il n'y aura bientôt plus un jour (ni une nuit) sans sa fête...
- et sur le registre de la polémique.
Les authentiques musiciens (dont ma femme fait d'ailleurs partie) existent toujours en nombre, on l'espère. Et comme le remarque Frasby, ils goûtent peu la fête de la m...
Merci en tout cas pour votre long et nourri commentaire.
(1) Aspect le plus inquiétant de la chose, à bien y réfléchir.
Écrit par : solko | lundi, 22 juin 2009
Je vais lire vos billets plus attentivement, sans égocentrisme (sourire).
Dimanche soir c'était la fête de la m... dans mon quartier. A 22 h j'ai dû appeler la police, un type bourré était en train de casser la vitrine d'une boutique sous ma terrasse avec... un marteau. Quelques bouteilles d'alcool en vitrine ont dû l'attirer!
Voyant que la vitre tenait le coup (c'est génial le verre sécurit, çà explose mais çà ne casse pas) il s'est enfuit lourdement mais les flics l'ont vite retrouvé.
M'oui c'est la merde cette fête!
Écrit par : Ambre | mardi, 23 juin 2009
Écrit par : Bertrand | mardi, 23 juin 2009
Écrit par : Improbable | mardi, 23 juin 2009
"Parlez moi de la pluie, parlez-moi du beau temps..."
Mais non. Associer du Brassens à la fête des voisins.
Je blasphème !
Écrit par : solko | mardi, 23 juin 2009
Je ressens surtout le caractère implacable, aveugle, presque mortifère d'un calendrier qui est si décollé des saisons, de la réalité des saisons qu'il prétend célébrer qu'il devient irréel, même pas insitutionnel, iréeel, parce que devenu tel une mécanique, il ne conduit plus les hommes.
Écrit par : solko | mardi, 23 juin 2009
Écrit par : Improbable | mercredi, 24 juin 2009
Ou cet artiste qui couvrît de diamants, une tête de mort.
Écrit par : frasby | samedi, 27 juin 2009
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