dimanche, 12 juin 2011

Les années Chirac

Les années Chirac tentent de reprendre vie dans les bacs des librairies. C’est ce qu’on appelle des mémoires. Quelques-uns sont illustres : Saint-Simon, Chateaubriand, De Gaulle… Le premier a su dépeindre à merveille les intrigues de la Cour et les mesquineries des grands règnes ; le deuxième a su comme nul autre imposer entre deux époques la trace frêle et sublime de son passage ; dans les troubles de son temps, le troisième a su ériger la grandeur de sa statue.

Qu’a su Chirac ? Cet homme médiocre qui a beaucoup trahi (Giscard, Barre, Séguin, l’héritage gaulliste) et qu’on aura en retour beaucoup trahi (Balladur, Pasqua, Sarkozy), aurait pu, dans le motif du retournement de veste et du coup de poignard dans le dos, puiser le ciment et l’épice (c’est-à-dire le contenu et le style) qui font cruellement défaut à son pensum éditorial. Il aurait pu laisser trace vivante des nombreuses ambigüités de son temps, fait de reniements tacticiens, de compromis politiciens et de décomposition des convictions, lui que trois cohabitations et une réélection digne de Pantalon ont placé au centre d'un jeu de chaises aussi pitoyable que carnavalesque. Mais pour ça, il eût fallu qu’il fût un tant soit peu écrivain, un tant soit peu historien. Or cet homme à peine journaliste a le style terne et le contenu insipide. Cela surprendra-t-il grand monde ? Ce qui fait que son bouquin se parcourt tel une gare routière presque déserte au matin, une autoroute privatisée, dans le creux d'un mardi, sous un ciel mi-gris.

Le style, tout d’abord : celui d’un inventaire, ou d’un catalogue. « J’ai vu que, j’ai décidé que, j’ai pensé que… »  Pas la moindre  mise en scène de soi (ce qui fait l’intérêt du genre), pas d’ironie ni de lyrisme, pas d’exploration de l’être intime ni le moindre point de vue sur l'Histoire, mais une exposition fade et presque fossile de l’ego, orchestré par une abondance d'un je gestionnaire de faits plus que d’actions.

Le seul souci « historique » que Chirac parait  avoir dans l’exercice convenu qui consiste à écrire ses mémoires est la volonté d’éliminer les rivaux qui pourraient lui jeter de l’ombre dans son propre camp. Aux Giscard « aigri et prétentieux », Balladur « calculateur froid » du tome 1 répond à présent le Sarkozy « nerveux, impétueux » du tome 2. Glissé entre un Mitterrand qu’il oint d’un sentencieux et suspect respect (celui qu'on doit aux vieillards ?), un Le Pen devant qui il cherche à faire figure d’honorable et ferme gentil, et le cadet Sarkozy dont il savonne la planche sans même la moindre espièglerie, ce piètre président tente de se forger une place. Il laisse entendre qu’au fond, le plus honnête et le moins pourri dans son camp, le plus « normal » (pour paraphraser celui en qui il parait avoir trouvé son clone corrézien) et le seul valable  (hormis Juppé, persiste-t-il), serait lui. Sa pomme. Ce personnage qu’il donne à lire se présente au final pour ce qu’il fut : un président par défaut. Cela explique-t-il sa médiatique et républicaine boutade de faux soutien au candidat par défaut que tente d'être à présent François Hollande ? Du marketing ! On attendait autre chose, en tous cas, de celui qui fut, dans l'ombre des partis, le plus redoutable casseur de droite de son temps.

Pour ce qui est du contenu, ni secret ni révélation. Pas une ligne sur l’actualité judiciaire, bien évidemment. Les trois événements majeurs qu’auront été la dissolution, la non-participation à la guerre d’Irak et le fameux autant que fumeux 21 avril, sont traités sur le mode mineur du témoin privilégié qui, dans sa déposition, répète ce que la presse avait déjà dit. Conséquence d’un tel vide : les commentateurs, on les comprend, ne retiennent finalement que les remarques acerbes contre son successeur : mais surfer sur un « anti-sarkozisme » vaguement revanchard,  comme n’importe quel chroniqueur, c’est n’exister que dans l’air du temps volage, le persiflage politicien, exister -une fois de plus- a contrario. Piètre projet, piètre ambition. Voilà pourquoi, après une bonne heure et quelques minutes passées à traverser cet ouvrage de circonstance sur un fauteuil rosâtre de Virgin Megastore, je l’ai finalement reposé sur la pile. Au pouvoir, son auteur fut-il jamais autre chose que ça : le mari de Bernadette dont un musée, en Corrèze, conservera seul la trace ?

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19:26 Publié dans Aventures post-mortem de la langue française | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : chirac, politique, édition | | |

Commentaires

"Au final" ? Une récente prof' de français nous a dit et répété de ne pas écrire, et de ne pas dire (mais là, elle n'y croyait pas vraiment) cette locution, qui serait incorrecte, puisque "final" n'est pas un nom (à moins que l'on ne parle du final(e) d'une pièce musicale)...

Écrit par : Benoit | dimanche, 12 juin 2011

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C'est une puriste. Un peu snob. Dites lui "in fine", cela la ravira.

Écrit par : solko | dimanche, 12 juin 2011

Vous avez dit Chirac. Chirac qui?

Écrit par : patrick verroust | dimanche, 12 juin 2011

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Chirac AVC ...

Écrit par : solko | lundi, 13 juin 2011

Après les mémoires de de Gaulle, on est tombé bien bas. Mais on n'a encore rien vu. Attendons les Mémoires de Sarkozy... On en viendrait à espérer qu'il soit réélu afin qu'il ne les écrive pas trop vite.

Écrit par : Feuilly | dimanche, 12 juin 2011

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Sarkozy a tourné la page du président obsédé par son image d'intellectuel ou d'homme de lettres. C'est ce qui a choqué de nombreux français habitués aux septuagénaires lettrés.

Écrit par : solko | lundi, 13 juin 2011

Sarko ? Il les écrira vite, et puis il les effacera, et puis il recommencera, etc. :0)
Tu as eu du courage de te propulser dans ce sabir, Solko... Rien pour relever le brouet, donc - mais au vu de la présidence de Jacques C., on s'en doutait, effectivement.

Écrit par : Sophie K. | lundi, 13 juin 2011

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Du courage ? Non pas. M'intéresse à la communication politique, ou à la propagande, pour parler comme Bernays...

Écrit par : solko | lundi, 13 juin 2011

Cette boutade montre à quel point Chirac, qui s'en défend, aura été l'un des principaux promoteurs de la rhétorique du FN sur l'Etat UMPS...

Écrit par : Flair Boy | lundi, 13 juin 2011

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Merci Roland, je ne connaissais pas du tout Bernays, je vais regarder de plus près. Qu'est ce qui est traduit en français, Propaganda? Je vois aussi sur wikipédia qu'il est le double neveu de Freud...

Écrit par : Sophie | lundi, 13 juin 2011

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Propaganda est disponible sur le site ZONES, en traduction. Il est en effet le double neveu de Freud, dont il a utilisé les découvertes pour mettre sur pied ses stratégies d'influence et de propagande.

Écrit par : solko | lundi, 13 juin 2011

Quelle idée d'aller perdre son temps dans de telles inepties ! Les mémoires les plus intéressants sont rarement ceux d'hommes politiques, surtout contemporains.

Écrit par : s.Jobert | lundi, 13 juin 2011

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