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mercredi, 02 mars 2011

Nouvelle (3)

Suite et  fin de cette nouvelle qui, sans être un chef d'oeuvre, reste un précieux document. Il s'agit d'une oeuvre de jeunesse de Henri Béraud, L'Initiation de Nicolas Sylvain, du recueil Les Morts lyriques, publié en 1912 chez l'éditeur E. Basset. Derrière les traits du héros, Nicolas Sylvain, se reconnaît le vieux paysagiste François Vernay, dont Béraud venait de publier, pour L'Art Libre, une courte mais retentissante biographie.

La mort réelle de Vernay; comme il le dit dans cette plaquette fut « atroce et symbolique », puisque le vieux peintre chuta dans son atelier et se brisa le fémur. On le transporta dans son domicile du 120 rue de Sèze où le docteur qui l’examina pronostiqua « un accès de rhumatismes ». Son état empirant, Vernay fut conduit à l’Hôtel-Dieu, la jambe enflée et « horriblement tuméfiée ». Les quelques amis, raconte Béraud, qui le veillèrent dans la nuit du 5 septembre « assistèrent à une douloureuse agonie ». Il exigea le matin venu d’être reconduit chez lui et « retourna à la terre par une triste après midi de septembre ».

Rien à voir, on le voit, avec la mort symbolique et sublimée de Nicolas Sylvain, qui meurt dans « l’ivresse de la grâce », les yeux illuminés « d’antique divination ».

 


Ce fut par une pluvieuse aurore d’été que la révélation le terrassa. A demi éveillé il allait, portant son attirail tout à l’enfantine volupté de suivre des routes que baignait une ombre d’iris. Il détalait sous l’averse. Chaque peuplier qui dans les tournants s’élevait rapide comme un jet d’eau lui était connu. Il saluait d’un clin d’œil ces vieux compagnons pareils à lui-même silencieux et robustes. Un sourire d’enfant naissait dans sa grande barbe et ce sourire se mirait avec le petit jour dans l’eau des ornières.

Son pas sonnant sur le chemin, semblait éveiller la solitude. Des bruits montaient des herbes foulées et d’autres s’enhardissaient parmi les toits de verdure. Ayant atteint un sorte de promontoire il domina le paysage et s’assit pour prendre haleine. Les fleurs de la nuit s’entrouvraient. L’ondée matinale noyait le ciel et brouillait toutes choses. Mais, hors des lueurs grelottantes où il demeurait dispersé, l’horizon s’évadait avec lenteur. Les pâtis inclinaient leurs carreaux par-delà les vignes et les espaliers, et dans la matinée lumineuse, les bois ouvrirent tout à coup de sombres éventails des trembles et des bouleaux y dessinaient de longs reptiles de cendres.

Un contre-jour singulier faisait que les coteaux, les arbres, les chemins, simplifiant leurs contours, se détachaient en silhouettes dans la vapeur argentée du ciel. En sorte que les fenêtres n’étaient plus que palettes roses et bleues. Des barrières de couleur ne subsistaient que leurs fantômes délicieux et fuyants et les saules s’arrondissaient dans la brume comme d’incertaines fleurs de miracle.

Cet aspect des choses révélé en de telles inédites circonstances troublèrent le bonhomme. Un peu inquiet, il gagna un coin familier. C’était un ruisselet aux bords peuplés de noisetiers. Ce rendez-vous romantique avait conquis le naïf Sylvain. Il l’aimait avec une élégiaque simplicité. Et il le connaissait au point que, dans son esprit, la courbe de chaque rameau avait pris à la longue une sorte d’amicale  signification. Il planta son chevalet puis, ouvrant sa boite, commença de dessiner. Le fusain traçait, sur le grain de la toile une courbe sûre et machinale. Ces arbres ces rives, ces galets Sylvain les connaissait par cœur. Sans seulement lever les yeux, il indiquait vingt détails : la claie ajourée d’une barrière, l’échine ronde d’un buisson.
Mais quand il contrôla d’un habituel coup d’œil le paysage, avant de garnir sa palette et de se rasseoir sur un pliant combien fut grande sa surprise. Il avait beau se pencher il ne reconnaissait plus son coin. Le site bénévole avait fait place à un mirage à la fois proche  et lointain, une sorte de schéma où chaque objet s’isolait comme une tache et prenait dans l’ensemble harmonieux une flagrante signification. Un spectacle dont l’apparition faisait cligner les yeux de bouc du bon Sylvain se substituait au paysage familier. Et la cause de ce spectacle, c’était son état d’âme à lui, Sylvain, son insoupçonné et poussiéreux état d’âme qui interposé comme un écran entre ses yeux et la nature, rendait toutes choses intraduisibles  pour sa main de vieil imagier innocent. En un court vertige, les chefs-d’œuvre qu’il n’avait su comprendre traversèrent sa lucidité. L’âme des maîtres le posséda. Il devina que la rareté de certains rapports signifie seule dans une œuvre la pensée de l’artiste. Et regardant autour de lui envahi d’effroi il entrevit l’éternelle singularité du monde. Le rideau se leva, qui cache aux yeux des simples les correspondances mystérieuses des éléments. Et l’indicible solennité de l’éphémère suscita en un instant dans l’âme de l’humble artiste un enseignement que les labeurs de quarante ans ne lui avaient point donné.

Il connut l’harmonie. Et cependant que s’évanouissaient les réalités, dans le spectre lumineux de l’infini les bruits de la terre se confondirent en d’ineffables paroles la transparente et matinale ondée fit place au soleil, roulant dans la brume comme une poignée d’or. Entre les lentes escortes des nuages une lumière tomba divinement sur la Nature révélée.

 

Commentaires

Je suis heureuse que ce soit de Béraud. Je n'ai pas "Les morts lyriques" et j'aurais eu son texte sur François Vernay, j'aurais recherché des indices. Mais jamais au grand jamais je n'aurais osé dire que c'était de Béraud. Il me tardait de savoir qui écrivait (comme lui).
Merci de cette publication.

Écrit par : Michèle | mercredi, 02 mars 2011

Une réponse à Marcel Rivière chez Frasby m'avait pourtant laissé penser que...

Écrit par : solko | mercredi, 02 mars 2011

Béraud! Ah merci, je donnais ma langue au chat. Merci pour ce billet, cette nouvelle, ces deux morts.

Écrit par : Sophie | mercredi, 02 mars 2011

Belle manière de nous inciter à lire Béraud.

Écrit par : Feuilly | mercredi, 02 mars 2011

Comment, comment ! Ce n'est pas déjà fait ?

Écrit par : solko | mercredi, 02 mars 2011

Béraud, j'y ai pensé comme à d'autres , j'ai cherché dans votre bibliothèque personnelle publiée sur votre site, je n'ai pas trouvé d'indices qui m'auraient permis de conforter cette hypothèse. Les deux pistes que j'avais trouvées avaient des fondements pas complétements satisfaisants, le style se rapprochait de Daudet , le contenu de Zola.

Écrit par : patrick verroust | mercredi, 02 mars 2011

En fait c'est davantage par la page sur Vernay que par la page sur Béraud qu'on pouvait trouver des indications.

L'idée de publier cette nouvelle m'est venue de l'intérêt suscitée par la page sur Eugène Brouillard, qui lui aussi "allait au paysage" (l'expression est très belle)

Écrit par : solko | mercredi, 02 mars 2011

Belle occasion de lire un texte difficile à trouver parce que non réédité. Merci de cette publication

Écrit par : s.Jobert | mercredi, 02 mars 2011

Ah oui, merci ! Quelle belle chute, en plus... (Je parle de celle de la nouvelle, pas de la fin tellement pénible du malheureux Vernay.)

Écrit par : Sophie K. | samedi, 05 mars 2011

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