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samedi, 12 avril 2008

Alors, Vernay pleura

Baudelaire a dénoncé la ville de Lyon comme "un bagne de la peinture". Il était attéré de voir son camarade Jammot trimer comme un gueux douze heures par jour dans un atelier de dessins pour une maison de soierie. Il est certain aussi que de mauvais souvenirs le hantaient lui-même, la ville ayant été pour lui un bagne lors de son passage, en effet. Plusieurs générations de peintres d'entre Rhône et Saône ont dû porter depuis le poids de la malédiction jetée sur eux par 772533361.5.jpg771805509.jpgl'auteur des Salons. Malédiction qui possédait sa part de vérité pour un certain nombre de petits maîtres (aussi petits que provinciaux)... mais le propos était plus que sévère, si l'on songe à quelques autres comme Ravier ou François Vernay. Ce dernier fut non seulement une figure extraordinairement vivante, familière et drôle sur les pentes de la Croix-Rousse de la fin du dix-neuvième siècle, dont il hanta les cabarets, mais également un peintre de natures mortes ( voir ci-contre "oranges et camélias" et "nature morte aux pommes") ainsi qu'un paysagiste de tout premier plan ( ci-dessous, "le verger au bout d'une mare", "paysage", "le verger derrière la ferme", "vue près de Morestel"). Il y a certaines toiles de Vernay qui vous font regretter de n'être pas né dans quelque famille avare et rude du faubourg d'Ainay où, pour trois sous, s'empila en un autre temps, l'essentiel de son oeuvre.

Du 6 au 26 janvier 1909, L'Express de Lyon avait publié plusieurs articles signés d'Henri Béraud à propos de François Miel, dit Vernay (1821-1896). Ces articles avaient été rassemblés dans un859080246.jpge plaquette et publiés peu de temps après, par une revue,  L’Art libre. Sous le titre, cette simple citation ô combien amère de Degas : "On nous fusille, mais on fo1549796926.jpguille nos poches". Ce nous collectif représentait pour Béraud tous les peintres lyonnais qui végétaient autour de lui dans un espoir de réussite toujours incertain, toujours différé, toujours espéré. Ah, la province en ce début de vingtième siècle !  Et derrière le on, indéfini représentant tout autant les fusilleurs que les voleurs, se devinait toute l'élite municipale de la bonne bourgeoisie marchande et béotienne, les philistins d'Ainay, des Brotteaux ou du Griffon. Le tonitruant Béraud fut le premier à publier une plaquette courageuse, L'école moderne de peinture lyonnaise, dans laquelle il prenait la défense de ces peintres méprisés. Au premier rang, avec son nom, sa silhouette et son âme verlainiennes, le pauvre François Vernay.  Pauvre, mais fier. Et toujours spirituel : A ceux qui, se réclamant des petites maîtres, vantaient le fini d'éxécution de leurs ouvrages, Vernay demandait en souriant : "Le fini, le fini ? c'est bien beau, le fini ! Mais qu'est-ce que vous pensez de l'Infini ?". La nécéssité dans laquelle Daguerre et son invention avaient plongé les peintres de se détourner du figuratif et de chercher du nouveau fut, un temps, admise de tous, y compris par le public le plus provincial et le plus obtus. C'est pourquoi je crois que pour la peinture, ces quelques décennies qui ferment le XIXème et ouvrent le XXème furent une sorte d'Age d'or. Et ce fut l'âge durant lequel peignit Vernay.  Aujourd'hui fleurissent le numérique et le jetable. Rien, par ailleurs, n'est plus institutionnel, conventionnel, et pour tout dire académique, que l'Art contemporain. Vernay est mort, bel et bien.

Dans le recueil de nouvelles titré Voyage autour du Cheval de bronze, la défense de Vernay donnait naissance à un texte de Béraud d'une dizaine de pages. Ce sont des lignes magnifiques que cet adieu de François Vernay à sa ville natale, en clôture de la neuvième nouvelle du recueil, "Une aventure nocturne".  L’argument en est fort simple : Un soir de flânerie le long des quais de Saône, le narrateur croise la route d’un « personnage dépenaillé et chenu, un vieillard sordide dont le nom est célèbre», en train de regarder la rivière « d’un petit œil rusé, sensuel et lointain », « non loin de la Mort-qui -Trompe, au coin du pont du Change ». En cette ombre, il reconnaît François Vernay, le vieux maître de l’Ecole de Peinture lyonnaise, mort en 1896. Ce dernier est 1574546063.jpgrevenu afin de vérifier qu’une plaque d’émail bleu, portant son nom, conserve bien la mémoire de son passage dans la ville. Entre le narrateur et lui une conversation s’engage. Béraud situe le dialogue en un lieu particulièrement significatif : Ce revenant est bien, en effet, un mort qui trompe, un mort qui donne le change puisqu’il est encore, malgré le changement de siècle, un peu vivant : « Notre ville, dit-il, est la plus belle du monde. Les Vrais Lyonnais ne savent pas vivre loin des rives de leurs fleuves, et nous, les trépassés, qui avons usé nos jours à glorifier notre pays, nous ne pouvons dormir sans quitter de temps en temps notre lit de pierre et parcourir les rues, dont chaque tournant nous est connu… »

La prosopopée se poursuit, égrenant avec simplicité les lieux les plus emblématiques du Lyon de nos pères. Le respect de l’ancien temps que constate François Vernay en se promenant parmi les bâtisses du Vieux Lyon l’enthousiasme. Mais, tandis que leurs pas les portent non loin du Rhône, le narrateur doit, sur ce point, le détromper : Le culte des vieilles choses n’est pas aussi enraciné qu’il le croit au cœur des jeunes générations. « Le ciment armé, le béton aggloméré et autres hideurs expéditives 356070747.jpgtendent à les faire oublier. » Et là-dessus, il lui apprend la destruction programmée de cet ancêtre, le pont de la Guille ... Page magnifique, que cet adieu de François Vernay à sa ville natale, une véritable mort lyrique : Alors, commence Béraud, Vernay pleura… Adieu qui paraît s'adresser à tout ce qui s’évapore du siècle précédent. adieu à sa propre ville que Béraud quittera bientôt, lui aussi, lorsque la guerre économique des nations et des industries s’attaquera aussi à la chair des hommes :

« Et il me sembla, tandis que je regardais pleurer ce spectre bénévole, qu’une cohorte de disparus pleurait sur ses traces ; il me semblait que tous les gones du temps révolu, tous ceux qui traversaient aux crépuscules le géant de pierre en écoutant gronder le Rhône sous ses arches se pressaient, lamentables et plaintifs ainsi que des ombres au bord du Styx. Une grande clameur montait de ce troupeau, la voix du passé, cette grande voix que nul n’écoute plus, s’accordait au chant du fleuve. Et le pont noir s’arc-boutait de toutes ses forces, comme pour résister aux coups qu’on lui destinait. Il les attendait ; ses piliers féodaux semblaient frémir d’une secrète menace. O nuit romantique, o nuit baroque : je vis mon compagnon disparaître, fantôme anonyme dans l’assemblée murmurante des Lyonnais de jadis et, comme tintait le beffroi du vieil Hospital, un coup de vent dispersa ces visions qui s’éloignèrent en chuchotant : Ville ingrate, adieu ! Nous ne reviendrons plus. Nous te fuyons et nous te renions. Précipite dans les flots le témoin de nos existences ; ruine et construis. Sois neuf, aligné, hygiénique, mais renonce à ton histoire. Dans une cité neuve, les revenants sont des étrangers ! »

J'ai hésité, j'hésite encore : en quel rubrique éditer cet article ? Bouffez du Lyon ou bien Des inconnus illustres ? Il y aura quelqu'une ou quelqu'un, c'est sûr, pour me le reprocher et me dire que Vernay n'est pas un inconnu, comme ce fut le cas pour Paul Lintier. J'ose en effet le croire. Comme Lintier, il est néanmoins illustre, n'est-ce pas ?  Ne me faudrait-il pas, dès lors, créer une rubrique nouvelle, pour Lintier, pour Béraud, pour Vernay, rubrique qui s'intitulerait plutôt "des oubliés illustres"? Car l'Institution, et puis les habitudes grégaires, et puis la vitesse, le snobisme, les cotes et les modes, et puis encore la convention, le suivisme, l'éducation, la paresse, que sais-je ?  Tout cela opère des ravages lorsque, en se conjuguant d'une génération à une autre, cela fait le tri entre ce qu'on montre, ce qu'on conserve, ce qu'on enseigne, ce qu'on vend, et puis ce qu'on jette, ce qu'on renie, ce qu'on oublie.  Quelle, après tout, quelle importance, puisque, comme le disait Baudelaire dans ce très bel article qui clôt Fusées, "le monde va finir" ? Soit. Mais au milieu de tout cela, nous-mêmes, que pensons-nous de l'infini ?



1 Ce pont du Change, qui reliait la place du Change à Saint Nizier, était un témoin emblématique de la vieille cité des échevins. Anciennement pont de Saône,  il avait longtemps constitué le seul axe entre le centre ancien (Saint Jean) et le nouveau  (Terreaux). L’ancien pont de pierre, immortalisé par une multitude de toiles et de gravures avait dû céder la place pour faciliter le passage des péniches en . A cet endroit de la Saône , le courant tourbillonnant était particulièrement dangereux  sous l’ arche du vieux pont (Arche des Merveilles). Il avait été nommé «  la Mort qui trompe. » L’élargissement du quai Saint-Antoine (alors Villeroy) en 1847, avait écarté tout danger. Béraud reprend donc ici une appellation déjà en voie de disparition.   

2 Le pont de la Guillotière  : Il fut durant des siècles le seul pont sur le Rhône. L’ancien pont en bois s’étant effondré en 1190, il fut sans cesse reconsolidé jusqu’à sa reconstruction définitive en pierres (1661). La popularité et l’iconographie de ce pont sont considérables.

 

Commentaires

Bonjour,

- " Il y aura quelqu'une ou quelqu'un, c'est sûr, pour me le reprocher et me dire que Vernay n'est pas un inconnu, comme ce fut le cas pour Paul Lintier. " .

Il n'y avait aucune espèce de reproche dans mon commentaire . Bien au contraire, je vous sais gré de parler souvent ici de Paul Lintier ( surtout quand, en plus, vous le citez dans un article consacré à Louis Guilloux et son " Sang noir " ) avec qui, a l'occasion d'une étrange découverte, j'ai noué un lien particulier .

Alors, finalement, peu importe le titre de la rubrique, oubliés ou inconnus du moment qu'ils restent illustres et qu'on en parle .

Bien cordialement .

Dominique Rhéty ( plutôt quelqu'un que quelqu'une )

Ecrit par : Dominique Rhéty | vendredi, 18 avril 2008

Merci pour cet éclaircissement.

Ecrit par : solko | vendredi, 18 avril 2008

Merci pour cette belle page!
Vernay est pour moi un des plus grands peintres du siecle passé!
Quel plaisir de constater qu'il n'est pas tombé aux oubliettes de l'histoire de la peinture!
Vivement une nouvelle exposition de ses oeuvres!

Ecrit par : Guillaume Convert | mercredi, 07 mai 2008

Ces toiles ont l'air magnifiques. ne pouvez-vous pas les "mettre en miniature" mais à cliquer sur l'agrandissement?

Ecrit par : Tang | jeudi, 08 mai 2008

Bonjour Tang. Pour vous et pour ceux qui désirent en voir plus sur Vernay, j'ai placé en lien sur le nom de François Vernay dans l'article le site d'où proviennent ces photos. Vous y trouverez les images de ces tableaux avec des possibilités d'agrandissement. La base en question propose d'ailleurs de nombreux tableaux de nombreux autres artistes peintres. Merci également, Guillaume, de votre passage et de votre commentaire.
Cordialement

Ecrit par : solko | jeudi, 08 mai 2008

on trouve des oeuvres de Vernay au musée Paul Dini à villefranche

Ecrit par : peju | mardi, 03 juin 2008

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