mardi, 12 janvier 2010
Quai des brumes

Bien sûr, plus le temps passe, plus j’éprouve pour l’œuvre de Blanc & Demilly le sentiment respectueux d’un accord réel. Lorsque j’étais plus jeune, ces deux photographes incarnaient pour moi les effluves d’un univers révolu, celui de la jeunesse de mes grand-parents : tiens, cela pourrait même être eux, eux deux, là, sur ce quai givré. Lorsque j’étais plus jeune, tout en même temps, Blanc et Demilly étaient les représentants d’une bourgeoisie lyonnaise qui me paraissait d’une autre race que la nôtre. Se photographier : étrange, exceptionnelle et onéreuse vanité, déjà à l’œuvre chez bien des individus de cette classe, dont ceux de mon clan se tenaient encore saufs, et ce faisant, me protégeaient.
Aujourd’hui, quand je vois les orgies de clichés aussi désolantes que numériques auxquelles se livrent mes contemporains, ce narcissisme vide et plus que désenchanté qui fait d’une puce numérique une sorte de prothèse de leur regard et la poubelle de je ne sais quelle de leurs quêtes, je me dis qu’il y a comme un âge d’or dans ces clichés d’avant le désastre des temps ineptes.
Hier après-midi, de ma fenêtre qui donne sur une place encore enneigée ce soir, peu de promeneurs sans appareils. Photographiant tout ce qui leur tombait sous la patte. Comme si photographier était devenu une seconde nature. A l’intérieur de Notre Dame de Paris, j'ai constaté dernièrement que plus personne ne les en empêche. C’en est obscène, cette cathédrale prostituée. Lyon résiste mieux. Sagesse et ringardise de la province.
Mais sur ce quai, ils ne sont encore que deux, et leur rencontre a encore du sens. Leurs regards également. Nous pouvons donc encore croire que ce cliché a du prix. Une valeur, même. Et donc, trônant dans un cadre doré sur la dentelle d'une commode, qu'il survit avec infiniment d'orgueil à tout dépérissement, à toute les atteintes corrosives du temps, à la désolation de l'image qu'on oublie.
06:12 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (12) | Tags : blanc et demilly, photographie, actualité, société |
Commentaires
je comprends fort bien votre désarroi devant la compulsion photographique. J'ai moi-même, à une époque, usé de ce prolongement technique de l'œil croyant combler les incertitudes de la mémoire. J'y ai renoncé depuis : ayant d'abord compris qu'il fallait s'en remettre, plutôt, à ceux qui, dans des albums, dans des livres, savent recueillir (ou détourner, trafiquer pourquoi pas ?) le réel que nous avons devant nous (alors que nous ne faisons, pour beaucoup d'entre nous, que de misérables gaspillages) ; ayant ensuite vu combien le temps passé derrière l'objectif était une manière d'atrophier notre propre regard ; m'étant aussi souvenu que, dans les siècles passés, des hommes, moins libres que nous de voyager, et sans la ressource du "procédé" savaient (d)écrire ce qu'ils avaient contemplé, avec une netteté et une subjectivité qui est le vrai hommage que l'on peut rendre à ce qui existe...
Écrit par : nauher | lundi, 11 janvier 2010
Écrit par : Sophie | lundi, 11 janvier 2010
Écrit par : Corboland78 | mardi, 12 janvier 2010
Surtout ceux qui ont voyagé et dont l'univers physique, de jour en jour s'étrécit.
Mais je vous livre ceci en guise de contrepoint, parce que je comprends très bien ce que dit votre billet. Et aussi la folie numérique, dans un monde où, précisément, les individus ne tiennent plus que par de fragiles brumes à un passé, une histoire.
Enfin, car vous parlez très justement de générations, j'essaie d'avoir de l'empathie pour cette génération anéantie, sans mythes, sans héros, et bientôt sans chair. C'est un peu de cela qu'il s'agit, la "dématérialisation numérique".
Écrit par : tanguy | mardi, 12 janvier 2010
Le maire, M. Colomb, socialiste, confie l'établissement d'un inventaire soupçonneux à un étranger fort habile, de son côté, à prendre des mines de M. de Pourceaugnac de la culture."
Manuel de Diéguez
http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/tstmagic/1024/tstmagic/actualite/google.htm
Écrit par : Yves | mardi, 12 janvier 2010
Vous dites avoir usé de ce prolongement technique, puis abandonné. Je suis content de voir qu'in fine, nous nous retrouvons, moi qui n'ai jamais possédé d'appareil photos en propre qu'une seule fois : un cadeau qu'on m'avait fait lorsque j'avais seize ans, et que j'ai égaré à vingt... Si j'ai pris une centaine de photos dans toute mon existence - sans me vanter - c'est un maximum...
Bien à vous.
Écrit par : solko | mardi, 12 janvier 2010
Question de génération, donc.
Encore que je connaisse quelques jeunes gens complètement extérieur au troupeau, saufs des modes, et de nombreux "vieux" bêlant en choeur...
Bien à vous.
Écrit par : solko | mardi, 12 janvier 2010
Écrit par : solko | mardi, 12 janvier 2010
Amitiés à vous.
Écrit par : solko | mardi, 12 janvier 2010
Ces photos je les ai montrées à ma vieille tante, qui ne quitte plus sa chambre. Jeune, elle a voyagé dans toute l'Europe - tout sauf l'avion. Les voyages étaient moins onéreux. Maintenant elle ne peut plus, et quand je vois son émerveillement et sa nosdtalgie mêlée, dans le salon du 2ème, je ne regrette pas d'avoir amputé mon regard pour elle.
Les beaux livres dont vous parlez, bein sûr, mais c'est autre chose, avec ses pauvres mots d'emmener un être cher et cloitré un peu avec nous dans un endroit connu ou inconnu. (les cartes postales, le verso seul compte réellement...)
Je suis désolé si je n'ai pu éviter le registre pathétique par cette confidence, Dieu sait que cette personne dont je parle est pleine de gaité et aime la vie, la sienne, maintenant...
Mes amitiés et bonne préparation de conférence, à laquelle hélas je n'assisterai pas... (mais prenez nous quelques photos, jeveux dire, racontez...)
Tanguy
Écrit par : tanguy | mercredi, 13 janvier 2010
Je vous raconterai...
Écrit par : solko | mercredi, 13 janvier 2010
Écrit par : Tanguy | jeudi, 14 janvier 2010
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