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samedi, 02 mai 2009

Des programmes en littérature

Il y a, dans la notion pourtant indispensable de programmes scolaires, quelque chose qui doit glacer le sang de chacun dès lors qu’il s’applique à ce qu’on appelle sans plus trop savoir de quoi il s’agit à la littérature française. Car un programme a pour premier objectif, quel  que soit son contenu, d’être compréhensible et assimilable par tous. Et pour second, qu’il l’avoue ou non, de satisfaire les enjeux idéologiques de ceux qui l’ont conçu: ainsi l’OCDE a-t-elle averti dans l’une de ses brochures déjà ancienne (1998) que désormais, le classicisme,  jugé par elle « trop français » devrait être progressivement retiré des programmes au profit de l’Humanisme et des Lumières, mouvements culturels plus nettement européens. Les réformes des programmes de français de lycée adoptées dans la foulée ont vu dès lors une révision significative : on mettrait l’accent en classe de seconde sur le romantisme et le naturalisme, en classe de première sur l’humanisme et sur les Lumières, évacuant sans trop le dire le classicisme et ses auteurs soudainement considérés comme subversifs autant que réactionnaires pour avoir eu le malheur de vivre au siècle de Louis XIV.

 

Il faut se rappeler que le contenu d’un programme, lorsqu’il est question de littérature, ce sont les œuvres, les auteurs. Or il se trouve qu’une œuvre, un auteur, c’est exactement ce qui échappe de façon irréductible aux programmes et aux objectifs plus ou moins sains qui les gouvernent. La plupart du temps, dès lors, le sale boulot du prof de français, c’est d’une part de ramener à du commun ce qui n’est pas commun et  à du systématique ce qui échappe au système (afin de remplir la première formalité – rendre une œuvre assimilable par tous),  et d’autre part d’adapter à l’idéologie des temps présents ce qui appartient à celles des temps passés, et qu’importent les multiples contresens. Cette double entreprise de simplification et de travestissement des œuvres littéraires est ce qui  sous-tend depuis toujours l’élaboration d’un programme de lettres.  C’est ainsi, par exemple,  que Montaigne se retrouve dans la peau de l’homme qui doute, Montesquieu dans celle du penseur ironique, Voltaire dans celle du tolérant de service (ce qui est assez comique), tandis que Rousseau endosse la défroque du paranoïaque officiel. De ces quatre-là ne seront commentés que quelques textes devenus les timbres postes d’une République aphone et paradoxale, dont les élites refusent avec un aveuglement stupéfiant d’admettre qu’elle a cessé d’être un modèle pour le reste du monde.

 

Le plus regrettable dans tout cela, c’est que la langue et la littérature françaises, faites l’une pour être parlée, l’autre lue, toutes deux pratiquées, s’échappent de nos mémoires et de notre pratique. J’en veux pour preuve un fait assez étonnant : deux films, coup sur coup, prétendent de manière fort péremptoire poser « les problèmes de l’école » devant le public : L’Entre les Murs de Bégaudeau, et L’Année de la Jupe de Lilienfeld.  Ces deux films ridicules sont censés poser (pour l'enrichir) le débat sur l’école, les élèves des cités, leur insertion, l’autorité des adultes, la conduite d’un cours, blablablabla… Qu’ils posent, qu’ils posent. Et que leurs producteurs gagnent au passage quelques millions d’euros. Je remarquerai néanmoins une chose, que tout le monde semble oublier : c’est dans les deux cas au cours de Lettres qu’on s’en prend, sans ménagement, comme s'il était, ce malheureux cours de lettres, un simple prétexte d’une part, et puis l’affaire de tous, d'autre part…  Je ne dirai pas à quel point Bégaudeau et sa démagogie obscène me répugne, je l’ai déjà fait savoir publiquement. Je pose cette simple question : pourquoi est-ce le nom de Molière, cette fois-ci encore, que Sophie Marceau (1) demande à l’immigré de service, un flingue au poing ? Pourquoi Molière et pas la formule du sodium ? Pourquoi prof de lettres, et pas de maths ou de gestion ?

Voilà que par deux fois - pour mettre en scène le malaise qui a gagné l'école depuis que libéraux puis socialistes, socialistes puis libéraux, n'ont cessé de lui faire subir les réformes préconisées par des instances internationales -, on montre, sans le dire vraiment, que l'enseignement d'une "matière" (la littérature) est bien mal adaptée aux délectables temps post-modernes dans lesquels nous croupissons : Qu’on ne s’étonne pas, dès lors, que les professeurs de lettres soient, comme le disent certains, pessimistes, comme le disent d’autres, réactionnaires. Je veux bien endosser ces deux défroques, dès lors que mon métier est de permettre aux élèves qu’on me confie de lire aussi bien Louis Guilloux, président des écrivains anti fascistes, que Henri Béraud, prétendument collaborateur. Jules Valles que Charles Péguy. Diderot que Bossuet. André Gide que Maurice Barres. Nous parlons bien de littérature française, n’est-ce pas ?

 

 (1) : On me fait remarquer en commentaire que, par inadvertance, j'ai confondu Adjani et Marceau. Je précise que c'est un vrai lapsus. Si, pour céder à un freudisme de bas étage, j'analysais son "rapport avec l'inconscient", je crois pouvoir dire qu'il est révélateur de la grande estime dans laquelle je tiens ces deux dames; en tout cas de la manière dont je les trouve, comme tous ces êtres aussi étranges qu'erratiques qui flottent sur nos écrans, interchangeables : donnez quelques kilos à l'une, vous obtenez l'autre. Notez bien que ce que je dis des dames est tout aussi vrai des messieurs : on passe de dutronc père à dutronc fils, de delon père à delon fils, de bruno masure à laurent delahousse avec la même consternante facilité que de claire chazal à laurence ferrari; ce monde désolant fait de copies m'en fait oublier les majuscules...

Commentaires

Tout est magnifique et lumineux d'un bout à l'autre dans ce billet. C'est vraiment dégoûtant en effet ces objectifs dans les programmes. (à ma toute petite place je suis très frappée de voir combien de leurs années de collège, mes élèves de CAP ont retenu une seule chose: les Lumières. Comme un bourrage de crâne dément). Donc tout est magnifique.
(y compris ah ah le "Sophie Marceau" -exprès ou pas!!- à la place d'Adjani) Ah et Fénelon dit juste que vous auriez quand même pu enlever Bossuet, mais c'est pour faire son intéressant. Bon dimanche Solko!

Écrit par : Sophie L.L | dimanche, 03 mai 2009

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Cher ami, vous savez comme moi qu'il y a les programmes officiels et puis ce qu'on fait dans les classes... Comme il y a les discours officiels des hommes politiques et ce qu'ils font réellement... (sorry pour la comparaison). Bref, c'est à chacun de nous de contourner ce qui peut l'être...

Écrit par : Porky | dimanche, 03 mai 2009

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Un cours de français, à la différence d'un cours de mathématique, est trop relié à la culture et à ce titre il intéresse le monde politique, qui veut imposer une certaine conception de la société.

C'est la même chose pour les cours d'Histoire, en fait. D'ailleurs, y a-t-il encore des cours d'Histoire?

On demande donc aux enseignants de ne retenir que quelques auteurs et même quelques extraits choisis de ces auteurs, qu'on commentera dans un certain sens, afin de prouver que ce que nous connaissons comme société ne pouvait pas ne pas exister. Le régime stalinien ne faisait pas autre chose, mais en s'appuyant sur d'autres valeurs.

Ce qui est effrayant, là-dedans, c'est que ce qui devait ouvrir l'esprit contribue finalement à l'asservir.

Écrit par : Feuilly | dimanche, 03 mai 2009

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@ Sophie :
Merci de me faire remarquer le lapsus. Je le laisse. Bon dimanche à vous aussi.

Écrit par : solko | dimanche, 03 mai 2009

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@ Porky : Vous savez bien qu'on ne corrige qu'à la marge, et encore. L'endoctrinement est là, quoi que vous fassiez. Car l'école n'est pas la seule "institution" à y participer.

Écrit par : solko | dimanche, 03 mai 2009

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@ Feuilly :
Les cours d'histoire ? Bonne question. Si un prof d'histoire passe par là, il pourrait nous en parler.
Ce qui est effrayant également, c'est que cette mélasse est l'œuvre collective de ministres de tous bords. Qui, dès lors, opposer à qui ? Et à qui faire "confiance" ?
Se souvenir, d'ailleurs, que Royal était la ministre du secondaire du temps d'Allegre. Une Darcos en jupon, pour un Royal en pantalon. Grenelle est fort mal barré.

Écrit par : solko | dimanche, 03 mai 2009

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Superbe billet et je plussoie.

Je ne suis pas encore prof et donc pas confrontée directement à cette énorme machine broyeuse de l’E.N. mais les étudiants de L1/L2 que j’encadre en tutorat de littérature sont une bonne illustration de la chose par leur « bagage » en la matière : des fragments de littérature bizarrement constitués, aucun lien existant entre les auteurs, les siècles… (e.g. associant très bien Baudelaire au spleen mais incapables de me donner son siècle ! Ils sont adorables, motivés mais me font parfois vraiment peur). En fait, souvent, peu ou pas d’amour du texte. Et ils sont étudiants en Lettres ! Je sais que leurs études permettront de changer tout cela mais doit-on vraiment attendre l’entrée à l’université pour lire ?

Écrit par : Zabou | dimanche, 03 mai 2009

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@ Zabou : Eux seuls pourront changer cela. Leurs lectures. Leur avidité de lectures. Les études universitaires ... Je reste circonspect. Pardonnez-moi d'être un peu blasé sur la question.

Écrit par : solko | dimanche, 03 mai 2009

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Je persiste et signe : les enseignants ont encore dans leur classe une totale liberté -et vous ne l'ignorez pas...- et peuvent, s'ils le veulent vraiment, non pas ignorer les programmes mais en réduire l'impact négatif. Tout est affaire de choix personnel : suivre aveuglément les directives ou ne les suivre qu'en apparence. Maintenant, je crains effectivement que la première catégorie ne soit la plus... heu... nombreuse ? Bien à vous.

Écrit par : Porky | lundi, 04 mai 2009

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(Si je m'arrête juste à ce qui est écrit tout petit parce que je ne saurais pas commenter sur l'éducation, même)
On dirait que vous avez toujours des misères avec les copies.
Enfin nous avons...( Les picots drapon.)
Et encore ! on devrait s'estimer heureux. Nous vivons l'âge d'or des picots (imaginez dans 100 ans ce que sera le demon avec les picots des picots ... )

Écrit par : frasby | mardi, 05 mai 2009

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C'est normal que vous les confondiez (je parle d'Adjani et de Marceau) étant donné que la Sophie s'est toujours prise pour une Isabelle au rabais et je vous signale que c'est ce qui a fait son succès (entre autres) dans "la boum", cette ressemblance avec Adjani. Pour ce qui est du talent de Marceau, je n'en dirai rien mais Adjani dans sa jeunesse était quand même une très bonne actrice. (Voir son interprétation d'Agnès dans l'école des femmes et d'Ondine.)

Écrit par : Porky | mardi, 05 mai 2009

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@ Frasby : Un monde de copies, oui. C'est un monde plein de misères. Dans tous les sens du terme, vous l'avez bien compris !

Écrit par : solko | mardi, 05 mai 2009

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@ Porky : Vous vous faites décidément l'avocat du diable. Adjani a surpris son monde dans sa jeunesse. Elle était d'une beauté troublante, d'une finesse rare, c'était sans doute ceci l'essence de son talent. Mais était-ce vraiment "joué" ? Je veux dire, était-ce vraiment du talent ? Bon, je ne vous le cache pas, je n'ai jamais été un fan...

Écrit par : solko | mardi, 05 mai 2009

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Moi, si, j'ai été fan d'Adjani. Hélas, faut voir ce qu'elle est devenue !...

Écrit par : Porky | mercredi, 06 mai 2009

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