jeudi, 30 octobre 2008
Noms de rues, les rues
C'était jadis l'initiative populaire seule qui attribuait aux rues les noms qu'elles portaient : les rues Torche-cul, du Boucher, de l'Enfant qui pisse ou de la Truie qui fyle couraient, si j'ose dire, les rues. Avec la Révolution Française, l'oligarchie administrative a commencé à se saisir de ce droit. Alors, de commission en commission, la nomenclature des rues n'a cessé d'échapper aux habitants des rues, du début à la fin du dix-neuvième siècle, puis à travers tout le vingtième. Prétextant d'un prétendu souci d'éduquer ce pauvre peuple ignorant, les premiers révolutionnaires avaient eu le souci de donner aux voies qu'ils traçaient les noms des hommes les plus illustres, de manière à faire des villes un tableau de l'Histoire de France : rue de Duguesclin, de Charlemagne, de Vauban, de Sully... A cette époque ont fleuri également des rues portant des noms d'allégories (la Tempérance, l'Egalité, l'Humilité, la Concorde...) Avec l'Empire et la Restauration ont surgi des noms représentant chaque famille politique, des bonapartistes, des légitimistes, des orléanistes, des républicains, et les choix furent dictés par un souci de propagande. Un cours Henri IV devenait ainsi un cours Eugénie pour se retrouver dans la peau d'un cours Gambetta. A Lyon, la rue de la République fut d'abord une rue Impériale. Avec le déclin de l'instinct belliqueux, surgit le goût pour les hommes de Lettres. Ce fut la grande époque des rues Victor Hugo, Anatole France et autres Emile Zola.
L'oligarchie administrative, malgré ses prétendus soucis d'édification historique et morale, ou son désir moins avouable de propagande, a entretenu ainsi la prétention des plus obscurs quidams, laquelle prétention s'est mise à tapisser par tout le pays le damier des quartiers. Car au fond, à bien y regarder, qu'est-ce que c'est que cette manie d'afficher des noms de notables au coin des rues ? Quoi d'autre qu'une criante manifestation de vanité ? Ce souci très bourgeois, qu'on retrouve dans les tombeaux édifiés dans les cimetières des grandes villes, les ex-votos de certaines chapelles, de laisser, faute de mieux, au moins un nom à l'immortalité. Quand on est député, conseiller municipal, bienfaiteur des hospices, avocat, médecin, banquier, on a le droit à une reconnaissance publique, prolongement post-mortem du ruban ou de la médaille. Mais les hommes célèbres ne le sont que grâce à leurs œuvres, les autres resteront, quoi qu'on fasse dans l'anonymat. Ainsi nombreuses plaques sont demeurées lettres mortes, malgré les quelques lignes explicatives qu'on a cru bon d'y joindre parfois,; et le public continue d'habiter rue Ruplinger ou Vaudrey (je puise au hasard dans l'excellent Brun et Vallette, Lyon et ses rues - 1969), comme il habiterait rue Punaise ou Lanterne.
Dans une notice sur le changement des noms de la ville de Lyon qui date de 1884, Steyert, historien et érudit lyonnais remarque : « Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce sont précisément d'austères républicains, dédaigneux, disent-ils, des hochets vulgaires, qui se montrent les plus zélés à propager cette mode puérile et vaniteuse ».
Dans ces conditions, et pour en revenir à une remarque judicieuse qui m'a été faite dans un billet précédent, comment s'étonner que la ville de Lyon qui s'honore d'une rue pour chacun de ses maires et de ses préfets, y compris certains de sinistre mémoire qui firent tirer sur la foule, n'ait nulle part, dans le damier sinueux de ses arrondissements, su garder une place pour le chantre premier, Maurice Scève ? Etait-ce dans ce cas si opportun d'abandonner la rue des Grenouilles ou celle des Six-Grillets ?
21:23 Publié dans Des inconnus illustres | Lien permanent | Commentaires (18) | Tags : noms de rues, urbanisme, lyon |
Les octobres de Léon Bloy.
« Laisse là ces feuilles, ma fille, je t'en supplie ! Ne sens-tu pas que c'est un décor sublime ? Serais-tu de ces sottes qui voit toujours le balai ou le râteau à la main et qui ont de l'ordre une idée si basse que leur diligence effacerait jusqu'à la Beauté divine ? Est-ce donc pour balayer et détruire ces feuilles admirables qui épuisent, en octobre, les deux tiers de la palette, que tu as arboré cette magnifique robe de safran ?
Personne, je le vois bien, ne t'a jamais enseigné que le platane étant, d'après le Saint-Texte, un des arbres mystérieux désignés pour symboliser Marie, il est en même temps celui de tous dont le feuillage retient le plus souvent et avec le plus d'éclat les adorables couleurs du soleil mourant. »
Léon Bloy – « Octobre » (Petits poèmes en prose).
21 octobre 1894 : - Je prie comme un voleur demande l'aumône à la porte d'une ferme qu'il veut incendier.
27 octobre 1894 : Il faut être des mendiants à la porte des cimetières ! Des mendiants habillés de feu !
29 octobre 1895 : Faire de l'Art pour de l'argent ! m'écrit de Goux. Travailler pour vivre ! Quelle horreur ! ... alors qu'il ne peut être question que d'avoir de l'argent pour faire de l'Art et de vivre pour travailler.
3 octobre 1902 : Le boulanger, ce matin, m'a parlé de ma note avec une éloquence intérieure, comme autrefois, les premiers chrétiens parlaient du Royaume de Dieu
31 octobre 1903 : Vu, à l'église, notre doyen qui s'approche plein de sourires, pour me remercier de l'exemplaire que je lui ai fait expédier avec cette dédicace : "de la brebis galeuse au bon pasteur." Je proteste contre la brebis galeuse, me dit-il. Mais il ne proteste pas contre le bon pasteur.
29 octobre 1905 : Révolution, bouleversement effroyable en Russie : serait-ce enfin le commencement de l'universelle conflagration attendue par moi si longtemps ?
8 octobre 1906 : Pour gagner du temps, je fais usage, une première fois, de l'autobus. Ah, je n'échapperai pas aux inventions modernes. Il est vrai que c'était pour courir à la Nouvelle Revue, où mon Epopée Byzantine est acceptée.
15 octobre 1907 : Une commerçante est polie et même affable. Menacée de perdre 50 centimes, elle devient une tigresse, en une seconde
16 octobre 1914 : Après Reims, c'est le tour d'Arras, la merveilleuse capitale artésienne. Son sublime hôtel de ville est en ruines. Le beffroi subsiste encore mais pour combien de jours ?
Le journal de Bloy s'achève un 20 octobre 1917, sur ces mots : « Après-midi, mandat de 50 francs envoyé par Lamoureux. Jeanne lui répond. »
Léon Bloy s'éteint le 3 novembre qui suit, à 6 heures 10 du matin.
01:19 Publié dans Des Auteurs | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : léon bloy |





