dimanche, 26 juin 2011
Le mariage gay
Comment sortirons-nous vivants de ce tunnel dans lequel droite et gauche nous contiennent, avec d’un côté l’extrême tolérance à l’égard des marchés, de l’autre la même tolérance à l’égard des individus ? Ne discriminer ni l’un ni l’autre, abolir toute morale, vis-à-vis des uns, comme vis-à-vis des autres. Laisser faire. Distiller in fine un laxisme généralisé dans l’opinion publique, ou plutôt faire en sorte que la pensée, déjà confondue avec l’opinion dans la culture de masse, finisse par se décomposer dans le laxisme du dire, du faire et surtout du payer.
Quelques boulevards du pays étaient emplis hier des défilés de la Gay Pride, et des revendications politiciennes de gaillards opportunistes tels que Lang, Mélanchon ou Joly, qu’on vit le soir sur les écrans en train de revendiquer d’une seule voix l’instauration du mariage gay et celle de « l’homoparentalité ». Même Villepin (que ne ferait-il pas ?) trouve qu'après tout, si d'un côté on rend obligatoire le vote (ce mec est fou), autant autoriser de l'autre le mariage gay... (il est quand même tolérant, non ?)
Si ce curieux mariage gay peut ainsi s'inviter aussi tôt dans une campagne présidentielle qui n’a pas même débuté, c’est parce qu’il ménage la possibilité d'un débat d’opinions aussi formidable que simpliste, à la maison comme au bistrot : ce mariage-là, qui qu’on soit, on ne peut-être que pour ou contre. Au-delà des intérêts réels qui pourraient être ceux des homosexuel(le)s, et des avis de tous, hétéros et homos sur cette question, on comprend dès lors pourquoi c'est la question qui intéresse les politiciens de tous crins : jetée en pâture sur la place publique, elle devient (parmi d’autres) une question faiseuse d’opinions. Et donc, éventuellement, de clivages et de votes.
Il fut un temps où l'idée même, laissant de glace, n’aurait pas même été posée. C’était celui de Wilde et de Gide, de Proust et de Cocteau, de Coco Chanel, de Joséphine Baker et d’Arletty. Me demande ce que l’un ou l’une de ceux-là aurait pensé de la question, eux qui avaient décidé soit d’abolir la norme, soit de s’en tenir à l’écart. L’idée d’un mariage homosexuel leur aurait sans doute fait horreur, comme par ailleurs pouvait leur faire horreur l’uniforme ou la soutane, en tant qu’emblèmes divers d’un ordre établi volontiers honni. Mais on était, alors, d’un autre courant d'opinion, au sens où l'on parle aussi de courant d'air. On ne cherchait pas en ce temps là à ce que tout le monde soit égal, pareil, normal.
Aujourd’hui, triomphe cette double et étrange revendication de la part des homosexuels de la Gay Pride (revendication collective, relayée par des associations, des artistes, des médias et tout à la fin de la chaine par des hommes politiques, notez-bien !) : revendiquer une identité différente et être semblable à la norme. On a déjà beaucoup glosé sur ce paradoxe : si je le relève, c’est parce qu’il est essentiel dans un dispositif qui fait du gay de base, comme de l’immigré de service ou de tout indigné une sorte d’agent de la non-discrimination, à une époque où le mariage gay intéresse -en tant que vecteur de propagande- et la gauche et la droite.
Car l’une comme l’autre ont trouvé dans la non-discrimination le lieu commun idéal pour amalgamer dans un même à peu près tout ce qui sert à définir par ailleurs leur res publica, cet « idéal républicain » dont ils ont la bouche pleine. No Pasaran est devenu pour eux No Discrimination : Touche pas à mon gay, variante de Touche pas à mon pote, et bientôt de Touche pas à tout ce qui pourra servir à diluer l’exigence intellectuelle et la connaissance des histoires de chacun dans la soupe de ce nouveau tabou dogmatique où droit à la norme et droit à la différence se monnayent. Tout ça parce que l’ordre mondial qui a choisi d’imposer partout le libre échange a aussi partout besoin de ne plus discriminer (du moins en apparences et en formules toutes faites) les individus ; on vend donc de tout à tous, y compris le mariage aux homos qui seront bientôt prêts à se damner pour obtenir ce dont il y a cinquante ans, aucun n’aurait voulu : libéraux et libertaires les acclament au sommet de la pyramide, Lang et Villepin feignent l'accord, Borloo et Melenchon.
Il faut saluer là l’efficacité diabolique de la bonne vieille propagande : le mariage gay et l’adoration de l’immigré n’étant que deux maillons d’un même chaîne, ou comment manipuler les gens en démocratie ; car mon vieux, si tu es contre le mariage gay, tu es aussi contre le respect dû aux immigrés, tu es contre l’Europe, l’euro et la mondialisation, tu es contre le nucléaire, la fête de la musique, et la légalisation du cannabis, contre les Indignés qui s’indignent ; tu es de surcroît forcément catholique, et tu votes au mieux Boutin, au pire Le Pen ou Sarkozy. Tu es donc forcément un pauvre con. Tu ne me crois pas ? Allume une télé et regarde…
17:32 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (15) |
Commentaires
Écrit par : Sophie | dimanche, 26 juin 2011
Écrit par : solko | dimanche, 26 juin 2011
Écrit par : Sophie | dimanche, 26 juin 2011
http://lantidote.hautetfort.com/archive/2011/06/25/si-le-mariage-est-gay-ris-donc-3.html
http://lantidote.hautetfort.com/archive/2011/06/20/si-le-mariage-est-gay-ris-donc-2.html
http://lantidote.hautetfort.com/archive/2011/06/20/si-le-mariage-est-gay-ris-donc.html
Écrit par : solko | dimanche, 26 juin 2011
Écrit par : solko | dimanche, 26 juin 2011
(quant à la volonté du droit à la norme et à la différence, oui là aussi je vois ce que vous voulez dire; il n'empêche que cette aspiration n'est pas étrange, elle est constitutive de l'être humain s'il veut rester enfermé _ je dis bien enfermé- en dehors de l'hôpital de fous et pas dedans, non?)
Bon, je botte en touche pour le mariage gay:l'intelligence me vient!!!
...mais je n'en pense pas moins!!!
Écrit par : Sophie | dimanche, 26 juin 2011
Écrit par : solko | dimanche, 26 juin 2011
La propagande évidemment...
Vos articles font toujours réfléchir en profondeur et ça manque actuellement. J'aime bien votre conclusion.
Écrit par : librellule | dimanche, 26 juin 2011
ceci dit, il ne faut pas prendre les gens pour plus cons qu'ils sont. Cette propagande a des effets limités. Elle est , surtout, un moyen de faire circuler l'argent dans les mêmes tuyauteries , d'exploiter le filon du discrédit faute d'avoir autre chose à proposer.
L'épisode de cette attachée de presse qui se prête à un micro trottoir joue la fausse mère de famille débordée et impuissante devant l'absentéisme d'un enfant qu'elle n'a pas mérite d'être dénoncé ,avec vigueur, pour une fois que le roi est nu et que la problématique éthique est simple.Nous ne sommes pas obligé de tomber dans les pièges tendus de tout côté. Les droits des immigrés, la lutte contre l'homophobie,contre la précarité,le chômage...je ne les mets pas sur le même plan que le mariage gay. La flottille qui part pour Gaza m'interpelle,sans que je sache au juste, quelle position prendre. Je crois, plus important de décortiquer les problématiques y compris celle ,capitale, de l'information, que de tomber dans des amalgames savants dans leur démonstration, blasés dans leur expression à force de fureur contenue, même s'il y a quelques raisons de désespérer
Écrit par : patrick verroust | dimanche, 26 juin 2011
Dans son livre, Bernays (http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=21) ne cesse d'insister sur l'importance de trouver un thème générique dans lequel les intérêts de plusieurs groupes vont pouvoir converger. Ce qui se passe avec la discrimination, et qui pourrait être discuté point par point mais finit par ne plus l'être sur aucun - on n'a plus le temps - est révélateur de cette convergence d'intérêts nécessaire à la mise au point de la propagande. La propagande se fait non pas sur tel ou tel point (le mariage gay ou la dépénalisation du cannabis, par ex) mais sur un thème transversal qui, les englobant tous, se fait au nom d'une valeur générique admise (je suis contre la discrimination affirme le citoyen lambda). Bref. Parce qu'elle se situe à un niveau d'influence auquel l'individu isolé n'a pas accès, ce dernier ne peut à mon avis agir sur elle. Tout au plus, être conscient de son fonctionnement, ce qui n'est déjà pas mal
Écrit par : solko | dimanche, 26 juin 2011
http://www.rue89.com/tele89/2011/06/25/faux-temoin-de-tf1-lattachee-de-presse-de-ciotti-demissionne-210953
Écrit par : solko | dimanche, 26 juin 2011
Pas encore tout lu, mais ça semble faussement simple pour moi. Hormossessuels (Zazie) ou pas, c’est l’affaire de chacun, liberté dans l’art ;-)). Mais assez de conneries comme le « mariage » ! Cellule de base de la reproduction... D’un système criminel, pourrave, dégueu, injuste (je m’arrête ? je m’arrête).
Écrit par : Karl-Groucho Divan | dimanche, 26 juin 2011
Tous ces débats sont des populismes de vendeurs d'idées toutes faites. Celui-là non plus, on ne peut pas le penser, c'est encore un de ces double-bind dont l'époque est décidément si friande.
Écrit par : Sophie K. | lundi, 27 juin 2011
Écrit par : Myrelingues | samedi, 02 juillet 2011
Écrit par : Jérémie S. | samedi, 28 avril 2012
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