mercredi, 20 octobre 2010
L'opinion qui n'existe pas.
Dès 8 heures du matin, ça commence par des poubelles en feu non loin de l’Hôtel de Ville. Des rassemblements de « jeunes ». Des passants allant travailler. Des CRS en alerte. Des flics en civils.
Et bien vite, au fur et à mesure que la matinée avance, dégénérescence. Dans les métros qui traversent la presqu’île la même annonce : « A la demande des forces de l’ordre et pour votre sécurité, le métro de s’arrêtera pas aux stations Bellecour, Saint-Jean Guillotière… » Le centre-ville est bloqué… Fumigènes. SMS. Abribus en éclats. Charges de CRS. Les enfants veulent regarder par la fenêtre. Mais on ferme les fenêtres à cause de l’odeur des gaz
Dans les principales artères de la presqu’île (République et Victor Hugo) et les rues adjacentes, sous la surveillance des nombreuses caméras, ça galope, ça castagne, ça flambe, ça pille : voitures et motos retournées, incendiées, vitrines brisées, boutiques pillées.
Aux fenêtres et balcons des immeubles des riverains éberlués filment photographient, la banlieue hard en train de faire ses courses. Des images pour you tube.
Les commerçants les plus sages ont déjà abattu leurs rideaux de fer, la Fnac ses grilles; les bijoutiers rangé toute leur camelote.
Derrière les façades des immeubles haussmanniens, chez les avocats, chez les notaires, chez les médecins, dans les restaurants, les banques, la vie normale se poursuit. Ce sont des univers qui se frôlent sans même humer leurs couleurs respectives. Etrangeté totale de ce centre ville où la journée de chacun se déroule : le quotidien le plus banal pour certains, la scène d’émeute pour d’autres, en un même scénario au surréalisme vain, dans ce quartier quadrillé et à présent survolé d’hélicoptères, sur ces trottoirs sillonnées de loubards, de passants, de CRS, de lycéens. On ferme un accès. Puis un autre. Pendant ce temps, la manif a poursuivi sa route et s’est dispersé. On ne sait trop où la conscience politique des uns et des autres s’est fourvoyé. Pendant ce temps, l’OL d’Aulas se prépare à jouer sa qualification pour les huitièmes de la Champions's league à Gerland, non loin de là. Du sérieux, ça. « Benfica dans la révolution française » a titré A Bola, l’Equipe des portugais. On y lit que le match n'est pour l'instant pas remis en cause dans « une cité en feu et en sang ». C’est certes très hyperbolique : et c’est aussi en partie vrai. Du moins pour le feu. Dans la presse, aussi, deux mondes se croisent, se juxtaposent et, in fine, s’annulent. L’humanité, lyrique jusqu’au grotesque, car dans la société du spectacle, le lyrisme appliqué à l'info devient à son image, titrait l’autre jour « la force du peuple ». Demain, gouvernement et syndicats continueront à s’étriper pour savoir de quelle côté les soixante pour cent d'approbation ou de désapprobation del’opinion publique pour ce mouvement va basculer... Cette fameuse opinion publique, dont Bourdieu a dit un jour -s'en rappeler est-il encore possible ?- qu’elle n’existe pas...
08:59 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (25) | Tags : casseurs, manifs, lyon, politique, france, société, retraites, football, opinion publique |
Commentaires
Écrit par : Nénette | mardi, 19 octobre 2010
Écrit par : solko | mardi, 19 octobre 2010
Écrit par : Zoë Lucider | mercredi, 20 octobre 2010
C'est, au passage, la raison pour laquelle je ne participe pas à ce mouvement. Je l'ai écrit dans un billet récent, "défiles, défilés". Et pour tout vous dire, je ne suis pas certains qu'entre Sarkozy et le PS, il y ait autant de désaccords que la présence de certains dans le sdéfilés tentent de le faire croire...
Écrit par : solko | mercredi, 20 octobre 2010
La question de la participation ou non à un tel mouvement est compliquée. Pour rester dans Bourdieu, je me dis que la violence physique qui se déchaine dans la rue est une réponse logique (je ne dis pas justifiée ou morale) à la violence symbolique que les zozos qui nous gouvernent nous font subir quotidiennement.
Écrit par : stephane | mercredi, 20 octobre 2010
Écrit par : solko | mercredi, 20 octobre 2010
Oui mais.
Je regrette moi, que les gens qui ont encore la force d'aller protester dans la rue, soient si peu honorés.
Écrit par : Michèle | mercredi, 20 octobre 2010
Écrit par : nauher | mercredi, 20 octobre 2010
Écrit par : solko | mercredi, 20 octobre 2010
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mots_0243-6450_1991_num_27_1_1611
Écrit par : Sophie K. | mercredi, 20 octobre 2010
Écrit par : Sophie K. | mercredi, 20 octobre 2010
Écrit par : solko | jeudi, 21 octobre 2010
Qu'en ai-je à foutre que les casseurs soient lycéens, voyous, PD, nègres, étudiants, hémophiles, alcooliques ou pères de famille !
Ce que vous semblez ne pas voir, c'est que ce n'est pas la psycho-sociologie qui s'exprime dans ce mouvement, et surtout dans celui des jeunes gens, mais la vie assassinée par, non pas des zozos (les Zozos valent mieux que ça) mais des bandits, des escrocs et des menteurs, parfaitement intelligents et parfaitement conscients de leurs crimes.
Ce sont les tripes qui agissent.
Nous sommes là à des années-lumières de la politique et des clivages désastreux de la société française.
Foin des socialistes et des autres imbéciles, je vous en supplie !
Souvenez-vous aussi que, sans les enragés de 93, votre démocratie serait aujourd'hui une monarchie constitutionnelle.
Vous réduisez aussi mai 68 à bien peu de choses. Là aussi, pour comprendre, sentir, palper la victoire, oui, la victoire des révoltes de mai 68, il faut regarder au niveau des tripes, des orgasmes, des désirs de vie et des jouissances de l'existence et non, au niveau de l'échiquier politique, parfaitement misérable.
Il faut se soyuvenir du CMDO des situs et non de la carrière de Cohn Bendit.
En gros
Écrit par : Bertrand | jeudi, 21 octobre 2010
Écrit par : solko | jeudi, 21 octobre 2010
Écrit par : solko | jeudi, 21 octobre 2010
je ne réduis pas ces évènements du passé au fantasme de la jouissance, je dis qu'ils ont ouvert une brêche vers la conquête de la vie et fait tomber de lourds tabous. Point.
Le nierez-vous ? Si oui, dites-moi pourquoi le fasciste dans l'âme qui est à l'Elysée, s'en est pris, d'abord, en 2007 dans ses discours hystériques, " à l'esprit de 68" avec lequel il fallait en finir....
Trois lois liberticides plus tard, il accourt chez le pape !
Ne nous fâchons pas Solko, mais je ne comprends pas trop bien vos dénis historiques. Je ne comprends pas trop non plus comment vous vous évertuez à dénigrer la colère de la rue (je ne parle pas des politiques, des syndicats, des flons flons et et caetera) je parle du jeu social qui consiste à vouloir tenter de vivre hors des limites du règne absolu de la marchandise et, donc, dans une symbolique, ma foi sympathique, qui consiste aussi à en briser les vitrines ou à balancer un pavé sur le casque d'un flic...
Vous cherchez des résultats, du tangible, de la conclusion, de la stratégie, bref, une alternance crédible.
Mais vous êtes en plein dans le discours politico-médiatique, là !
Je n'attends rien des hommes, ni de leur esclavage serein, ni de leur révolte, sinon des instants, des directement vécus.
Bref, un peu de poésie...laquelle se passe de jugements moraux.
Je m'étonne (de moins en moins d'ailleurs) qu'avec votre sens critique, vous ne trouviez rien à redire quand Sarkozy va s'agenouiller devant le pape pour tenter de reconquérir son électorat catholique...
Il me semble que les couteaux de vos colères ne volent toujours que dans un sens.
Écrit par : Bertrand | vendredi, 22 octobre 2010
Il se peut que sur le politique, je sois plus blasé que vous. N'en sais rien. Je me souviens de ces gens qui ont braillé contre Allègre durant je ne sais combien de temps pour ensuite accueillir Lang à bras quasi-ouverts, lequel les a pris avec la vaseline que l'autre n'utilisait pas pour mener à bien la même opération. Pour moi, Sarkozy n'est tout simplement pas le problème,et troquer un hystérique contre un chat matois ou une vipère argentée m'indiffère tout autant.
Le jour où je verrai les différents syndicats européens tenter de jeter sur la place publique les bases d'une entente sur des revendications organisées contre par exemple l'OCDE ou l'OMC ou le FMI, je tendrai sans doute une autre oreille à la colère de la rue qui me semblera sans doute un peu moins manipulée... Car bien sûr, nous aurions besoin de stratégie... Et des lors que s'accumulent des jours de grève coûteux, de résultats.. Mais le psycho drame franco-français incessamment renouvelé au gré des alternances et dont je connais toutes les impostures m'emmerde au plus haut point, c'est un fait.
Pour ce qui est de "vouloir tenter de vivre hors des limites du règne absolu de la marchandise", je trouve en effet très sympathiques les actions individuelles ou en petits groupes (genre Toni Muselin, vous vous rappelez), mais je ne vois ni grand courage ni vraie réflexion ni même la moindre poésie chez ceux qui, protégés par la masse et enivrés par l'instant, brisent des vitrines ou balancent un pavé sur le casque d'un flic. Tout juste un conformisme inversé.
Quant à l'agenouillement de Sarkozy, c'est une opération de com des plus banales, et je serais plus agacé contre le pape qui s'y prête (- mais les papes ne sont plus ce qu'ils étaient, et "sans le latin, sans le latin...")que contre le nain prévisible qui la tente.
Bon sur ce sans rancune et à bientôt pour d'autres contradictions.
Écrit par : solko | vendredi, 22 octobre 2010
Mais la réforme des retraites n'a rien de franco-français. La Grèce doit se serrer la ceinture, l'Espagne a déjà fait passé l'âge légal à 67 ans, le Portugal refuse d'indexer les retraites et diminue le salaire de ses fonctionnaires de 10%, etc.
Partout on demande à la population de supporter le poids des incohérences de la politique néo-libérale. Car si demain les états s'écroulent, s'ils sont en faillite parce que leurs caisses sont vides et qu'ils ne peuvent plus secourir les banques, tout le système s'écroule.
Bien sûr qu'il y a des casseurs dans ces manifestations lyonnaises ou d'ailleurs. Il y en a toujours eu. Est-ce une raison pour ne rien entreprendre?
Mais là où je vous rejoins, c'est sur l'issue probable du débat. La réforme passera car elle est dictée par l'Europe. Doit-on dès lors tout accepter sous prétexte que le pouvoir est le plus fort? N'est-il pas bon de rappeler que le peuple existe aussi? Déjà que la démocratie n'existe plus...
Écrit par : Feuilly | vendredi, 22 octobre 2010
Je me suis sans doute mal exprimé : quand je parlais du psychodrame franco-français, je ne l'appliquais pas à la réforme de la retraite, mais à la riposte organisée contre cette réforme : comment veut-on faire aboutir une riposte nationale à un projet éuropéen ? La riposte doit être européenne, je veux dire coordonnée au niveau européen par les divers syndicats nationaux. Cela doit être placé dans le débat public. Tant qu'il n'en sera pas ainsi, j'en ai fait l'expérience dans l'éducation nationale, et il me semble que c'est vrai ailleurs, ces mouvements, couteux en argent, temps et énergie, seront des échecs. Voilà ce que je dis. Et la seule façon à mon sens de ne pas "tout accepter" serait de contraindre les forces syndicales dans ce sens. Car je vois bien qu'elles sont, comme d'habitude, essentiellement préoccupées d'enjeux plus politiciens, hélas.
Écrit par : solko | vendredi, 22 octobre 2010
Mais si on attend que les autres bougent dans les pays voisins pour bouger soi-même, cela risque de faire beaucoup d'immobilisme.
D'un autre côté, rien ne nous dit que les syndicats n'ont pas déjà négocié et qu'ils laissent leurs troupes s'agiter pour justifier les cotisations. Et comme il n'y a rien à négocier...
Encore que... Certes les caisses sont vides,mais à qui la faute? En quoi le système des retraites actuel est-il dépasssé? Le but ultime n'est-il pas de faire basculer tout le système vers des caisses privées, pour le plus grand bénéfice des capitalistes? Comme ceux-ci n'ont pas envie de payer des rentes de 55 à 80 ans, il est logique de faire d'abord reculer l'âge légal à 67 ans (et pourquoi pas à 69 ensuite?)et de demander aux états d'endosser la responsabilité de la réforme.
Écrit par : Feuilly | vendredi, 22 octobre 2010
Écrit par : solko | vendredi, 22 octobre 2010
Écrit par : Sophie K. | vendredi, 22 octobre 2010
Ce à quoi l'Europe se plie progressivement, c'est à ce schéma mortifère. La démocratie bafouée après le contournement du vote démocratique et négatif sur la constitution a sonné le glas de toutes les illusions que l'on pouvait porter sur le devenir politique du Vieux Continent. En établissant, dans une collusion droite-gauche très significative, un putsch législatif (c'est beau, non, l'oxymore à ce point), en osant le faire avec l'outrecuidance la plus éhontée, l'appareil politique (et j'emploie le terme d'"appareil" avec les résonances staliniennes qu'on lui accordera) a supprimé toutes les voix/voies possibles du changement de cap.
Il n'y a dans votre désillusion, mon cher Solko, nul cynisme, pas même un retrait (quoi que vous puissiez en penser, on ne déserte pas le politique aussi facilement, et ne pas voter, ne pas défiler, ce n'est pas déserter le terrain de la réflexion) mais le constat amer que d'autres, croyez-le, partagent d'une situation de non-retour.
@Sophie K. : Bien sûr qu'il y a un rapport entre le débat autour de ce billet et ce que vous écrivez sur le problème de l'IVG. Depuis quand une politique répresssive et rétrograde a-t-elle épargné les femmes ? Et pas que les femmes d'ailleurs, car l'IVG n'est pas qu'une affaire les concernant. Elle nous regarde aussi, les hommes (puisque, disait Cocteau, "les hommes sont des femmes comme les autres").
Écrit par : nauher | vendredi, 22 octobre 2010
@ Sophie K : J'aime votre sens de la périphrase. Vous en avez d'autres comme celle-ci ?
Écrit par : solko | vendredi, 22 octobre 2010
@ Solko : Heu... Mes excuses, je devais penser à "Aglaé et Sidonie", petite série animée revenue tout droit de mon enfance, hahahaha !
Écrit par : Sophie K. | samedi, 23 octobre 2010
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