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samedi, 14 juin 2008

Monter en puissance

Le terme provient, je crois, du football. Un joueur monte en puissance lorsqu’il bénéficie, auprès de son entraîneur, de plus de considération et donc d’un « bénéfice » de temps de jeu. Dès lors, il devient pour son club une valeur marchande plus importante : il « monte en puissance ». Et c’est ainsi que, sur le plateau de tournage d’un navet programmé pour la rentrée, le petit figurant considère le rôle secondaire qui lorgne sur le rôle principal, qui jalouse déjà le metteur en scène, lequel se verrait bien dans la peau du producteur. A la polyclinique des Trois Phoques, l’aide-soignante se demande pourquoi elle n’est pas dans la peau de l’infirmière, l’infirmière dans celle de l’interne, l’interne dans celle du chef de clinique, le chef de clinique dans celle du directeur général, et le directeur général dans celle d’un quelconque prix Nobel. L’élève veut prendre la place du prof, le prof celle du proviseur, le proviseur celle du recteur, le recteur celle du ministre, et le ministre celle du président. Petit jeu de rôles qui conduit pareillement à l’intérieur de chaque entreprise le balayeur de service à rêver qu’il est devenu le principal actionnaire, le stagiaire le boss, et dans chaque parti politique, le militant de base le premier de liste à chaque élection… Dans la société libérale, qui est aussi société du spectacle, chacun rêve ainsi de supplanter chacun, aux yeux de toutes et de tous, dans une montée de sève qui n’aurait plus jamais de fin; métaphore de l’érection comme de l’ascension sociale, la montée en puissance est donc à la fois un jeu de séduction (on bande pour quelqu’un dans le regard de quelqu’un) et d’exercice de pouvoir (jamais satisfaisant, s’entend) ; formidable allégorie de la toute puissance fantasmatique et narcissique, la montée en puissance génère ainsi des rêves en carton pate dans l’esprit de millions de nos contemporains. Lieu commun qui ne peut exister sans son triste corollaire, la descente aux enfers, que, si on en croit Diderot et la fameuse pantomime des gueux si plaisamment mise en scène par le personnage éponyme du Neveu de Rameau, on assimilait déjà au XVIIIème siècle à une inique et interminable déchéance, figure déjà de la débandade et de la dé-bandaison : « Comment l’abbé, lui dis-je ? Vous présidez ? voilà qui est fort bien pour aujourd’hui ; mais demain , vous descendrez, s’il vous plait, d’une assiette ; après demain, d’une autre assiette ; et ainsi de suite, d’assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu’à ce que de la place que j’ai occupée une fois avant vous, Fréron une fois après moi, Dorat une fois après Fréron, Palissot une fois après Dorat, vous deveniez stationnaire à côté de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra dui coglioni »

Il n’y a pas, cela dit, que les êtres humains qui soient condamnés à d’incessants jeux de yo-yo. Dans une société saturée d’objets, ces derniers peuvent désormais espérer à leur tour un bref règne. Tel produit, telle marque «monte en puissance ». Tel concept. Telle notion. Tel genre. Tel lieu. La montée en puissance d’un festival, d’une destination, d’un style, d’une émission devient synonyme d’efficience autant que de notoriété. La montée en puissance de l’écran plat a jeté dans les décharges nos vieilles télés ventrues comme celle de Laurence Ferrari est en train d’écarter de nos écrans plats le vieux PPDA. La montée en puissance est donc un phénomène intrinsèque à l’ère médiatique, à la société démocratique du libre marché, de la notoriété, de la publicité, de l’instant  : la montée en puissance est marchandisation. Bonne raison, où qu’on se trouve dans la pyramide, pour ne pas bander pour elle.

17:52 Publié dans Lieux communs | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : actualité, culture, littérature, langue française, football | | |

Commentaires

Non, ne me dites pas que j'utilise une expression qui provient du football ! J'en suis si marrie que j'en reste coite. Ne me dites pas qu'une fois n'est pas coutume, vous allez augmenter mon trouble existentiel.
PS : Vous croyez vraiment que je rêve de prendre la place de vous savez qui ? Peut-être, au fond. Grâce à vous, je sais maintenant ce qui me tourmente. Adieu mon psy !

Écrit par : Proserpine | mardi, 17 juin 2008

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Proserpine, deux questions ; un : qui vous a refilé l'adresse de mon blog ? deux : d'où vous vient la connaissance des termes "marrie, coite, coutume, tourmenter" ? Je vous prie, par ailleurs, de reprendre au plus vite rendez-vous avec votre psy et de ne pas penser un seul instant que je puisse occuper sa fonction. Un tel désir de "monter en puissance" m'est absolument étranger, vous pouvez le croire.

Écrit par : solko | mardi, 17 juin 2008

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Solko, deux réponses : un : je suis tombée tout à fait par hasard sur votre blog en surfant sur internet pendant mes heures de boulot ; deux : depuis que je suis mère de famille, j'apprends chaque jour une page de dictionnaire, j'ai bientôt fini la lettre T. Vous voyez qu'il n'y a aucun mystère là-dessous. Mais puisque vous refusez le rôle de psy, peut-être pourriez-vous me donner des cours d'agrafage ? Bien à vous. P.

Écrit par : Proserpine | mardi, 17 juin 2008

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Je vous rappelle que vous travaillez dans un établissement dont la culture dominante est technologique. Vous devriez trouver facilement, parmi les multiples officiants à votre botte, une aide efficace pour pallier à vos manques.

Écrit par : solko | jeudi, 19 juin 2008

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Merci d'avoir laissé un commentaire sur mon blog. J'ai commencé à explorer le votre et ce n'est pas l'affaire d'un clic rapide...Je vais devoir descendre dans les caves et cela demandera du temps, une des denrées les plus rares de nos jours. Cet article m'a intéressée car il s'agit vraiment de culture "générale". Littérature, sociologie, philosophie, psychologie, on pourrait le classer dans de multiples rubriques. C'est cela pour moi la culture, penser sans employer un langage de spécialiste et laisser partir le questionnement dans toutes les directions. Et ce rêve de "monter en puissance", d'augmenter sa "puissance d'agir" n'est-il pas en nous tous, même s'il revêt parfois le déguisement de l'humilité ? Amicalement.

Écrit par : ariaga | vendredi, 20 juin 2008

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Bonjour Ariaga. Bien sûr ce rêve de "monter en puissance" est en nous tous. Ce qu'il faut contester, c'est l'exploitation que le système en fait afin de nous isoler les uns des autres, nous faire croire qu'on peut "s'en sortir seul". Quels que soient mon ambition ou mon désir, j'ai toujours eu besoin aussi de l'ambition et du désir des autres. Mais c'est un très vaste sujet. A bientôt, donc

Écrit par : solko | samedi, 21 juin 2008

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Bonjour, quelques exemples récents en plus:
Kezman va monter en puissance (Sport : football)
Alstom veut monter en puissance (Entreprise)
Télémarket veut monter en puissance...

Le terme est toujours de plus en plus employé dans la presse...

Écrit par : Wandrille | lundi, 01 décembre 2008

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Hello Greg,

voici ce que j'ai trouvé sur la montée en puissance, intéressant!

Bonne journée,

Miléna

Écrit par : Miléna | vendredi, 07 septembre 2012

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Mutuelle Lunette: quel joli nom !!!!

Écrit par : Sophie | mercredi, 10 octobre 2012

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