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samedi, 06 décembre 2008

Contre les Lumières

« Ce que j'aime à voir dans une ville, ce sont les habitants », écrivait Stendhal.

Il ne serait pas déçu, s'il venait à Lyon ce week-end ! Ce week-end, sortez par les rues. Quelle que soit la prétendue  beauté du spectacle, ne regardez pas les Lumières.  Regardez ceux qui regardent les lumières. Regardez-les bien. Comme Stendhal, intéressez-vous à l'homme lui-même. Pas à ce qu'il produit. 

Observez-le : Il marche, parmi une foule compacte, dans l'obscurité des rues. Ses yeux glissent d'une façade illuminée à une autre enluminée à une autre bariolée, à une autre peinturlurée… Ses yeux... toujours blasés, jamais repus, mais que cherchent ses yeux ? … Ses yeux, comme lui, ils ne font plus que marcher. Errance, là est toute leur fête. Leur seule fête. Inquiétant silence : Ils ne font que regarder, attroupés. Et tandis que ses yeux regardent, que dit l'homme ? Que pense l'homme ? Rien. Ou pas grand chose. Il pense qu'il est sidéré. Il l'est, de fait.  Le premier reproche qu’on peut faire à cette fête, c’est de rendre le spectateur passif : la scène est la ville, le spectateur erre au milieu, fantomatique citoyen regardant flamber ses impôts locaux.

Etrangeté, partout. Où donc est passée la fête, se dit-on ! Faisceaux géométriques qui s'élancent en boucles programmées, à l'assaut des façades et des regards, tournent en rosaces, s’écrabouillent en gerbes, s'emparent un bref instant de tout l'espace, ne laissant aux familles que l'obscurité de leur morne déambulation, aussi passive qu'absurde. Car devant  la prétendue prouesse technologique (on pense à des enfants devant des lanternes magiques)  cette passivité ressemble à une défaite. Ainsi prise en main, la foule n’est plus festive. Vers quel étrange incinérateur final tous ces chemins tracés à la va-vite la conduisent-ils ?  Le deuxième reproche qu’on peut faire à cette fête, c’est d’être une sorte d’auto-sacramental de la technologie : où sont les acteurs, actrices, cracheurs de feu, saltimbanques et funambules : c’est tout sauf vivant. C’est mortifère. Mort. Lugubre et raté, dit Frasby  dans son compte-rendu de cette nuit.

Le spectacle infiniment monotone de lumières technologiques qui tourbillonnent en boucles comme les pubs à la télé et écrasent la ville  (la place des Terreaux transformée en parc à jeux – concept révélateur !!! ) n’est donc pas une fête. Tout au plus un spectacle… Un banal son et lumière, condamné d’année en année à répéter la même médiocrité, et  qui, se substituant non sans un implacable terrorisme à la fête locale dont Tancrède de Visan, Joannin et Grancher, écrivains lyonnais, ont dressé le tableau, l’a purement tuée. La suprême imposture des organisateurs étant de prétendre obéir à une tradition. Remplacer les Illuminations par les Lumières, c’était tout simplement  se soumettre sur le  plan local au gigantesque programme de divertissement continu auquel la mondialisation libérale a soumis les peuples de la planète, en s’emparant de leurs traditions.. Cela s’est passé  sous le mandat de Barre. Et Collomb, le royaliste, a repris le flambeau du commerce prétendu culturel avec ferveur. Pauvre Marie !

10:27 Publié dans Aventures post-mortem de la langue française | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : fête des lumières, lyon | | |

Les Illuminations (6)

La fête du 8 décembre a officiellement débuté hier à Lyon. Oui, je sais, on ne dit plus 8 décembre (d'ailleurs nous sommes le 6). On dit Fête des Lumières. Je n'ai pas encore mis le nez dehors, je veux dire dans la pesqu'île, là où tout est bariolé; j'en suis, à vrai dire, en 1922 (beaucoup de retard, je sais, sur mon époque) car mon époque, remarquez bien, me donne de moins en moins envie d'être son contemporain...  Et donc, en guise de nouvelles du jour, je livre à tous ceux que cette semaine huit-décembriste n'aura pas complètement saturé de bouffer du Lyon ce témoignage de Pétrus Sambardier, un extrait d'un article du Salut Public, le 9 décembre 1922. Alors que tout le monde, de la presqu'ile ou de la rive gauche du Rhône,  regarde la colline de Fourvière , il conseille, lui, le soir du huit décembre, de grimper sur la colline de Fourvière et, de son sommet, de regarder la ville. Le point de vue n'est plus politique, comme dans les textes de Grancher ou de Joannin, ni religieux comme chez Tancrède de Visan ; il n'est déjà plus qu'esthétique :

« Il faut, lorsque l'atmosphère est claire comme elle l'était hier soir, aller de la terrasse de Fourvière contempler toute la ville illuminée. Passez par la montée Saint-Barthélémy, d'où vous pouvez voir la masse des lumières des pentes croix-roussiennes. Tels groupes de grandes maisons des quartiers du Bon Pasteur et de l'Annonciade font, de loin, l'effet d'immenses dés à jouer solidement embrasés. De la brèche qui a été heureusement ouverte dans le mur du jardin de l'Antiquaille, on aperçoit déjà la plus grande partie de Lyon, et il semble que les illuminations aient étendu très loin les limites de la ville. C'est à perte de vue que les lignes de feu, les unes droites comme des routes sans fin, les autres en zigzag ou en courbes, vont au-delà du Rhône.

Cette impression de vaste est plus frappante lorsque, du pied de la basilique, vous pouvez étendre vos regards sur tout l'espace, de la plaine de Vaulx jusqu'aux multiples croisements des voies de la Guilotière. Les lumières habituelles de l'éclairage se confondent avec celles des illuminations et l'on a sous les yeux toute la carte de la ville, qu'avec un peu d'attention, on peut lire en suivant les lignes et les groupes de feux. Tout en bas, Bellecour, béant, les rues du centre éblouissantes, les quais, sans un coin sombre, les ponts, à l'éclairage net. Au fond, les milliers de très petites lumières de la gare de la Mouche qui s'enchevêtrent comme les lignes pâles et confuses d'une voie lactée. En redescendant, arrêtez-vous encore au sommet de la montée des Chazeaux. L'horizon est étroit : la cathédrale sombre, pesante, parait un bloc géant, prodigieusement agrandi. »

 

06:03 Publié dans Bouffez du Lyon | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : sambardier, littérature, lyon, le salut public, fête des lumières | | |