dimanche, 24 juin 2012

Les billets roses

Si habitué à sillonner rues et ponts de cette ville, si familier de sa lumière aux parfums tout de pierres et d’eau, Guillaume, qui venait de croiser un régiment de cuirassiers se dirigeant vers le centre, n’avait eu aucun mal à conserver l’air impassible et le pas juste un peu pesant de l’ouvrier las de ses heures et regagnant son logis. Maintenant, il longeait le cul de la primatiale arcboutée, la noirceur de ses pierres arcboutée sur des siècles lointains. Il bifurqua sur la droite. Plus que cent mètres à parcourir.

Ses vieux ! Chacun avait bossé trop dur. Au fond de l’étroite place mal éclairée, l'enseigne en lettres capitales brunes d'un café. Un simple pas. Le faire, encore celui-ci, sans prendre l’air bancal de l’ivrogne, ça devenait ardu. Les hommes en uniformes avaient tourné au coin. Guillaume jura, s'agrippant dans la poche de sa veste en calicot à une liasse de papier rose, humide et chaude. Ce qui pleurait en lui, comme au fond d’une grotte dure : Ses vieux, bêtement, non seulement avaient triméé dur, mais tous s’étaient aussi juré de suer pour quelque chose qu'il parviendrait, lui, à tenir entre les mains.

 

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Il serra durement la machoire. Un vieux garçon aussi douillet et délicat que monsieur Anselme ne venait-il pas, lui, d’encaisser tout net un couteau en plein abdomen ? Une seule crispation des lèvres, l’une mordillant l’autre, sur ce visage habitué à sourire aux clients. Puis une chute lente, sans un mot, sans un cri, le sourcil haut. Une chute inepte et molle derrière le vieux comptoir en merisier où s'était dévidé le fil de son existence, de l’autre côté de la Saône.

Guillaume avait traversé tout le pont. Presque parvenu chez lui, sa respiration défaillait. Impression saugrenue que ce qui n'avait jamais failli venait à se dérober. Cette liasse de papier dont avec les doigts il pressait la matière, ces carrés roses à l'aura magique, ce pouvoir sur lequel, pourtant, tous disaient qu'ils comptaient...

 

Pour tout salaire, ses vieux ne possédaient plus désormais qu’un simple monticule. A peine plus haut qu’un labour, leur modeste relief : Leurs tombes de pauvres. Comme le disait l’Oncle Maricoud à chaque fois qu’il était fin saoul, depuis que l’Eglise s’était maquée à la Banque et la Banque au Parlement, restait plus au peuple qu’un Dieu aussi pauvre et impotent qu'il avait été bon. Guillaume cherchait à happer de l'intérieur sa respiration : Ce chagrin qui lui nouait la gorge, cela se pouvait-il que s’y nichât encore le sacré-Coeur Christ, malgré tout ? Dans la rue obscure, seuls, quelques opaques godets de suif. Il distinguait mal, chaque pas sur le pavé coûtant l’effort de dix, de cent. Il ne se cramponnait plus qu’à cette liasse humide et rose, songeant à son fils. A son fils et à Lisa. Il devait y en avoir pour un bon paquet là-dedans. Un bon paquet, nom de Dieu.

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A l’autre bout de la ville, dans le salon de la Préfecture gisait le cadavre d’un autre homme, lui aussi poignardé. Avec la chaleur qui pesait sur la folie de cette nuit de juin, la peur et la colère s'étaient emparées des gens dès l’annonce de l’attentat. Les anarchistes ! La populace excitée courait partout, au gré des rumeurs. Un café, dans lequel on ne trouvait plus rien à boire, flambait. Un mot seul hantait les esprits et courait les palais : anarchie. On ne savait pas s’ils avaient mis la main sur l’assassin du Président de la République. Le bon maire-chirurgien, le bon docteur Gailleton  parviendrait-il à le sauver ? En attendant, n’importe quel basané faisait tout aussi bien l’affaire : les Italiens n’avaient qu’à bien se tenir.

Et Guillaume qui, sentait qu’avec le liquide chaud qu’il contenait dans sa main, ses forces lui échappaient, se mit à penser à cette étrange communauté de destins. Cela l’avait-il surpris aussi peu que ça le Président Sadi Carnot ? Sûrement pas prévu, non plus, de quitter la scène par la tiédeur de ce soir-là ! La lame aurait heurté une côte, et puis touché quoi de vital dans ce sac, là dedans ? Guillaume n’avait vu venir ni le coup ni le visage de celui qui l’avait asséné, se détachant brusquement du groupe et de la foule, là-bas, de l’autre côté du pont. Idiots d’hommes ! Sales idiots d’hommes ! Le prendre, lui, pour un Italien : Guillaume n’avait alors songé qu’à rester droit pour cacher son butin. Comme, sans doute, le Président, dans son cabriolet doré, n'avait dû songer qu'à rester fier. Rester droit et avancer.

Idiots d’hommes, « ils ne savent pas » - elles prenaient, ces paroles du Crucifié, tout leur sens, devant cette rue vide dans laquelle il commençait à tituber comme un idiot. « Ils ne savent pas ce qu’ils font. ». Mais toucher quoi de vital ? S’il pouvait tenir au moins jusqu’au café ! Toute la ville battait à présent au rythme du cœur de Sadi Carnot, le sien pouvait bien lâcher, qui s'en soucierait ? Mais pardonner comment ? Et au nom de quoi ? Au café, au moins, s'il parvenait à s'y traîner, quelqu’un irait prévenir Lisa. Et s’il était trop blessé pour se joindre à elle, alors elle déguerpirait comme ils l’avaient prévu, mais seule avec le petit. Quant à lui. Tel un ivrogne réjoui, tremblant de sueur, il serrait à présent son magot : Un bon paquet de francs en billets de mille et de cinq mille ! En coupures toutes neuves, comme ni les aïeux qui dormaient sous leurs monticules, ni lui-même jusqu’alors n’en avaient jamais vu. Poser tout cela, enfin, poser tout ça sur la table en bois de la cuisine, sous son nez à elle, afin qu’elle les compte de ses beaux doigts. Tranquilles pour toujours.

 

Des vies, il leur aurait fallu, à elle et à lui, des vies à trimer comme des mules, pour un jour être à même d’en compter autant. Des vies droites, mais vides et sordides. Des vies sans ménagement, sans plaisir et sans pause. D’un geste, il venait, comme on rompt une malédiction, de les délivrer de cette gangue. De quoi faire un bon départ et prendre une jolie route dans la République que leurs députés bâtissaient depuis deux décennies à Paris. Suffisait juste de résister encore un coup, une dernière fois à la douleur qui lui tétanisait et l’épaule et le bras, de se traîner jusqu’au bout de cette rue en gardant l’air innocent du type honnête qui rentre à la maison, comme chaque soir. Cette force désolante, humiliante, abominable, l’argent, voilà qu’il la tenait entre ses doigts, enfin, domptée.


Dans cette soirée caniculaire de juin, la rue Saint Georges était aussi vide que belle. Du bonheur l’envahissait en songeant à son fils, à Lisa, tirés d’affaire, désormais. Quelques cris, quelques hennissements de chevaux, la clameur de lointaines manifestations, là-bas. In Deo Gratia ! Aussi pauvre et impotent que bon : sacré idiot d’oncle Maricoud ! Un sanglot en lui, toutefois, comme si les aïeux lui reprochaient d’avoir rompu en dévalisant ce grigou d’Anselme le fil sacré du travail et de l’honnêteté, d’avoir pour ce paquet de billets de mille jeté tout leur honneur à l’eau,


Sa paume contre la liasse de papier était humide et chaude. Ni le coup tomber, ni le visage absurde et exalté, rien. Il n’avait rien vu venir. Ça alors ! Comme si l’une mordait l’autre, une simple crispation des lèvres. Et puis, comme un buste qui, simplement, bascule de son socle, le vieil Anselme, inepte et mat, avait dégringolé derrière le comptoir en merisier contre lequel il avait passé tant d’années insignifiantes à attendre le client. Etait-ce aussi simple que cela, la mort d’un homme ? Guillaume, qui essayait de savoir à combien de mètres il se trouvait encore de la lueur du café, s’était immobilisé. Il s’aperçut qu’il ne pouvait guère faire un pas de plus. Dans le logis du vieux, il n’avait pas eu de mal à en trouver une dizaine de ces coupures magiques qu’il ôtait maintenant de sa poche : y jeter un coup d’œil, au moins, avant de claquer.

C’était de beaux et larges billets roses, bordés d’un cadre bleu, rectangulaire pour les coupures de mille, ovale pour celles de cinq cents. De belles images pieuses peuplées d’allégories républicaines. Les billets des riches. Les majuscules enneigées de la Banque de France y tourbillonnaient, et, dans les médaillons, des petits personnages souriaient niaisement, comme si on les prenait en photo. Quand même, la fortune que ses doigts tenaient, là, devant lui ! Tout imbibé de rouge, le papier était gluant, et les coupures collées les unes aux autres. Les vieux, ses vieux à lui, combien de temps leur aurait-il fallu se saigner aux quatre veines pour palper une telle somme ? Hein ? C’est Lisa qui allait être ravie ! Et Pascal, le petit Pascal, tiré d’affaire !

Il chercha sa respiration pour faire un nouveau pas. Plus que cinquante ou soixante mètres. Il cherchait sa respiration, accoudé contre un porche. La douleur, cette douleur, ces douleurs. Dans l’air de juin de cette soirée qui avait été si foutrement caniculaire, il songea une dernière fois à Lisa, à tout son amour, à cet enfant. In Deo Gratia ! Il chercha une respiration qui ne vint pas. Rue Saint Georges, à quelques pas de sa maison, Guillaume tomba, foudroyé. Cela fit un bruit sourd, puis s’élargit une mare rouge, qui brillait sur le pavé.

Ce soir du 24 juin 1894, Sadi Carnot, quatrième président de la jeune et troisième république française avait été assassiné à Lyon par un jeune anarchiste italien du nom de Caserio. Guillaume ne fut pas la seule victime des règlements de compte et des crimes gratuits qui troublèrent le calme ordinaire de la ville. Trois jours plus tard, Casimir Perrier, son successeur, était élu à l’Elysée, tandis qu’on enterrait le marchand Anselme, un marchand de la rue Mercière assassiné, dont si peu de gens se souciaient que la police classa le dossier après un semblant d’enquête. Quelques billets qu’on ne retrouva jamais avaient disparu dans son tiroir-caisse A l’aube du 16 août, le mois suivant, devant la prison Saint-Paul, à l’angle du cours Suchet et de la rue Smith, tombait la tête de Caserio. 

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