jeudi, 15 mai 2008

Les chagrins de Mercure

7dffbc6d49e863bbb53b59f38f295b9b.jpgDieu des messagers, mais également des menteurs et des commerçants Mercure est un hôte régulier de la Banque de France depuis ses premiers filigranes. Prince des éphèbes, patron des contrats, porteur de tous les messages, qu'ils soient ou non codés, Hermès est un ambigu notoire. Du chapeau rond (pétase) dont il est parfois affublé, il n'a gardé sur la reproduction très années trente ci-contre que les ailes. Fragiles, pas très développées, presque ridicules, ces ailes. Mais admirez au passage la droiture du nez. Cela voyez-vous, c'est du profil commercial, où l'on ne s'y connaît pas. Du profil poétique également. La vigueur de ce Mercure-là, que Valéry ne renierait pas, nous fait aussi penser à quelques fragments du Narcisse :

" ..... Le bruit
Du souffle que j'enseigne à tes lèvres, mon double,
Sur la limpide lame a fait courir un trouble !
Tu trembles !...." 
 

Cette vignette est le verso du trois cent francs Clément Serveau, une valeur qui aujourd'hui se négocie très cher en salon numismatique, lorsque le billet a pu conserver sa blancheur d'ivoire et et son craquant d'origine. Fort cher... Au recto, le visage de Cérès. Entendons-nous bien, une Cérès des années trente également, une Cérès qui ressemble vaguement à Beauvoir. et dont il fut question ici. Une Cérès, vraie pendant féminin de ce Mercure-là, lequel n'a, lui, pas grand chose à voir avec Sartre, convenons-en, mais plus avec quelque Jean Marais qui poursuivrait sa lecture des Fragments du Narcisse, glissant à l'oreille d'une dame mure :   

O visage ! ... Ma soif est un esclave nu ...
Jusqu'à ce temps charmant je m'étais inconnu,

Unique coupure de trois cent francs, qui ne circula que quelques mois, après la seconde guerre. A la base du cou sur la droite, se devinent les chiffres mauves, et de l'autre côté au sommet, la somme en toutes lettres. Mauve ? Eh! Pour quelle raison cette couleur ? Qui fut celle du souvenir furtif, celle de la mélancolie... Mercure, me direz-vous, comme Narcisse, Mercure ne peut, en ce vingtième siècle, qu'habiter en mélancolie, et dans l'alcove fanée de quelque appartement parisien, charmer comme Paul une femme lettrée, rieuse, en déshabillé élégant. Colette, par exemple. Colette qui mourut en 1954, tint ce billet en main. Rien que de penser à cela aiguise je ne sais quel appétit d'art émoussé, quelle réverbération intolérable du souvenir : Oui, la moue de Mercure est emprunte, oui, d'une sorte de mélancolie spirituelle et méditative, moue de chat qui me fit penser à Colette, à Valéry, parce qu'elle recèle de la bouderie. Et combien songe-t-on, combien longtemps et insolemment bouderaient un tel Mercure, une telle Cérès, devant la laideur exceptionnelle des billets européens sur lesquels plus un humain ne parait, plus la moindre véritable arabesque, plus le moindre chagrin et plus le moindre doute. George Steiner a souvent rendu de lucides hommages à la mélancolie. Je veux dire la mélancolie intelligente, celle qui donne à penser, celle sans laquelle il n'existe d'ailleurs pas de Véritable Pensée, digne de majuscules. Cette face de Mercure pourrait ainsi être l'allégorie d'une dernière réflexion, d'un dernier songe, avant l'abandon définitif du monde par les dieux.

 

samedi, 22 mars 2008

Bergère, ô tour Eiffel

"Le billet de 200 francs à l’effigie de Gustave Eiffel (1832-1923) rend hommage au génie créatif et au talent de cet ingénieur à travers son chef-d’oeuvre le plus connu, la Tour Eiffel, construite pour l’Exposition universelle de 1889. La Tour Eiffel illustre à merveille la révolution que constitua 668557069.jpgl’introduction du fer dans l’art de la construction et symbolise l’esprit d’invention et de découverte de la fin du XIXe siècle." C'est ainsi que la BdF présente au public l'émission, fin octobre 1996, de son nouveau billet de 200 francs. Il fait partie de la dernière gamme du Franc, gamme hyper sécurisée ( filigrane, strap, motifs à couleurs variables, encre incolore brillante,  transvision, microlettres, numérotation magnétique, code infrarouge...) où l'on rencontre également  le Saint Exupéry, le Cézanne et le Curie. Ces billets de la dernière série, qui ressemblent à des coffre-forts, sont de véritables allégories de la société qu'on met alors en place, monde de codes, d'alarmes et de surveillance-vidéo : Sont-ils encore des francs ( rappelons que franc signifie libre ) ou déjà des euros ?  Ce que le prospectus de la Banque de France omet de dire, c'est qu'Eiffel et sa Tour ont remplacé in extremis un autre projet consacré aux frères Lumière et au cinéma, projet brusquement abandonné en raison d'une polémique quant à l'attitude des deux frères durant le gouvernement de Vichy.

Au recto, le portrait de Gustave Eiffel se détache devant la silhouette du viaduc de Garabit, construit entre 1880 et 1884 dans le Massif central. Eiffel a la barbe bien coupée et la mêche dynamique des sages élèves de la Modernité. Il regarde vers la gauche ( vers le passé, dit-on). De part et d’autre de l’arche métallique du viaduc, des lignes courbes violettes, bleues, rouges et jaunes — inspirées d’une étude aérodynamique du patron — forment des cercles concentriques et symbolisent le mouvement. À l’arrière plan du portrait,636049075.jpg on distingue le détail d’une charpente évoquant la Tour Eiffel, dont la structure métallique seule pèse 7 300 tonnes (avec les équipements, le poids total de la Tour s’élève à plus de 10 000 tonnes). Au verso, une vue de la Tour Eiffel et du Champ de Mars lors de l’Exposition universelle de 1889. Au loin, le dôme du Palais des Beaux-Arts ainsi que la verrière de la Galerie des Machines, construite à l’occasion de la même exposition et démolie au début du XXe siècle. En haut, à gauche du filigrane, une partie de la structure métallique de la Tour Eiffel est reproduite de manière symbolique ; lors de la construction de l’ouvrage, 2 500 000 rivets ont été utilisés pour assembler les quelques 18 000 pièces composant l’édifice. "Nul monument, depuis les cathédrales et peut-être depuis les pyramides, n'a remué comme la tour Eiffel la sensibilité esthétique de l'humanité, écrit Rémy de Gourmont en 1901 dans Le Chemin de Velours. Devant tant de ferraille en hauteur, la bêtise elle-même est devenue lyrique, la sottise a médité, l'étourderie a rêvé; il tombait de là comme un orage d'émotions. On chercha à le détourner, il était trop tard, le succès était venu.",  Léon Bloy consacre un article entier (qu'on peut 1113204899.jpgtrouver dans Belluaires et Porchers) à la promenade qu'il effectua dans les entrailles de cette nouvelle dame de fer, alors qu'elle n'était pas même achevée.  Pages sublimes d'ironie, dans lequel il se réjouit du fait que les ferrailleurs, dont les poutrelles métalliques sont désormais capables de rivaliser avec la pierre des bâtisseurs de cathédrales, devront se montrer à la hauteur de leur moderne ministère. " Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté jusqu'ici intacte de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l'art et de l'histoire français menacés, contre l'érection, en plein cœur de notre capitale, de l'inutile et monstrueuse tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d'esprit de justice, a déjà baptisée du nom de Tour de Babel..." : Tout le monde connait la pétition des artistes contre l'érection de la Tour, qui parut dans le Temps du 14 février 1887, parmi lesquels on retrouve François Coppée, Alexandre Dumas fils, Gérôme, Charles Gounod, Leconte de Lisle, Guy de Maupassant... Pour clore cet article, il resterait à se demander  si le nombre de Japonais qui ont effectivement photographié cette foutue tour de Gustave est bien, comme l'affirma un jour Serge Gainsbourg ivre à Michel Debré enrhumé, supérieur de trente fois la population autrichienne d'avant-guerre au nombre de libéllules vivant au Vénézuela. Mais une telle vérification, votre serviteur ne se sent pas capable de l'établir avec exactitude. Il suffit de croire, avec l'éditeur du Guide du Routard et celui des oeuvres d'Amélie Nothomb, que ce chiffre est élevé. Très élevé. Autant que le nombre de Monégasques qui photographièrent le viaduc de Garabit ? A l'âge du numérique, nul ne le saurait dire. Et c'est ainsi qu'Eiffel est grand.  

 

mercredi, 09 janvier 2008

La mode était aux fraises

de8c45ab6aeb64d4004c847ecc29abb2.jpg"C'était tout juste après la guerre,
Dans un petit bal qu'avait souffert.
Sur une piste de misère,
Y'en avait deux, à découvert.
Parmi les gravats ils dansaient
Dans ce petit bal qui s'appelait...
Qui s'appelait... qui s'appelait... qui s'appelait..."


Bourvil : "Le petit bal perdu" (1961)
Cela ne vous dit rien ? Je ne sais pas pourquoi, la chanson de Bourvil "C'était bien" (1961) me fait penser à ce billet de cent francs 1940. Bizarre association d'idées. Mais il se trouve que Bourvil partage avec Gabin la tête d'affiche d'un film où l'on retrouve le Paris de la guerre et celui du marché noir, vous connaissez, bien a580769a569dd3d3d79d3f7722e85764.jpgsûr, "la traversée de Paris"de Claude Autant Lara. La traversée de Paris, c'est aussi l'un des motifs de ce billet : regardez bien, derrière cette femme en péplum et l'enfant, et derrière les caractères rouge cerise de la somme de cent francs, le dessin d'après une photo prise d'avion de Paris. Cette photo de Paris... A l'époque, Paris vu d'avion, c'est une nouveauté. De ces avions dont on largue aussi des parachutes ou des bombes, voici qu'on tire des perspectives insolites, tiens, par exemple, ce Paris que traversent André Bourvil et Jean Gabin, durant une nuit d'Occupation, ce Paris encore en noir et blanc. Dans les valises de ces deux personnages, du cochon découpé en morceaux ( excusez-moi, fonddetiroir, encore du cochon). N'a-t-on pas dit de ce billet cent francs Sully qu'il avait été le billet de marché noir? Ah, cette scène où Gabin hurle sur De Funès, lequel refuse de lui livrer son cochon! Et, de trottoirs déserts en bars fermés, cette déambulation à deux dans un Paris perdu qui, comme le p'tit bal, a lui aussi souffert. Pour combien de centaines de Sully, dans ces quatre valises ? Sully... lui qui prétendait que "labourage et paturage"... Maximilien de Béthune, duc de Sully, mort à quatre vingt un an en 1641...

dd2a51af3219d8f279a621e36f6a23d9.jpg

La mode était alors aux fraises. Avec ses plis et ses godrons, au moins cet ustensile évitait -il les problèmes de torticoli et, assurant le maintien du menton, mettait-il hardiment en valeur le visage de celui qui la portait. Marqueur de la classe sociale et du statut de qui fièrement l'arborre, la fraise, en d'autres termes, mieux encore que la cravate, le noeud pap' ou la lavallière, la fraise fut injustement reléguée dans les poubelles du prêt à porter. La fraise doit donc, en ce jeune millénaire qui voit un audacieux président désirer mener une politique de civilisation, la fraise doit être réhabilitée; et je connais certains élégants capables de s'en ceindre au matin le col pour offrir ce plaisir-ci à tous ses contemporains, au nom d'une réaction vive et sans concession devant la vulgarité dudit président. Contemplez un instant le profil du hautain Sully : ressemble-t-il pas à un grisonnant Grand Meaulnes, le regard figé dans le lointain sur quelque doux clapotis de la Loire, entre deux prairies ondoyantes de lumière ? Derrière lui, les reliefs charmants du village et du massif château de Sully-sur-Loire, dont un quidam aujourd'hui, pour la modique somme de 6 euros, peut faire la visite non-guidée ( avec un guide, ce sera un euro de plus). Sully mourut à quatre vingt-un-an en 1641, après avoir été surintendant de tout ce qui nécessite une surintendance, survécu à l'assassinat de deux rois Henri, s'être converti au catholicisme et avoir amassé une fortune considérable. Beau palmares en ces temps réputés de tourment. C'est ce fameux porteur de fraise (au singulier) qui entreprit la construction d'une capitale, Henrichemont, en l'honneur du bon roi Henri, celui dont Alceste, dans sa chanson, aimait tant les moeurs et la franchise. Le bon roi Henri à qui la BdF fit aussi l'hommage d'un billet - on aura donc dans ce blog l'occasion certaine d'en toucher mot un jour ou l'autre. Pour en revenir à la coupure de son ministre, il en a été tiré tant d'alphabets, du 19 mai 1939 au 23 avril 1942, que c'est désormais, hélas! un billet très quelconque : En farfouillant dans le tiroir de quelque vieux buffet de campagne, vous aurez peut-être une chance d'en dénicher un, tout froissé, tout taché. Dites-vous qu'il ne vaut, certes, pas grand chose sur le marché de la numismatique contemporaine. Pourtant son aptitude à éveiller, comme une chanson des rues, je ne sais quelle nostalgie d'un pays ou d'une époque, d'une campagne verte sous des cieux non pollués,  et de quelque aïeul porteur de fraise, de la chanson d'un moderne misanthrope qui s'appelait... qui s'appelait... qui s'appelait...