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La page Hôtel-Dieu

 

Cette page récapitule les quelques étapes d'une vaine protestation contre une aberration culturelle et patrimoniale dont le maire socialiste de la ville de Lyon s'est rendu coupable en retenant pour la reconversion de l'Hôtel-Dieu de la ville qui lui était provisoirement confiée un projet, certes rentable, mais pour le moins dépourvu d'audace et d'imagination : un hôtel de luxe. Le lecteur désireux de se perdre dans ces désormais  inutiles lignes trouvera face à ces quelques billets la date de leur publication (ou re-publication) sur ce blog. 

 

Premier épisode : Sale vendredi d'octobre -  (2/10/2009)

Je suis allé me promener dans la cour intérieure de l'Hôtel Dieu cet après-midi. J'ai longuement déchiffré les "ex-voto" en marbre, sur lesquels furent gravés les noms de tous les donateurs et donatrices du passé. J’ai réfléchi à ces sommes. J'ai cheminé dans les galeries couvertes, j'ai goûté au calme de cet endroit, désormais condamné. J’ai humé son parfum. Je m'y rendrai désormais plus souvent, dès lors que mon emploi du temps me le permettra, puisque cet endroit, tout pénétré de sens, est condamné par la stupidité des temps présents.

Cet endroit solennel et romanesque deviendrait donc, comme un vulgaire centre commercial ou bien un hall d’aéroport, un lieu parfaitement commun ? J’ai imaginé la signalétique, les enseignes, les écrans, les caméras de surveillance, les rampes d’accès, la musique d’ambiance, les poubelles remplies de gobelets… Sinistre. A commencer par ce RDC « consacré aux boutiques, bar et restaurants » : quelle tristesse me serre la gorge à songer à un devenir aussi quelconque, pour ce lieu dont la mémoire séculaire, tout imprégnée de silence, est également tout emplie de soupirs, de prières et de cris ?

Là-haut, ce serait donc l’hôtel de luxe rêvé par Collomb, un contre sens absolu, cet hôtel, l’œuvre du siècle où nous sommes, un siècle sans esprit.  

Sur cet hôtel, tous les Lyonnais devraient cracher en chœur, tant l'idée même en est révoltante.

Tout ceci est fort triste.

03_hospitalier_visuel1.jpg

 

Après avoir quitté l'Hôtel-Dieu, cet après midi, j’ai traversé la rue Marcel Rivière ; la lumière d'automne, sur la terrasse duRépublique était engageante. Pas le coeur cependant à musarder en terrasse. Je suis passé faire un tour sous la verrière de la salle des ventes. Bizarre sensation, bizarre ressenti : le commissaire priseur, officier ministériel à tête de Gérard Collomb, couvert derrière je ne sais quelle légalité pour commettre ses forfaits, mettant à l’encan le dôme de Soufflot, devant une salle emplie de milliardaires américains, arabes ou japonais. Des poches pleines de pognon. Sale pognon.

Et dehors, en sortant, la rue de la République, une rue emplie d'indifférents (qui ne portent plus sur le visage, dans le regard, dans la tête, la moindre différence...)

 

Deuxième épisode : L'Hôtel-Dieu dans les flammes du pognon. (30 : 09/2009)

La vitesse à laquelle le monde change est proprement terrifiante. TCL, poste, CNP … Chacun se retrouve obligé de défendre face au rouleau compresseur   en route des biens, des droits, des acquis…. Chacun, seul, ou plus ou moins. De quelles causes, de quels combats, de quelles valeurs faudrait-il qu’en permanence nous soyons solidaires, vigilants veilleurs ?  Les démissions là aussi se multiplient.

Dans un tel contexte, qui va réagir à cette information proprement surréaliste, concernant le dôme de l’Hôtel-Dieu à Lyon ?

Je résume brièvement les faits : Les services hospitaliers de l’Hôtel Dieu de Lyon déménageant, on apprend dans une espèce d’indifférence molle que les corps de bâtiments  -et surtout le dôme construit par Soufflot, propriété des Hospices Civils de la ville de Lyon (dont le maire de Lyon, le socialiste et très bling-bling Gérard Collomb, est le président)- vont être vendus. S’y installeront des commerces de luxe, dans le genre de l’immondemagasin Zilli, et des hôtels internationaux. Le dôme de l’Hôtel Dieu, un hôtel de luxe ? Une succursale de l'aéroport de Dubaï ? 

Cela semble ne faire réagir personne.

Je me demande parfois si ce n’est pas moi qui déraille. Pendant que nous y sommes, transformons le Louvre ou plus exactement le Panthéon (œuvre de Soufflot également) en casino. Les machines à sous remettront, n'est-ce pas Gérard, un peu d'ambiance dans ces vieux bâtiments déserts et dans ces salles, dont les mètres carrés inoccupés demeurent tragiquement non rentabilisés.

Car c’est un socialiste, ou so call, qui annonce cela à la population. Pour mémoire.

Et c'est sous la tutelle d’un ministre de la culture glamour comme mes deux, neveu (au passage) d'un président so callsocialiste (lequel président, pas davantage que ses prédécesseurs ou successeurs, n'aura été un cadeau pour le pays…. ) qui laisse faire...   Devant tant de démagogie, de cynisme, de lâcheté, je ne trouve d'autres arguments, que l'injure. Et je le dis.

Politiques de merde.

Quant à monsieur Képédékian, premier adjoint à la culture de la ville de Lyon, on se demande s'il existe vraiment, et de quelleculture il est l'adjoint.

 

Pour mémoire, également, je republie cet article du 28 janvier 2009, titré "Soufflot on se l'arrache", qui retrace l'histoire d'un des joyaux architecturaux de la ville de Lyon (ville dont Gérard Collomb et son équipe a la responsabilité), qui est (on se demande ce que cela signifie ) classé au patrimoine mondial de l'humanité  (!!!!)

Pour mémoire, enfin, voici  cette photo privée de l’Hôtel Dieu en flammes en 1944. Et je me demande s'il n’aurait pas mieux fait de cramer complètement à cette époque, le pauvre dôme de Soufflot, plutôt que de finir en chaîne hôtelière privée pour putes et maquereaux de luxe.

 

hotel dieu en feu.jpg

 

Le dôme de l'Hôtel-Dieu est un repère depuis si longtemps installé dans le paysage qu'il est sans doute, vu de la rive gauche du Rhône comme du haut de Fourvière, l'un des préférés des Lyonnais. A l'origine de sa construction, au milieu du XVIIIème siècle, on trouve la nécessité d'évacuer l'air trop vicié des salles où reposaient les malades du vieil hôpital, dont Soufflot vient de restaurer la façade :

"L'air est si infect dans les nouveaux bâtiments que, malgré toutes les précautions prises pour le purifier, beaucoup de malades y ont trouvé la mort; les gens de l'art jugent unanimement que l'élévation du dôme projeté peut seule rendre l'air salubre. L'humanité ne permet donc pas de différer ce moyen; mais les finances de l'Hôtel-Dieu ont été épuisées par les dernières constructions."  (Dagier, Mémoires de 1754).

Les recteurs de l'Institution vénérable obtiennent des prévôts et des échevins, par acte consulaire, le versement de 5000 livres par an pendant dix ans à l'Hôtel-Dieu, "à charge pour les recteurs de faire commencer les travaux et de ne pas les suspendre". Ils reçoivent en outre la promesse de 100 000 livres à titre d'encouragement. Le duc de Villeroy, gouverneur du Lyonnais, accorde également son aide en 1761, en réaffirmant son attachement pour les pauvres. Mais Soufflot, nommé par le marquis de Marigny contrôleur des bâtiments pour Paris, supervise les travaux du Louvre depuis le début de février 1755. Louis XV a approuvé par ailleurs son projet pour la montagne Sainte-Geneviève. On se l'arrache, dirait-on aujourd'hui…

 Aux réclamations des recteurs de Lyon, Marigny répond en février 1756 qu'il n'est pas dans son intention de priver la ville de Lyon des services de l'architecte, mais qu'il ne peut non plus lui permettre de s'y rendre. Il y a, dans le début de la Cantatrice Chauve de Ionesco, une réplique de M.Smith dans ce goût-là : « Elle a des traits réguliers et pourtant on ne peut pas dire qu’elle est belle. Elle est trop grande et trop forte. Ses traits ne sont pas réguliers et pourtant, on peut dire qu’elle est très belle. Elle est un peu trop petite et trop maigre. »

Soufflot se rend à Lyon malgré tout pour l'inauguration de son théâtre, le 30 août 1756, et accepte de s'occuper du dôme par personnes interposées. Les architectes Melchior Munet etToussaint Loyer, désignés par lui, travailleront sur ses plans, chacun des deux architectes recevant la moitié des honoraires prévus pour Soufflot. Dès 1756, tailleurs de pierres et appareilleurs s'étaient déjà mis au travail. En 1758, le charpentier passe prix-fait pour la charpente qui sera achevée en 1761.Les sculpteurs G.Allegrain et P Mouchy sont chargés de l'éxécution de quatre statues (La Charité, La Douceur, et les fondateurs du premiers Hôtel-Dieu, le roi Childebert et la reine Ultrogothe). Cl. Jayet sculpte, lui, la figure qui représente la Religion sur la face du Dôme, tandis que Chabry s'occupe des anges en plomb portant le globe qui doit recevoir la croix chrétienne du Dôme. Le bâtiment est enfin inauguré le 16 decembre 1764. Les frais de construction du dôme lui-même se sont élevés à 555 556 livres de l'époque : l'ensemble a bien plus l'air, comme l'avait souhaité Soufflot, « du palais d'un prince que d'une maison des pauvres » (1)

Le 4 septembre 1944, le dôme est incendié accidentellement, lors d'une fusillade liée à la Libération de la ville. L'embrasement est soudain et spectaculaire, détruisant totalement la charpente de 1761 ainsi que la large cheminée d'aération qui avait été à l'origine de son édification. Cette cheminée n'a pas été rétablie lors de la restauration (1956-1969), lorsqu'on a remplacé la charpente par du béton (2)

 

(1) Me demande vraiment de ce que Soufflot penserait à présent du projet et de Collomb qui insiste : le luxe, le luxe, le luxe. ( voir l'article du Progrès et la video en lien plus haut) N'a que ce mot à la bouche, ce monsieur-là.

(2) Avec les sous des contribuables.

 

 

Troisième épisode : D'un dôme l'autre 

Une pétition est en ligne pour placer le maire de Lyon Gérard Collomb et son équipe municipale en face de leurs responsabilités dans l'affaire du devenir de l'Hôtel-Dieu. Elle est organisée par un collectif de médecins, de professeurs, d'infirmier(e)s et de responsables d’associations de santé et a recueilli pour l'instant plus de 800 signatures. Ci-dessous le texte du collectif. Pour rejoindre les signataires, c'est juste à côté  (bandeau déroulant sur la gauche).

 

 
postmortem.png

Victor Hugo sur son lit de mort, par Nadar

 

Sensation terrifiante que tout passe.

Nous discutons à la terrasse d’un café croix-roussien du crime de "Herriot le Petit", qui, alors que son prédécesseur a rasé totalement l’Hôpital de la Charité dans les années trente, songe, lui, à transformer l’Hôtel Dieu en hôtel de luxe.(1) Au prétexte que  le bâtiment est sauvé, certains s’en accommodent. Objection, votre honneur : Le bâtiment est sauvé, oui. Mais le monument ? (2)

 

Il fait bon deviser jusqu’au soir. Qu’est-ce, après tout, que ce « crime » au regard de l’actualité mondiale ? Qu’est-ce qu’un crimeau regard de notre apéro, de notre digestion ?

Et puis, Collomb... un amateur, Collomb ! Un second couteau, assurément. Un couteau quand même.

Nous pensons à Hugo, à son fulgurant exil, à son combat contre Napoléon III , à cette photo de Nadar.

A Hugo au Panthéon. Tiens, le Panthéon. Nous revoilà, à nouveau avec Soufflot.

Décidément !


C’est une chose que nous avions évoquée la semaine dernière : la transformation du Panthéon et de tous ces mètres carrés scandaleusement inoccupés en plein Quartier Latin en casino. Toute la Côte d’Azur, les gars, Monte Carlo et Monte Christo, comme le chantait jadis la bonne Annie Cordy, allez hop ! tous sur la montagne Sainte-Geneviève. Dans le silence sépulcral des morts pour la République, le chant réjouissant du jackpot.

Ah ! Le Jackpot !

 

Il leur faudrait quand même, me dit un ami, virer quelques morts d'importance …

Soit ! Soit ... Qu’à cela ne tienne.

Un changement de régime est un changement de régime.

Les sans-culottes n’ont-ils pas viré tous les rois de France de leurs tombeaux ?

Alors, allez-y. Virez ceux de la République.  Virez.

Vous qui êtes capables de vous attaquer à la mémoire des pauvres en transformant leur hôtel en hôtel de luxe, au mépris de toute convenance  (3) , attaquez vous aux riches. A leur symbole, à leur mémoire. Allons !

Dôme pour Dôme, Soufflot pour Soufflot, attaquez vous au Panthéon.

Un peu de courage.

Je vous applaudirai à deux mains.

Regardez le, là-haut, le vieux polémiste.

 

Comme il dort bien.

 

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(1) Edouard Herriot a fait raser totalement l'Hopital de la Charité, dont il a daigné conserver, suite à une pétition des Lyonnais des années trente, le  seul clocher.  Gérard Collomb, qui n'est pas Herriot mais semble vouloir suivre ses traces en perçant un second tunnel de la Croix-Rousse, songe à reconvertir l'Hôtel Dieu en hôtel international pour milliardaires.

(2)  Ce dont un monument charge le paysage d’une ville, tel un arbre ou un mont  dans la nature, est lesté d’une double signification : ce qu’on voit de lui et ce qu’ilsignifie. Nous avons en effet, avec les monuments hérités du passé, la grande chance d’avoir sous les yeux une œuvre qui hisse en quelque sorte le peu de durée que nous sommes à une dimension qui nous dépasse, celle de l’Histoire. Que visiblement nous ne comprenons plus. Pauvres que nous sommes. Avancer l’argument qu’on ne touche pas aux pierres et que donc le monument sera sauf : c’est bien rapidement confondre le bâtiment (le signifiant) et le monument (le signifié). Faire œuvre de naïf, de sourd ou de cynique. Spécialité, semble-t-il, des maires de Lyon.

(3) Dans un discours prononcé devant l’Académie des Beaux Arts de Lyon,(De l’Identité du Goût et des Règles dans l’Art de l’Architecture), Soufflot évoque les quatre règles auxquelles un architecte en charge de l’utilité publique est tenu de se soumettre, et qui sont dit-il « les bases du gout » : Elles paraissent, dit-il, «renfermées dans ce qui suit » :
« l’utilité,  qui donne la disposition relative aux besoins, la solidité qui donne la sureté, la convenance qui est le rapport des édifices avec les usages et les personnes, la symétrie ou la correspondance des parties entr’elles et avec le tout qui constituent l’ensemble et l’unité »
Quatrième épisode : Rabelais et l'Hôtel-Dieu (04 09 2009)

« Les après midi se mouraient; je m'ennuyais de la somnolence des soirées mais je revivais le matin : il me plaisait d'aller parmi la brume froide de Lyon, d'entrevoir les fleuves, verts et surtout de franchir le porche, de longer les arcades de cet Hôtel-Dieu, hanté par l'ombre de maître Rabelais. Un mot dans mon esprit, unique : La Médecine anéantissait tout autre. »

Jean Reverzy :  « Histoire de cet hiver »,  Le mal du Soir, juin 1986

 

 

 

Hotel-dieu_XVIIIe_soufflot.jpg
vue du pont de la Guillotière et de sa tour (aujourd'hui détruits),
du dôme et de la façade de Soufflot
(L'hôtel-Dieu par J.B. Lallemand, fin XVIIIème - détail)

 

Le premier geste médical qui intéresse Lyon fut la fondation par Childebert (qui régna sur Lyon de 538 à 588) et par sa femme Ultrogothe d’un modeste refuge destiné à recevoir les voyageurs indigents et à soigner les malades : l’hôpital Notre Dame de Pitié du Pont du Rhône. On date l’événement de 542. A dix ans près, mille ans, avant que le bachelier en médecine François Rabelais n’y soit nommé, le 1er novembre 1532, pour une rétribution de quarante livres par an, et n’y rencontre Sébastien Gryphe, Etienne Dolet, François Juste,  Claude Nourry, et autres imprimeurs sans lesquels son œuvre n’aurait pas eu le visage qu’elle a pris.

Le poste de médecin venait d'être créé en 1528 (un certain Hector de la Tremoille en avait été le premier titulaire). C'était un poste de premier plan, puisque le médecin exerçait son autorité sur le chirurgien, l'apothicaire et tout le personnel soignant. Rabelais (qui logeait rue Dubois, non loin de Saint-Nizier) on peut donc ainsi se l’imaginer, parcourant chaque matin entre cinq et six heures le vaste édifice de 60 mètres de long et 24 de large où s’entassaient les malades. Le recteur-échevin marche devant lui, et derrière le chirurgien barbier et l’apothicaire, Simon de Beaulieu. D’un côté sont les hommes, et de l’autre sont les femmes, séparés par le milieu avec de grands piliers et treillis.  Il y a six rangs de couches d’un bout à l’autre. Et au centre, une grande cheminée pour chauffer lorsqu'il fait froid. Et tout au bout, une chapelle que tous les malades peuvent voir de leur couche, où le prêtre dit la messe chaque jour. Dans une autre salle deux autres rangs de lits reçoivent les femmes enceintes jusqu’à ce qu’elles aient accouché, et il y a des berceaux pour les enfants abandonnés, allaités par des nourrices. En tout, 74 lits contenant 180 malades, soit trois malades par lits (2).

Rabelais  examine chacun et prescrit les drogues qu’il juge nécessaire, thériaque, sirop, pilule ou électuaire.  S’il estime utilesaignée, amputation, ou quelconque opération, il donne ses ordres au chirurgien barbier, qui les exécutera dans la journée.

Nous savons par Etienne Dolet (lequel  passa au bûcher en 1546) que Rabelais effectua un jour une dissection publique qui fit date, celle du cadavre d’un pendu.  (3) Une dissection de corps humain n'avait plus rien, à cette date, d'exceptionnel. En la relatant en vers et en latin, Dolet voulait saluer la science de son ami. C'était alors des barbiers qui découpaient, selon les recommandations du médecin; il est donc probable que Rabelais n'ait pas pratiqué l'opération, se révervant les commentaires et l'interprétation.. La pièce de vers porte le titre entier de "Epitaphe pour quelqu'un qui, pendu haut et court, fut ensuite à Lyon l'objet d'une dissection publique, François Rabelais, très savant médecin, faisant la leçon d'anatomie

Le départ précipité de Rabelais au début de l'année 1534 a donné lieu à de nombreuses légendes. Il quitta en effet son poste sans en avertir les recteurs, ne se sentant sans doute plus en sécurité en cette ville, "sedes studiorim meorum", le siège de mes études, écrivit-il, tandis que la Sorbonne commençait à le traquer.

C’est sous ses ordres que l’Hôtel-Dieu se dota, en 1534, peu avant son départ, d’une boulangerie qui n’utilisait que du froment, lequel « composera seul le pain du pauvre ».

 

 

(1)  A Lyon, maître Alcofribas Nasier publia son Pantagruel, chez Claude Nourry, ainsi que la Pantagruèline Prognostication.Puis son Gargantua, chez François Juste. En même temps que l’édition remaniée de Gargantua & Pantagruel,paraissent en 1542 à Lyon les Stratagèmes c'est-à-dire Prouesses & ruses de guerre du pieux & très célèbre chevalier de Langey dans la tierce guerre Césariane. L’ouvrage, écrit en latin et traduit par Cl. Massiau, est aujourd’hui perdu. En 1547, enfin, Rabelais remet au libraire lyonnais Pierre de Tours le manuscrit de onze chapitres du Quart Livre. Ces onze premiers chapitres paraissent en 1548, quatre ans avant la totalité du Quart Livre que Rabelais achève en 1550, de retour à Saint-Maur-des-Fossés, et qui sera censuré par les théologiens le 1er mars 1552.

(2)  Sources : La Police de l’Aumône, 1539, chez Sébastien Gryphe

(3) Etienne Dolet - Carminum Libri Quatuor, imprimé par Gypehe et édité par l'auteur

 

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On hésite à citer un texte de Rabelais plutôt qu’un autre, tant del’abbaye de Thélème aux moutons de Panurge, des paroles gelées àl’os à moelle, de la méthode pour se torcher le cul au mot de la dive bouteille, ils sont nombreux et fameux. Voici cependant un extrait du chapitre 32 du Pantagruel relatant comment, après la victoire sur les Dipsodes, le géant Pantagruel qui protégeait son armée au moyen de sa langue, a permis involontairement à l’auteur qui se cache sous le pseudonyme anagrammatique d’Alcofribas Nasier de visiter plaisamment l’intérieur de son personnage :

 

rabelais.jpg

 


 

Le texte original, puis sa traduction :

 

« Mais, ô Dieux et Deesses, que veiz je là ? Juppiter me confonde de sa fouldre trisulque si j'en mens. Je y cheminoys comme l'on faict en Sophie à Constantinoble, et y veiz de grands rochiers, comme les mons des Dannoys, je croy que c'estoient ses dentz, et de grands prez, de grandes forestz, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poictiers.

Le premier que y trouvay, ce fut un bon homme qui plantoit des choulx. Dont tout esbahy luy demanday : " Mon amy, que fais tu icy ?  Je plante, (dist il), des choulx.  Et à quoy ny comment, dis je ?  Ha, monsieur, (dist il), chascun ne peut avoir les couillons aussi pesant q'un mortier, et ne pouvons estre tous riches. Je gaigne ainsi ma vie, et les porte vendre au marché, en la cité qui est icy derriere.  Jesus ! dis je, il y a icy un nouveau monde ?  Certes, (dist il), il n'est mie nouveau ; mais l'on dist bien que, hors d'icy, y a une terre neufve où ilz ont et soleil et lune et tout plein de belles besoignes ; mais cestuy cy est plus ancien.  Voire mais, (dis je), mon amy, comment a nom ceste ville où tu portes vendre tes choulx ?

- Elle a, (dist il), nom Aspharage, et sont christians, gens de bien, et vous feront grande chere. "

Bref, je deliberay d'y aller.

Or, en mon chemin, je trouvay un compaignon qui tendoit aux pigeons, auquel je demanday :

" Mon amy, d'ont vous viennent ces pigeons icy ?

- Cyre, (dist il), ils viennent de l'aultre monde. "

Lors je pensay que, quand Pantagruel basloit, les pigeons à pleines voléee entroyent dedans sa gorge, pensans que feust un colombier.

Puis entray en la ville, laquelle je trouvay belle, bien forte et en bel air ; mais à l'entrée les portiers me demanderent mon bulletin, de quoy je fuz fort esbahy, et leur demanday :

" Messieurs, y a il ici dangier de peste ?

- O, Seigneur, (dirent ilz), l'on se meurt icy auprès tant que le charriot court par les rues.

- Vray Dieu, (dis je), et où ? "

A quoy me dirent que c'estoit en Laryngues et Pharingues, qui sont deux grosses villes telles que Rouen et Nantes, riches et bien marchandes, et la cause de la peste a esté pour une puante et infecte exhalation qui est sortie des abysmes despuis n'a gueres, dont ilz sont mors plus de vingt et deux cens soixante mille et seize personnes despuis huict jours.

Lors je pensé et calculé, et trouvé que c'estoit une puante halaine qui estoit venue de l'estomach de Pantagruel alors qu'il mangea tant d'aillade, comme nous avons dict dessus.

De là partant, passay entre les rochiers, qui estoient ses dentz, et feis tant que je montay sus une, et là trouvay les plus beaulx lieux du monde, beaulx grands jeux de paulme, belles galeries, belles praries, force vignes et une infinité de cassines à la mode Italicque, par les champs pleins de delices, et là demouray bien quatre moys et ne feis oncques telle chere pour lors.

Puis descendis par les dentz du derriere pour venir aux baulievres ; mais en passant je fuz destroussé des brigans par une grande forest, que est vers la partie des aureille.

Puis trouvay une petite bourgade à la devallée, j'ay oublié son nom, où je feiz encore meilleure chere que jamais, et gaignay quelque peu d'argent pour vivre. Sçavez-vous comment ? A dormir ; car l'on loue les gens à journée pour dormir, et gaignent cinq et six solz par jour ; mais ceulx qui ronflent bien fort gaignent bien sept solx et demy. Et contois aux senateurs comment on m'avoit destroussé par la valée, lesquelz me dirent que pour tout vray les gens de delà estoient mal vivans et brigans de nature, à quoy je congneu que, ainsi comme nous avons les contrées de deçà et delà les montz, aussi ont ilz deçà et delà les dentz ; mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meilleur air.

Là commençay penser qu'il est bien vray ce que l'on dit que la moytié du monde ne sçait comment l'autre vit, veu que nul avoit encores escrit de ce pais là, auquel sont plus de xxv royaulmes habitez, sans les desers et un gros bras de mer, mais j'en ay composé un grand livre intitulé l'Histoire des Gorgias, car ainsi les ay-je nommez parce qu'ilz demourent en la gorge de mon maistre Pantagruel.

Finablement vouluz retourner, et, passant par sa barbe, me gettay sus ses epaulles, et de là me devallé en terre et tumbé devant luy.

Quand il me apperceut, il me demanda :

" D'ont viens tu, Alcofrybas ? "

Je luy responds :

" De vostre gorge, Monsieur.

- Et despuis quand y es tu, dist il ?

- Despuis, (dis je), que vous alliez contre les Almyrodes.

- Il y a, (dist il), plus de six moys. Et de quoy vivois tu ? Que beuvoys tu ? " Je responds :

" Seigneur, de mesmes vous, et des plus frians morceaulx qui passoient par vostre gorge j'en prenois le barraige.

- Voire mais, (dist il), où chioys tu ?

- En vostre gorge, Monsieur, dis je.

- Ha, ha, tu es gentil compaignon, (dist il). Nous avons, avecques l'ayde de Dieu, conquesté tout le pays des Dipsodes ; je te donne la chatellenie de Salmigondin.

- Grand mercy, (dis je), Monsieur. Vous me faictes du bien plus que n'ay deservy envers vous. »

 

 

 

TRADUCTION 

 

Mais, ô dieux et déesses, que vis-je là ? Que Jupiter m'abatte de sa triple foudre si  je mens. J’y cheminais comme l’on fait à Sainte-Sophie à Constantinople, et j’y vis des  rochers grands comme les monts des Danois (je crois que c’étaient ses dents) et de  grands prés, d'imposantes et de grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poitiers. Le premier individu que j’y rencontrai, ce fut un bonhomme qui plantait des  choux. Aussi, tout ébahi, je lui demandai :

« Mon ami, que fais-tu ici ?

- Je plante des choux, dit-il.

- Et pourquoi et comment ? dis-je.

- Ah ! monsieur, dit-il, tout le monde ne peut pas avoir un poil dans la main, et nous ne pouvons être tous riches. Je gagne ainsi ma vie, et je vais les vendre au marché  dans la cité qui est derrière.

- Jésus ! dis-je, il y a ici un nouveau monde ?

- Certes, dit-il, il n’est pas nouveau ; mais l’on dit bien que, hors d’ici, il y a une nouvelle terre où ils ont et soleil et lune, et tout plein de belles affaires, mais celui-ci  est plus ancien.
- Oui, mais, dis-je, mon ami, quel est le nom de cette ville où tu vas vendre tes  choux ?
- On le nomme Aspharage, dit-il, les habitants sont Chrétiens, ce sont des gens de bien, ils vous feront bon accueil.

Bref je décidai d’y aller.

Or, sur mon chemin, je rencontrai un compagnon qui tendait des filets aux  pigeons et je lui demandai. « Mon ami, d’où vous viennent ces pigeons ici ?

- Sire, dit-il, ils viennent de l’autre monde. » Je pensai alors que, quand Pantagruel  bâillait, les pigeons entraient à toutes volées dans sa gorge, croyant que c’était un colombier. Puis j’entrai dans la ville, que je trouvai belle, imposante et d'un bel aspect, mais  à l’entrée les portiers me demandèrent mon laissez-passer, ce dont je fus fort ébahi, et je leur demandai :

« Messieurs y a-t-il ici danger de peste ?

- Ô seigneur, dirent-ils, on meurt tant, près d'ici, que le corbillard va et vient par les rues.
- Vrai Dieu, dis-je, et où ? »

 A ces mots, ils me répondirent alors que c’était à Laryngues et Pharyngues, deux villes aussi grosses que Rouen et Nantes, des riches villes très commerçante, que l'origine de la peste était une puante et infecte exhalaison sortie depuis peu des abîmes, et que plus de deux millions deux cent soixante mille seize personnes en étaient mortes depuis huit jours. Alors je réfléchis et calculai, et découvris que c’était une puante haleine qui était venue de l’estomac de Pantagruel, quand il mangea tant  d’aillade, comme nous l'avons dit plus haut.

Partant de là, je passai entre les rochers, qui étaient ses dents, et fis tant et si bien que je montai sur l'une d'elles; là je trouvai les plus beaux lieux du monde, de beaux et grands jeux de paume, belles galeries, belles prairies, force vignes, et une infinité de villes à l'italienne dans les champs pleins de délices, et là je demeurai bien quatre mois, et je ne fis jamais meilleure chère qu'alors.

Puis je descendis par les dents de derrière pour aller aux lèvres ; mais en passant, je fus détroussé par des brigands dans une grande forêt, qui se trouve vers les oreilles.

Je trouvai ensuite une petite bourgade en redescendant encore, où je passai un bon moment et où je gagnai un peu d’argent pour vivre.  Savez-vous comment ? A dormir ; car on loue les gens à la journée pour dormir, et ils gagnent cinq à six sous par jours ; mais ceux qui ronflent bien gagnent bien sept sous et demi. Je racontai aux sénateurs comment on m’avait détroussé dans la vallée ; ils me dirent qu’en vérité les gens qui vivaient au-delà étaient méchants et brigands de nature ; à cela je vis que de même que nous avions des contrées en deçà et au-delà des monts, de même ils en avaient en deçà et au-delà des dents ; mais il fait bien meilleur vivre en deçà, et l’air y est bien meilleur. Là, je me mis à penser qu’il est bien vrai, comme on le dit, que la moitié du monde ne sait pas comment l’autre vit, vu que personne n’avait encore écrit sur ce pays-là, où il y a plus de vingt-cinq royaumes habités, sans compter les déserts et les gros bras de mer ; mais j’ai composé là-dessus un grand livre intitulé l’Histoire des Rengorgés ; je les ai nommés ainsi parce qu’ils demeurent dans la gorge de mon maître Pantagruel.

Finalement, je voulus m’en retourner, et, passant par sa barbe, je me jetai sur ses épaules, et de là je descendis à terre et tombai devant lui.

Quand il m’aperçut, il me demanda :

« - D’où viens-tu, Alcofribas ? »

Je lui réponds :

« De votre gorge, Messire.

- Et depuis quand t’y trouves-tu ?

- Depuis que vous êtes allé contre les Almyrodes.

- Il y a, dit-il, plus de six mois. Et de quoi vivais-tu ? Que buvais-tu ?

Je réponds :

«- Seigneur, de même que vous, et sur les plus friands morceaux qui passaient dans votre gorge, je prélevais des droits de douane.

- Oui mais, dit-il, où chiais-tu ?

- Dans votre gorge, Messire, dis-je

- Ha ha ! Tu es un gentil compagnon, dit-l. Nous avons, avec l’aide de Dieu, conquis tout le pays des Dipsodes, et je te donne la châtellenie de Salmigondis.

- Merci beaucoup, dis-je, Messire. Vous me faites plus de bien que j’en ai mérité de votre part. »

 

 

Cinquième épisode : Common indécency : 6 / 02 2010

 

On apprend que le centre des monuments nationaux vient de commander une étude  pour permettre l’implantation d’une activité d’hôtellerie gérée par des entreprises privées dans une vingtaine de monuments, parmi lesquels l’abbaye de Montmajour, le château de Bussy-Rabutin, l’hôtel de Sade, l’abbaye de la Sauve-Majeure, la forteresse de Salses, le monastère de Saorge… Cette étude a été commandée dans le cadre d’’une convention visant à rendre le patrimoine français « rentable », laquelle a été passée entre le ministre de la Culture  (Frédéric Mitterrand) et le ministre du Tourisme (Hervé Novelli)

 

On trouvera sur le site de François Bon le détail des explications sur ce qui concerne le monastère de Saorge, jusqu’à présent résidence d’écrivains, ainsi qu’un lien permettant d’envoyer une pétition contre ce dernier projet.

 

J’avoue que les bras m’en tombent.

Car à Lyon, c’est l’Hôtel Dieu, après l’hôpital de l’Antiquaille et celui de Debrousse, qui est menacé du même sort, par un type du nom de Gérard Collomb qui se déclare opposant à la politique de Sarkozy mais fait la même chose que ses ministres, faute peut-être de participer à son gouvernement. La pétition est toujours en lien, d'ailleurs.

 

Ces politiques de prédateurs sont rendues possibles par plusieurs facteurs :

Une relative indifférence de l’opinion publique, tout d’abord, qui, pour sa plus grande part a, en temps de crise, d’autres chats à fouetter.

Pour conduire ce genre de projets aussi ahurissants que putassiers, il faut aussi rappeler que les politiques, de quelque bord qu’ils soient, disposent  d’une argumentation béton que leur ont peaufinée depuis vingt ans de fumeux mais efficaces théoriciens.

En gros, et pour faire court, cela se déplie ainsi :

 

1.      Le patrimoine public est une notion historiquement datée de la Révolution Française.

2.      A cette époque, un certain nombre de bâtiments récupérés par l’Etat (châteaux, couvents…) ont vu leur valeur d’usage transformée : ils ont servi à l’éducation du peuple en devenant des lieux à vocation culturelle (musées, résidences d’artistes ou d’écrivains…)

3.      Les peuples disposant en ce XXIème siècle naissant, avec l’inauguration de l’ère du virtuel, de moyens d’éducation autrement plus efficaces, légers et pour tout dire économiques que des bâtiments de pierres (le musée virtuel est un concept  très tendance) ces derniers n’ont plus besoin d’être voués à cette noble et attachante mission.

4.      Ne pouvant retrouver leur valeur d’usage initiale, reste à en inventer une qui soit économiquement rentable. Le tourisme culturel ou la culture du tourisme est un marché prometteur, bien entretenu par les médias : le secteur de l’hôtellerie, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de bâtiments somptueux, est donc le secteur vers lequel se tournent les administrations pour les reconvertir.

 

Il y a, on le voit bien, un lien direct entre le bradage des éducations nationales des pays européens et celui des patrimoines nationaux. Les deux procèdent d’une même logique et suivent une même gouvernance. Et contre les deux, il est très difficile de lutter en demeurant isolé. D’autant plus difficile que se sont effondrés les principes moraux ou  éthiques qui tenaient debout, dans le peuple de droite comme dans celui de gauche, une sorte de common decency, comme aurait dit Orwell. Dans le monde de la common indecency, quoi de plus normal que les plus riches, pour quelques biftons, aillent partouzer dans un hôpital des pauvres, un ancien monastère, une résidence d’écrivain… Si vous n'avez pas les moyens de la faire, on vous dira que vous n'êtes qu'un aigri, un vieux con, un jaloux...

Sixième épisode : Intercontinental ou Hyatt pour l'Hôtel-Dieu ? (13/09/2010)

En ce mois d’octobre se discute l’avenir de l’Hôtel-Dieu. On saura courant novembre quel projet sera retenu. Pour résumer les choses, le choix doit s’effectuer entre une chaine d’hôtels de luxe et une chaine d’hôtels de luxe. Palpitant ! Intercontinental ou Hyatt ? Telle est l’alternative laissée par le maire socialiste. Et donc, le dossier le mieux bouclé sur les plans juridiques et financiers (avec sans aucun doute d’autres petits arrangements entre frères en coulisses), sera celui qui l’emportera. L’un serait, nous dit-on, plus « lyonnais » que l’autre, en ce sens que le projet soutenu par le goupe Eiffage/Genérim (prometteur et investisseur), AIA Constantin (architecte) et D.Repellin (architecte du patrimoine), projet auquel s’adjoint la chaîne Intercontinental intègre la création d’un pôle sante (musée de la santé et centre de congrès pour accueillir des colloques médicaux) tandis que l’autre, soutenu par le groupe Nexity et l’architecte star Rudy Riccioti joue la carte exclusivement hôtel/ commerces/ bureaux. Si l’on peut préférer le premier projet au second (lequel ouvrirait aussi davantage le lieu à des boutiques et des commerces accessibles), c’est comme on préfère la peste au choléra : car en faisant le choix de ne pas mettre un seul sou d’argent public dans le projet de réaménagement, Gérard Collomb aura montré aux yeux de tous la faiblesse de ses choix culturels, lui si enthousiaste par ailleurs pour soutenir les ambitions pharaoniques de Jean Michel Aulas à Décines.  Ce qu’il fallait faire, c’est faire au moins tout son possible pour éviter le recours au privé dans ce bâtiment public symbole d’une toute autre histoire que l'hôtellerie de luxe.  Il ne l'aura pas fait. Même pas tenté.

 

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Jean Couty : Dôme de l'Hôtel-Dieu à Lyon

 En réponse au cardinal Barbarin qui souhaitait qu’« un petit 10% » du site restât  «respectueux de ces mille ans d’histoire et d’accueil des malades et de la pauvreté au cœur de Lyon », le discours ironique de Collomb sur les « contraintes terrestres »[1]  révèle l’étroitesse de son esprit au regard de la mission historique et de la politique culturelle qui devrait être celle d’un maire de Lyon. Mais que dire et que faire, dans cette situation de spectateurs, aussi désolés qu’impuissants, dans laquelle nous sommes placés ? Sinon rappeler que cette étroitesse d’esprit, quand on se souvient d’Edouard Herriot et de la Charité, de Louis Pradel et du complexe autoroutier de Perrache, est hélas ici une espèce de tradition locale.

Pousser un coup de gueule même, cela ne sert plus à rien.

En l’absence de toute common decency, nous voici des citoyens fantoches, tant sur le plan municipal que national, face à des princes de mauvais vaudevilles qui, d’un étage à l’autre de la responsabilité politique, se la pètent avec arrogance et jouissent du pouvoir octroyé par leurs mandats pour imposer leurs choix en s’appuyant sur ceux de leurs complices et prétendus opposants. C’est ainsi que Gaudin justifia à Marseille la « contrainte » où il se trouvait de vendre l’Hôtel-Dieu phocéen par la manière dont Aubry avait sacrifié le couvent des Minimes à Lille, ce que Collomb pourra toujours à son tour…

Le serpent nous encercle tout en se mordant la queue.

 

 

EIFFAGE ne convainc pas :   Lire en suivant ce LIEN

 

 

CONCLUSION :  Dieu, c'est le luxe (19 11 2010)

 

Ça sera la grosse bourde du second mandat de Gérard Collomb, sa honte, son reniement… 
Car contrairement aux engagements de campagne, l’Hôtel-Dieu est bradé à une chaîne d’hôtel international l’Intercontinental,  avec la bénédiction gourmande et ridicule du maire de Lyon.

Avec l’intelligence d’un sénateur, l’imagination d’un élu de province et l’argument des gens de droite, qui vous diront toujours qu’il n’y a pas de sous, le maire le plus bling-bling que Lyon ait jamais eu considère donc qu’après tout, un dôme de Soufflot ne mérite guère plus que le hall d’accueil d’un hôtel de luxe et n’est tout juste bond qu’à abriter une clientèle fortunée.  

Entourés d’élus qui n’eurent d’autres paroles de protestation qu’au pire il faut, n’est-ce pas, un grand courage pour s’adapter aux dures lois de son temps, et au mieux qu’un silence gêné, gens sans imagination, sans culture, sans esprit, cette ville aura donc vendu jusqu’à son âme.

Elle ne cessera jamais de me percer le cœur, désormais, la silhouette de ce navire abandonné en plein centre du commerce, ayant sous les coups d’êtres veules et cyniques, rebattu les portes en bois de sa maison sur des siècles de soins, de naissances, de morts.  Dernière question aux flingueurs de mémoire sacrilèges : que deviendra (entre autres) la pierre tombale d’Elisabeth Dauby, incrustée dans le mur non loin de la porte E ?  Un présentoir à tarifs ?  Nous savons désormais ce qui compte pour ces gens : pour eux, Dieu, c'est le luxe.

 

Ci-dessous, quelques paragraphes d’un texte que j’aime beaucoup, qui restitue quelque peu l’ambiance d’une époque où le centre de Lyon n’était pas encore un centre commercial sans intérêt ni originalité, dont la visite n’apporte rien au cœur ni à l’esprit. Rue Bellecordière,  il  avait un journal, des bistrots de noctambules, des religieuses à cornettes, des prostituées, des journalistes, des truands, un hôpital millénaire, les messageries de presse.  Une ville. Aujourd’hui, Fnac, Gaumont et bientôt Intercontinental. La vraie chienlit qui plait aux étroites cervelles de  province….


  Le jour, une eau forte de Meryon. Seul vit le vieil Hôtel-Dieu, demi-prison, demi-palais, couronné de dômes. Derrière, des barreaux solides, des cornettes s’affairent sur des odeurs de cuisine collective. Des employés des Pompes Funèbres flânent autour du portail, d’un noir si décent, du dépôt mortuaire...

La nuit venant, si la lune, avec la complicité des étoiles, ne joue en éclats baroques, sur les ardoises du petit dôme et du clocher, glaçant de solitude la forteresse de la pitié et de la piété lyonnaise, la gravure de Meyrion se perd dans l’encre d’un tirage raté. Les yeux du vieil hôpital s’endorment. La maladie se couche tôt et sur tous les souffles angoissés, le sommeil obligatoire doit peser très vite.

L’aube, enfin, va paraître. La volière aquatique reste un instant suspendue dans la rencontre hostile des travailleurs qui vont commencer leur journée et des fêtards prolongeant jusqu’à frissonner, l’irréalité de cette confusion, sur la pointe d’épingle du jour et de la nuit. Mais, déjà, de l’autre côté de la rue, derrière les barreaux de l’hôpital, les cornettes blanches des sœurs passent, repassent, se penchent et les hautes cheminées du bâtiment lancent leurs fumées sur la ville…

 

Jean Jacques Lerrant, « la rue Bellecordière » (extrait) 1957 in Lyon a 2000 ans, recueil collectif. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Écrit par Solko Lien permanent | Commentaires (0)

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